Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

29/04/2012

Historiette


 

C’était un brave homme à l’oeil pétillant, toujours heureux, chantant toute la journée, qu’il plût, qu'il ventât ou qu’il fît soleil. Les tribulations de sa famille l’avaient conduit, tout jeune encore, au bord d’une mer, loin de son pays natal. Etait-ce la mer du Nord vue de Wimereux ou l'océan Atlantique vu des Sables d’Olonne, on ne sait. A l'école, l’enfant, un petit pruneau comme ses frères et soeurs, avait - tant bien que mal et plutôt mal que bien - appris un peu de français et de calcul mental. Surtout, il avait beaucoup observé les gens de ce pays au milieu desquels il s’était retrouvé, des enfants, des hommes et des femmes au teint pâle sauf lorsque l’été leur avait accordé quelque couleur fugace.

 

Très tôt, tandis que son père trimait en trois-huit et que sa mère faisait des ménages, il avait eu l'idée de la manière dont il pourrait gagner sa vie. Sitôt sa majorité arrivée - peut-être même un peu avant - il s’était bricolé une sorte de guérite aux couleurs vives qu’il avait installée à une extrémité de la plage. Un voisin qui n’était pas de la région et qui avait un accent comme lui - mais pas exactement le même - lui avait dit qu’on appelait cela une «guitoune». Tant il était aimable et laissait derrière lui comme un sillage de gaité, il avait obtenu sans difficulté l’autorisation de la mairie. C'était l'époque, il faut le dire aussi, où l'on avait plus le souci du bonheur des gens que des circulaires d'un quelconque Picrochole parisien ou bruxellois et où la confiance primait sur les règlements qui viendraient plus tard. Dans sa «guitoune», épanoui d’être là devant la mer, quasiment en plein air, notre homme chantait toute la journée en faisant cuire des merguez. Les gens venaient à lui autant par gourmandise - ses merguez étaient excellentes, ses frites aussi - que pour le plaisir de côtoyer sa joie, et, ma foi, l’argent rentrait bien.

 

Comme c’était la coutume dans son pays d’origine, il s’était marié jeune à une grasse petite femme qui lui donnait assez régulièrement de jolis petits bébés à l’oeil sombre et à la peau ambrée. Les saisons passèrent, les années s’écoulèrent et, comme les affaires avaient continué de bien marcher - avaient prospéré même - lorsque l’aîné de ses enfants - un garçon - eût atteint l’âge, il eut les moyens de lui payer des études supérieures. Le gamin, qui se trouvait être un intellectuel - c'est une chose qui arrive dans toutes les familles - entra donc dans une bizzeness skoul, y passa cinq ans et décrocha un diplôme qui lui permit de trouver assez rapidement un emploi. Il se retrouva dans une de ces compagnies qui occupent de hautes tours de verre, dans un de ces mondes où la moquette remplace l’herbe et la climatisation le souffle de l’océan.

 

De temps en temps, le gamin revenait au pays. Il arrivait à la maison familiale, posait son sac de voyage en cuir de chez H*** et demandait invariablement à sa mère, qui devenait de plus en plus ronde et grise: «Où est le père ?» Et, invariablement, elle lui répondait: «Tu sais bien, toujours au même endroit, au bout de la digue.» Le fils enfilait alors son survêtement Z*** et ses chaussures X***, et, en profitant pour faire son jogging, de gros écouteurs sur les oreilles, se dirigeait à petite foulée vers la plage. De loin, il voyait la guérite qui, malgré ses couleurs pimpantes - le père la repeignait avec soin chaque année - lui arrachait à chaque fois un gémissement. Vous allez peut-être me demander de quoi le gamin devenu grand gémissait. Lui même à vrai dire n’en savait trop rien. Il aimait beaucoup son père et en même temps, il ressentait... eh! bien, s’il fallait trouver un mot qui se rapprochât de cela, il ressentait comme une sorte de honte. 

 

«Salut Baba! Comment ça va ?» «Ah! mon fils, quelle joie de te voir!» répondait le père, surpris entre deux merguez et en pleine gamme chromatique. 

 

Un jour, le gamin eut le souci de rendre service à ce père qui lui avait payé de si belles études, qui lui avaient valu d’avoir un si bon emploi qui était si flatteur et si bien payé. Il profita d’une accalmie entre deux clients pour entreprendre l'homme vieillissant sur la stratégie de ses merguez, son marketing, etc., toutes choses que ses études lui avaient permis de maîtriser à la perfection. Le père, de grosses rides de concentration à la jonction du nez et du front, l’écouta attentivement, admirant la science de son rejeton mais ne comprenant pas grand chose à ce qu’il essayait de lui expliquer. «Tu comprends, Baba, avec la mondialisation...» A son soulagement - pour parler vrai - une famille avec trois enfants et deux ancêtres dont un en fauteuil roulant se présenta et lui commanda deux douzaines de merguez et deux grandes barquettes de frites. Mais les propos de son fils lui tournaient dans la tête et il rendit la monnaie distraitement au groupe. Celui-ci, un habitué de la «guitoune» et de son chanteur, en fut étonné. On s’éloigna en se disant qu’il y avait du souci dans l’air. «Tu as vu ? Le fils avait l’air très sérieux. Peut-être le père est-il malade ? Peut-être envisage-t-il de fermer ?» 

 

A chacune de ses visites, le fils se mit à entreprendre le père sur le sujet. Il lui faisait remarquer les mille raisons pour lesquelles son affaire ne pouvait rapporter assez d’argent, les fragilités qu’elle présentait face à la concurrence, l'absence de comptabilité précise, l'inconnaissance des ratios fondamentaux... Entre deux visites, le père devenait de plus en plus préoccupé. Il regardait toutes les heures le stock de merguez au frigo et celui des patates sous son comptoir. Il lui semblait que l’écoulement se ralentissait. Son fils aurait-il raison ? Oui, sûrement, il avait fait des études - lui - il avait un diplôme - lui. Il avait d’ailleurs dit quelque chose d’un peu mystérieux... Ah! oui: «Tu comprends Baba, il ne faut pas sousestimer la crise». Il ne savait pas trop ce que ce mot, "crise", signifiait au juste, mais pour les gens pâlots de ce pays, il semblait avoir un sens particulier, comme une maladie aussi invisible que dangereuse. Quel malheur de n'avoir pas eu une tête à faire des études! Heureusement, il avait son fils!

 

Son cerveau devint comme une bétonnière qui tourne sans cesse. Chaque jour et bientôt chaque nuit, notre homme retourna tout cela dans sa tête. Il  chanta moins souvent, moins longtemps, fatigué qu'il était par ses insomnies et absorbé par des questions dont la réponse échappait à ses supputations rudimentaires. Et, effectivement, le stock de merguez, le stock de patates se mirent à diminuer de moins en moins vite. «Mon fils a raison: c’est la crise!» Ses clients habituels, lui trouvant triste mine, avaient commencé par lui en demander la raison. Il avait répondu de manière évasive. Ils avaient eu de moins en moins de plaisir à venir à la «guitoune». Ils vinrent de moins en moins souvent. Puis plus du tout.

 

Au soir d’un jour de beau soleil où il n’avait pas chanté la moindre ritournelle ni vendu la moindre merguez, avec une larme au coin des yeux, il comprit qu’il relevait le panneau qui fermait sa «guitoune» pour la dernière fois. Demain, avec sa vieille camionnette, il viendrait l’enlever et il irait la déposer à la décharge publique. «Heureusement que mon fils m’avait prévenu qu’il y avait une crise» se dit-il en rentrant chez lui.

 

PS: J’ai imaginé ce conte à partir d’une histoire dont j’ignore l’auteur et qui se racontait il y a une vingtaine d’années dans certains séminaires de management. Ce matin, je ne sais si c’est à cause de la pluie et du vent, de la compagne électorale ou des nouvelles, elle me trottait dans la tête.

25/04/2012

Politique


Le marketing a été une de mes premières passions professionnelles. Je trouvais qu’il y avait une sorte d’esthétique dans un «marketing mix» bien troussé. Vous partez de la connaissance d’une population et, à travers la conception du produit, de son packaging, du réseau de distribution, etc., vous créez comme une pente bien huilée sur laquelle tout s’enchaîne avec aisance jusqu’à la consommation finale. Cependant, passées ces premières délices, la question que je me suis assez rapidement posée, c’est comment créer un produit vraiment nouveau qui réponde à des attentes non exprimées des consommateurs. Et, là, je suis entré dans un monde paradoxal. Le walkman a été voulu par Akio Morita, le patron de Sony, à l’encontre des convictions de son comité de direction qui arguait de l’inexistence de telles attentes dans les études de marché. Akio Morita aimait écouter de la musique et il aimait aussi jouer au golf. Il avait envie de combiner les deux plaisirs et, comme il était le patron, il donna l’ordre à ses ingénieurs de lui fabriquer un magnétophone portatif et de taille réduite. On sait la réussite du concept et toute la descendance qu’il a eue. Autre appareil aujourd’hui omniprésent: le téléphone portable. Aucune consommation de masse de cet article n’avait été anticipée sur le papier. Ce genre d’histoire n’est pas d’aujourd’hui. Quant on a inventé le vélocipède ou le téléphone filaire, les études de clientèle n’existaient même pas et les gens sérieux ont dû trouver ces engins risibles au possible. On peut aussi méditer sur l’erreur historique et fatale de Kodak qui a nié l’avenir de la photographie numérique (inventée paraît-il par un de ses employés).

 

La première leçon que je tire de cela, c’est qu’il faut dialoguer avec la réalité et non avec les opinions. Et comment dialoguer avec la réalité ? En expérimentant. Les tiroirs des entreprises sont pleins de dossiers de milliers de pages qui démontrent que ceci marchera ou que cela ne marchera pas - et c'est parfois la même chose. Temps perdu. Si l’idée concernée constitue vraiment une rupture et pas seulement une amélioration bidulesque de quelque chose qui existe déjà, le juge de paix est le monde réel. Les dossiers ne parlent jamais que de nos représentations et celles-ci ne sont qu’une ombre sur la paroi de notre caverne. 

 

La deuxième leçon, selon moi, c’est qu’il faut se méfier des dialogues que l’on induit. Non que les personnes soient de mauvaise foi, mais l'être humain est plastique. Il se laisse facilement enfermer dans le monde de l'autre. Si vous lui parlez du temps qu'il fait, il vous parlera de la pluie et du soleil. Si vous lui racontez une histoire grivoise, il vous en sortira une autre. Si vous lui parlez des services bancaires, il se représentera la banque qu’il connaît et vous répondra de l’intérieur de ce champ sémantique personnel. Vous pourrez lui demander quels autres services il apprécierait que la banque lui apporte, il vous répondra en termes de services bancaires et n’aura pas l’idée de services non-bancaires auxquels pourtant pourraient se prêter la technologie et le réseau de ces entreprises. Vous en conclurez que le consommateur ne veut pas trouver autre chose dans son agence ou sur son écran que des moyens de paiement, des placements et des crédits. Jusqu’au jour où quelque farfelu la lui proposera et cela marchera peut-être. Au vrai, aucune innovation radicale n’a été exprimée par une étude de marché. 

 

La campagne électorale qui va bientôt se terminer a été, selon moi, à quelques exceptions près, d’une fadeur inimaginable. On l’a qualifiée à juste titre de «campagne d’évitement». Nombreuses sont les personnes qui me disent qu’au niveau des principaux protagonistes les vraies questions n’ont pas été soulevées. Serait-ce que nous sommes devenus, dans notre ensemble, un vain peuple ? L’hypothèse n’est pas à écarter, mais je crois plutôt que nous nous sommes retrouvés prisonniers dans le champ sémantique des candidats comme des poissons dans un chalut. C’est le risque de les écouter. C’est le risque de regarder ce que nous montre le prestidigitateur. Mais, un peu de recul, et une fois que nous avons repris possession de notre temps de cerveau disponible, nous nous demandons - par exemple - pourquoi on a continué à vendre l’accroissement du pouvoir d’achat pour tout le monde alors que la Planète est en train de crever de nos débordements. Pourquoi, on n’a pas évoqué l’exemple islandais pour sortir de la crise. Pourquoi on n’a pas parlé sérieusement - n’est-ce pas Bernard ? - des moyens de revitaliser  ceux de nos territoires que la mondialisation a vidés de leur sang. Pourquoi on n’a pas révélé, pour proposer une politique de résistance, la guerre pour le sol qu’a déclenché la finance mondiale. «Cela n’intéresse pas les Français! Ce que veulent les Français, c’est qu’on leur parle de consommation et de sécurité! » Ouais. «On sait bien pourquoi les chiens n’aiment pas le beurre» aurait dit ma grand-mère!

 

En vérité, une responsabilité fondamentale de nos politiques, qu’ils soient de droite ou de gauche, qu’ils représentent la majorité ou l’opposition, est totalement ignorée. Elle est de l’ordre de l’effet Pygmalion. L’effet Pygmalion, c’est quand le regard que vous portez sur l’autre, l’opinion que vous avez de lui, vos préjugés à son endroit, positifs ou négatifs, les propos que vous lui tenez, le façonnent. L’effet Pygmalion a été décelé et théorisé par Robert Rosenthal dans le domaine de l’éducation. Je l’ai vu maintes fois à l’oeuvre dans l’entreprise, dans les relations entre hiérarchiques et subordonnés. Eh! bien, je vous le dis, par les discours qu’ils nous tiennent, les histoires qu’ils nous racontent, les sujets qu’ils abordent et ceux qu’ils n’abordent pas, nos grands protagonistes de la scène médiatique font de nous un vain peuple. 

 

Que faire ? Continuer à accepter que les paroles et la musique soient l’exclusivité des grandes marques industrielles et politiques ? Ou réinventer la démocratie et l'économie ? Vous vous doutez de quel côté je penche. Ce n’est pas le chemin de la facilité. Mais quand on se donne un peu de perspective historique, quand on va regarder à côté du monde politique comment d’autres organisations ont répondu à ce type d’enjeu, on peut trouver des pistes. Les clubs, souvenons-nous en par exemple, ont préparé la Révolution de 1789. La démocratie des élections, de la représentation et de la délégation de pouvoir est aujourd'hui insuffisante. Elle doit être complétée et elle ne le sera que par la réflexion, les idées, la puissance créatrice et l’engagement des citoyens. La nature a horreur du vide. Ne vous plaignez si d’autres que vous le remplissent.

 

04/03/2012

Du cinéma et de ses rapports avec l'inconscient

 

 

Hollywood a multiplié les films s'inspirant du combat de David contre Goliath. Sommairement, des hommes ou des femmes numériquement faibles et physiquement vulnérables se retrouvent à combattre des colosses dont la puissance et la cruauté les dépassent largement. Les héros sont en général de pure fiction, comme Ellen Ripley dans Alien ou Harry Stamper dans Armageddon. Ils peuvent même être tirés de bandes dessinées, comme Superman et Spiderman qui, en dépit de pouvoirs singuliers, conservent des vulnérabilités humaines. Il peut s'agir, aussi, de personnages à la limite de l'histoire et de la légende, comme le roi Arthur qui, vraisemblablement, ainsi que le suggère le film d'Antoine Fuqua, fut à peu près contemporain de la chute de l'empire romain et organisa la résistance de l'Angleterre aux envahisseur barbares. Plus rarement, ces films mettront en scène des personnages modestes mais réels, comme Erin Brockovitch, petite employée d'un cabinet d'avocat. Quant aux adversaires, s'ils ont tous en commun une puissance redoutable et une dimension démoniaque, ils sont d'une grande diversité. Erin se bat contre une firme, Superman se mesure à un système mafieux, Ripley affronte une créature de cauchemar, Harry Potter et Frodon s'attaquent à des représentants des forces du Mal, et Stamper doit détruire une météorite qui menace d'effacer toute vie de la Terre.

 

Le déroulement de leurs aventures suit globalement le fil du "voyage du héros" tel que l'a établi l'anthropologue Joseph Campbell en analysant des contes et légendes de toutes les cultures*. Au départ, un individu lambda, le personnage de l'histoire, se trouve contraint de sortir des cadres de l'existence ordinaire. Sur son chemin, il fait de bonnes et de mauvaises rencontres et il connaît la confrontation avec ce que ma psychanalyste appelait avec truculence "la trouille fondamentale". Une ordalie finale décide de la vie et de la mort et de ce qui, du Bien ou du Mal, l'emportera. Les situations vont du vraisemblable - voire de la réalité dans le cas d'Erin Brockovitch - au fantastique. Le récit nous fait frôler l'abîme lorsque, à force de difficultés et de déceptions, le héros est tenté par le désespoir. Erin, face à une firme cynique, se heurte à tous les obstacles que l'on peut imaginer: son peu de crédibilité personnelle, la frilosité de son employeur, le scepticisme ou le fatalisme des victimes de l'usine, la lassitude de son amant qui finit par la quitter. Dans La communauté de l'anneau, Frodon doit compter avec l'immaturité de ses compagnons d'aventure. Ellen Ripley, l'héroïne du Huitième passager, s'enfonce dans un corps-à-corps disproportionné avec une créature aussi hideuse que monstrueusement armée. Or, c'est justement de vaincre le désespoir lui-même qui va fonder véritablement le héros.

 

Une telle insistance à produire autant de variations d'un même thème ne relève pas seulement de la fantaisie ou de l'arbitraire des scénaristes. C'est, d'abord, bien sûr, que l'argument fait recette. Quelques chiffres: rien qu'en France Armageddon a fait 4 millions d'entrées, Alien 3 millions, La communauté de l'anneau près de 7 millions. Ce n'est pas rien rapporté à nos 60 millions d'habitants et je ne compte pas les ventes de DVD ou les téléchargements. Le plus intéressant, cependant, est de conjecturer ce qui se cache derrière une pareille audience. D'où vient notre intérêt, voire notre passion, pour ces épopées ? Selon moi, en amont même du récit biblique de David et Goliath qui en est une des premières expressions connues, il y a au fond de nous le désir d'espérer que tout n'est pas réglé par des rapports de force. C'est probablement l'héritage de nos deux histoires, la collective et la personnelle. De tout temps, l'humanité s'est trouvée confrontée à des dangers qui lui faisaient ressentir sa vulnérabilité et son impuissance: les phénomènes telluriques, astronomiques ou météorologiques, les grands fauves et les mystérieuses épidémies. Quand sont apparues les sociétés historiques, qu'il s'agît de luttes tribales ou d'organisation sociale, les périodes d'oppression ont été la règle et le pouvoir a toujours été l'apanage d'un petit nombre de privilégiés, prêtres, militaires ou aristocrates, qui s'organisaient pour régner sur la masse. Du côté de l'histoire personnelle, notre enfance nous a fait maintes fois éprouver cette relation du faible au fort. Quand nous avons tenté de nous opposer à nos parents, quand, devant le monde des adultes et la loi du plus fort, nous avons ressenti l'arbitraire et l'injustice et que notre sentiment d'impuissance a semé, au fond de nous, un désir de revanche jamais assouvi. 

 

Mais nous voilà adultes à notre tour et cependant sensibles encore à ces récits où, d'ordinaires, les personnages deviennent des héros qui prennent le dessus sur les monstres. Serait-ce un écho du passé, l'effet rémanent de ce sentiment humiliant de faiblesse et de l'archaïque désir, inaccompli, de revanche ? Serait-ce un effet du présent que nous vivons, le fait que, directement ou indirectement, nous ressentions à nouveau la poigne du plus fort dans notre vie quotidienne ? Après tout, ne voyons-nous pas chaque jour dans la presse - n'éprouvons-nous pas même dans notre propre vie - l'impuissance face au plus fort que nous ? Que faire, par exemple, face aux agences de notation qui, d'un trait de plume, précipitent des peuples dans le désarroi et la misère ? Que faire, face aux déclarations d'un Mario Draghi annonçant que la société à l'européenne, la société de solidarité, doit laisser la place à l'organisation néolibérale ? Que faire, face aux multinationales qui, depuis des lustres, en gardant leur bonne conscience, détruisent nos emplois pour en créer sur d'autres continents ? Que faire, face aux assemblées qui, sans même s'en rendre compte, votent des lois iniques et laissent entrer le loup dans la bergerie ? Que faire, face aux administrations qui, de même, produisent des règlementations liberticides ? Et que faire, aussi, quand le marché du travail se rétrécit toujours plus, face à l'arbitraire d'un supérieur hiérarchique, à la mauvaise foi et à la grossièreté d'un client ? Que faire, quand les affaires se font de plus en plus difficiles, face au cynisme d'un acheteur de la grande distribution et à la pression d'un banquier?

 

Les productions hollywoodiennes nous offriraient-elle une forme de catharsis sans danger, une manière fantasmatique de soulager une colère qui n'a pas d'exutoire ? La question que je me pose alors est la suivante: ce soulagement fantasmatique est-il ce que fut jadis la religion selon Marx, quelque chose de l'ordre d'un opium du peuple ? Nous conduit-il seulement à évacuer notre désir de révolte sans passer aux actes que nécessiteraient les circonstances ? Ou, au contraire, la répétition de ces histoires héroïques contribue-t-elle à nourrir ce désir, l'élevant peu à peu vers un niveau où il ne sera plus possible de ne plus agir ? En rôdant sur la Toile, je suis frappé par le nombre de citoyens américains qui se lancent dans des croisades contre les différentes formes d'oppression ou de spoliation dont ils se jugent victimes. Leur discours, typique de l'Amérique du Nord, mélange parfois véhémence commerciale et interpellation morale. Je pense notamment à un homme que scandalisaient ses notes d'électricité et qui a mis au point son propre plan énergétique. Il le vend à la manière d'un tribun politique, invoquant d'abord non les économies qu'il peut faire faire mais l'affranchissement de l'humiliation et de l'injustice. On trouve également sur la Toile des médecins qui, s'élevant contre l'outrance des industries pharmaceutiques, proposent des traitements alternatifs. On croise des veilleurs qui dénoncent les lois que les lobbies font passer et les abus du pouvoir policier et judiciaire. On rencontre des promoteurs d'une économie soutenable qui partagent leurs expériences et leurs techniques. 

 

Au terme du combat contre les Titans, le sort des héros n'est pas déterminé. Ils peuvent triompher les armes à la main et rapporter la tête de leur adversaire. Il peuvent aussi, plus rarement, mais l'avertissement doit être retenu, finir par ressembler aux monstres qu'ils combattent. Frodon n'est pas loin de tomber dans l'attraction du pouvoir alors même qu'il est en chemin pour l'anéantir. Les Inglorious Basterds de Tarentino ne le cèdent en rien, dans le registre de la cruauté, aux bourreaux nazis qu'ils pourchassent. C'est le vieil avertissement de Nietzche: "Regarde bien ton adversaire, tu finiras par lui ressembler". A l'opposé, il arrive aussi que le héros se résolve, en pleine conscience, à donner sa vie, comme Harry Stamper dans Armageddon ou l'équipe des cosmonautes de Deep impact. Quant aux monstres, leur sort le plus fréquent est d'être exterminés. Il est beaucoup plus rare qu'ils soient domestiqués et mis au service de l'homme. 

 

Quelques récits proposent une autre version du voyage du héros et soulèvent une question digne d'intérêt. Par exemple, dans La route, un film de John Hillcoat d'après le roman de Cormac McCarthy, la Terre est couverte de cendres. On ignore ce qui s'est produit, mais l'homme est redevenu un loup pour l'homme et cela semble la principale menace qui hante l'histoire: celle d'êtres humains devenus monstrueux. Si l'on analyse ce récit à la manière d'un rêve que son auteur rapporterait sur le divan, on pourrait y voir une allégorie sinistre du monde actuel où chacun est devenu concurrent de tous les autres sur une planète à qui les excès de l'industrialisation ont enlevé tout attrait. Mais je rapprocherai aussi ce film de la prédiction qui annonce la fin du monde en 2012 et qui a fait également l'objet d'une production hollywoodienne. Cette prédiction est intéressante si on l'étudie du point de vue de son attraction sur les esprits. Les plus mesurés, parmi ceux qui veulent lui donner un sens, vous diront qu'il s'agit non de la fin du monde, mais de la fin d'un monde, celui dans lequel que nous vivons. Je crois que, comme nous l'enseigne la psychanalyse, la peur est l'envers d'un désir. Voir s'achever un monde que nous connaissons, si inconfortable soit-il devenu, ferait peur à beaucoup, mais le fait qu'on soit porté à imaginer cette perspective est aussi le signe d'un grand désir.  

 

Alors, maintenant, qu'on le voie comme une aveugle météorite, une créature de cauchemar, une organisation cynique, un système mafieux, un représentant des forces du mal ou un souverain ivre de pouvoir, quel est le monstre que de nouveaux héros devront combattre afin de ramener l'harmonie ici bas et de redonner à la vie terrestre charme et jaillissement ? En quoi, dans ce combat, les héros devront-ils se méfier de devenir comme leur adversaire ? Faudra-t-il enchaîner le monstre, le domestiquer, ou le détruire ? Quelle est la "trouille fondamentale" qu'ils devront traverser ? Et - quand même! - où sont les Hobbits qui délaisseront leurs aimables distractions pour prendre le risque de l'aventure ?

 

 * Cf. son livre: Le héros aux mille visages.