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12/02/2012

Evolution



J’entendais un dimanche sur ma radio préférée qu’à écouter de la musique notre oreille évolue et que, de ce fait, nos goûts évoluent aussi. Si l’on transpose cela dans le domaine de la peinture, force est de reconnaître que, par exemple, la photographie a fait évoluer l’art de fixer par le pinceau l’apparence des choses et des êtres. Monet, à son tour, a fait évoluer notre manière de voir et de percevoir les couleurs d’un paysage. De même de l’alimentation et de la dégustation des vins : plus on prête attention aux saveurs, plus on fait émerger de l’amalgame initial des sensations celles qui nous ravissent. J’ai oublié l’auteur de cette phrase lue un jour quasiment par hasard : « Progresser, c’est apprendre à faire de plus fines et plus nombreuses distinctions ». Faire des distinctions plus fines et plus nombreuses appelle à aller plus loin. Alors, pourquoi s’étonner que nos représentations de la réussite, du bonheur, de la bonne manière de vivre puissent évoluer ? Il ne fait aucun doute pour moi qu’une majorité d’humains, aujourd’hui, souhaite - après l'avoir aimé - un autre monde que celui dans lequel nous vivons.

J’évoquais dans ces chroniques une intervention de Barry Schwartz sur le paradoxe du choix : nous avons souhaité avoir à notre disposition davantage de choix et, aujourd’hui, pour la plus insignifiante des décisions, nous avons tant d'options possibles que nous gaspillons notre temps et notre énergie à les comparer, sans avoir même, au bout du compte, la sérénité d’avoir elu la meilleure. Nous avons aussi souhaité jouir de plus de biens manufacturés. Résultat : l’industrie ne cesse de nous noyer sous ses productions de toute sorte. Il y a un conte africain où Guinarou, un mauvais génie, sous prétexte d’aider un malheureux, le tyrannise et le torture. La piqûre d’un moustique le démange-t-elle ? Aussitôt, Guinarou et ses serviteurs viennent le gratter. Mais ils le grattent jusqu’à l’os ! A-t-il faim ? Ils le gavent comme une oie jusqu’à ce qu’il explose. Pleure-t-il ? Ils se mettent à pleurer avec lui au point qu’il se noie dans une inondation de larmes.  

Au vrai, Guinarou semble avoir pris les commandes de notre monde. Nos objets, leur production, leur usage et leur destruction finale consument notre existence. Nous commençons à nous en rendre compte. Quand, dans son salon à roulette, on se voit pour la millième fois avancer moins vite qu’un cycliste, voire qu’un piéton, quand au surplus on y dépense de plus en plus d’argent et d'énergie nerveuse, on se demande quelle est la pertinence d’un véhicule de plus d’une tonne pour transporter un être de 60 ou 80 kilos! Quand, ayant réuni une poignée de ses semblables, on les voit consulter plus ou moins discrètement leurs messagerie et prendre les appels qui se présentent sur leurs cellulaires, on se fait la même réflexion que mon ami Hervé Gouil : « Voilà des objets censés rapprocher ceux qui sont loin mais qui éloignent ceux qui sont proches ». Quand on se retrouve à perdre en transports les heures qu’on a gagnées sur le temps de travail, l’écureuil dans sa cage tournante devient notre frère. Nous avons des voitures rapides qui n’avancent pas, plus de DVD que nous n’avons le loisir d’en regarder, de disques que nous n’avons le temps d’en écouter et de nourriture que nos ventres ne peuvent en digérer*.  Nous avons voulu nous libérer des corvées de production et nous avons réussi : tant de temps libéré a tourné en chômage, en inutilité sociale, en anomie. Au surplus, tous ces produits de notre activité productive, non contents de squatter notre temps,  viennent concurrencer ces biens essentiels que sont la beauté et la santé de notre milieu de vie. Ouvrez les yeux, les oreilles, respirez, et dites-moi, là où vous vous trouvez en ce moment, si vous ne percevez pas le moindre effluve de pollution chimique, visuelle, auditive, olfactive, aérienne…

On peut dire que nous, Occidentaux, nous avons exploré jusqu’à ses confins une forme de civilisation, nous en avons goûté les douceurs et nous sommes en train d’en découvrir l’amertume et les poisons. Mais nous avons aussi, en même temps, découvert ou redécouvert d’autres saveurs dont notre vie pourrait s’enrichir. Je pense par exemple à la lenteur qu’évoque Sylvie Pouilly dans Commencements 1**. Je pense à Bernard Ollivier et à cette toute simple activité qui peut mener littéralement si loin, occuper tant de jours, remplir les yeux de tant de choses et la vie de tant d’expériences : la marche, tout simplement.  Je pense à Rob Hopkins et à ses amis de Totnes Transition Town, qui se placent dans une perspective à trente ans et sèment des fleurs, des légumes et des idées partout où ils peuvent germer et grandir pour préparer la civilisation de l’après-pétrole. Je pense à mes amis Béatrice et Gérard Barras et, parmi toutes leurs réalisations, à leur chantier du Viel Audon où tant de jeunes ont appris le contact de leurs mains avec la matière et le précieux accomplissement d’édifier quelque chose de simple et de sain dans la fraternité***. Tant d’autres encore que je n’ai pas la place de citer…  Les saveurs du monde de demain sont déjà là.

* 40% de gâchis dans nos poubelles)
** www.co-evolutionproject.org
*** Cela c’est pour la prochaine livraison de Commencements. Il faudra attendre le printemps !

31/12/2011

Mes voeux pour 2012

Le hasard d’une recherche sur Internet m’a fait découvrir un personnage aussi cocasse que pénétrant et dont je n’avais jamais entendu parler : Barry Schwartz. Si vous êtes anglophone je vous conseille vivement de voir la vidéo dont je mets le lien en post-scriptum.

 

Que nous dit Barry Schwartz ? D’abord, que nous avons une croyance selon laquelle plus nous avons de choix, plus grande est notre liberté. Souvenez-vous de Ford et de sa modèle T : « Vous pouvez choisir entre deux couleurs, le noir et le noir ! » Après une période d’industrialisation qui, pour en abaisser le coût, standardisait les produits, nous sommes entrés il y a une vingtaine d’années dans ce que certains ont appelé la « démassification ». On produit toujours en nombres, mais grâce à des options de plus en plus nombreuses, nous pouvons personnaliser – customizer diront les spécialistes - le produit que nous achetons. Je crois que le mouvement a justement commencé par l’automobile et sans doute est-ce à cause du lien identitaire très fort que cet objet a avec nous. Mais la démassification s’est étendue à bien d’autres secteurs au cours de ces dernières années et, ayant commencé par les couleurs et les options, elle embrasse maintenant les composantes mêmes des objets qu’on nous propose – Dell en est un bon exemple pour les ordinateurs – ainsi que les éléments des contrats de service, comme ceux de vos abonnements téléphoniques et de vos fournisseurs d’accès à Internet. Barry Schwartz a calculé que le nombre de combinaisons qui résultent des choix multiples qui nous sont ainsi proposés peut dans certains cas atteindre des milliers !

 

Et c’est là, nous dit-il, qu’apparaît le paradoxe. Nous avons tellement de choix que nous ne pouvons pas en profiter sans nous prendre la tête. Les combinaisons possibles sont si nombreuses que nous ne sommes jamais sûrs d’avoir fait les bons arbitrages. La concurrence, au surplus, renouvelant sans cesse les options qu’elle propose, nous ne cessons de courir après les ajustements pour peu que nous voulions profiter en permanence de ce qu’il y a de meilleur et de mieux assorti à notre singularité supposée. En plus, au-delà de l’intérêt matériel de ces calculs, élevés que nous avons été dans une société qui prône la compétition, la performance, la première place ou aucune autre, nous nous sentons contraints, à tout moment, de faire le choix le meilleur. Les comparateurs censés nous y aider ne font que rajouter leur lot d’offres,  d’informations et de critères à la ruche en folie qui bourdonne déjà dans nos têtes. Les « avis de consommateurs » se rajoutent à cela, nous mettant en demeure d’élire sans nous tromper le restaurant qui conjuguera le mieux ambiance, service, décor, qualité de la cuisine, tarifs et éventuellement éthique. Avant de choisir, nous pataugeons dans la perplexité. Au moment crucial, nous sommes dans l’anxiété et prenons une décision qui relève, paradoxalement, du pari. Le choix fait et entériné, nous ressentons l’insatisfaction de l’incertitude. Bref, au final, nous voilà malheureux de ce qui aurait dû nous apporter le bonheur !

 

Il faut parler, en fait, d’un accaparement, d’un détournement, d’une « trivialisation » de notre liberté. Je me souviens d’Andreu Solé nous expliquant lors d’un séminaire que les grandes décisions de nos vies – vivre avec quelqu’un par exemple – se prennent sans réflexion, elles viennent instantanément du cœur ou des tripes. En revanche, les décisions secondaires voire banales – il donnait l’exemple du choix du papier-peint pour la chambre du premier enfant – peuvent être source de longues cogitations et même de vives disputes entre les intéressés.

 

Alors, la simplicité du bonheur, c’est peut-être d’arrêter le manège. C’est cesser de se vouloir performant dans la multitude des choix lilliputiens dont on nous harcèle. Si décider, c’est exercer notre liberté, pour reprendre encore une phrase d’Andreu Solé, ne mettons pas une chose aussi noble à la corvée des toilettes…  Elle a à s’exprimer dans des domaines plus essentiels. Plutôt que de nous consumer dans ce gaspillage de temps, d’intelligence et d’émotions, donnons-nous l’espace du recul, les moments de la réflexion et de la méditation. Préparons-nous à faire des paris qui en vaillent la peine. Des grands paris. L’époque n’est plus au gâchis. Je citerai une autre amie, Dominique Viel, experte de l’environnement : il y a aussi une écologie de l’âme.

 

Je vous souhaite une année 2012 avec une ou deux grandes décisions et pas plus.

PS: http://www.ted.com/talks/barry_schwartz_on_the_paradox_of...