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26/02/2012

La peur de se tromper

 

 

La peur de commettre une erreur est stérilisante au possible. On le voit en permanence: plutôt que d'expérimenter des solutions nouvelles, on en revient aux remèdes connus qui ne résolvent rien et, parfois, tant on en abuse, empirent la situation jusqu'au moment où il est trop tard et où c'est une catastrophe qui rebat enfin les cartes. Le naufrage et le sauvetage de la Grèce relèvent de ce registre où la maladie et son médicament restent dans le même manège mental: il faut que l'état de la patiente s'aggrave afin que le profit et le pouvoir des créanciers s'accroisse, mais il convient de contenir cette aggravation afin d'éviter que la valeur des créances ne s'effondre. C'est comme le supplice du garrot: il faut savoir le relâcher de temps en temps pour pouvoir continuer à jouer avec le prisonnier. Quant à expérimenter quelque chose de radicalement différent, c'est inconcevable: on pourrait se tromper. Les exemples du même tonneau sont nombreux: la multiplication des vaccins pour nous protéger de dangers qu'on remplace par d'autres; les législations qui favorisent l'agriculture industrielle, conduisant à l'expulsion des pauvres pour nourrir les animaux des riches; la recherche de la croissance pour créer des emplois qui se dérobent, tout en dégénérant notre écosystème. Au vrai, des compulsions, celles de notre monde en déclin, qui se prennent pour des remèdes. 

 

Sans doute, derrière ce délire de répétition, peut-on discerner le jeu d'acteurs économiques ou politiques qui ont pour fonds de commerce ces solutions qui nous enferment. Je ne crois pas cependant qu'il faille se contenter de cette interprétation. Je fais l'hypothèse complémentaire d'un phénomène culturel profond, engendré notamment par notre manière de transmettre le savoir. Dès les petites classes, l'être humain est mis en concurrence. Tire son épingle du jeu l'élève qui reproduit le plus vite et à la perfection les informations données par le maître. Pour gagner à ce jeu, il n'est guère besoin d'exercer son jugement ou sa créativité. Il suffit d'une bonne mémoire et d'appliquer sans se poser de questions. J'ai été un bon élève et je sais de quoi je parle. Au surplus, compte tenu des modes d'évaluation qui, des maîtres aux élèves, cascadent du haut en bas de la pyramide, il vaut mieux se tromper dans les normes qu'avoir raison hors des normes. Les élèves qui ont ainsi fait leurs preuves et se destinent à la gestion des affaires se voient ensuite enseigner des méthodes dont l'ambition est de supprimer l'incertitude qui est pourtant le propre de la réalité. Par exemple, dans les business schools, on apprendra la matrice du BCG ou l'analyse SWOT. Je ne dis pas que ces outils sont sans intérêt, loin s'en faut. Le risque - maintes fois constaté - est que l'automatisme de l'instrument suborne le questionnement. L'outil prend alors le dessus sur celui qui l'utilise. D'aide à la décision, il devient décideur. L'effet secondaire d'un tel formatage des intelligences est que, globalement, on ramène le traitement de la réalité à une histoire de robinets. Une des grandes illusions qui en résulte est la croyance que l'information et son classement peuvent faire la décision - qu'elles peuvent enlever à la décision sa part inaliénable de pari. Comment expliquer sinon que tant de gens intelligents aient été aveugles à ce qui se passait dans le champ même de leur expertise ? Je ne peux m'empêcher de citer à nouveau Kodak dont les dirigeants ont jadis refusé de voir le potentiel de la photographie numérique et qui vient d'en mourir. Ne me dites pas que les gens de cette grande firme étaient tous stupides. 

 

On appelle "mèmes" ces êtres mentaux qui, à l'instar des bactéries, sautent d'un porteur à un autre, se combinant et se reproduisant à l'envi. Vous avez, par exemple, parfois bien caché derrière l'éloge de l'émulation et de la concurrence, les mèmes qui engendrent le darwinisme social. Ils infestent pas mal de milieux, ils vident l'être humain de ce qui le ferait humain, et nuisent particulièrement aujourd'hui à la démocratie. S'il y a une pandémie à redouter, c'est bien celle qui ne tue pas le corps mais l'esprit. Elle paralyse la pensée et transforme l'être humain en robot. Elle encourage, par exemple, à faire toujours plus de ce qui ne donne pas les résultats espérés. Certes, nous ne pouvons pas nous passer de mèmes pas plus que nous ne pouvons nous passer de mots. Dans un premier temps, ils facilitent la vie et économisent l'énergie cérébrale en créant un langage commun qui permet de penser et de penser à plusieurs. Qu'il s'agisse des anciens élève de l'ENA, du comité de direction d'une entreprises pharmaceutique ou d'un club ornithologique, avoir un langage propre suscite un sentiment de communauté et garantit entre ses membres des échanges fluides et rapides. Un langage propre crée des références communes: on sait immédiatement  de quoi on se parle et comment on va traiter les problèmes éventuels. Jusque là, en termes d'efficacité, c'est parfait. L'effet pervers est que tout langage génère une perception du monde qui confère à tous ceux qui le parlent les mêmes acuités et les mêmes filtres. Cette perception retiendra à la perfection telle longueur d'onde ou telle gamme de sons, mais elle en exclura d'autres. Tout le monde aura les mêmes angles morts. Imaginez dès lors le sort de l'imprudent qui, un peu différemment "câblé", aura la perception de quelque chose que les autres ne voient pas et qui se risque à le dire. Il aura contre lui la tâche aveugle de son propre groupe. Il se fera tourner en ridicule et, souvent, sera durablement marginalisé. 

 

C'est que ces logiciels mentaux, dupliqués dans un grand nombre de cerveaux et particulièrement véhiculés par ceux de l'élite, produisent des formes d'organisation et de management contraignantes. On se coopte au sein d'un langage commun qui engendre une même Weltanschauung, on se répartit les lieux de pouvoir et on les colonise. Jusqu'aux imaginaires que l'on façonne: ne met-on pas en place la représentation de la réussite, peut-être le levier le plus puissant d'une société ? Puis, on forge et met en oeuvre les outils qui définissent et permettent de mesurer cette réussite. Des outils, par nature, réducteurs et castrateurs. D'une part, ce qu'ils ne mesurent pas n'a pas accès à l'existence. De l'autre, ce qu'ils mesurent devient la réalité unique et exclusive. Une majorité de cerveaux ayant été infectée de nos jours par les mèmes financiers, tout ce qui n'a pas de contrepartie monétaire, tout ce qui ne garantit pas un retour sur investissement est privé de ressources. De surcroît, ce retour doit être de plus en plus rapide. C'est ainsi, souvenez-vous, qu'on a eu la bulle de la "nouvelle économie": en ne laissant pas à celle-ci le temps de se déployer. Pourtant, on recommence et on recommencera. Notre époque est celle des bulles qui enflent comme la grenouille de la fable, avant d'exploser. Pour revenir au propos principal de cette chronique, le rôle de nos manières de penser, demandons nous si la séduction de la finance, en amont de la rapacité trop visible, ne viendrait pas de la facilité qu'elle offre à la modélisation mathématique. 

 

Nous avons organisé un monde où il vaut mieux spéculer sans engendrer la moindre richesse - je veux parler de la richesse qui se mange, se respire, s'habite, qui soigne et libère - que se risquer dans l'économie réelle. Demandez à ceux qui spéculent sur les productions agricoles de financer plutôt l'agriculture vivrière! C'est un monde où celui qui veut tenter quelque chose doit prédire son succès - ce qui est une malhonnêteté intellectuelle - car les détenteurs de ressources cherchent la martingale qui élimine le risque, même partagé: vous avez vu comment, même quand il s'agit de philanthropie, les hyper-riches préfèrent se retrouver entre eux. Par exemple, la Fondation Bill Gates avec Monsanto, Big Pharma, etc.  C'est un monde où, comme le disent les Anglais, "la preuve du pudding, c'est quand on le mange" et qui de ce fait tourne le dos au long terme. Mais c'est un monde surtout où, paradoxalement, le savoir qu'on a enseigné enchaîne et où l'audace de l'invention ne peut plus être que la fille de l'ignorance. "Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait". Comme le disait George Bernard Shaw: "Nous avons besoin de quelques fous, regardez où les gens raisonnables nous ont conduits."  Avoir enseigné la peur de se tromper a été la plus grande de nos erreurs. 

16/02/2012

Que vive la Grèce !



Autour de mes vingt ans, j'eus la chance de vivre une expérience qui, à, l’époque, devenait rare : une sorte de rite de passage à l'âge adulte. Ce rite a pris la forme d'un voyage en Grèce avec une poignée de copains qui sont restés pour moi comme des frères. Certes, ce ne fut pas la « grosse Wanderung » des jeunes diplômés allemands, ou le tour du monde qu'est en train de faire Estelle, ou le wwoofing dans l’hémisphère austral que vient de faire une autre Estelle. Ce ne fut qu'un mois dans un pays d’Europe. Mais rappelez-vous un premier détail qui avait son importance: dans ces temps maintenant si lointains, il n’y avait pas l’Internet et pas davantage de cellulaires, et, dans la Grèce d’alors, il y avait fort peu de cabines publiques et de lignes téléphoniques de qualité. Vous vous en doutez, ce n’était pas pour nous déplaire : nous étions – enfin - des chiens sans laisse ! Ce fut donc, à l’abri de la sollicitude et de l’autorité parentales, un vrai mois de liberté. Au surplus, ce fut un mois de nomadisme, à courir à la rage du soleil des routes sèches et caillouteuses, à dormir sous la tente en rase campagne – une expérience que nous faisions aussi pour la première fois. C'était en aout 1971 et le pays de Socrate était alors sous la botte des colonels. L’idée de ce voyage nous était venue l’année précédente, comme nous aidions l’un d’entre nous à décrépir une vieille ferme. Nos imaginaires nourris d’humanités s’étaient aussitôt emballés à cette perspective et nous n’avions plus rêvé que d’entrer dans ce livre aux images si familières, et ainsi, dans les mois qui suivirent, chacun finit par triompher des résistances familiales.

Nous avions établi un itinéraire qui nous faisait faire le tour complet du pays. Nous nous sommes déplacés de site en site et nous trouvions à dresser nos tentes dans la campagne environnante.  Le soir de notre arrivée, cependant, au moment d’organiser notre premier bivouac, nous eûmes un moment la crainte que les choses ne soient pas aussi faciles que nous les avions imaginées. Nous venions de longer la mer dont la variété des nuances avait ébloui les moins poètes d’entre nous, et, pour installer notre bivouac, nous ne trouvions que des terrains de hautes herbes, ce qui n’est pas le sol idéal pour planter des sardines.  Et voilà qu’en plus, sorti d’on ne savait où, un gars courait vers nous à toutes jambes en poussant des cris que nous prîmes pour une injonction de déguerpir. Quand il fut plus près de nous, nous vîmes une physionomie rassurante. Il nous répétait un mot qui ne nous évoquait rien. A force de gestes, il nous fit comprendre que ce n’était pas un bon endroit car les herbes abritaient des serpents. Nous nous apprêtions à nous éloigner, mais il nous fit signe de le suivre. Nous nous retrouvâmes bientôt devant une maison en construction – tout juste hors d’eau, comme on dit dans le bâtiment – au bord d’une petite plage, face à la mer. Et là, notre hôte – car c’est ce qu’il était en train de devenir – nous fit comprendre que nous pouvions y passer la nuit, à l’abri des reptiles et du froid. Gratuitement. Puis, il disparut.

Il n’y eut pas une soirée où les Grecs ne nous manifestèrent ainsi leur gentillesse et leur délicatesse.  Le scénario se répétait à peu près toujours le même. La nuit suivante, par exemple, nous la passâmes près d’Olympie, dans nos sacs de couchage, à regarder les étoiles filantes en faisant des vœux. Nous avions frappé à la porte d’une ferme et demandé l’autorisation de nous installer. On nous avait montré un emplacement à un jet de pierre, sur un talus. Nous avions fait réchauffer quelques rogatons sur notre bouteille de Butane et c’est seulement quand ils virent que nous avions fini notre dîner que nos hôtes s’approchèrent, avec une bouteille de retsinata et un gros morceau de fromage. Je vois encore les jeunes filles, fort timides, qui restaient un peu en retrait tout en se poussant du coude et en pouffant. Les échanges n’étaient pas faciles. Les plus lettrés de la bande avaient une bonne connaissance du grec ancien, mais l’avaient davantage pratiqué sur le papier que dans le dialogue. Nous étions plusieurs à avoir, comme nos hôtes qui avaient vécu l’Occupation, une teinture d’allemand. J’avais au surplus, par précaution et par curiosité, suivi une poignée de leçons de grec avec la méthode Linguaphone. On mélangeait tout cela, on s’en arrangeait et on passait une bonne soirée. J’avais notamment appris à dire: « Nous sommes français ». Ce qui donne phonétiquement, si ma mémoire est bonne : « Emis imaste gallika ». Je trouve que c’est une politesse de pouvoir se présenter dans la langue de ceux dont on foule le sol.  Un jour, j’eus cette réponse : « Ah ! Gallika ! De Gaulle ! Brigitte Bardot ! » C’était bon enfant et c’était un vrai bonheur. Même aux abords des grandes villes, quand la densité des touristes augmentait et que les terrains disponibles s’entouraient de grillage et de méfiance, il était rare qu’il n’y eût pas une rencontre chaleureuse. Un nom m’est resté : Spiro Damascos, un jeune architecte qui passait sur son scooter et qui nous proposa de nous montrer le chemin jusqu’au bal populaire où il se rendait.

La Grèce, bien sûr, c’est Homère, Socrate, Epicure, Platon, l’Acropole, Delphes, Délos, Corinthe, et tous ces lieux et ces esprits si nombreux qu’il faudrait des pages et des pages rien que pour les citer. La Grèce et l’âme de l’Occident sont indissociables. Mais, la Grèce, c’est aussi ce peuple de gens simples et hospitaliers que j’ai côtoyés pendant  un mois. Alors, quand je vois ce qu’il est en train de vivre, ce peuple, j’en ai mal aux tripes. « Ce n’est que justice ! » s’écrieront les gardiens du temple de la finance, les sbires de ceux qui prétendent acheter le monde grâce à l’argent créé par l’usure et la spéculation. Et moi, j’entends, en réponse, ce mot d’Albert Camus : « Je préfère ma mère à la justice ».  

Non, la Grèce, sous prétexte qu'elle a péché, ne peut pas être réduite à ce corps encore palpitant qu’on livre aux équarisseurs de service. Je ne sais pas ce que nous pouvons faire pour elle. Peut-être, au moins, de peuple à peuple, pouvons-nous lui envoyer des signes de fraternité. C'est ce que se veut cette modeste évocation de mes souvenirs. En tout cas, nous ne devons pas nous faire d’illusion : la Grèce est un miroir dans lequel nous pouvons scruter ce qui nous attend.

 

UN CHOIX DE CHRONIQUES EXTRAITES DE CE BLOG A ETE PUBLIE

PAR LES EDITIONS HERMANN

SOUS LE TITRE: "LES OMBRES DE LA CAVERNE"