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04/03/2012

Du cinéma et de ses rapports avec l'inconscient

 

 

Hollywood a multiplié les films s'inspirant du combat de David contre Goliath. Sommairement, des hommes ou des femmes numériquement faibles et physiquement vulnérables se retrouvent à combattre des colosses dont la puissance et la cruauté les dépassent largement. Les héros sont en général de pure fiction, comme Ellen Ripley dans Alien ou Harry Stamper dans Armageddon. Ils peuvent même être tirés de bandes dessinées, comme Superman et Spiderman qui, en dépit de pouvoirs singuliers, conservent des vulnérabilités humaines. Il peut s'agir, aussi, de personnages à la limite de l'histoire et de la légende, comme le roi Arthur qui, vraisemblablement, ainsi que le suggère le film d'Antoine Fuqua, fut à peu près contemporain de la chute de l'empire romain et organisa la résistance de l'Angleterre aux envahisseur barbares. Plus rarement, ces films mettront en scène des personnages modestes mais réels, comme Erin Brockovitch, petite employée d'un cabinet d'avocat. Quant aux adversaires, s'ils ont tous en commun une puissance redoutable et une dimension démoniaque, ils sont d'une grande diversité. Erin se bat contre une firme, Superman se mesure à un système mafieux, Ripley affronte une créature de cauchemar, Harry Potter et Frodon s'attaquent à des représentants des forces du Mal, et Stamper doit détruire une météorite qui menace d'effacer toute vie de la Terre.

 

Le déroulement de leurs aventures suit globalement le fil du "voyage du héros" tel que l'a établi l'anthropologue Joseph Campbell en analysant des contes et légendes de toutes les cultures*. Au départ, un individu lambda, le personnage de l'histoire, se trouve contraint de sortir des cadres de l'existence ordinaire. Sur son chemin, il fait de bonnes et de mauvaises rencontres et il connaît la confrontation avec ce que ma psychanalyste appelait avec truculence "la trouille fondamentale". Une ordalie finale décide de la vie et de la mort et de ce qui, du Bien ou du Mal, l'emportera. Les situations vont du vraisemblable - voire de la réalité dans le cas d'Erin Brockovitch - au fantastique. Le récit nous fait frôler l'abîme lorsque, à force de difficultés et de déceptions, le héros est tenté par le désespoir. Erin, face à une firme cynique, se heurte à tous les obstacles que l'on peut imaginer: son peu de crédibilité personnelle, la frilosité de son employeur, le scepticisme ou le fatalisme des victimes de l'usine, la lassitude de son amant qui finit par la quitter. Dans La communauté de l'anneau, Frodon doit compter avec l'immaturité de ses compagnons d'aventure. Ellen Ripley, l'héroïne du Huitième passager, s'enfonce dans un corps-à-corps disproportionné avec une créature aussi hideuse que monstrueusement armée. Or, c'est justement de vaincre le désespoir lui-même qui va fonder véritablement le héros.

 

Une telle insistance à produire autant de variations d'un même thème ne relève pas seulement de la fantaisie ou de l'arbitraire des scénaristes. C'est, d'abord, bien sûr, que l'argument fait recette. Quelques chiffres: rien qu'en France Armageddon a fait 4 millions d'entrées, Alien 3 millions, La communauté de l'anneau près de 7 millions. Ce n'est pas rien rapporté à nos 60 millions d'habitants et je ne compte pas les ventes de DVD ou les téléchargements. Le plus intéressant, cependant, est de conjecturer ce qui se cache derrière une pareille audience. D'où vient notre intérêt, voire notre passion, pour ces épopées ? Selon moi, en amont même du récit biblique de David et Goliath qui en est une des premières expressions connues, il y a au fond de nous le désir d'espérer que tout n'est pas réglé par des rapports de force. C'est probablement l'héritage de nos deux histoires, la collective et la personnelle. De tout temps, l'humanité s'est trouvée confrontée à des dangers qui lui faisaient ressentir sa vulnérabilité et son impuissance: les phénomènes telluriques, astronomiques ou météorologiques, les grands fauves et les mystérieuses épidémies. Quand sont apparues les sociétés historiques, qu'il s'agît de luttes tribales ou d'organisation sociale, les périodes d'oppression ont été la règle et le pouvoir a toujours été l'apanage d'un petit nombre de privilégiés, prêtres, militaires ou aristocrates, qui s'organisaient pour régner sur la masse. Du côté de l'histoire personnelle, notre enfance nous a fait maintes fois éprouver cette relation du faible au fort. Quand nous avons tenté de nous opposer à nos parents, quand, devant le monde des adultes et la loi du plus fort, nous avons ressenti l'arbitraire et l'injustice et que notre sentiment d'impuissance a semé, au fond de nous, un désir de revanche jamais assouvi. 

 

Mais nous voilà adultes à notre tour et cependant sensibles encore à ces récits où, d'ordinaires, les personnages deviennent des héros qui prennent le dessus sur les monstres. Serait-ce un écho du passé, l'effet rémanent de ce sentiment humiliant de faiblesse et de l'archaïque désir, inaccompli, de revanche ? Serait-ce un effet du présent que nous vivons, le fait que, directement ou indirectement, nous ressentions à nouveau la poigne du plus fort dans notre vie quotidienne ? Après tout, ne voyons-nous pas chaque jour dans la presse - n'éprouvons-nous pas même dans notre propre vie - l'impuissance face au plus fort que nous ? Que faire, par exemple, face aux agences de notation qui, d'un trait de plume, précipitent des peuples dans le désarroi et la misère ? Que faire, face aux déclarations d'un Mario Draghi annonçant que la société à l'européenne, la société de solidarité, doit laisser la place à l'organisation néolibérale ? Que faire, face aux multinationales qui, depuis des lustres, en gardant leur bonne conscience, détruisent nos emplois pour en créer sur d'autres continents ? Que faire, face aux assemblées qui, sans même s'en rendre compte, votent des lois iniques et laissent entrer le loup dans la bergerie ? Que faire, face aux administrations qui, de même, produisent des règlementations liberticides ? Et que faire, aussi, quand le marché du travail se rétrécit toujours plus, face à l'arbitraire d'un supérieur hiérarchique, à la mauvaise foi et à la grossièreté d'un client ? Que faire, quand les affaires se font de plus en plus difficiles, face au cynisme d'un acheteur de la grande distribution et à la pression d'un banquier?

 

Les productions hollywoodiennes nous offriraient-elle une forme de catharsis sans danger, une manière fantasmatique de soulager une colère qui n'a pas d'exutoire ? La question que je me pose alors est la suivante: ce soulagement fantasmatique est-il ce que fut jadis la religion selon Marx, quelque chose de l'ordre d'un opium du peuple ? Nous conduit-il seulement à évacuer notre désir de révolte sans passer aux actes que nécessiteraient les circonstances ? Ou, au contraire, la répétition de ces histoires héroïques contribue-t-elle à nourrir ce désir, l'élevant peu à peu vers un niveau où il ne sera plus possible de ne plus agir ? En rôdant sur la Toile, je suis frappé par le nombre de citoyens américains qui se lancent dans des croisades contre les différentes formes d'oppression ou de spoliation dont ils se jugent victimes. Leur discours, typique de l'Amérique du Nord, mélange parfois véhémence commerciale et interpellation morale. Je pense notamment à un homme que scandalisaient ses notes d'électricité et qui a mis au point son propre plan énergétique. Il le vend à la manière d'un tribun politique, invoquant d'abord non les économies qu'il peut faire faire mais l'affranchissement de l'humiliation et de l'injustice. On trouve également sur la Toile des médecins qui, s'élevant contre l'outrance des industries pharmaceutiques, proposent des traitements alternatifs. On croise des veilleurs qui dénoncent les lois que les lobbies font passer et les abus du pouvoir policier et judiciaire. On rencontre des promoteurs d'une économie soutenable qui partagent leurs expériences et leurs techniques. 

 

Au terme du combat contre les Titans, le sort des héros n'est pas déterminé. Ils peuvent triompher les armes à la main et rapporter la tête de leur adversaire. Il peuvent aussi, plus rarement, mais l'avertissement doit être retenu, finir par ressembler aux monstres qu'ils combattent. Frodon n'est pas loin de tomber dans l'attraction du pouvoir alors même qu'il est en chemin pour l'anéantir. Les Inglorious Basterds de Tarentino ne le cèdent en rien, dans le registre de la cruauté, aux bourreaux nazis qu'ils pourchassent. C'est le vieil avertissement de Nietzche: "Regarde bien ton adversaire, tu finiras par lui ressembler". A l'opposé, il arrive aussi que le héros se résolve, en pleine conscience, à donner sa vie, comme Harry Stamper dans Armageddon ou l'équipe des cosmonautes de Deep impact. Quant aux monstres, leur sort le plus fréquent est d'être exterminés. Il est beaucoup plus rare qu'ils soient domestiqués et mis au service de l'homme. 

 

Quelques récits proposent une autre version du voyage du héros et soulèvent une question digne d'intérêt. Par exemple, dans La route, un film de John Hillcoat d'après le roman de Cormac McCarthy, la Terre est couverte de cendres. On ignore ce qui s'est produit, mais l'homme est redevenu un loup pour l'homme et cela semble la principale menace qui hante l'histoire: celle d'êtres humains devenus monstrueux. Si l'on analyse ce récit à la manière d'un rêve que son auteur rapporterait sur le divan, on pourrait y voir une allégorie sinistre du monde actuel où chacun est devenu concurrent de tous les autres sur une planète à qui les excès de l'industrialisation ont enlevé tout attrait. Mais je rapprocherai aussi ce film de la prédiction qui annonce la fin du monde en 2012 et qui a fait également l'objet d'une production hollywoodienne. Cette prédiction est intéressante si on l'étudie du point de vue de son attraction sur les esprits. Les plus mesurés, parmi ceux qui veulent lui donner un sens, vous diront qu'il s'agit non de la fin du monde, mais de la fin d'un monde, celui dans lequel que nous vivons. Je crois que, comme nous l'enseigne la psychanalyse, la peur est l'envers d'un désir. Voir s'achever un monde que nous connaissons, si inconfortable soit-il devenu, ferait peur à beaucoup, mais le fait qu'on soit porté à imaginer cette perspective est aussi le signe d'un grand désir.  

 

Alors, maintenant, qu'on le voie comme une aveugle météorite, une créature de cauchemar, une organisation cynique, un système mafieux, un représentant des forces du mal ou un souverain ivre de pouvoir, quel est le monstre que de nouveaux héros devront combattre afin de ramener l'harmonie ici bas et de redonner à la vie terrestre charme et jaillissement ? En quoi, dans ce combat, les héros devront-ils se méfier de devenir comme leur adversaire ? Faudra-t-il enchaîner le monstre, le domestiquer, ou le détruire ? Quelle est la "trouille fondamentale" qu'ils devront traverser ? Et - quand même! - où sont les Hobbits qui délaisseront leurs aimables distractions pour prendre le risque de l'aventure ?

 

 * Cf. son livre: Le héros aux mille visages.

26/02/2012

La peur de se tromper

 

 

La peur de commettre une erreur est stérilisante au possible. On le voit en permanence: plutôt que d'expérimenter des solutions nouvelles, on en revient aux remèdes connus qui ne résolvent rien et, parfois, tant on en abuse, empirent la situation jusqu'au moment où il est trop tard et où c'est une catastrophe qui rebat enfin les cartes. Le naufrage et le sauvetage de la Grèce relèvent de ce registre où la maladie et son médicament restent dans le même manège mental: il faut que l'état de la patiente s'aggrave afin que le profit et le pouvoir des créanciers s'accroisse, mais il convient de contenir cette aggravation afin d'éviter que la valeur des créances ne s'effondre. C'est comme le supplice du garrot: il faut savoir le relâcher de temps en temps pour pouvoir continuer à jouer avec le prisonnier. Quant à expérimenter quelque chose de radicalement différent, c'est inconcevable: on pourrait se tromper. Les exemples du même tonneau sont nombreux: la multiplication des vaccins pour nous protéger de dangers qu'on remplace par d'autres; les législations qui favorisent l'agriculture industrielle, conduisant à l'expulsion des pauvres pour nourrir les animaux des riches; la recherche de la croissance pour créer des emplois qui se dérobent, tout en dégénérant notre écosystème. Au vrai, des compulsions, celles de notre monde en déclin, qui se prennent pour des remèdes. 

 

Sans doute, derrière ce délire de répétition, peut-on discerner le jeu d'acteurs économiques ou politiques qui ont pour fonds de commerce ces solutions qui nous enferment. Je ne crois pas cependant qu'il faille se contenter de cette interprétation. Je fais l'hypothèse complémentaire d'un phénomène culturel profond, engendré notamment par notre manière de transmettre le savoir. Dès les petites classes, l'être humain est mis en concurrence. Tire son épingle du jeu l'élève qui reproduit le plus vite et à la perfection les informations données par le maître. Pour gagner à ce jeu, il n'est guère besoin d'exercer son jugement ou sa créativité. Il suffit d'une bonne mémoire et d'appliquer sans se poser de questions. J'ai été un bon élève et je sais de quoi je parle. Au surplus, compte tenu des modes d'évaluation qui, des maîtres aux élèves, cascadent du haut en bas de la pyramide, il vaut mieux se tromper dans les normes qu'avoir raison hors des normes. Les élèves qui ont ainsi fait leurs preuves et se destinent à la gestion des affaires se voient ensuite enseigner des méthodes dont l'ambition est de supprimer l'incertitude qui est pourtant le propre de la réalité. Par exemple, dans les business schools, on apprendra la matrice du BCG ou l'analyse SWOT. Je ne dis pas que ces outils sont sans intérêt, loin s'en faut. Le risque - maintes fois constaté - est que l'automatisme de l'instrument suborne le questionnement. L'outil prend alors le dessus sur celui qui l'utilise. D'aide à la décision, il devient décideur. L'effet secondaire d'un tel formatage des intelligences est que, globalement, on ramène le traitement de la réalité à une histoire de robinets. Une des grandes illusions qui en résulte est la croyance que l'information et son classement peuvent faire la décision - qu'elles peuvent enlever à la décision sa part inaliénable de pari. Comment expliquer sinon que tant de gens intelligents aient été aveugles à ce qui se passait dans le champ même de leur expertise ? Je ne peux m'empêcher de citer à nouveau Kodak dont les dirigeants ont jadis refusé de voir le potentiel de la photographie numérique et qui vient d'en mourir. Ne me dites pas que les gens de cette grande firme étaient tous stupides. 

 

On appelle "mèmes" ces êtres mentaux qui, à l'instar des bactéries, sautent d'un porteur à un autre, se combinant et se reproduisant à l'envi. Vous avez, par exemple, parfois bien caché derrière l'éloge de l'émulation et de la concurrence, les mèmes qui engendrent le darwinisme social. Ils infestent pas mal de milieux, ils vident l'être humain de ce qui le ferait humain, et nuisent particulièrement aujourd'hui à la démocratie. S'il y a une pandémie à redouter, c'est bien celle qui ne tue pas le corps mais l'esprit. Elle paralyse la pensée et transforme l'être humain en robot. Elle encourage, par exemple, à faire toujours plus de ce qui ne donne pas les résultats espérés. Certes, nous ne pouvons pas nous passer de mèmes pas plus que nous ne pouvons nous passer de mots. Dans un premier temps, ils facilitent la vie et économisent l'énergie cérébrale en créant un langage commun qui permet de penser et de penser à plusieurs. Qu'il s'agisse des anciens élève de l'ENA, du comité de direction d'une entreprises pharmaceutique ou d'un club ornithologique, avoir un langage propre suscite un sentiment de communauté et garantit entre ses membres des échanges fluides et rapides. Un langage propre crée des références communes: on sait immédiatement  de quoi on se parle et comment on va traiter les problèmes éventuels. Jusque là, en termes d'efficacité, c'est parfait. L'effet pervers est que tout langage génère une perception du monde qui confère à tous ceux qui le parlent les mêmes acuités et les mêmes filtres. Cette perception retiendra à la perfection telle longueur d'onde ou telle gamme de sons, mais elle en exclura d'autres. Tout le monde aura les mêmes angles morts. Imaginez dès lors le sort de l'imprudent qui, un peu différemment "câblé", aura la perception de quelque chose que les autres ne voient pas et qui se risque à le dire. Il aura contre lui la tâche aveugle de son propre groupe. Il se fera tourner en ridicule et, souvent, sera durablement marginalisé. 

 

C'est que ces logiciels mentaux, dupliqués dans un grand nombre de cerveaux et particulièrement véhiculés par ceux de l'élite, produisent des formes d'organisation et de management contraignantes. On se coopte au sein d'un langage commun qui engendre une même Weltanschauung, on se répartit les lieux de pouvoir et on les colonise. Jusqu'aux imaginaires que l'on façonne: ne met-on pas en place la représentation de la réussite, peut-être le levier le plus puissant d'une société ? Puis, on forge et met en oeuvre les outils qui définissent et permettent de mesurer cette réussite. Des outils, par nature, réducteurs et castrateurs. D'une part, ce qu'ils ne mesurent pas n'a pas accès à l'existence. De l'autre, ce qu'ils mesurent devient la réalité unique et exclusive. Une majorité de cerveaux ayant été infectée de nos jours par les mèmes financiers, tout ce qui n'a pas de contrepartie monétaire, tout ce qui ne garantit pas un retour sur investissement est privé de ressources. De surcroît, ce retour doit être de plus en plus rapide. C'est ainsi, souvenez-vous, qu'on a eu la bulle de la "nouvelle économie": en ne laissant pas à celle-ci le temps de se déployer. Pourtant, on recommence et on recommencera. Notre époque est celle des bulles qui enflent comme la grenouille de la fable, avant d'exploser. Pour revenir au propos principal de cette chronique, le rôle de nos manières de penser, demandons nous si la séduction de la finance, en amont de la rapacité trop visible, ne viendrait pas de la facilité qu'elle offre à la modélisation mathématique. 

 

Nous avons organisé un monde où il vaut mieux spéculer sans engendrer la moindre richesse - je veux parler de la richesse qui se mange, se respire, s'habite, qui soigne et libère - que se risquer dans l'économie réelle. Demandez à ceux qui spéculent sur les productions agricoles de financer plutôt l'agriculture vivrière! C'est un monde où celui qui veut tenter quelque chose doit prédire son succès - ce qui est une malhonnêteté intellectuelle - car les détenteurs de ressources cherchent la martingale qui élimine le risque, même partagé: vous avez vu comment, même quand il s'agit de philanthropie, les hyper-riches préfèrent se retrouver entre eux. Par exemple, la Fondation Bill Gates avec Monsanto, Big Pharma, etc.  C'est un monde où, comme le disent les Anglais, "la preuve du pudding, c'est quand on le mange" et qui de ce fait tourne le dos au long terme. Mais c'est un monde surtout où, paradoxalement, le savoir qu'on a enseigné enchaîne et où l'audace de l'invention ne peut plus être que la fille de l'ignorance. "Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait". Comme le disait George Bernard Shaw: "Nous avons besoin de quelques fous, regardez où les gens raisonnables nous ont conduits."  Avoir enseigné la peur de se tromper a été la plus grande de nos erreurs. 

12/02/2012

Evolution



J’entendais un dimanche sur ma radio préférée qu’à écouter de la musique notre oreille évolue et que, de ce fait, nos goûts évoluent aussi. Si l’on transpose cela dans le domaine de la peinture, force est de reconnaître que, par exemple, la photographie a fait évoluer l’art de fixer par le pinceau l’apparence des choses et des êtres. Monet, à son tour, a fait évoluer notre manière de voir et de percevoir les couleurs d’un paysage. De même de l’alimentation et de la dégustation des vins : plus on prête attention aux saveurs, plus on fait émerger de l’amalgame initial des sensations celles qui nous ravissent. J’ai oublié l’auteur de cette phrase lue un jour quasiment par hasard : « Progresser, c’est apprendre à faire de plus fines et plus nombreuses distinctions ». Faire des distinctions plus fines et plus nombreuses appelle à aller plus loin. Alors, pourquoi s’étonner que nos représentations de la réussite, du bonheur, de la bonne manière de vivre puissent évoluer ? Il ne fait aucun doute pour moi qu’une majorité d’humains, aujourd’hui, souhaite - après l'avoir aimé - un autre monde que celui dans lequel nous vivons.

J’évoquais dans ces chroniques une intervention de Barry Schwartz sur le paradoxe du choix : nous avons souhaité avoir à notre disposition davantage de choix et, aujourd’hui, pour la plus insignifiante des décisions, nous avons tant d'options possibles que nous gaspillons notre temps et notre énergie à les comparer, sans avoir même, au bout du compte, la sérénité d’avoir elu la meilleure. Nous avons aussi souhaité jouir de plus de biens manufacturés. Résultat : l’industrie ne cesse de nous noyer sous ses productions de toute sorte. Il y a un conte africain où Guinarou, un mauvais génie, sous prétexte d’aider un malheureux, le tyrannise et le torture. La piqûre d’un moustique le démange-t-elle ? Aussitôt, Guinarou et ses serviteurs viennent le gratter. Mais ils le grattent jusqu’à l’os ! A-t-il faim ? Ils le gavent comme une oie jusqu’à ce qu’il explose. Pleure-t-il ? Ils se mettent à pleurer avec lui au point qu’il se noie dans une inondation de larmes.  

Au vrai, Guinarou semble avoir pris les commandes de notre monde. Nos objets, leur production, leur usage et leur destruction finale consument notre existence. Nous commençons à nous en rendre compte. Quand, dans son salon à roulette, on se voit pour la millième fois avancer moins vite qu’un cycliste, voire qu’un piéton, quand au surplus on y dépense de plus en plus d’argent et d'énergie nerveuse, on se demande quelle est la pertinence d’un véhicule de plus d’une tonne pour transporter un être de 60 ou 80 kilos! Quand, ayant réuni une poignée de ses semblables, on les voit consulter plus ou moins discrètement leurs messagerie et prendre les appels qui se présentent sur leurs cellulaires, on se fait la même réflexion que mon ami Hervé Gouil : « Voilà des objets censés rapprocher ceux qui sont loin mais qui éloignent ceux qui sont proches ». Quand on se retrouve à perdre en transports les heures qu’on a gagnées sur le temps de travail, l’écureuil dans sa cage tournante devient notre frère. Nous avons des voitures rapides qui n’avancent pas, plus de DVD que nous n’avons le loisir d’en regarder, de disques que nous n’avons le temps d’en écouter et de nourriture que nos ventres ne peuvent en digérer*.  Nous avons voulu nous libérer des corvées de production et nous avons réussi : tant de temps libéré a tourné en chômage, en inutilité sociale, en anomie. Au surplus, tous ces produits de notre activité productive, non contents de squatter notre temps,  viennent concurrencer ces biens essentiels que sont la beauté et la santé de notre milieu de vie. Ouvrez les yeux, les oreilles, respirez, et dites-moi, là où vous vous trouvez en ce moment, si vous ne percevez pas le moindre effluve de pollution chimique, visuelle, auditive, olfactive, aérienne…

On peut dire que nous, Occidentaux, nous avons exploré jusqu’à ses confins une forme de civilisation, nous en avons goûté les douceurs et nous sommes en train d’en découvrir l’amertume et les poisons. Mais nous avons aussi, en même temps, découvert ou redécouvert d’autres saveurs dont notre vie pourrait s’enrichir. Je pense par exemple à la lenteur qu’évoque Sylvie Pouilly dans Commencements 1**. Je pense à Bernard Ollivier et à cette toute simple activité qui peut mener littéralement si loin, occuper tant de jours, remplir les yeux de tant de choses et la vie de tant d’expériences : la marche, tout simplement.  Je pense à Rob Hopkins et à ses amis de Totnes Transition Town, qui se placent dans une perspective à trente ans et sèment des fleurs, des légumes et des idées partout où ils peuvent germer et grandir pour préparer la civilisation de l’après-pétrole. Je pense à mes amis Béatrice et Gérard Barras et, parmi toutes leurs réalisations, à leur chantier du Viel Audon où tant de jeunes ont appris le contact de leurs mains avec la matière et le précieux accomplissement d’édifier quelque chose de simple et de sain dans la fraternité***. Tant d’autres encore que je n’ai pas la place de citer…  Les saveurs du monde de demain sont déjà là.

* 40% de gâchis dans nos poubelles)
** www.co-evolutionproject.org
*** Cela c’est pour la prochaine livraison de Commencements. Il faudra attendre le printemps !