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29/05/2010

Les liens qui libèrent

 

Cette note figure désormais dans le recueil

Les ombres de la caverne

Editions Hermann, juillet 2011

10:00 Publié dans Vivre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : empathie, darwinisme

15/05/2010

L'écureuil et la grenouille

 

J'ai déjà utilisé la métaphore de la grenouille que l'on plonge dans une bassine d'eau tiède dont on élève la température si progressivement que le batracien ne s'en rend d'abord pas compte. La chaleur augmente et la grenouille s'adapte, jusqu'au moment où le bain devient inconfortable. Mais il est trop tard pour qu'elle puisse s'échapper de la lessiveuse : à dépenser son énergie à s'adapter, elle n'en a plus asez pour sauter.

 

Ces temps derniers, je pense que vous l'avez remarqué, la température s'est singulièrement élevée.

 

Nous avons eu un premier tsunami, financier, déclenché par l'affaire des subprimes. Souvenez-vous : ceux qui s'engraissent de spéculation sans créer la moindre richesse réelle avaient imaginé de prêter aux insolvables pour qu'ils achètent leur logement. Un substitut typiquement américain à l'absence de politique du logement social. Dans la tourmente qui s'en est suivi, quelques établissements financiers, parmi ceux que l'on jugeait alors éternels, ont disparu et les Etats - déjà bien endettés - ont dû mettre la main au portefeuille pour sauver les coupables qui avaient réussi à faire croire que leur intérêt était le nôtre. Je vous rappelle que le portefeuille des Etats, comme leurs dettes, sont les nôtres. En France, pour donner une ordre de grandeur, le service de la dette publique - le paiement des seuls intérêts - n'est même plus couvert par les recettes de l'impôt sur le revenu.

 

Cet épisode du feuilleton financier mondial à peine clos, on a vu le grand jeu recommencer de plus belle et les plus grosses primes de l'histoire pleuvoir dans la sébile des traders. Puis, comme il fallait bien trouver de nouveaux terrains de jeu, les mêmes spéculateurs, leurs clients et leurs vassaux se sont intéressés aux dettes des Etats. Résultat, la Grèce est à genoux et plusieurs pays d'Europe sont rudement ébranlés. On annonce des mesures d'austérité inimaginables il y a quelques mois. Là-dessus, la bourse remonte puis retombe : ceux que l'on appelle « les investisseurs » ont décidé que ce n'était pas assez pour les rassurer. César, debout au bord de l'arène, tend le bras, le pouce vers le sol.

 

Parmi les degrés qui ont récemment réchauffé notre bain, nous avions déjà eu un aperçu des mesures à prendre pour sauver nos régimes de retraite. Pour faire bonne mesure, on nous a dit aussi qu'il conviendrait d'augmenter substantiellement nos factures énergétiques. Dans un autre ordre, mais tout se tient, nous avons appris que les grands semenciers, spécialistes des OGM, essaient de faire passer des normes qui leur permettraient d'évacuer les agricultures traditionnelles et l'autonomie qu'elles représentent pour les peuples : soyez autonomes une fois que vous avez adopté des semences stériles ! Ce n'est qu'une étape de plus après une autre, celle du H1N1, déjà oubliée, qui nous avait montré une des manières efficaces des multinationales de prendre l'argent dans nos poches pour faire leur business.

 

Qu'il y ait des mesures à prendre pour assainir les dépenses publiques, c'est l'évidence. Mais qu'il n'y ait que cela à faire, non. Je dirais même que si on se contente de plier le genou devant le chantage de la spéculation, on va droit à l'abîme. Pour prendre une autre métaphore animalière, nous sommes comme des écureuils qui s'épuisent à faire tourner la cage dans laquelle ils se sont laissé enfermer. Courez, écureuils, courez : n'ayez crainte, votre énergie profite à certains !

 

Le salut sera au prix d'un changement de nos croyances économiques. Nous voilà dans la situation du fou à qui on donne une cuiller et une tasse en lui demandant de vider la baignoire. Il en conclut qu'il doit se servir de l'une ou de l'autre et, rationnellement, choisit la tasse qui est plus grande. Ce faisant, il se fait piéger et oublie la bonde, un moyen autrement efficace. Mais il est fou. Sommes-nous fous ?

 

Il faut, disais-je, changer de croyances économiques. C'est un fait d'histoire : toute croyance qui nous livre aux mains d'un maître est perverse et dangereuse. C'est ainsi que l'Eglise, malgré beaucoup de grandes figures profondément évangéliques, paye encore sa complicité avec des régimes d'oppression et d'injustice et d'avoir fait de la religion « l'opium du peuple » dénoncé par Marx. L'Etat doit renoncer aux idéologies qui nous enfument et redevenir le représentant de la communauté nationale, c'est-à-dire du sort des gens dont il tire la légitimité de son existence. Il doit jeter à la poubelle la vulgate d'une mondialisation sans règles et la dictature des « marchés » et de leurs grands prêtres. Il doit progressivement défaire ces boucles qui créent de la richesse pour les autres et, pour nous, de l'asservissement à des intérêts qui ne sont pas les nôtres. Il faut, d'urgence, qu'il redonne à chacun des citoyens la possibilité de gagner sa vie tout en se sentant utile. Et tant pis si les donneurs de leçons de Wall street et d'ailleurs le brocardent ou l'injurient. De croyants stupides, nous devons devenir cyniques.

 

La question, c'est, comme pour la grenouille : aurons-nous encore assez d'intelligence et d'énergie pour nous sauver avant d'être cuits ? Ou, comme pour l'écureuil : combien de temps pouvons-nous encore courir avant de mourir d'épuisement ?

 

 

03/05/2010

L'école de la violence

Ce retour de fraîcheur et de grisaille est sans doute cause des souvenirs qui me revenaient ce matin, ceux de lointaines rentrées. Pourtant, je me rappelle mon premier jour d'école, il n'avait rien d'automnal. Le soleil brillait, le ciel était bleu et, tout au moins quand j'ai quitté la maison ce matin-là, l'air était aussi léger que mon cœur. Puis, au fil des ans, la rentrée s'est associée à l'odeur des feuilles mortes...

 

Les écoles de notre enfance - je parle des années cinquante - pourraient passer pour des havres de paix à les comparer avec celles dont les médias nous rapportent les avanies. Je ne me souviens pas qu'on ait jamais proféré un juron en classe, ou que la TSF ait évoqué comme banals des faits de déprédation ou d'émeute et encore moins une violence faite à un professeur. Cependant, c'est l'école qui m'a appris la révolte. Le ver de la violence actuelle était déjà dans le fruit. Ce qui empêchait la dérive, c'était la puissance d'oppression des adultes sur les jeunes et le fait que nous étions d'accord sur une histoire commune : « ils » avaient le pouvoir parce qu'ils étaient des adultes, unis en outre et d'accord là-dessus face à nous, et nous ne l'avions pas parce que nous étions des enfants. Et toute la société se racontait cette même histoire et il ne fallait pas espérer trouver auprès de sa famille une quelconque complicité si l'on voulait critiquer son maître. « Maître » : le mot, d'ailleurs, était bien choisi.

 

Le ver était dans le fruit, disais-je. C'est que l'abus de pouvoir et l'injustice minent de l'intérieur n'importe quelle légitimité. Ma première institutrice - j'avais cinq ans - utilisait systématiquement la menace de l'humiliation. Dès le premier jour de classe - alors que j'avais attendu d'être là avec impatience  - j'ai compris la règle du jeu et j'ai décidé que la mégère ne « m'aurait pas ». Autrement dit, notre relation s'est construite d'entrée de jeu sur un antagonisme. Bien sûr, s'il avait été explicite, le conflit aurait tourné à mon désavantage. Aussi, ai-je dissimulé derrière un personnage de Père Tranquille, de bon élève discipliné, l'alchimie complexe de peurs et de colères qui bouillonnait en moi en permanence. D'autres, pour des motifs futiles, prenaient des claques ou se retrouvaient au coin, les fesses à l'air (je parle de la petite classe).

 

Je me suis épargné ces humiliations d'autant que, grâce à Dieu ou à la génétique, j'avais un cerveau qui fonctionnait plutôt bien. Mais, moi qui avais attendu le moment d'y être admis, j'ai aussitôt détesté l'école. Plus tard, il y a eu Mai 68. D'intérieure, individuelle et autocensurée, la révolte est devenue collective et ouverte. Elle a explosé. J'étais alors, déjà, dans la vie active et je n'ai compris qu'après coup ce qui se passait. Je renvoie ceux que cela intéresse aux analyses d'Alfred Sauvy. Mai 68 a été, dirais-je, en résumant bestialement, le deuxième palier de la dégradation. La génération de mai 68, c'est la mienne, celle qui a connu le monolithe d'autorité que j'évoquais plus haut, et c'est la première génération de l'histoire qui va prendre le parti de ses enfants contre les maîtres. La comparaison qui me vient est celle des peuples colonisés qui, voyant leurs maîtres ébranlés lors de la deuxième guerre mondiale, comprennent que leur supériorité n'est pas innée, qu'ils ne sont plus à la hauteur du pouvoir qu'ils exercent, et conçoivent l'idée de s'en libérer.

 

Le troisième palier est amené par la « crise » qui a succédé aux Trente glorieuses. La société que nous avons connue dans notre enfance pouvait être oppressive, elle était également protectrice. Chacun avait la possibilité d'y faire sa niche : la CGT faisait scandale lorsqu'on flirtait avec la barre des 300 000 chômeurs. Aujourd'hui, deux générations plus loin, cette époque bénie ressemble au légendaire âge d'or. On ne peut plus prétendre que seuls ceux qui sont incompétents ou paresseux se trouvent exposés à la misère. Le fait d'aller à l'école ne garantit plus rien, surtout si vous habitez dans certains quartiers et avez hérité de vos parents une insertion déjà très relative. Ce que se racontent alors les jeunes qui s'estiment voués à l'exclusion, c'est que des « inclus » - les enseignants - viennent les mettre sous contrainte. Du coup, la discipline scolaire revêt les apparences de l'arbitraire et l'enseignant, à son corps défendant, devient le garde-chiourme d'un nième épisode de Prison Break, le représentant d'une société qui ne veut pas de vous, qui vous rejette et qui, néanmoins, exige quelque chose de vous.

 

Dès lors, une nouvelle histoire se construit - et, j'insiste là-dessus, une histoire commune, au sens où elle est partagée et - je sais, je vais faire hurler - co-créée.  Une histoire comme celles qui, à certaines époques, précipitent les peuples les uns contre les autres. Une histoire de guerre inexpiable entre les élèves et les enseignants, où chacune des parties projette sur l'autre ses peurs, ses humiliations et ses colères, où chacun entre en lice le poil dressé, tous sens exacerbés, prêt à rugir, à mordre et à griffer. D'un lieu où apprendre, la salle de classe est devenue un morceau de jungle qu'il faut tenir.

 

Comment rompre le cercle vicieux ? Comment réécrire une histoire féconde au sein de laquelle les talents des uns fertiliseront les potentialités des autres ?