23.10.2009

Trésors alimentaires en péril

La pauvreté n'est pas toujours où l'on croit ou celle que l'on pense. Un article à lire: http://www.fao.org/news/story/fr/item/29647/icode/# sans commentaires...

20.10.2009

Eloge de Triboulet

Des non-évènements dont les médias ont fait leur potage ces derniers jours, comme d’ailleurs de l’expérience qu’on peut avoir de la vie dans les organisations hiérarchiques, il ressort que la fonction de fou du roi mériterait d’être restaurée. J’entends par là quelqu’un qui ait la licence de tendre un miroir au monarque sans risquer d’encourir les colères dont tous les autres ont une peur castratrice.

 

Je me souviens d’avoir fréquenté, vers la fin de sa carrière, un homme politique régional. J’étais bien jeune et je faisais là mes premières observations de la société politique – mais quelle société ne l’est pas ? Cet homme, que j’admirais, n’était entouré que de courtisans. Non qu’il les aimât vraiment. Mais si quelqu’un, fût-il animé de bonnes intentions, venait à le contredire, il s’en inquiétait aussitôt, allant même jusqu’à demander : « Pourquoi me trahissez-vous ? Je nous croyais amis ? » En outre, si l’on écarte les intrigants qui avaient tout compris du jeu, tous ceux qui auraient pu lui dire quelque chose se retrouvaient devant lui en culotte courte et ne songeaient plus dès lors qu’à être appréciés, voire aimés de lui. Je n’ai guère connu que mon père qui se permît de ne pas chercher le vent et de parler vrai, fût-ce contre la cour toute entière. En pure perte le plus souvent. C'est ainsi que, sans le savoir, je me suis préparé à comprendre le discours d'Etienne de la Boétie.

 

Picrochole fait trembler ses familiers. Dès qu’il fronce le sourcil, tout le monde court aux abris. Il paraît qu’il n’y a pas d’autre moyen que cette forme de terrorisme quand on veut asseoir son pouvoir. La moindre dérive, la critique la plus discrète, et le marbre du palais serait affligé d’une fissure qui irait s’élargissant jusqu'à ce que les piliers s'effondrent. Mais le résultat c’est que personne n’ose plus avertir Picrochole des erreurs qu’il commet. Certains même - qui ne lui pardonnent pas la peur qu’il leur inspire - se disent que ce sera bien fait pour lui si les évènements le punissent. Ils s’en remettent à Dieu d’exercer la justice.

18.10.2009

Le complexe de Frankenstein

On peut louer le projet  Millenium seed bank et l’effort des botanistes pour recueillir et conserver les semences des plantes menacées – et devinez par qui elles le sont ? – à la surface de la Terre. En neuf ans, dans cinquante-quatre pays, 24 200 espèces ont été ainsi collectées.

 

24 200 ! Impressionnant, n’est-ce pas ? Surtout si l’on ajoute que ces semences sont tenues dans des conditions d’hygrométrie et de température spécifiques afin qu’elles conservent leur capacité germinative.  Pour autant, ces 24200 plantes-là ne représentent que dix pour cent de notre patrimoine terrestre. A cette allure, il faudra compter encore quatre-vingt-dix ans et des installations formidables pour constituer cette Arche de Noé des végétaux. D’ici là, que ce sera-t-il passé ?

 

Pour moi, malgré l’intérêt indéniable de ce projet, c’est un peu comme si on décidait de mettre au réfrigérateur les victimes des guerres dans l’espoir de pouvoir un jour leur rendre, dans un monde meilleur, la vie qu’on leur a prise. Beau sujet pour un écrivain de science-fiction que le drame de ces malheureux ressuscités dans une société qui ne représente rien pour eux, au milieu d’une population qui leur est étrangère. Et je me dis : ne vaudrait-il pas mieux arrêter tout de suite de tuer ?

 

Dans le même esprit d’ailleurs, arriverait-on à mettre en banque et à faire fructifier les semences de tous les végétaux de la planète qu’on ne pourrait reconstituer l’orchestre qu’ils formaient, ces milliards de subtiles et complexes interactions qui ont mis des millions d’années à s’accorder et qui avaient donné à la vie une résilience que nous sommes en train de lui enlever. D'ailleurs, il manquerait à cet orchestre tout ce que lui apporte, en en accroissant encore la complexité, les autres règnes de la nature: les animaux, les bactéries, les champignons, etc.

 

On pourrait reprendre ici l'image de Teilhard de Chardin: "la maille de l'univers, c'est l'univers lui-même". Mais nous sommes encore les victimes du complexe de Frankenstein : nous croyons qu’il suffit de collationner et d’assembler des morceaux pour que la vie soit là. Présomption ou aveuglement ?

07.10.2009

Dialogique

J’ai toujours du mal à me faire comprendre lorsque j’évoque la question de la responsabilité au sein de la société. En effet, je soutiens l’opinion paradoxale que le fauteur de violence est totalement responsable de ses actes en même temps que la société est totalement responsable de l’apparition de fauteurs de violence en son sein. Quand vous vous trouvez sur le mode binaire – 0 ou 1, noir ou blanc, etc. - difficile de comprendre un pareil point de vue. Cependant, il me semble assez clair que nier la liberté de l’autre, c’est lui enlever la possibilité - donc la responsabilité - de se structurer en accord avec les besoins d’une société pacifique. C’est une belle occasion pour lui de laisser impunément libre cours aux impulsions que nous avons tous - cf. la délinquance en costume trois pièces -  mais devons impérativement dépasser. Mais, pari passu, considérer que la société n’est pas la matrice de ce qui se produit en elle-même, c’est une erreur d'analyse et c'est aussi offrir un terreau aux maux que partout et toujours la misère et l’humiliation, jointes à la culture de valeurs purement matérielles et narcissiques, ont engendrés. Il y a une responsabilité individuelle et une responsabilité collective et aucune des deux n’est réductible à l’autre. La sagesse des Nations, dit que le fondement de la société humaine est double : le lien et la loi.

27.09.2009

Bonaguil

Bonaguil est un château-fort majestueux qui s’élève à la limite de Lot-et-Garonne et du Lot. C’est un chef d’œuvre de l’architecture militaire. Sa situation, éloignée de tout point de tir, ainsi que la forme en étrave et l’orientation de son donjon, le rendent insensible aux projectiles de son époque. Les assaillants ne peuvent se présenter à sa porte que de flanc, tout élan cassé. Les enceintes et les fossés font de ceux-ci un gibier qu’on tire à vue.  Bref, imprenable. Et jamais pris. Et, d’ailleurs, dans un état impeccable : il n’a jamais essuyé le moindre assaut ! Dissuasif ? Que nenni : c'est tout simplement un anachronisme. Il a été bâti à la même époque qu’Azay-le-Rideau.

 

Obsédé par des peurs issues des siècles passés, le seigneur des lieux, Béranger de Roquefeuil, rien moins qu’un visionnaire comme vous commencez à vous en douter, voulait en effet ériger une forteresse telle que « ni ses méchants sujets, ni les Anglais leur prît-il le goût de revenir, ne pussent prendre ». La construction dura quarante ans, de 1480 à 1520. Les Anglais sont revenus récemment, pacifiques, rachetant ci et là des maisons qu’ils ont restaurées pour en faire B&B et résidences secondaires ou principales. Le château, aussi fier qu’inutile, domine tout cela et fait le bonheur des touristes.

 

Je ne sais pas si, dans un lointain futur, on visitera l’arsenal de mesures qui a permis au G20 de partager l’autre jour optimisme officiel et congratulations mielleuses. Le château de Bonaguil, pour inutile qu’il ait pu être, présente au moins une indéniable dimension esthétique. C’est cela qui le sauve bien que son promoteur se soit trompé de siècle.

 

Mais l’Histoire, dans ses prolongements, peut toujours recéler des surprises et des revanches : on raconte que des héritier de Béranger de Roquefeuil, émigrés en Amérique, y auraient pris le non de Rockfeller. En attendant, gardons-nous de nous tromper de siècle et d'enjeux.

08.09.2009

Communauté

Quand, en France, on a prononcé ce mot, on a tout dit. La communauté, c’est le diable et, pour faire court, ce qui menace la République et l’ordre public. Je me souviens d’avoir essayé, il y a quelques années, de faire passer l’idée d’une fête annuelle des communautés et d’avoir frôlé l’incarcération psychiatrique. « Vous n’y pensez pas ! Mais c’est très dangereux ce que vous proposez là! Vous allez renforcer le fait communautaire ! » Qu’avais-je donc imaginé d’aussi séditieux ? Qu'un peu sur le modèle de la « fête des voisins », chacune des communautés qui, de fait, existent et habitent la capitale – Bretons, Basques, Juifs, Maghrébins, Colombiens, Asiatiques, etc. -  s’organise pour, au jour dit, en un lieu choisi, dresser une table et offrir les produits de sa cuisine familiale. Le naïf que je suis n’est pas encore revenu des réactions violentes qu’il s’est alors attirées...

 

Pourtant, les communautés existent. Les nier, c’est nier un fait et, surtout, c’est nier l’humain. Quand des humains font connaissance pour la première fois, ils se disent très vite d’où ils sont, de Villeneuve-sur-Lot, de Saint-Omer, de Jérusalem ou de Montlignon, de Vendée, de Lot-et-Garonne, du Pas-de-Calais ou de Colombie. C’est-à-dire qu’ils évoquent les lieux où ils ont le sentiment de s’être socialisés. Dans notre pays, la référence culinaire ajoute encore à ces références identitaires. On fait la cuisine à l’huile, au beurre ou à la graisse. Nos mères savent faire le confit, la choucroute, le couscous ou la carpe farcie. Ces simples détails que nous livrons instinctivement montrent qu’à moins de sombrer dans le cauchemar d’une société aussi abstraite que totalitaire, comme celle de La République de Platon, les communautés sont la chaleureuse matrice de l’humain et que rien, sauf quelques ambitieux, des idéologies et les blessures mal guéries de leur histoire, ne les prédispose à s’entretuer.

 

C’est quand même par une communauté qui s’élargit peu à peu – la famille - que tout commence. C’est d’elle que nous apprenons la langue dite maternelle, que nous prenons nos inflexions, que nous acquérons les valeurs, les sociabilités et les codes qui font qu’on sera capable de vivre ensemble, qu’on recevra la culture qui vient prolonger la nature et fait de nous des humains. Je ne serais pas celui que je suis sans la combinaison d’au moins deux cultures – la gasconne et la vendéenne – qui sans doute m’ont davantage façonné que le mélange des sangs et qui me font ressentir une complicité pour un certain genre d'humains. Suis-je pour autant un mauvais démocrate ? Le penser serait croire, pour reprendre la belle image de Kant, que « l’hirondelle volerait encore mieux dans le vide ». Au vrai, il y a une façon de se représenter le citoyen idéal - et l'agent économique aussi d'ailleurs - qui est de l’ordre du désincarné.

 

Il n’y a guère que les régimes totalitaires pour imaginer ou réaliser la dissolution de toute identité et de tout lien au profit de l’Etat. Or, si on y regarde de plus près, ceux qui troublent aujourd’hui l’ordre public sont plus souvent les enfants de populations tombées dans l’anomie, défaillantes de structures, que de communautés qui seraient en guerre en tant que telles avec d’autres. Certains de nos Diafoirus feraient bien de revoir West side story, cela leur redonnerait en douceur une petite perspective historique. Puis, si on veut bien en rajouter une couche quant aux causes qu’on ne veut pas voir, on pourra aussi comprendre que la déification du marché parfait – cette Déesse Raison des temps modernes - avec le fantasme de l’agent économique rationnel, ont détruit l’affectio societatis. Mon ami Maurice Obadia aurait bien de choses à rajouter quant au mépris dans lequel est tenue par les « experts » cette économie relationnelle qui, bonne ou mauvaise, sous-tend et précède, qu’on le veuille ou non, aussi bien la théorie politique que l’économie marchande...

04.09.2009

Crise et prospective

Je me contenterai aujourd'hui de vous recommander un excellent éditorial de notre ami Armand Braun dans la Lettre prospective de ce mois: http://www.prospective.fr/

02.09.2009

Guerre et paix

Par atavisme vendéen, mais pas seulement, j’ai une grande admiration pour Georges Clémenceau. Enfant, il a vu les gendarmes de Napoléon III embarquer son père pour délit d’opinion. Il a couru derrière le panier à salade – alors tiré par des chevaux – en criant : « Papa, je te vengerai ! » Il fut à la fois un homme d’Etat, de réflexion et de culture, le Tigre, le protecteur de Claude Monet. Il s’est opposé à Jules Ferry sur la question de la colonisation, jugeant au contraire de celui-ci qu’il n’y avait pas de race supérieure qui eût quelque droit que ce fût à imposer sa loi à des races supposées inférieures. Pour lui, cette thèse ne reflétait que le droit du plus fort. Plus tard, il prit parti pour Dreyfus, soutint Zola et son journal. En pleine première guerre mondiale, appelé par Raymond Poincaré à présider le Conseil des ministres, il devint le Père la Victoire. A soixante-dix-huit ans, blessé près de l’aorte par la balle d’un anarchiste, il demanda la grâce pour son agresseur. Il terminera sa vie en écrivant un livre de réflexions : « Au soir de la pensée » et stipulera dans son testament : « Pour mes obsèques, je ne veux que le strict minimum, c'est-à-dire moi ». L’homme ne manquait ni de panache ni d’humour.

 

Il a cependant commis une erreur fondamentale, une erreur que nous avons payée d’une deuxième guerre mondiale. Une erreur compréhensible, car nous la répétons sans cesse, dans les grandes comme dans les petites choses. Celle de croire qu’un adversaire bien châtié deviendra inoffensif. Clémenceau a cru que la paix serait au prix de l’abaissement de l’Allemagne et de sa punition. A cause d'elle, la France était devenue un pays de veuves, d’orphelins, de champs en jachère et de cimetières. Des millions d’hommes et de jeunes gens avaient laissé leur vie ou leur santé dans le conflit. Le « Boche » devait donc d’abord payer pour toute cette souffrance. Mais, aussi, l’idée de Clémenceau était qu’il fallait durablement l’affaiblir pour avoir la paix. Au traité de Versailles, il obtint que l’Allemagne fût condamnée à verser des réparations gigantesques. Que s’ensuivit-il ? Que l’Allemagne se trouva en effet fort affaiblie. Mais, au lieu d’être domptée, elle eût bientôt dans la bouche le goût amer de l’humiliation. L’humiliation n’a qu’une fille : la colère. Adolf Hitler sut capter celle-ci, la catalyser, trouver de malheureux boucs émissaires, promettre le retour de l’honneur, la revanche, et il plongea l’Europe dans un nouveau bain de sang. La punition du coupable nous a valu un nouveau drame.

 

Les gens qui pensent comme je pisse – et encore! - vont peut-être me dire : « Alors, vous êtes du côté des agresseurs ? » Parce que, pour eux, s'extraire des jugements sommaires, essayer de comprendre, c’est pactiser. « Action, réaction ! » comme dit l'autre polichinelle dans Les Choristes. Or, "action, réaction", on en crève. Au contraire, il faut comprendre d’urgence de quelle manière des honnêtes gens comme Clémenceau, en croyant bien faire, ont rouvert la porte à l’horreur. Car la paix des générations à venir est beaucoup plus importante que nos sursauts de justiciers ou de vengeurs. Le véritable ennemi, ce n'est pas l'autre, c'est la guerre. C’est ce que de Gaulle et Adenauer ont compris en scellant la réconciliation franco-allemande après la deuxième guerre mondiale. Aujourd’hui, avons-nous envie de dire qu’ils ont eu tort ?

 

Alors, par pitié, regardons partout où, à petite ou grande échelle, l’humiliation aujourd’hui est en train de s’accumuler comme le pus dans un abcès. Demandons-nous si, ce qu’il nous faut, ce sont des cowboys ou des artisans de paix. Ceux qui verront pour une fois dans mon propos une allusion à l’actualité pourront bien avoir raison. Bonne rentrée à tous!

12.08.2009

Illusionnistes

Le grand art de l’illusionniste est de vous faire regarder là où il ne se passe rien de sorte que vous ne voyez pas ce qu’il prépare. Il ne faut surtout pas suivre la direction de ses yeux, car celle-ci fait partie du geste qui détourne votre attention de l’endroit que vous pourriez scruter.

 

J’y pensais en lisant un article qui rendait compte d’une étude anglaise au terme de laquelle les aliments bio ne présenteraient pas d’avantages nutritionnels sur les produits ordinaires. Une nouvelle charge de l’agriculture industrielle, me suis-je dit, et sévère celle-là. Pour autant, à lire de plus près, en ce qui concerne la comparaison des qualités nutritionnelles, il y a – c’est le cas de le dire – à boire et à manger. L’étude occulte un certain nombre d’informations et ne craint pas de se contredire elle-même. Mais, passons : si on la survole, impressionné au surplus par sa signature « scientifique », on peut décider de revenir aux fruits et légumes de l’agriculture intensive, d’autant que c’est quand même plus simple pour faire son marché.

 

Eh ! bien, détournement réussi! En effet, à braquer notre attention sur l’aspect nutritionnel, cette étude nous fait oublier – volontairement ou involontairement - un autre aspect, fondamental : la présence de pesticides dans les aliments. Or, à elle seule, cette présence-là justifie qu’on privilégie le bio. Cf. http://www.univers-nature.com/inf/inf_actualite1.cgi?id=3...

 

Sachant qu’un des jeux principaux auquel se livre notre époque est la capture de flux monétaires et qu'elle prime tout, on devrait toujours se demander quel est l’argent, les copains ou les coquins qui se cachent derrière les annonces spectaculaires. Cela me ramène à la pandémie. A la fin avril, elle était imminente, on sonnait le tocsin. Il ne s’est rien passé. On nous dit depuis quelques semaines que, trop occupée jusque là, la porcine nous donne rendez-vous à la rentrée. Peut-être, généreuse, a-t-elle jugé bon de nous laisser le temps de produire un peu plus de vaccins et autres substances à effets secondaires – et financiers - garantis. Et la rentrée, c’est bien connu, est traditionnellement pourvoyeuse de rhumes: bien conditionnés,  nous verserons dans le pathos au moindre nez qui coule. Les milliards engagés par l'Etat seront légitimés. Mais n'oublions pas dans le scénario le double effet kiss cool: grâce à cette juteuse menace, le secteur pharmaceutique pourrait annoncer des profits remarquables, les seuls peut-être d'une bourse égrotante. Tous les joueurs de Monopoly en mal d'enrichissement facile vont se précipiter et les actions vont atteindre des sommets. 

 

 J'en reviens quand même au détournement d'attention. Les fins stratèges font toujours d’une pierre deux coups et même plutôt trois. Alors, que nous réservent les maîtres du monde en dehors d'un couvre-feu qui ressemble beaucoup à une manipulation de prestidigitateur ?

05.08.2009

Cuisson de la grenouille

La fable commence à être connue. Mettez une grenouille dans une lessiveuse remplie d’eau à une température agréable pour la bestiole. Allumez sous la lessiveuse un feu discret et faites monter très lentement la température du bain. Jusque là, pour le batracien, les conditions restent supportables. Son organisme s’adapte tranquillement à l’élévation très progressive de la chaleur, dépensant toutefois au fur et à mesure un peu plus d’énergie pour maintenir sa température interne. Vient le moment quand même où, réveillée par la morsure du feu, la grenouille songe à sauter hors de la lessiveuse. Mais, à son insu, elle a déjà dépensé trop d’énergie à s’adapter. Elle retombe épuisée dans le bouillon pour y achever sa cuisson.

 

Je pensais à cette métaphore comme un collègue évoquait la situation de notre économie. Certains experts avaient annoncé il y a quelques mois un effondrement par raréfaction des crédits bancaires aux entreprises. Notre imagination s’était alors représentée une sorte d'apocalypse, avec des faillites spectaculaires, des magasins pillés, des hordes de sdf sur les routes, etc. Il ne semble pas que nous soyons dans ce scénario. Certains en profitent pour nous rassurer et nous préférons leur faire confiance. Mais ce que nous avons appelé la chute de l’empire romain n’a pas non plus ressemblé à la chute d’un arbre frappé par la foudre : ç’a été en vérité une métamorphose de plusieurs siècles. Alors, hypothèse cruelle, ne serions-nous pas dans le cas de la grenouille qui ne perçoit pas en raison de sa lenteur l’élévation de la température, tout en ayant commencé à cuire et à perdre son énergie ?

 

Certes, les affaires, entend-on quand même, sont un peu plus difficiles. Mais rien de spectaculaire : pas de scandales, pas de banques enchaînées au pilori, pas d’implosion suspecte d’une firme en bonne santé. Si on note un ralentissement, si certaines entreprises ont des difficultés, c’est le consommateur qui en est la cause. Il n’a pas envie d’acheter, d’emprunter, etc. Rien à voir, vous en conviendrez, avec la raréfaction du crédit à l’économie qu'annonçait par exemple Bernard Lietaer. Le crédit n’est là que pour permettre de satisfaire la demande. Si la demande est molle, il n'y peut rien! Bien sûr, telle entreprise qui a plusieurs banques, note que deux d’entre elles sont plus frileuses. Mais la troisième "suit". Alors la vie continue... Puis, ce sont les vacances. En septembre, ça repartira!

 

Nous avons peut-être plusieurs problèmes pour le prix d’un seul: une dégradation si lente qu’on la sent à peine et un phénomène tellement diffus qu’on ne peut mettre en exergue une cause majeure et encore moins dénoncer le traître de l’histoire. Car le consommateur lui-même a une excuse : vous le voyez faire confiance à la situation quand le père Noël se sert d’abord lui-même ? Alors, faute d'un méchant à condamner ou d'une cause identifiée, on s’y prend comment ?

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