25.04.2008

La Stévia*

Quand on connaît un peu le monde du contrôle et de l'inspection, on sait que, jamais, on ne peut tout contrôler. Si choisir c'est renoncer, contrôler c'est choisir. Chaque "campagne" voit ainsi de nouveaux compromis entre les fondamentaux du contrôle et tel ou tel épiphénomène qui, pour une période plus ou moins longue et des motifs variés, sera mis sous surveillance.

C'est ainsi que la Stévia se trouve aujourd'hui sous la loupe des services de la Concurrence et des Prix. Il ne s'agit pourtant que d'un édulcorant naturel utilisé depuis des siècles dans son milieu d'origine et depuis quelques dizaines d'années dans de nombreux pays occidentaux. Mais la Stévia est un redoutable concurrent pour les édulcorants de synthèse, d'autant que certaines inquiétudes se sont exprimées quant aux possibles effets cancérigènes de ces derniers et que les consommateurs tendent à s'en méfier. Je ne prétends pas, bien sûr, qu'il y ait un lien de cause à effet.

On avait eu déjà l'affaire du purin d'ortie**, une pratique séculaire désormais interdite de transmission afin de protéger les industriels de l'engrais, et on avait eu aussi la condamnation de Kokopelli*** - une association qui s'efforce de sauver les variétés culturales menacées de disparition - pour cause de concurrence déloyale à l'encontre des grands semenciers.

Le temps n'est pas loin où l'on va interdire à la Nature de concurrencer l'industrie. Dans la foulée, on devra aussi interdire aux bénévoles de créer des richesses gratuites et aux couples de faire leurs enfants eux-mêmes.

* http://fr.biz.yahoo.com/11042008/227/une-plante-edulcorante-objet-de-pressions-et-de-convoitises.html
** http://www.univers-nature.com/inf/inf_actualite1.cgi?id=2354
*** http://penserpaysage.blogspot.com/2008/01/kokopelli-condamn.html

21.04.2008

Aide alimentaire

Pincez-moi, je rêve ! Voilà qu'on s'étonne du "bug alimentaire"! Voilà que, devant les «émeutes de la faim», on en appelle à la générosité des nations les plus riches ! On demande à l’affameur de bien vouloir soustraire quelques miettes à son banquet !

Car c’est nous – vous, moi - qui sommes les affameurs. Alfred Sauvy nous en avait avertis il y a déjà une quarantaine d’années: il faut globalement quatre fois plus de terres, d’énergie et d’eau pour produire des protéines animales – de la viande pour nos assiettes – que pour produire les végétaux comestibles équivalents. Aujourd’hui, de la viande, nous en consommons bien davantage que nous n’en avons besoin. Sans parler du gaspillage qui se retrouve dans nos poubelles. Mais cette gabegie alimentaire n’est qu’une des trois manières dont nous autres, Occidentaux – déjà imités par les Chinois et les Indiens - affamons la planète.

Notre deuxième façon d'affamer le monde est notre besoin en énergie. Nous avons détruit les économies de proximité. Le moindre de nos repas représente près de 1500 kilomètres d'air et de route. Qu'il s'agisse du travail ou des loisirs, nous avons une bougeotte compulsive: la "mobilité" a remplacé dans notre vénération la Déesse Raison de Robespierre. En prime, nous sommes devenus douillets. Il faut nous chauffer l'hiver et nous refroidir l'été en compensant les effets des édifices inadaptés que notre inconséquence a multipliés. Notre consommation énergétique est ainsi devenue le tonneau des Danaïdes. Alors, le pétrole bon marché, évidemment, se raréfie. Et voilà l'idée géniale des carburants verts, qui vous a en plus un bon petit parfum écolo... Sauf à constater qu'en ce qui concerne les terres cultivables, les biocarburants entrent en compétition avec la production alimentaire.

Enfin - et j’aurais dû commencer par là - pour être moins militaire notre colonialisme n’a pas cessé d’exercer ses ravages. Aux missionnaires et aux armes, il a substitué les corporate citizens et l’idéologie du progrès ; à la religion et au catéchisme de l’envahisseur, il a substitué les règles d’airain du commerce international. C’est ainsi qu’en chassant les cultures vivrières au profit des cultures d’exportation, nous avons créé les conditions de la famine dans maintes régions du monde. Même la Banque mondiale a dû enfin descendre du socle de ses certitudes et reconnaître l’erreur.

Je ne retiens qu’une chose: tout être humain a le droit de se nourrir et de nourrir les siens, et cela sans devoir recourir à la charité des autres. Une règle du jeu qui rend cela impossible est inique, de même que les avantages qu'elle nous permet d'en tirer.

28.02.2008

L'opium du peuple

La règlementation interdit le commerce des semences anciennes afin de protéger le business des semenciers. Vive la libre-concurrence!

Les plus grands distributeurs à l'échelle mondiale sont suspects d'ententes illicites en vue d'augmenter les prix de certaines denrées. Vive le consommateur-roi!

Les Etats-Unis, grands contempteurs du protectionnisme, subventionnent leurs éleveurs et leurs céréaliers. Vive la loi du marché!

Une denrée de plus en plus fongible et circulante: l'emploi!

Pas de doute, le libéralisme fera le bonheur du genre humain!

15.02.2008

Les éoliennes produiraient-elles du CO2 ?

Sous la plume d'Hervé Kempf, Le Monde daté du 14 février publie une enquête dont la conclusion, au premier regard, semble être que l'investissement dans l'éolien est pure foutaise. C'est en tout cas l'impression qu'un lecteur pressé et distrait peut retirer du titre - "Plus d'éoliennes, pas moins de CO2" - et du ton me semble-t-il persifleur des premières lignes de l'article.

En fait, il ne s'agit que d'un nouvel avatar du problème bien connu de la baignoire. Si vous laissez l'eau s'en aller, n'accusez pas les robinets! On pourrait, dans le même esprit, affirmer tout aussi bien que, malgré la croissance de la consommation alimentaire, il y a toujours autant sinon plus d'affamés sur la Terre, et qu'il convient donc d'arrêter l'agriculture et ses activités dérivées.

Dans le registre de l'écologie, on connaît certains effets pervers. Vous consommez moins, cela diminue les émissions CO2 et, en même temps, bonne nouvelle, vous découvrez que cela vous fait faire des économies. Et là, vous vous demandez ce que vous pourriez faire de cet argent et vous optez pour ce voyage à La Havane dont vous rêvez depuis si longtemps!

Pour en revenir à l'article, le lecteur d'aujourd'hui, majoritairement, surfe sur l'information, grapillant ici un titre et là une citation. Le plus souvent il ne retient que ce qui conforte ses idées préconçues et ne prend pas le temps ou la peine de réfléchir. On peut le déplorer, mais il faut en tenir compte. Il est dommage qu'un article qui pose une réelle question puisse induire des représentations biaisées, fût-ce chez les zappeurs.

12.02.2008

De l'imposture

Lors du dernier marathon de New York, l'épouse de Tom Cruise se serait présentée si fraîche et rose à l'arrivée de la course que cela aurait suscité des rumeurs malveillantes. Quelques regards aiguisés auraient même remarqué que, sous son petit top, la belle ne portait point de soutien-gorge. Or, paraît-il, quarante kilomètres sans sous-tif, c'est le mal aux tétons garanti, sans parler des conséquences à long terme. Katie arborait en revanche un mascara du meilleur effet et, sans sourciller, elle s'est juchée dès le soir sur des talons vertigineux au lieu de glisser des pieds endoloris de coureuse dans les croquenots d'usage. Bref, on la soupçonne d'avoir fait porter ses couleurs - et surtout sa puce électronique - par un monsieur qui aurait assuré pour elle l'essentiel du kilométrage. http://www.largeur.com/expArt.asp?artID=2535 Comme elle est mignonne, on est tenté par l'indulgence. On a envie d'en sourire: une frasque d'adolescente!

J'ai vécu plus dérangeant. J'évoquerai une personnalité sympathique, style boyscout, bien connue pour ses campagnes écologiques. Après avoir lu avec enthousiasme l'un de ses livres, un ouvrage très militant, je m'étais empressé de chercher une audience à laquelle délivrer la bonne parole. J'avais trouvé, à Toulouse, une réunion qui rassemble chaque année environ 1500 personnes et j'avais su convaincre les organisateurs que c'était cette personnalité-là qu'il fallait inviter. Las... Lorsque, mandaté par mes collègues, j'ai enfin pu parler à quelqu'un de son entourage - ce qui m'a pris des semaines - ç'a été pour m'entendre dire qu'à défaut d'une adhésion de l'organisation invitante à "la fondation", nous n'avions point droit à l'évangile et à son messie. Grand seigneur, j'ai eu le malheur de demander le tarif de ladite adhésion. C'étaient des centaines de milliers d'Euros avec un engagement de renouvellement sur trois ans. Et moi qui croyais, dans ma naïveté, que les 10 000 Euros d'honoraires que j'étais autorisé à proposer - pour une conférence d'une à deux heures - faisaient montre de générosité!

Continuons. Il s'agit cette fois d'un monsieur qui a parcouru le monde pour nous alerter, avec un talent consommé, quant aux effets du CO2 et à la menace du réchauffement climatique. Un grand show. Et, pour moi qui n'ai pas été insensible au discours et au style, un chaud et froid quand j'ai découvert que le même personnage - qui appelle ses compatriotes à se serrer la ceinture en matière d'énergie - possédait une résidence dont la consommation était vingt fois supérieure à celle d'un foyer moyen. Sachant que, selon Dominique Viel, il est abusif et trompeur de charger comme il le fait l'activité humaine de l'exclusivité du réchauffement climatique, il y a de quoi se poser des questions quand on constate que, avant de se croiser, notre preux chevalier a placé quelques menues économies dans le business écologique. http://www.tennesseepolicy.org/main/article.php?article_id=367

Vous vous souvenez de ce qu'on a appelé - bien à tort - la "nouvelle économie"? Elle n'avait en réalité rien de nouveau, ce n'était qu'un accès de fièvre du système qui fait de l'argent avec de l'argent et presque rien d'autre. La bourse s'ennuyait, les gestionnaires de capitaux aussi. Les services Internet montrèrent le bout du nez. Alleluia! la nouvelle ère était là! Sauf qu'à tirer sur les poireaux pour les vendre plus vite, on les a prématurément arrachés. Mais pourquoi ne recommencerait-on pas avec le "business écologique" ? Quelle importance pour un système dont 7% des flux seulement sont représentatifs d'une vraie création de richesse et 93% purement spéculatifs ?

Allez, un dernier exemple. Pour la route, comme on dit. Cette fois, il s'agit d'une ONG. Très connue pour son talent de metteur en scène. Grandes campagnes de presse sur la protection des baleines avec pour résultat une collecte de dons atteignant plusieurs dizaines de millions de dollars. Sur les comptes de l'association, 18 millions de dollars en Australie, plusieurs dizaines de millions d'autres aux Etats-Unis. L'association tire plus d'argent de ses campagnes en faveur des baleines que les baleiniers de leur activité! Pour autant, elle se plaint de ne pas avoir les moyens de remettre sa corvette à l'eau. La protection du sanctuaire des mers du Sud est suspendue. Les prédateurs ont la voie libre. Mais peut-être est-ce seulement un changement des ratios de gestion: parti du nombre de cétacés sauvés, le succès se mesure désormais à l'accroissement du nombre d'adhérents et au volume des fonds recueillis. Une évolution bien connue. http://internationalnews.over-blog.com/article-16522127.html

On va encore m'enjoindre d'être réaliste. On va me dire que, lorsqu'on est l'apôtre d'une grande cause, on est légitime à ne pas s'assujettir à la morale commune. Que l'argent est un instrument de mesure efficace. Qu'il faut savoir composer. Que c'est ainsi. Qu'on ne peut rien changer. Que ces gens-là font quand même progresser les choses.

Tout ce que vous voulez! Mais il y a une chose que je refuse de leur donner: mon admiration. Ils ont déjà leur salaire.

01.02.2008

L'hommage de l'hypocrisie

L'Alliance pour la Planète dénonce l'abus de la référence écologique pour valoriser une marque, des produits ou des services qui restent contestables dans ce registre. Toutes les figures de rhétorique y passent. L'induction, par exemple, est largement utilisée: on mettra en scène un 4X4 dans un paysage naturel. La couture floue aussi: on utilisera des expressions comme "un immense parc d'éoliennes" qui ne permettent pas de mesurer vraiment l'effort de la société concernée. L'Ancien Régime connaissait la "savonnette à villain". Les réseaux mafieux ont inventé le blanchiment de l'argent. Voici donc le "blanchiment écologique"... à moins qu'il vaille mieux parler de "verdissage" ?

Eh! bien, ces abus me rassurent. La Rochefoucauld disait: "L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu". Si tant de sociétés ont besoin de se parer des vertus de l'écologie, c'est qu'elles reconnaissent la montée de cette exigence chez les consommateurs et les citoyens. Mes amis, ce que leurs services de marketing, à travers leurs messages hypocrites, nous disent, c'est que nous sommes nombreux, de plus en plus nombreux et qu'on est obligé de nous prendre en compte!

Un avertissement: plus que jamais, méfions-nous des illusionnistes!

En savoir plus: http://www.lalliance.fr/xmedia/atelier_BVP/index.html

08.01.2008

Eloge du tabac

Alors là, allez-vous me dire, vous dépassez les bornes! Passe encore que vous critiquiez un système économique qui vous fait vivre - vous travaillez bien dans une banque n'est-ce pas ? Passe même que vous répandiez le doute sur tout ce qui fait que la société tient debout! Mais faire l'éloge d'un empoisonneur, d'un tueur en série! Vous ne croyez pas que l'anticonformisme a ses limites qui sont celles de la bêtise ?

Eh! bien, je vous avouerai que, dans les quelques grandes occasions que je sais trouver bon an mal an - comme le 1er janvier ou mon anniversaire - je m'accorde un moment précieux et égoïste en compagnie d'un montecristo n° 3. Bien entendu, je le fais dans des conditions telles que personne ne puisse en souffrir - ou m'en gâter le plaisir. Aussi, alors que pétuner est en train de devenir plus scandaleux qu'être fourbe ou débauché, j'ai été ravi de lire hier soir un article de Laurent Greilsamer dont j'extrais, pour vous en donner le goût, cette citation: "[...]l'on peut se demander jusqu'à quel point le tabac, consommé dans les premiers cafés parisiens, n'a pas joué un rôle dans l'émergence puis l'épanouissement de la démocratie. Ou encore si son usage massif dans les réunions et les assemblées générales des associations et mouvements ouvriers n'a pas servi de carburant méconnu à la révolution. Il faudra bien un jour s'interroger sur la puissance excitante et mobilisatrice du tabac, sur la fraternité inhérente au partage des cigarettes et sur la capacité d'envoûtement des volutes de fumée."

Je vous invite instamment à lire l'intégralité de l'article à cette adresse: http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-994701,0.html . C'est fin, spirituel et plus profond que certains voudront l'admettre. Car j'entends déjà s'agiter les chasseurs de sorcières, les adeptes du karcher et les extrémistes de la société nickel chrome. Alors que je partage totalement l'éthique qui consiste à ne pas nuire à son voisin, qu'il soit de palier, de bureau ou de bistro - en l'occurrence donc à ne pas en faire un "fumeur passif" - et alors que je me défends de toute forme de dépendance y compris de celles que la société de consommation cultive en toute légalité - en revanche je suis révulsé par ce qu'il peut y avoir de petitesse dans certains comportements. Je parle de ceux d'entre nous qui, dans la loi, n'aiment pas tant sa pertinence que l'opportunité qu'elle leur donne de jouer au jeu bien connu du "Salaud, cette fois je te tiens!" Quelle jouissance, n'est-ce pas ? Enfin, la revanche a un goût de justice! Enfin, la mesquinerie peut endosser la toge d'une grande cause! Si on s'intéresse un jour à la pollution psychologique, évacuer les mauvais sentiments qui empoisonnent les bonnes causes sera une autre paire de manche que chasser la tabagie de nos bistros!

Je ne nierai pas les méfaits du tabac dans son usage compulsif et je ne conteste pas la réglementation. Je me demande pourquoi, de tant de dangers que nous produisons en masse, celui-ci a été à ce point diabolisé. Serait-ce que certains lobbies, comme par exemple - au hasard - celui des pesticides* - sont beaucoup plus puissants ?

* Voir http://www.pesticides-lelivre.com/

17.12.2007

« Tu crois encore au Père Noël ? »

Quelle est la motivation des sales cons qui sont heureux - parce qu'ils le sont, cela crève les yeux - d'enseigner aux plus petits que le Père Noël n'existe pas ? Et les gens qui, une fois adulte, utilisent cette expression : "Il ne faut pas croire au Père Noël", que veulent-ils signifier par là ?

Sans doute, il y a d’abord tous ceux qui ont tellement souffert d’apprendre, enfants, que le Père Noël n’existait pas - humiliés qu’ils ont pu être, en outre, de leur naïveté - qu’ils ont besoin de devenir à leur tour initiateurs et d’infliger à d’autres leur propre désillusion. La transmission de la « vérité » prend ainsi souvent des saveurs de revanche. Un degré plus loin, il y a tous ceux qu’exaspèrent la candeur ou les espoirs de ceux qui ne leur ressemblent pas. Face à ceux-ci, qui les mettent en péril de croire qu’un autre monde est possible, ils ont besoin d’établir leurs amertumes et leurs désillusions comme réalités universelles.

La vie m’a déçu – je me suis déçu – alors ne viens pas, avec tes idéaux, me tendre un miroir où je me trouverais salement amoché ? J’ai réussi à devenir cynique, alors hors de ma vue, toi et ta fraîcheur agaçante ? Je me suis vendu au plus offrant, j’ai renoncé à mes rêves, ne t’avise pas de suivre une autre voie ? Ne t’autorise pas à faire ta propre expérience : adopte la mienne sans discuter – quelquefois que la porte que je n’ai pas su ouvrir t’accueillerait ? J’ai échoué, ne t’avise pas de réussir ? Dans un registre un peu différent, je me souviens aussi d'un partisan de la théorie X de McGregor qui disait « Le Père Noël, c’est fini ! », signifiant par là aux salariés qu’ils étaient tous plus ou moins des parasites qui n’en feraient désormais jamais assez pour payer de retour l’entreprise qui avait la faiblesse de leur donner du travail et de leur verser un salaire.

Derrière tous ces exemples, je vois un mouvement commun : discréditer le monde de l’autre pour le faire entrer dans celui qui nous arrange. Qu’est-ce que l’opposé du « Père Noël » ? Le «réalisme» bien sûr ! Mais qu’est-ce que le réalisme ? Qu’est-ce que la réalité ? Il y a ma réalité. Et, si je parviens à te la faire partager, elle me donne le pouvoir sur toi. Cette réalité au surplus qui, si tu as le front de la refuser, m’autorisera à faire de toi un révolté, un révolutionnaire, un traître, un hérétique, un renégat - et qui me donne par là même le droit de te souiller, de te honnir, de te bannir, de te punir, de te persécuter, de te torturer, de t’exclure - et de tuer.

Le réalisme ? Diantre, à me relire, ce sont des armées de Pères Noël que je vois défiler entre ces lignes ! Améliorer le sort des ouvriers ? Vous croyez au Père Noël ! Une retraite pour les vieux? Vous croyez au Père Noël! Des vacances pour tous ? Vous croyez au Père Noël! Une banque pour les pauvres ? Vous croyez au Père Noël ! Pour tout le monde une vie décente, du travail, de quoi se nourrir, se soigner, se vêtir, s’abriter ? Vous croyez au Père Noël ! Soyons réalistes : tu mangeras quand tu seras compétitif !

La servitude, disait Vauvenargues, abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer. Jusqu’à vouloir la léguer à ses enfants ! « J’ai été excisée, pourquoi mes filles ne le seraient-elles pas ? » Parmi les « réalistes », il y a tous ceux qui, en nous demandant de partager le monde de celui qu’ils ont accepté pour maître, expriment leur amertume de n'avoir pas été fidèles à leur liberté. Ceux pour qui le bonheur a été une désillusion dont ils veulent nous défendre - ou une possibilité qu'ils veulent nous interdire. Et puis ceux, les pires peut-être, que ronge une cruelle inquiétude: et si cet idiot qui y croit encore bouleversait l'ordre des choses ? C’est qu’à trop rêver d’un monde plus juste, on pourrait se mettre à le construire ! Décidément, oui, le Père Noël est une ordure !

12.11.2007

L’opium du peuple ?

D’un côté, les grandes puissances financières du globe qui sont en train de construire un énorme capteur à « temps de cerveau disponible »* : les Jeux Olympiques de 2008.

De l’autre: nous.

D’un côté, le pays choisi pour les Jeux, rien moins qu’exemplaire et même actuellement régressif des points de vue écologique, social et humain.

De l’autre: nous.

D’un côté, des opinions à allure de croyances: le commerce amène la démocratie dans ses bagages, les Jeux véhiculent les idéaux les plus nobles et les plus inspirants de l’humanité, etc.

De l’autre, nos doutes et, surtout peut-être, notre crainte d’émettre une opinion qui nous marginalise. Pendant quelques semaines, l’humanité tout entière va communier dans l’enthousiasme… « Vous n’allez pas partager cela ? »

Vous percevez le sous-entendu ?

J’avoue mon malaise…

Je sais que chacun des Euros que je dépense irrigue un système, autrement dit le fortifie, le fait prospérer, l’encourage à grandir. Je sais aussi qu’on peut transformer en argent le temps que je suis susceptible de passer devant le petit écran.

Que vais-je faire pour ne pas être complice de ce que je considère comme une immense usurpation : l’idéal olympique de Pierre de Courbertin mis au service du capitalisme le plus cynique et détourné à la gloire d’une nation qui ne respecte rien de ce qui compte pour moi ?

La cohérence a un prix. Suis-je prêt à le payer ?

Et vous, qu’en pensez-vous ? Avez-vous une idée du système que vos euros risquent d'alimenter ?

* En 2004, on s’en souviendra, Patrick Le Lay, président de TF1, avait déclaré que ce que recherchait sa chaîne, c’était à vendre à Coca-Cola du « temps de cerveau humain disponible ».

10.10.2007

Marketing is dead

http://www.marketingisdead.net/

"Si vous êtes curieux, si vous êtes impertinents, et surtout si vous êtes à la fois curieux et impertinents, bienvenue sur Marketing is dead."

Voilà le genre d'invitation que j'aime bien. Aussi, je vais apporter à François Laurent mon témoignage de « consommateur » (les guillemets ont leur importance).

C'est peut-être la saturation des excès accumulés, mais j'en ai assez d'être le micheton racolé vingt-quatre heures par jour, partout, dans les rues, sur les quais du métro, devant l’écran de la télévision ou de l’ordinateur et jusque dans la poche où je mets mon portable.

Le ridicule des « messages » y cotoie le mauvais goût. Mais la faute de goût n'est pas le plus grave dans cette affaire. Le plus insupportable pour moi, c’est l’histoire qu’on me propose : celle d’une humanité réduite à des imbéciles qui se la jouent grave, comme disent mes ados, parce qu’ils vont pouvoir se payer le dernier truc à la mode, four à micro-ondes, 4x4 ou streetwear de chez Machin-Bidule.

J’en ai assez également que l’on usurpe des sentiments nobles. J’ai du respect pour le commerce. J’ai la conviction qu’il est utile et qu’il peut être un levier du progrès. Mais ne mélangeons pas les genres. Quand des marques vantent le "plus d'amour" qu'il y a dans leurs produits industriels, j'ose espérer qu'elles se ridiculisent et que pas une mère de famille ne tombe dans le panneau.

J’en ai assez qu’on me propose de consommer toujours plus, alors que déjà notre activité détruit la planète aussi sûrement que le néant gagne le monde d'Une histoire sans fin. Plutôt que remplacer ma vieille voiture, je préfère la faire durer et que les ours blancs aient un peu plus de place pour se promener avant de disparaître. Il faut être stupide ou criminel pour acheter le droit de frimer au prix qu’on le fait payer à la planète.

J’en ai assez qu’on me propose de consommer toujours plus, moi qui suis déjà gavé, sans que cette croissance profite à ceux qui en ont le besoin le plus cruel. Il fut une époque où l’économie savait simultanément créer de la richesse et accroître le revenu des gens. Depuis que le marché s’est substitué au territoire, ce cercle vertueux a été rompu.

J’en ai assez que l’information soit choisie en fonction de l’audience qu’elle va mobiliser. Le problème de l’information, dans une démocratie, ce n’est pas celle qu’on nous montre : c’est celle qu’on ne voit pas et dont on n’a même pas l’idée. A vous faire regretter la télévision gaullienne !

J’en ai assez, au final, que mes semblables et moi on nous prenne pour des imbéciles.

Alain de Vulpian le montre clairement dans « A l’écoute des gens ordinaires » : en cinquante ans, nous avons beaucoup mûri. Nous avons acquis, entre autres choses, du recul. Nous savons que le véritable enjeu de l’économie aujourd’hui, ce n’est plus de remédier à la pénurie qu’ont connue nos parents. Aujourd’hui, il s’agit de capturer des flux financiers, les vôtres, les miens, les gros, les petits, les moyens, ceux d’ici et d’ailleurs, afin d’alimenter un système dans lequel nous sommes de moins en moins nombreux à nous reconnaître parce qu’il ne profite pas à l’humain.

C'est à vous donner une envie de décroissance !

Je suis d'accord avec François Laurent: le marketing est mort et s'il ne l'est pas, nous autres, qu’il prend encore pour des consommateurs, on finira par avoir sa peau.