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25/04/2012

Politique


Le marketing a été une de mes premières passions professionnelles. Je trouvais qu’il y avait une sorte d’esthétique dans un «marketing mix» bien troussé. Vous partez de la connaissance d’une population et, à travers la conception du produit, de son packaging, du réseau de distribution, etc., vous créez comme une pente bien huilée sur laquelle tout s’enchaîne avec aisance jusqu’à la consommation finale. Cependant, passées ces premières délices, la question que je me suis assez rapidement posée, c’est comment créer un produit vraiment nouveau qui réponde à des attentes non exprimées des consommateurs. Et, là, je suis entré dans un monde paradoxal. Le walkman a été voulu par Akio Morita, le patron de Sony, à l’encontre des convictions de son comité de direction qui arguait de l’inexistence de telles attentes dans les études de marché. Akio Morita aimait écouter de la musique et il aimait aussi jouer au golf. Il avait envie de combiner les deux plaisirs et, comme il était le patron, il donna l’ordre à ses ingénieurs de lui fabriquer un magnétophone portatif et de taille réduite. On sait la réussite du concept et toute la descendance qu’il a eue. Autre appareil aujourd’hui omniprésent: le téléphone portable. Aucune consommation de masse de cet article n’avait été anticipée sur le papier. Ce genre d’histoire n’est pas d’aujourd’hui. Quant on a inventé le vélocipède ou le téléphone filaire, les études de clientèle n’existaient même pas et les gens sérieux ont dû trouver ces engins risibles au possible. On peut aussi méditer sur l’erreur historique et fatale de Kodak qui a nié l’avenir de la photographie numérique (inventée paraît-il par un de ses employés).

 

La première leçon que je tire de cela, c’est qu’il faut dialoguer avec la réalité et non avec les opinions. Et comment dialoguer avec la réalité ? En expérimentant. Les tiroirs des entreprises sont pleins de dossiers de milliers de pages qui démontrent que ceci marchera ou que cela ne marchera pas - et c'est parfois la même chose. Temps perdu. Si l’idée concernée constitue vraiment une rupture et pas seulement une amélioration bidulesque de quelque chose qui existe déjà, le juge de paix est le monde réel. Les dossiers ne parlent jamais que de nos représentations et celles-ci ne sont qu’une ombre sur la paroi de notre caverne. 

 

La deuxième leçon, selon moi, c’est qu’il faut se méfier des dialogues que l’on induit. Non que les personnes soient de mauvaise foi, mais l'être humain est plastique. Il se laisse facilement enfermer dans le monde de l'autre. Si vous lui parlez du temps qu'il fait, il vous parlera de la pluie et du soleil. Si vous lui racontez une histoire grivoise, il vous en sortira une autre. Si vous lui parlez des services bancaires, il se représentera la banque qu’il connaît et vous répondra de l’intérieur de ce champ sémantique personnel. Vous pourrez lui demander quels autres services il apprécierait que la banque lui apporte, il vous répondra en termes de services bancaires et n’aura pas l’idée de services non-bancaires auxquels pourtant pourraient se prêter la technologie et le réseau de ces entreprises. Vous en conclurez que le consommateur ne veut pas trouver autre chose dans son agence ou sur son écran que des moyens de paiement, des placements et des crédits. Jusqu’au jour où quelque farfelu la lui proposera et cela marchera peut-être. Au vrai, aucune innovation radicale n’a été exprimée par une étude de marché. 

 

La campagne électorale qui va bientôt se terminer a été, selon moi, à quelques exceptions près, d’une fadeur inimaginable. On l’a qualifiée à juste titre de «campagne d’évitement». Nombreuses sont les personnes qui me disent qu’au niveau des principaux protagonistes les vraies questions n’ont pas été soulevées. Serait-ce que nous sommes devenus, dans notre ensemble, un vain peuple ? L’hypothèse n’est pas à écarter, mais je crois plutôt que nous nous sommes retrouvés prisonniers dans le champ sémantique des candidats comme des poissons dans un chalut. C’est le risque de les écouter. C’est le risque de regarder ce que nous montre le prestidigitateur. Mais, un peu de recul, et une fois que nous avons repris possession de notre temps de cerveau disponible, nous nous demandons - par exemple - pourquoi on a continué à vendre l’accroissement du pouvoir d’achat pour tout le monde alors que la Planète est en train de crever de nos débordements. Pourquoi, on n’a pas évoqué l’exemple islandais pour sortir de la crise. Pourquoi on n’a pas parlé sérieusement - n’est-ce pas Bernard ? - des moyens de revitaliser  ceux de nos territoires que la mondialisation a vidés de leur sang. Pourquoi on n’a pas révélé, pour proposer une politique de résistance, la guerre pour le sol qu’a déclenché la finance mondiale. «Cela n’intéresse pas les Français! Ce que veulent les Français, c’est qu’on leur parle de consommation et de sécurité! » Ouais. «On sait bien pourquoi les chiens n’aiment pas le beurre» aurait dit ma grand-mère!

 

En vérité, une responsabilité fondamentale de nos politiques, qu’ils soient de droite ou de gauche, qu’ils représentent la majorité ou l’opposition, est totalement ignorée. Elle est de l’ordre de l’effet Pygmalion. L’effet Pygmalion, c’est quand le regard que vous portez sur l’autre, l’opinion que vous avez de lui, vos préjugés à son endroit, positifs ou négatifs, les propos que vous lui tenez, le façonnent. L’effet Pygmalion a été décelé et théorisé par Robert Rosenthal dans le domaine de l’éducation. Je l’ai vu maintes fois à l’oeuvre dans l’entreprise, dans les relations entre hiérarchiques et subordonnés. Eh! bien, je vous le dis, par les discours qu’ils nous tiennent, les histoires qu’ils nous racontent, les sujets qu’ils abordent et ceux qu’ils n’abordent pas, nos grands protagonistes de la scène médiatique font de nous un vain peuple. 

 

Que faire ? Continuer à accepter que les paroles et la musique soient l’exclusivité des grandes marques industrielles et politiques ? Ou réinventer la démocratie et l'économie ? Vous vous doutez de quel côté je penche. Ce n’est pas le chemin de la facilité. Mais quand on se donne un peu de perspective historique, quand on va regarder à côté du monde politique comment d’autres organisations ont répondu à ce type d’enjeu, on peut trouver des pistes. Les clubs, souvenons-nous en par exemple, ont préparé la Révolution de 1789. La démocratie des élections, de la représentation et de la délégation de pouvoir est aujourd'hui insuffisante. Elle doit être complétée et elle ne le sera que par la réflexion, les idées, la puissance créatrice et l’engagement des citoyens. La nature a horreur du vide. Ne vous plaignez si d’autres que vous le remplissent.

 

22/01/2012

Oser déplaire



Je vois que, parfois – et trop souvent à mon goût – certains histrions de la politique se recommandent de Charles de Gaulle. Pour mes lecteurs assidus, il n’y a pas de mystère, je suis un admirateur de l’Homme du 18 juin. Je ne reprocherai pas à ceux qui n’ont pas eu de circonstances historiques exceptionnelles pour se révéler de ne pas réussir à se hausser à sa hauteur. Ce que je ne supporte pas, en revanche, c’est qu’on se réclame de lui à tort et à travers et sans en incarner les valeurs personnelles.

De Gaulle a été tout ce qu’on veut sauf un réaliste à la mode d’aujourd’hui, ce réalisme dont on nous bassine et qui est très proche de celui de Philippe Pétain. Le réalisme d’aujourd’hui, comme celui de la débâcle de 1939, consiste à courber l’échine devant la « force des choses » et à honorer des lois qui ne reflètent que l’idéologie et l’arbitraire des plus forts ou des plus malins. Ce réalisme revient à s’enfermer dans ses problèmes et, d’une certaine manière, à considérer que ce qui nous arrive est le prix de nos péchés.  La France n’est pas assez compétitive, elle se fait battre, et c’est la faute des Français qui sont paresseux, c’est la faute des congés payés ou des 35 heures, c’est la faute de notre système social dispendieux, de notre déni des valeurs véritables que sont l’ordre, l’obéissance et le travail. Regardez l’Allemagne : malgré le poids du traité de Versailles, elle s’est relevée, musclée, armée !  Malgré la réintégration de la RDA, elle est aujourd’hui le pays fort de l’Europe. Allez, pauvres Français, battez votre coulpe, ce qui vous arrive, vous l’avez mérité et pour vous en sortir, acceptez qu’on vous étrille !

A la différence de ces prophètes de l’abaissement, au milieu de la débâcle de 39 Gaulle reste persuadé de la grandeur de la France et se comporte comme tel. Il a cette première valeur, le courage, dans laquelle on reconnaît le mot cœur, et qui n’a rien à voir avec l’agitation, les coups de gueule, les rodomontades de nos professionnels de la petite phrase et du froncement de sourcil. Il est plus facile de dire qu’on reste droit dans ses bottes que de le rester. Le vrai courage, l’intelligence supérieure, c’est d’abord de croire grand et d’être fidèle à ce que l’on croît, même et surtout quand un monde s’effondre. Il s’agit de voir grand, il s’agit aussi de voir large. Quand Pétain constate – et consacre - l’impuissance d’un pays vaincu, démoralisé de sa défaite, de Gaulle voit au-delà des limites du moment, il voit les ressources  qui subsistent et celles qui naîtront demain  de l’évolution de la situation. « La France n’est pas seule » martèle-t-il le 18 juin 1940. Et d’évoquer le vaste empire et la dérive du conflit européen vers une dimension planétaire.

Alors, techniquement, je ne sais pas ce que de Gaulle ferait dans la souricière financière et économique où nous nous retrouvons. Mais ce dont je suis sûr, c’est qu’il serait mû par cette certaine idée de la France qui ouvre ses  Mémoires de Guerre et qu'il ne s'embarrasserait pas de l'opinion de ceux qui ne veulent pas notre bien. Il pourrait proposer une voie difficile – celle de la Résistance ne l’était-elle pas ? – et ne promettre d’abord, comme Churchill le fit alors pour les Anglais, que « du sang et des larmes ».  Il pourrait proposer une voie qui heurte certaines conventions - et on entendrait comme jadis coasser les grenouilles.  Au mépris de ce qu’on pense à Carpentras, à Washington, dans les dîners en ville ou les agences, il choisirait ce qui est bon pour la France et les Français, avec même un certain plaisir à voir « tout ce qui grouille, grenouille, scribouille ».  Mais nul doute que ce chemin le moins fréquenté – pour reprendre un titre de Scott Peck -  serait plus fécond que l'agenouillement permanent et docile devant les agences de notation. Tout finit sans doute par la technique, mais tout commence par la posture et en dépend, y compris l’intelligence d’une situation.

Billevesées que ce que je viens d’écrire ?  Il y a pourtant un pays, en ces temps de misère, qui a choisi, avec un culot que certains ont jugé obscène, ce chemin le moins fréquenté, un chemin qui, comme souvent, n’est pas celui de la conformité et du souci du qu’en-dira-t-on. Il s’agit de l’Islande. On se souvient combien ce pays, qui bénéficiait du fameux triple A,  est tombé bas quand l'incendie des subprimes a révélé les errements de son système bancaire. À la fin de 2008, l’Islande était endettée à hauteur de neuf fois son PIB, sa monnaie s’effondrait et, après une baisse de 76%, la Bourse cessait ses cotations. Que s’est-il passé ensuite ? Les citoyens d’Islande - des terroristes, en vérité - ont refusé par référendum que leur pays sauve les banques privées. Ils en ont laissé froidement s’écrouler quelques-unes et ont envoyé au tribunal une poignée de leurs dirigeants, sans parler de quelques hauts-fonctionnaires. Glitnir, Landsbankinn et Kaupthing ont été nationalisées et placées sous contrôle démocratique au lieu de bénéficier, comme on l’a fait ailleurs, d’injections financières sans contrepartie qui permettent maintenant aux secourus de dévorer la main qui les a sauvés.

hagar_c2.jpgEn faillite, l’Islande a reçu des prêts du FMI, des pays nordiques et de la Russie. Le FMI, qui ne vide pas sa bourse comme cela, a exigé des coupes sombres dans le budget de l’Etat. Les citoyens, alors, se sont révoltés, provoquant des élections anticipées et renvoyant au purgatoire de l’Histoire le parti conservateur qui ne méritait plus guère son nom de « parti de l’indépendance ». Le nouveau gouvernement a réuni une assemblée constituante composé de  « citoyens ordinaires » pour amender la loi organique et a soumis deux fois à référendum le paiement par l’Etat islandais des dettes contractées par les banques du pays. Les Islandais, deux fois, ont voté contre. Des voyous vous dis-je! Depuis lors, les créanciers piaffent et les agences de notation, évidemment, exercent des pressions, mais sans grand succès : cette engeance insulaire est stupide à un point inimaginable ! Quant aux médias européens, vous avez pu vous en rendre compte, ils se contentent d’évoquer cette histoire avec discrétion, comme une anecdote malsaine. Quel mauvais exemple donnent ces descendants de Vikings! Qui sait où ils nous conduiraient si d’autres peuples décidaient de les imiter ! Ma pauvre dame, nous vivons vraiment une drôle d’époque!

A ce tableau rapidement brossé, il manque une dernière touche : la croissance économique de l’Islande est de 2,1% pour 2011 et elle devrait être trois fois celle de l’Europe en 2012. Grâce, principalement, à la création d’emplois.

Dans Scènes de la vie conjugale, le film d’Ingmar Bergman, la femme qu’incarne Liv Ullman se rend compte soudain qu’elle a perdu sa vie à vouloir faire plaisir aux uns et autres. Avoir la responsabilité d’un pays et d’un peuple est une chose trop sérieuse pour être ramenée à cela. Quels que soient les dieux ou les mortels dont on aimerait être reconnu. Je ne dis pas que nous devons suivre l'exemple des Islandais. Je dis juste qu'il vaut mieux guérir hors des normes que mourir dans les normes.

http://www.pressegauche.org/spip.php?article9031

 

UN CHOIX DE CHRONIQUES EXTRAITES DE CE BLOG A ETE PUBLIE

PAR LES EDITIONS HERMANN

SOUS LE TITRE: "LES OMBRES DE LA CAVERNE"