Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

29/04/2012

Historiette


 

C’était un brave homme à l’oeil pétillant, toujours heureux, chantant toute la journée, qu’il plût, qu'il ventât ou qu’il fît soleil. Les tribulations de sa famille l’avaient conduit, tout jeune encore, au bord d’une mer, loin de son pays natal. Etait-ce la mer du Nord vue de Wimereux ou l'océan Atlantique vu des Sables d’Olonne, on ne sait. A l'école, l’enfant, un petit pruneau comme ses frères et soeurs, avait - tant bien que mal et plutôt mal que bien - appris un peu de français et de calcul mental. Surtout, il avait beaucoup observé les gens de ce pays au milieu desquels il s’était retrouvé, des enfants, des hommes et des femmes au teint pâle sauf lorsque l’été leur avait accordé quelque couleur fugace.

 

Très tôt, tandis que son père trimait en trois-huit et que sa mère faisait des ménages, il avait eu l'idée de la manière dont il pourrait gagner sa vie. Sitôt sa majorité arrivée - peut-être même un peu avant - il s’était bricolé une sorte de guérite aux couleurs vives qu’il avait installée à une extrémité de la plage. Un voisin qui n’était pas de la région et qui avait un accent comme lui - mais pas exactement le même - lui avait dit qu’on appelait cela une «guitoune». Tant il était aimable et laissait derrière lui comme un sillage de gaité, il avait obtenu sans difficulté l’autorisation de la mairie. C'était l'époque, il faut le dire aussi, où l'on avait plus le souci du bonheur des gens que des circulaires d'un quelconque Picrochole parisien ou bruxellois et où la confiance primait sur les règlements qui viendraient plus tard. Dans sa «guitoune», épanoui d’être là devant la mer, quasiment en plein air, notre homme chantait toute la journée en faisant cuire des merguez. Les gens venaient à lui autant par gourmandise - ses merguez étaient excellentes, ses frites aussi - que pour le plaisir de côtoyer sa joie, et, ma foi, l’argent rentrait bien.

 

Comme c’était la coutume dans son pays d’origine, il s’était marié jeune à une grasse petite femme qui lui donnait assez régulièrement de jolis petits bébés à l’oeil sombre et à la peau ambrée. Les saisons passèrent, les années s’écoulèrent et, comme les affaires avaient continué de bien marcher - avaient prospéré même - lorsque l’aîné de ses enfants - un garçon - eût atteint l’âge, il eut les moyens de lui payer des études supérieures. Le gamin, qui se trouvait être un intellectuel - c'est une chose qui arrive dans toutes les familles - entra donc dans une bizzeness skoul, y passa cinq ans et décrocha un diplôme qui lui permit de trouver assez rapidement un emploi. Il se retrouva dans une de ces compagnies qui occupent de hautes tours de verre, dans un de ces mondes où la moquette remplace l’herbe et la climatisation le souffle de l’océan.

 

De temps en temps, le gamin revenait au pays. Il arrivait à la maison familiale, posait son sac de voyage en cuir de chez H*** et demandait invariablement à sa mère, qui devenait de plus en plus ronde et grise: «Où est le père ?» Et, invariablement, elle lui répondait: «Tu sais bien, toujours au même endroit, au bout de la digue.» Le fils enfilait alors son survêtement Z*** et ses chaussures X***, et, en profitant pour faire son jogging, de gros écouteurs sur les oreilles, se dirigeait à petite foulée vers la plage. De loin, il voyait la guérite qui, malgré ses couleurs pimpantes - le père la repeignait avec soin chaque année - lui arrachait à chaque fois un gémissement. Vous allez peut-être me demander de quoi le gamin devenu grand gémissait. Lui même à vrai dire n’en savait trop rien. Il aimait beaucoup son père et en même temps, il ressentait... eh! bien, s’il fallait trouver un mot qui se rapprochât de cela, il ressentait comme une sorte de honte. 

 

«Salut Baba! Comment ça va ?» «Ah! mon fils, quelle joie de te voir!» répondait le père, surpris entre deux merguez et en pleine gamme chromatique. 

 

Un jour, le gamin eut le souci de rendre service à ce père qui lui avait payé de si belles études, qui lui avaient valu d’avoir un si bon emploi qui était si flatteur et si bien payé. Il profita d’une accalmie entre deux clients pour entreprendre l'homme vieillissant sur la stratégie de ses merguez, son marketing, etc., toutes choses que ses études lui avaient permis de maîtriser à la perfection. Le père, de grosses rides de concentration à la jonction du nez et du front, l’écouta attentivement, admirant la science de son rejeton mais ne comprenant pas grand chose à ce qu’il essayait de lui expliquer. «Tu comprends, Baba, avec la mondialisation...» A son soulagement - pour parler vrai - une famille avec trois enfants et deux ancêtres dont un en fauteuil roulant se présenta et lui commanda deux douzaines de merguez et deux grandes barquettes de frites. Mais les propos de son fils lui tournaient dans la tête et il rendit la monnaie distraitement au groupe. Celui-ci, un habitué de la «guitoune» et de son chanteur, en fut étonné. On s’éloigna en se disant qu’il y avait du souci dans l’air. «Tu as vu ? Le fils avait l’air très sérieux. Peut-être le père est-il malade ? Peut-être envisage-t-il de fermer ?» 

 

A chacune de ses visites, le fils se mit à entreprendre le père sur le sujet. Il lui faisait remarquer les mille raisons pour lesquelles son affaire ne pouvait rapporter assez d’argent, les fragilités qu’elle présentait face à la concurrence, l'absence de comptabilité précise, l'inconnaissance des ratios fondamentaux... Entre deux visites, le père devenait de plus en plus préoccupé. Il regardait toutes les heures le stock de merguez au frigo et celui des patates sous son comptoir. Il lui semblait que l’écoulement se ralentissait. Son fils aurait-il raison ? Oui, sûrement, il avait fait des études - lui - il avait un diplôme - lui. Il avait d’ailleurs dit quelque chose d’un peu mystérieux... Ah! oui: «Tu comprends Baba, il ne faut pas sousestimer la crise». Il ne savait pas trop ce que ce mot, "crise", signifiait au juste, mais pour les gens pâlots de ce pays, il semblait avoir un sens particulier, comme une maladie aussi invisible que dangereuse. Quel malheur de n'avoir pas eu une tête à faire des études! Heureusement, il avait son fils!

 

Son cerveau devint comme une bétonnière qui tourne sans cesse. Chaque jour et bientôt chaque nuit, notre homme retourna tout cela dans sa tête. Il  chanta moins souvent, moins longtemps, fatigué qu'il était par ses insomnies et absorbé par des questions dont la réponse échappait à ses supputations rudimentaires. Et, effectivement, le stock de merguez, le stock de patates se mirent à diminuer de moins en moins vite. «Mon fils a raison: c’est la crise!» Ses clients habituels, lui trouvant triste mine, avaient commencé par lui en demander la raison. Il avait répondu de manière évasive. Ils avaient eu de moins en moins de plaisir à venir à la «guitoune». Ils vinrent de moins en moins souvent. Puis plus du tout.

 

Au soir d’un jour de beau soleil où il n’avait pas chanté la moindre ritournelle ni vendu la moindre merguez, avec une larme au coin des yeux, il comprit qu’il relevait le panneau qui fermait sa «guitoune» pour la dernière fois. Demain, avec sa vieille camionnette, il viendrait l’enlever et il irait la déposer à la décharge publique. «Heureusement que mon fils m’avait prévenu qu’il y avait une crise» se dit-il en rentrant chez lui.

 

PS: J’ai imaginé ce conte à partir d’une histoire dont j’ignore l’auteur et qui se racontait il y a une vingtaine d’années dans certains séminaires de management. Ce matin, je ne sais si c’est à cause de la pluie et du vent, de la compagne électorale ou des nouvelles, elle me trottait dans la tête.

23/04/2012

Money, money, money

Ceux de ma génération se souviennent sans aucun doute de ce succès du groupe ABBA. Nous nous posons en fait peu de question sur la monnaie. Elle est ainsi que l'eau pour les poissons. Nous y baignons et elle est transparente. Comme beaucoup, j'imagine, j'ai eu un pincement au coeur lorsqu'on a décidé d'enterrer le franc, mais j'avais pour consolation d'imaginer cette matérialisation de l'Europe que représentait une monnaie unique. Et quelle simplicité, pour le voyageur, de n'avoir pas à traduire en francs les lires, les drachmes, les pesetas ou les marks! 

Cependant, c'est - je crois - dès 1996 que j'avais commencé à "penser plus difficilement", comme l'aurait dit Jules Lagneau, le fait de la monnaie. Je me souviens que c'était grâce au Laboratoire du Futur créé par Pierre Le Gorrec, un ancien dirigeant d'EdF, qui avait organisé une session sur ces bizarreries qu'étaient par exemple les Time dollars ou le Wir. Mais il a fallu la crise des subprimes pour que le sujet m'interpelle vraiment. J'étais insatisfait du discours dominant qui nous promettait un retour à la normale dans l'espace de quelques mois. A vrai dire, ces paroles rassurantes qui venaient de partout m'inquiétaient plus qu'autre chose. Je n'aurais su dire précisément pourquoi, mais la chanson que j'entendais me semblait sonner faux et je suis allé voir s'il se disait des choses différentes sur ce que nous étions en train de vivre. A l'époque, on avait encore accès aux archives de Transversales Sciences et Culture, cet autre lieu éminent de réflexion qu'avait créé le regretté Jacques Robin. Ce n'est pas seulement là, mais c'est là principalement - car je connaissais la richesse de la maison - que j'ai exploré et que j'ai fait la connaissance de Bernard Lietaer. Cette rencontre a été un des moments les plus intenses de ma vie intellectuelle. A telle enseigne que, dès novembre 2008, bravant le conformisme, je faisais intervenir Bernard dans un de mes séminaires de dirigeants.

Bernard Lietaer fut, à la Banque royale de Belgique, le haut responsable qui nous a fait passer de la convergence à l'Euro. Or, que nous a dit, en ce jour de novembre 2008, ce même Bernard Lietaer ? Il nous a dit d'abord que la crise ne serait ni courte et profonde, ni longue et légère, mais longue et profonde. Je me souviens encore du scepticisme qui accueillit cette affirmation où il mit pourtant toute sa conviction. Ensuite, il nous tint un discours que n'aurait pas désavoué un paysagiste comme Gilles Clément. "Si vous plantez partout une seule essence d'arbre et que survienne la bactérie ou le parasite dont c'est la nourriture, votre forêt, si étendue qu'elle soit, disparaîtra". C'est en l'écoutant que j'ai découvert la pensée d'un chercheur, Robert Ulanowicz, avec qui Bernard avait travaillé. Modélisant les écosystèmes, Ulanowicz avait constaté que leur résilience est fonction du nombre d'espèces végétales et animales qui les composent et de leurs interactions. Eh! bien, en matière monétaire, c'est la même chose. Avoir plusieurs monnaies, c'est, pour prendre une autre image, comme pour un bateau d'être doté de compartiments étanches les uns aux autres: en cas de fracture de la coque, le naufrage peut être évité. Il ne s'agissait pas, disait Bernard Lietaer, de revenir aux monnaies nationales au détriment d'une monnaie internationale d'échange. Il s'agissait de recréer un écosystème monétaire avec des monnaies de niveaux et de fonctions différents. Le propos n'est pas facile à faire entendre et, depuis lors, on a vu des nobels prêcher pour une monnaie mondiale unique au motif que cela supprimerait les crises. 

Que le progrès ne résulte pas du passage du multiple à l'unique semble faire partie des pensées sacrilèges pour la plupart des gens. C'est peut-être issu de notre passé religieux où le monothéisme a succédé au polythéisme. Il y a, comme cela, des paradigmes qui deviennent fous, des cancers de l'esprit qui investissent notre pensée jusqu'à ce que nous en prenions conscience. Alain Gras, autre scientifique qui tente de nous libérer des illusions cognitives ou culturelles, a montré dans "Le choix du feu" comment la reconstruction instinctive de l'histoire a posteriori dessine, de l'étincelle entre deux silex jusqu'aux centrales nucléaires, la perspective d'une avenue tirée au cordeau qui serait la voie exclusive du progrès. Mais revenons à la monnaie, ou plutôt aux monnaies - car, avec celles que l'on appelle "complémentaires", elles sont aujourd'hui plusieurs milliers à la surface du globe. Imaginez-vous que, tout près de chez nous, par exemple, dans un pays aussi sérieux et aussi peu farfelu que possible, plus de 50 000 entreprises commercent au moyen d'une de ces monnaies dites complémentaires ? Et cela depuis 1934 - vous avez bien lu: 1934 - année ou une douzaine de dirigeants qui voyaient peser dangereusement sur leurs activités la raréfaction des liquités générée par la Grande dépression décidèrent de créer le Wir. Cela s'est passé - et continue d'exister - en Suisse. Wir, en langue allemande, signifie "nous". La question que je me pose est la suivante. S'il s'agissait de la Violette de Toulouse ou de l'Abeille de Villeneuve-sur-Lot, ou de la livre de Totnes - des jeunes monnaies locales, nées hier et dont le volume est encore modeste - je comprendrais qu'on puisse les ignorer. Elles sont microscopiques et on peut penser que leurs créateurs sont de doux rêveurs qui n'ont aucune idée de l'efficacité dont l'économie moderne a besoin. Mais 50 000 entreprises suisses, une histoire qui a commencé il y a maintenant près de quatre-vingts ans, comment expliquer qu'un tel silence entoure cette histoire, sinon par l'anathème d'économistes qui ont la charge de protéger un dogme ?

La crise ouverte par les subprimes est devenue, entre des mains habiles, un levier de déstabilisation des sociétés occidentales. Je ne parlerai pas d'un complot conçu de longue main. Je crois plutôt que les acteurs de la finance mondiale ont découvert en marchant le parti qu'ils pouvaient tirer de la crise qui leur a échappé, surtout quand ils ont vu que, terrorisés, les Etats mettaient facilement la main au portefeuille pour sauver les banques. Déjà, au nom de la mondialisation, nouvel avatar du progrès, nous avons vidé de sa vie économique une grande partie de nos territoires. Pour l'alimentation et pour bien d'autres, nous dépendons de plus en plus de productions lointaines qui sont au surplus de plus en plus soumises à la spéculation. La pression inexorable qui s'exerce maintenant sur nos Etats a pour objectif de broyer les systèmes sociaux que nous avons mis plus d'un siècle et demi à construire et de mettre en concurrence planétaire tous les hommes et toutes les femmes de tous les pays. En même temps, une autre guerre, larvée, discrète, mais nourrie par une force de frappe financière colossale, s'est aussi engagée: celle pour la maîtrise de la terre. En synthèse, il s'agit de rien de moins que faire des êtres humains une espèce hors sol, liquide, fongible comme n'importe quel stock de matière première.

Mais, face à cela, nous ne sommes pas impuissants. Nous avons une capacité de résistance, et d'abord intellectuelle: ne laissons pas corrompre notre faculté de réflexion par des croyances qui, sans coup férir, font le pouvoir de ceux qui veulent être nos maîtres. L'idée que le global doit dominer le local est de celles-là. L'idée que l'homogénéité est préférable à l'hétérogénéité aussi. L'idée que la centralisation prime sur la vie des territoires aussi. Soyons attentifs aux conséquences de nos croyances. Puis, agissons. Nous en avons les moyens. Le consommateur peut mieux choisir le système qu'il enrichit chaque fois qu'il dépense un euro. L'épargnant peut distraire quelques milliers d'euros de ses réserves pour aider à la relocalisation, près de chez lui, d'activités économiques aussi précieuses que le maraîchage. On ne tardera pas à apprécier, je vous le dis, la disponibilité locale de nourriture - et, tant qu'à faire, de nourriture de qualité. Ce ne sont là que quelques exemples de dispositifs que la mise en place de monnaies complémentaires peut compléter. Il s'agit de retrouver le goût de façonner nous-mêmes le monde que nous souhaitons là où nous sommes. Nous avons ce pouvoir et il va - il ira - plus loin que notre bulletin de vote. Puis, s'il le faut, faisons comme Ulysse: mettons-nous de la cire dans les oreilles pour ne pas entendre le chant des sirènes. Ce ne sont pas elles qui nous tireront de l'abîme où elles veulent nous précipiter.

PS: Tout cela pour introduire une page de publicité et annoncer la parution du dernier ouvrage de Philippe Derudder (auquel j'ai apporté une modeste contribution en évoquant Rob Hopkins et la livre de Totnes): Les monnaies locales complémentaires, éditions Yves Michel. En librairie dès le 27 avril !    

 

04/03/2012

Du cinéma et de ses rapports avec l'inconscient

 

 

Hollywood a multiplié les films s'inspirant du combat de David contre Goliath. Sommairement, des hommes ou des femmes numériquement faibles et physiquement vulnérables se retrouvent à combattre des colosses dont la puissance et la cruauté les dépassent largement. Les héros sont en général de pure fiction, comme Ellen Ripley dans Alien ou Harry Stamper dans Armageddon. Ils peuvent même être tirés de bandes dessinées, comme Superman et Spiderman qui, en dépit de pouvoirs singuliers, conservent des vulnérabilités humaines. Il peut s'agir, aussi, de personnages à la limite de l'histoire et de la légende, comme le roi Arthur qui, vraisemblablement, ainsi que le suggère le film d'Antoine Fuqua, fut à peu près contemporain de la chute de l'empire romain et organisa la résistance de l'Angleterre aux envahisseur barbares. Plus rarement, ces films mettront en scène des personnages modestes mais réels, comme Erin Brockovitch, petite employée d'un cabinet d'avocat. Quant aux adversaires, s'ils ont tous en commun une puissance redoutable et une dimension démoniaque, ils sont d'une grande diversité. Erin se bat contre une firme, Superman se mesure à un système mafieux, Ripley affronte une créature de cauchemar, Harry Potter et Frodon s'attaquent à des représentants des forces du Mal, et Stamper doit détruire une météorite qui menace d'effacer toute vie de la Terre.

 

Le déroulement de leurs aventures suit globalement le fil du "voyage du héros" tel que l'a établi l'anthropologue Joseph Campbell en analysant des contes et légendes de toutes les cultures*. Au départ, un individu lambda, le personnage de l'histoire, se trouve contraint de sortir des cadres de l'existence ordinaire. Sur son chemin, il fait de bonnes et de mauvaises rencontres et il connaît la confrontation avec ce que ma psychanalyste appelait avec truculence "la trouille fondamentale". Une ordalie finale décide de la vie et de la mort et de ce qui, du Bien ou du Mal, l'emportera. Les situations vont du vraisemblable - voire de la réalité dans le cas d'Erin Brockovitch - au fantastique. Le récit nous fait frôler l'abîme lorsque, à force de difficultés et de déceptions, le héros est tenté par le désespoir. Erin, face à une firme cynique, se heurte à tous les obstacles que l'on peut imaginer: son peu de crédibilité personnelle, la frilosité de son employeur, le scepticisme ou le fatalisme des victimes de l'usine, la lassitude de son amant qui finit par la quitter. Dans La communauté de l'anneau, Frodon doit compter avec l'immaturité de ses compagnons d'aventure. Ellen Ripley, l'héroïne du Huitième passager, s'enfonce dans un corps-à-corps disproportionné avec une créature aussi hideuse que monstrueusement armée. Or, c'est justement de vaincre le désespoir lui-même qui va fonder véritablement le héros.

 

Une telle insistance à produire autant de variations d'un même thème ne relève pas seulement de la fantaisie ou de l'arbitraire des scénaristes. C'est, d'abord, bien sûr, que l'argument fait recette. Quelques chiffres: rien qu'en France Armageddon a fait 4 millions d'entrées, Alien 3 millions, La communauté de l'anneau près de 7 millions. Ce n'est pas rien rapporté à nos 60 millions d'habitants et je ne compte pas les ventes de DVD ou les téléchargements. Le plus intéressant, cependant, est de conjecturer ce qui se cache derrière une pareille audience. D'où vient notre intérêt, voire notre passion, pour ces épopées ? Selon moi, en amont même du récit biblique de David et Goliath qui en est une des premières expressions connues, il y a au fond de nous le désir d'espérer que tout n'est pas réglé par des rapports de force. C'est probablement l'héritage de nos deux histoires, la collective et la personnelle. De tout temps, l'humanité s'est trouvée confrontée à des dangers qui lui faisaient ressentir sa vulnérabilité et son impuissance: les phénomènes telluriques, astronomiques ou météorologiques, les grands fauves et les mystérieuses épidémies. Quand sont apparues les sociétés historiques, qu'il s'agît de luttes tribales ou d'organisation sociale, les périodes d'oppression ont été la règle et le pouvoir a toujours été l'apanage d'un petit nombre de privilégiés, prêtres, militaires ou aristocrates, qui s'organisaient pour régner sur la masse. Du côté de l'histoire personnelle, notre enfance nous a fait maintes fois éprouver cette relation du faible au fort. Quand nous avons tenté de nous opposer à nos parents, quand, devant le monde des adultes et la loi du plus fort, nous avons ressenti l'arbitraire et l'injustice et que notre sentiment d'impuissance a semé, au fond de nous, un désir de revanche jamais assouvi. 

 

Mais nous voilà adultes à notre tour et cependant sensibles encore à ces récits où, d'ordinaires, les personnages deviennent des héros qui prennent le dessus sur les monstres. Serait-ce un écho du passé, l'effet rémanent de ce sentiment humiliant de faiblesse et de l'archaïque désir, inaccompli, de revanche ? Serait-ce un effet du présent que nous vivons, le fait que, directement ou indirectement, nous ressentions à nouveau la poigne du plus fort dans notre vie quotidienne ? Après tout, ne voyons-nous pas chaque jour dans la presse - n'éprouvons-nous pas même dans notre propre vie - l'impuissance face au plus fort que nous ? Que faire, par exemple, face aux agences de notation qui, d'un trait de plume, précipitent des peuples dans le désarroi et la misère ? Que faire, face aux déclarations d'un Mario Draghi annonçant que la société à l'européenne, la société de solidarité, doit laisser la place à l'organisation néolibérale ? Que faire, face aux multinationales qui, depuis des lustres, en gardant leur bonne conscience, détruisent nos emplois pour en créer sur d'autres continents ? Que faire, face aux assemblées qui, sans même s'en rendre compte, votent des lois iniques et laissent entrer le loup dans la bergerie ? Que faire, face aux administrations qui, de même, produisent des règlementations liberticides ? Et que faire, aussi, quand le marché du travail se rétrécit toujours plus, face à l'arbitraire d'un supérieur hiérarchique, à la mauvaise foi et à la grossièreté d'un client ? Que faire, quand les affaires se font de plus en plus difficiles, face au cynisme d'un acheteur de la grande distribution et à la pression d'un banquier?

 

Les productions hollywoodiennes nous offriraient-elle une forme de catharsis sans danger, une manière fantasmatique de soulager une colère qui n'a pas d'exutoire ? La question que je me pose alors est la suivante: ce soulagement fantasmatique est-il ce que fut jadis la religion selon Marx, quelque chose de l'ordre d'un opium du peuple ? Nous conduit-il seulement à évacuer notre désir de révolte sans passer aux actes que nécessiteraient les circonstances ? Ou, au contraire, la répétition de ces histoires héroïques contribue-t-elle à nourrir ce désir, l'élevant peu à peu vers un niveau où il ne sera plus possible de ne plus agir ? En rôdant sur la Toile, je suis frappé par le nombre de citoyens américains qui se lancent dans des croisades contre les différentes formes d'oppression ou de spoliation dont ils se jugent victimes. Leur discours, typique de l'Amérique du Nord, mélange parfois véhémence commerciale et interpellation morale. Je pense notamment à un homme que scandalisaient ses notes d'électricité et qui a mis au point son propre plan énergétique. Il le vend à la manière d'un tribun politique, invoquant d'abord non les économies qu'il peut faire faire mais l'affranchissement de l'humiliation et de l'injustice. On trouve également sur la Toile des médecins qui, s'élevant contre l'outrance des industries pharmaceutiques, proposent des traitements alternatifs. On croise des veilleurs qui dénoncent les lois que les lobbies font passer et les abus du pouvoir policier et judiciaire. On rencontre des promoteurs d'une économie soutenable qui partagent leurs expériences et leurs techniques. 

 

Au terme du combat contre les Titans, le sort des héros n'est pas déterminé. Ils peuvent triompher les armes à la main et rapporter la tête de leur adversaire. Il peuvent aussi, plus rarement, mais l'avertissement doit être retenu, finir par ressembler aux monstres qu'ils combattent. Frodon n'est pas loin de tomber dans l'attraction du pouvoir alors même qu'il est en chemin pour l'anéantir. Les Inglorious Basterds de Tarentino ne le cèdent en rien, dans le registre de la cruauté, aux bourreaux nazis qu'ils pourchassent. C'est le vieil avertissement de Nietzche: "Regarde bien ton adversaire, tu finiras par lui ressembler". A l'opposé, il arrive aussi que le héros se résolve, en pleine conscience, à donner sa vie, comme Harry Stamper dans Armageddon ou l'équipe des cosmonautes de Deep impact. Quant aux monstres, leur sort le plus fréquent est d'être exterminés. Il est beaucoup plus rare qu'ils soient domestiqués et mis au service de l'homme. 

 

Quelques récits proposent une autre version du voyage du héros et soulèvent une question digne d'intérêt. Par exemple, dans La route, un film de John Hillcoat d'après le roman de Cormac McCarthy, la Terre est couverte de cendres. On ignore ce qui s'est produit, mais l'homme est redevenu un loup pour l'homme et cela semble la principale menace qui hante l'histoire: celle d'êtres humains devenus monstrueux. Si l'on analyse ce récit à la manière d'un rêve que son auteur rapporterait sur le divan, on pourrait y voir une allégorie sinistre du monde actuel où chacun est devenu concurrent de tous les autres sur une planète à qui les excès de l'industrialisation ont enlevé tout attrait. Mais je rapprocherai aussi ce film de la prédiction qui annonce la fin du monde en 2012 et qui a fait également l'objet d'une production hollywoodienne. Cette prédiction est intéressante si on l'étudie du point de vue de son attraction sur les esprits. Les plus mesurés, parmi ceux qui veulent lui donner un sens, vous diront qu'il s'agit non de la fin du monde, mais de la fin d'un monde, celui dans lequel que nous vivons. Je crois que, comme nous l'enseigne la psychanalyse, la peur est l'envers d'un désir. Voir s'achever un monde que nous connaissons, si inconfortable soit-il devenu, ferait peur à beaucoup, mais le fait qu'on soit porté à imaginer cette perspective est aussi le signe d'un grand désir.  

 

Alors, maintenant, qu'on le voie comme une aveugle météorite, une créature de cauchemar, une organisation cynique, un système mafieux, un représentant des forces du mal ou un souverain ivre de pouvoir, quel est le monstre que de nouveaux héros devront combattre afin de ramener l'harmonie ici bas et de redonner à la vie terrestre charme et jaillissement ? En quoi, dans ce combat, les héros devront-ils se méfier de devenir comme leur adversaire ? Faudra-t-il enchaîner le monstre, le domestiquer, ou le détruire ? Quelle est la "trouille fondamentale" qu'ils devront traverser ? Et - quand même! - où sont les Hobbits qui délaisseront leurs aimables distractions pour prendre le risque de l'aventure ?

 

 * Cf. son livre: Le héros aux mille visages.