16.04.2008
Au pilori
Au pilori Léon Tolstoï – l’auteur de Guerre et Paix – qui prônait la simplification de la vie quotidienne et la frugalité. Que deviendraient nos industries, nos magasins et nos actionnaires si nous étions assez fous pour l’écouter ? Que deviendraient même les marchés qui se créent sur le développement durable si nous simplifiions notre vie au point de polluer beaucoup moins ?
Au pilori Bernard Ollivier – La vie commence à 60 ans – qui soutient que si nous nous servions davantage de nos jambes, beaucoup de maux du corps et de l’âme s’évanouiraient. Mais que deviendraient nos médecins, nos cliniques, nos industries automobiles, pharmaceutiques, diététiques, et que deviendraient les producteurs d’émissions de télé, si nous répondions à son invitation ?
Au pilori Manfred Max-Neef et Patrick Viveret, le premier pour avoir mis en évidence que lorsqu’une mère allaite son enfant elle satisfait simultanément plusieurs de ses besoins, le second pour avoir démontré que cette même femme n’augmente pas le Produit Intérieur Brut et néanmoins joue un rôle important dans l’économie du bonheur. Que deviendraient nos fabricants de lait en poudre, les vaches qui les fournissent, les grossistes et les détaillants, si on les prenait au sérieux tous les deux ?
Au pilori le Mahatma Gandhi qui ne voulait pas faire de l’Inde une économie occidentale et qui, heureusement, n’a pas été suivi. Où achèterions-nous les produits dont les prix soient assez bas pour nous donner l’impression d’élever notre train de vie sans que nous gagnions davantage d’argent ?
Au pilori Paulo Freire qui nous demande ce qui se passerait si nous découvrions tout soudain que notre façon de vivre est le principal obstacle à l’épanouissement de notre humanité ?
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14.03.2008
Pourquoi SecondLife n'est pas une déviance
Au temps lointain de mon enfance, des médecins dénonçaient périodiquement les modes qui s'emparaient successivement de la jeunesse. J'ai souvenance d'attaques particulièrement virulentes contre le hula hoop, ce cerceau diabolique accusé de desquisser les vertèbres des adolescents, et évidemment contre le rock et le twist dont les distorsions rythmiques ou arythmiques promettaient à ceux qui les pratiquaient une déchéance corporelle accélérée. Ce n'est pas sans faire penser à l'interdit de la masturbation, dont le fondement moral ou religieux se revêtait d'opinions pseudo-scientifiques: "ça rend sourd", "ça empêche la croissance", etc. En fait, au delà de la parano parentale, cela soulève selon moi la question du rapport de malaise qu'une génération entretient avec le plaisir cultivé par une autre.
La même chose se passe aujourd'hui avec le monde virtuel qui, en tant que phénomène nouveau, génère évidemment des excès que ceux qui se sentent mal à l'aise avec ce monde inédit - et on peut les comprendre - pointent du doigt. Je suis bien d'accord que, dans cette période en quelque sorte expérimentale de notre relation au cyberespace, des dérives dangereuses sont possibles. Cela dit, si on en vient à jeter l'anathème sur les couteaux de cuisine au motif que Mme Michu s'en est servi pour assassiner son amant, ou sur le haut-médoc parce que certains en abusent, on est selon moi vraiment mal parti. Rappelons-nous que la pomme de terre, ce tubercule si sympathique, jouissait au XVIIIème siècle d'une réputation diabolique et que les pauvres se seraient laissé mourir de faim à côté d'un champ de patates. Au point que Parmentier, qui manifesta en l'occurence un vrai génie du marketing, en avait fait ostensiblement garder les cultures... pour donner envie aux gens d'en consommer.
Dans cet esprit de réhabilitation éventuelle des couteaux de cuisine, des pommes de terre et du haut-médoc, je tiens à signaler le blog de la psychologue Marie Juan Lallier - "Quelle psychologie dans quelle société ?" - que vous trouverez à cette adresse: http://mariejuanlallier.blogspirit.com/ . L'article auquel j'ai emprunté mon titre - on peut avoir des moments de paresse, surtout lorsqu'on s'est couché tard - mérite la lecture. Il rend compte d'une étude conduite par la société Repères qui se demandait comme beaucoup de nos contemporains si le succès de SecondLife résultait "d’une envie massive et planétaire de s’échapper de la réalité".
Or, rappelle opportunément l'auteur, l'humain est un être social. Peut-être le succès de SecondLife est-il d'abord la manifestation de cette humanité ?
11:05 Publié dans Indisciplinés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : développement personnel, société, politique, démocratie
05.03.2008
Erin Brockovitch
L'autre soir, comme je rentrais à la maison, ma fille venait de mettre ce film de Steven Soderbergh (1999) sur le lecteur de DVD. Quand l'action commence, l'héroïne qu'incarne à l'écran Julia Roberts est dans une grosse galère. Son énième petit ami vient de la plaquer, elle est seule avec ses trois jeunes enfants, sans emploi, sans un sou. En prime: un accident de voiture (où elle se retrouve en tort), une minerve, et plein de dettes. Bref, la "cata". En termes de recherche d'emploi, ce n'est pas prometteur: manifestement, la dame est issue d'un milieu populaire et elle a consacré plus de temps aux concours de Miss Plage qu'aux études. Le fait d'avoir des enfants en bas âge, avec les rougeoles et autres maladies infantiles que cela suppose, n'arrange rien. Et, si elle a un physique avantageux et si la verdeur de son vocabulaire s'accorde bien avec des décolletés sans mystère et des jupes proches du scandale, en revanche l'ensemble ne constitue guère un atout pour susciter la confiance d'un employeur.
C'est pourtant cette femme aux abois, socialement et culturellement désavantagée, nulle en termes de "personal branding", qui, quelques mois plus tard, en permettant la condamnation d'une puissante compagnie, enrichira - quasiment au corps défendant de celui-ci - son employeur. Rentrée pour ainsi dire de force au service de l'avocat qui n'avait pas su lui sauver la mise lors de son accident de voiture, Erin obtiendra qu'il lui confie des tâches de rangement. C'est ainsi qu'au milieu de papiers oubliés, un document - allez donc savoir pourquoi! - va l'intriguer. Quelque chose, en elle, va alors s'éveiller. La paumée, jour après jour, insensiblement, va révéler son intelligence, sa motivation, sa capacité à mobiliser les gens, sa résilience. Elle va se trouver une légitimité, s'inventer une utilité et un métier. La compagnie, au bout du compte, devra verser pas moins de 333 millions de dollars au titre de dommages-intérêts aux 634 riverains qu'ont gravement et parfois mortellement intoxiqués les rejets de chrome hexavalent d'une de ses usines.
Ce que j'aime d'abord chez Erin, c'est que, quelles que soient ses galères, elle ne sombre pas dans la pleurnicherie. Pourtant, elle pourrait endosser aisément la posture de la victime: les mecs la trahissent, le tribunal met l'accident de voiture à sa charge, ses collègues de travail échangent des regards dans son dos... En résumé, elle pourrait se faire un trip du genre: "Je suis une minable et les autres sont des salauds". Point du tout. De même, alors que, dans les relations avec son "patron malgré lui", une autre, se sentant juste tolérée, jouerait profil bas, elle, non. Le travail ne lui fait pas peur, mais la servilité, raser les murs, elle ne connaît pas. Tout au contraire, elle discute, propose, s'insurge, négocie. Elle pourrait faire ce qu'on lui demande et rien que ce qu'on lui demande: classer les archives. Non! Elle prend le volant de son tas de ferraille et se lance dans une véritable enquête auprès des riverains et des laboratoires.
Quand je me demande où est la source de cette énergie et de cette assertivité, je me dis - en reprenant l'expression de Teilhard de Chardin* - qu'Erin a la capacité d'aimer "quelque chose de plus grand que soi". Elle est émue par le sort de ces familles que les maladies rongent et que les mensonges enterrent. Elle est émue et, sachant ce qu'elle sait, elle ne s'autorise pas à s'en laver les mains. Elle a du coeur, dans le double sens de l'expression: de l'amour et du courage. Et c'est pour cela que ces familles l'écoutent, lui font confiance, s'engagent dans un procès risqué. C'est pour cela qu'elle réussit quand l'intelligence froide des juristes appelés en renfort par son patron est à deux doigts de tout gâcher.
"Une belle histoire" allez-vous me dire, avec un sourire en coin. Du cinéma, américain de surcroît! Eh! bien, le film suit de très près l'authentique personnalité et la véritable histoire d'Erin Brockovitch. Physiquement, elle a du chien. Ses décolletés sont assez vertigineux. Elle a même déclaré que c'était son style et que honni soit qui mal y pense! La compagnie qu'elle a fait bel et bien condamner est la Pacific Gas and Electric Company et le montant des dommages-intérêts est bien de 333 millions. Jusqu'aux 634 numéros de téléphone que, comme dans le film, elle connaît par coeur: elle explique qu'étant dyslexique il lui était plus facile de les retenir une bonne fois pour toute que de les lire!
Erin Brockovitch n'est pas, d'évidence, une femme de tout repos. Quand on voit les résultats, on peut cependant se dire que nos entreprises gagneraient beaucoup à avoir davantage d'Erin Brockovitch parmi leurs collaborateurs. Peut-être, d'ailleurs, suffirait-il de quelques changements dans les modes de management pour les voir apparaître. Mais nos organisations les supporteraient-elles ?
* Lettre à la comtesse Begouën, extrait cité in Etre plus (Le Seuil).
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29.02.2008
Economie du ressentiment*
Hier, anniversaire de la mort de mon père.
1917. Mon grand-père, ouvrier agricole vendéen, meurt comme des millions d'autres dans la Grande Boucherie de 14-18. Il avait vingt-sept ans. Sa veuve en a vingt-trois; celui qui deviendra mon père en a cinq, sa soeur deux et le petit dernier vient à peine de naître. Mon grand-père n'aurait pas dû remonter au front. On a soupçonné le secrétaire de mairie de n'avoir pas fait son travail, cela n'a jamais été bien clair. Peut-être, plus simplement, les dieux de la guerre avaient-ils particulièrement soif ce mois-là...
Quelques années plus tard, certificat d'études obtenu haut la main, mon père, flanqué d'un cousin de son âge, va proposer ses bras dans les fermes des environs. Ma grand-mère est restée sourde à l'instituteur et au curé qui lui disaient que son fils aîné avait des capacités intellectuelles et qu'il fallait l'envoyer faire des études. On peut comprendre le drame qu'aurait représenté pour elle cette séparation. Les deux gars, cependant, trouvent bientôt une ferme où, en plus de quelques gages, ils seront logés sous la soupente et mangeront "à la table du maître".
Les travaux sont rudes. On traite les gars comme des adultes. Mais, quand on est pauvre, on sort vite de l'enfance et on ne rechigne pas à la tâche. Seulement voilà: la nuit, sur sa paillasse, mon gamin de père trouve qu'il se passe quelque chose de pas normal. Il crève de faim! Un soir, alors que les jours ont raccourci, à la faveur de l'obscurité il redescend l'échelle extérieure, sans faire de bruit. Par une fente des volets, il voit sa suspicion confirmée: une fois les ouvriers couchés, le maître, sa femme et ses enfants se remettent à table et prennent leur vrai repas. Le sang de mon père ne fait qu'un tour. Il remonte chercher ses frusques et s'en va sur le champ.
Je n'ai pas eu connaissance de cette histoire de son vivant. C'est ma tante qui me l'a rapportée. Mon père ne parlait guère de cette époque. C'était seulement pour se rappeler les pleurs que sa mère versait toutes les nuits, ou pour évoquer le souvenir plus riant de sa marraine Florence "qui chantait si bien". Lui-même, dans sa jeunesse, avait beaucoup aimé chanter. Un jour, j'ai été surpris d'identifier un air qu'il fredonnait souvent: le final de La Tosca. Je ne sais où il l'avait appris.
En tout cas, ne cherchez plus à comprendre pourquoi on ne m'enfume pas avec des raisonnements comme les "lois de l'économie". C'est bon pour les esclaves de célébrer la religion du maître.
* Allusion à Peter Sloterdijk.
07:30 Publié dans Indisciplinés | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : histoire, économie, société
24.02.2008
Voilacestdit: un blog à suivre
Je savais que mes amis Chantal et Gérard Lebrun animaient des conversations citoyennes et philosophiques près de Grenoble. Je découvre avec bonheur que ces dernières ont désormais leur écho dans un blog. Si vous considérez qu'être citoyen, c'est réfléchir et se parler, allez-y! Et, à côté d'un commentaire sur Aristote et la cité, ne manquez pas les "billets d'humus" de Gérard:
http://voilacestdit.blog4ever.com/blog/index-166970.html
10:27 Publié dans Indisciplinés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : société, démocratie, citoyenneté
07.02.2008
Deux vers latino-américains...
... envoyés par une amie toulousaine:
Es más libre el dinero que la gente.
La gente está al servicio de las cosas.
Eduardo Galeano (El libro de los abrazos)
22:40 Publié dans Indisciplinés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, politique, économie
05.02.2008
Désintoxication: la semaine sans média
J'ai déjà évoqué "la semaine sans média", cet exercice selon moi remarquable que propose Isabel Fouchecour. Pour fleurir, la pensée, la créativité, la conscience ont besoin à la fois d'espace intérieur, de communication avec nos semblables et de connexion à notre environnement. Voici sur le blog d'Isabel quelques témoignages récents d'étudiants qui ont tenté l'aventure: http://creativite.typepad.com/isafouchecour/
J'en profite pour signaler l'ouvrage écrit par deux américaines, Ellen Schwartz et Suzanne Stoddard: Taking back our lives in the age of corporate dominance (Berrett-Koehler Publishers, San Francisco).
22:40 Publié dans Indisciplinés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : vivre
27.01.2008
One best way
Je lis sur Orange que, chez les Na, une ethnie chinoise infiniment minoritaire - 30000 personnes - subsiste une organisation sociale sans mariage et sans compagnon attitré. Les dames reçoivent chez elles qui elles veulent entre la tombée de la nuit et le point du jour et tous les amants sont désignés d'un nom unique. Pas d'attachement, pas de sentiment de propriété. Pourquoi pas ? Les formes d'organisation sociale sont comme les espèces végétales et animales: elles participent de l'efflorescence de la vie et de ses multiples explorations. Ce peuple a trouvé là sa façon à lui de produire du bonheur. Cependant, le régime de Pékin s'emploie à faire rentrer les Na dans le rang. Point de salut hors du mariage! Défense d'être heureux en dehors des normes! Le Gouvernement distribue des terres aux hommes qui déclarent vouloir fonder un foyer tandis que les naissances dans le contexte traditionnel sont sujettes à de lourdes amendes. Je me demande en quoi la vie sexuelle des Na dérange Pékin et pourquoi le mariage monogamique constitue pour le PCC une référence absolue... Cette croyance en un "one best way" qui doit s'imposer à tous est vraiment la pire invention que l'humanité ait pu faire. Si nous estimons que les Na ne peuvent être heureux, pourquoi ne pas les laisser tout simplement à leur sort jusqu'à ce qu'ils décident de changer ? Si nous sommes réellement préoccupés du bonheur des autres, souvenons-nous que, le vrai malheur, c'est quand on se voit imposer sa façon de vivre.
14:15 Publié dans Indisciplinés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sexualité, société, politique, organisation sociale
26.01.2008
Sommes-nous la poule ou l'oeuf ?
Une évidence : l’entreprise fait le produit. Vu de manière linéaire, la cause, c’est l’entreprise ; l’effet, le résultat, c’est le produit. Mais le produit, en retour, ne façonne-t-il pas l’entreprise ? Sinon, pourquoi une usine qui fabrique du cassoulet serait-elle différente d’une autre qui produit de l’électricité ? Si la poule fait l’œuf, l’œuf fait la poule. Voilà – pour peu qu’on l’entende de manière non linéaire - la vraie réponse à cette fameuse question. Loin d’être un tour de passe-passe intellectuel, cette inversion de perspective est un levier puissant de réflexion. C’est le principe de récursivité mis en lumière par Edgar Morin.
L’humain échappe-t-il à cette récursivité ? L’acte de production, avec tout ce qu’il comporte d’interactions, n’a-t-il d’effet que sur sa matrice matérielle ? Dominique Fauconnier, qu’inspirent les compagnons du Moyen-âge, me montrait un jour que, si «l’oeuvrier» crée l’outil et façonne la pierre, le bois ou le métal, en retour l’outil à créer, l’œuvre à accomplir, exigent de lui qu’il soit matière première – première matière - de la transformation à laquelle il travaille. L’objectif poursuivi rétroagit sur celui qui le poursuit. C’est sans doute le message caché dans l’athanor de l’alchimiste. Pénétrer les secrets de la matière, tirer parti de ses résistances, voilà qui met l’oeuvrier sur un chemin d’évolution. Mais alors, qu’en est-il de l’humain aujourd’hui ? Bien qu’il ne se collette plus si directement avec la matière, peut-on nier l’effet sur lui des processus de production auxquels il contribue ?
Les hommes, la société et, depuis qu’elle est apparue, l’entreprise se façonnent réciproquement. Même, au cours de ces dernières décennies, c’est indéniablement l’entreprise qui a manifesté le pouvoir le plus irrésistible de transformation des deux autres. Au point qu’Andreu Solé peut parler d’un processus qu’il appelle « l’entreprisation du monde ». L’entreprise a succédé, dans ce processus, à l’Eglise. Elle a ses dogmes, sa langue et ses rites. Elle a son clergé et ses écoles, et nous faisons presque tous partie de ses ouailles. Elle structure les rapports sociaux, décide de ce qui est bon et louable comme de ce qui est peccamineux et condamnable. Encore n’est-ce là qu’un côté du miroir. De l’autre côté, celui de la consommation – de la destruction finale comme on disait jadis dans les cours de marketing – les produits et les services diffusés, la communication qui les accompagne, ont-ils moins d’effet sur notre façon d’être au monde ?
Cela vaudrait la peine d’examiner quelle sorte d’humain nous produisons. L’homme, après tout, n’est-il pas un résultat plus important que tous les artefacts que nous pouvons fabriquer ?
08:52 Publié dans Indisciplinés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : société, développement personnel, politique, économie
05.01.2008
Effets de levier
(1) Mattel
C’est une de ces innombrables pacotilles que la mondialisation répand à la surface du globe et dont des centaines de milliers d’exemplaires se vendent à Noël. Prix de vente unitaire d’un de ces articles en magasin : 39,99 $. Rémunération de l’ouvrière par objet fabriqué : 0,19 cent. Chiffre d’affaires de l’entreprise Mattel (2006): 5,6 milliards $. Bénéfice (2006): 592,9 millions $.
Quel effet de levier pour 0,19 centimes de main d’œuvre !
(2) Marie-Claude Hessler
« Que voulez-vous qu’on y fasse ! » Quand je ne connais pas la personne qui fait cette réponse, je me demande s’il s’agit d’un aveu d’impuissance ou d’une dérobade. Le jour où Marie-Claude Hessler* découvre les conditions de travail épouvantables des ouvrières qui, en Chine ou au Mexique, fabriquent les joujoux éphémères destinés à nos chers petits, il n’est pas question d’esquive ou de résignation ! Voilà une des choses qui distinguent les êtres humains : l’aptitude ou non à se sentir concerné par les injustices dont on n’est pas soi-même la victime. Pour Marie-Claude Hessler, la vraie question a été tout de suite : « Comment agir ? » Voilà encore qui fait la différence: entre ceux qui, ayant constaté que quelque chose ne va pas, finissent par trouver des accommodements avec leur conscience, et les autres qui, faisant le même constat, entrent dans l’action.
La capacité à décider et à se mettre en marche étant là, faut-il encore être efficace. Comment agir quand le rapport de force est disproportionné ? Quand, face à un géant, on est tout petit, inconnu - epsilonesque ? Et comment - les bons sentiments n’étant pas toujours stratèges - ne pas glisser dans l’anecdotique? Ici, il faut se méfier des cages dans lesquelles notre esprit peut s’enfermer. Il est très facile de retomber dans le sentiment d’impuissance qui excuse tous les renoncements. Marie-Claude Hessler, elle, achète 50 actions de la société concernée: elle a en effet repéré que la détention d’une poignée de titres procure un droit de parole règlementaire de trois minutes à l’assemblée générale annuelle. Oui, vous avez bien compris : la petite dame, avec son portefeuille de trois francs six sous, va se « pointer » à l’assemblée générale annuelle du géant, à Los Angeles, et y prendre la parole ! Prise de conscience, décision, capacité à imaginer une stratégie… Tout cela n’est rien, en effet, si on n’y ajoute cet ingrédient indispensable: le courage.
Il faut un autre ingrédient encore : la persévérance. Cela fait dix ans que Marie-Claude Hessler se fait entendre ainsi à la grand messe capitaliste. Selon les années, elle rassemble de 4 à 12% des voix. Son influence s’affirme. Les moyens pour elle de se faire entendre se multiplient. Elle se retrouve invitée à prendre la parole dans la presse écrite et parlée. Certains grands actionnaires commencent à s’émouvoir de ce qu’elle les oblige à entendre.
Quel effet de levier pour 50 actions !
* Article sous la signature de Mustapha Kessous dans Le Monde du 29 décembre 2007.
23:24 Publié dans Indisciplinés | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : société, mondialisation, activisme, éthique

