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15/10/2011

La société comme création continue

Une société humaine se construit contre les pentes des passions, particulièrement la passion de l’argent et du pouvoir qui détourne les richesses et les libertés au profit du fort et au détriment du faible. De ce fait, une société n’est pas un état stable, c’est une création continue : on n’éradique pas les passions, elles renaissent avec chaque être humain et il s’agit de remailler en permanence ce qu’elles s’efforcent de défaire,  de subvertir ou de récupérer. Il n’est que de parcourir l’histoire des lois pour voir à l’œuvre cet affrontement souvent caché et les victoires et les défaites de la démocratie. Je citais dans ma dernière chronique le petit bout de phrase glissé par la Miviludes pour protéger ses affidés de la Justice de notre pays, mais on pourrait aussi évoquer, dans tous les pays démocratiques ou non,  les textes qui protègent ou favorisent les intérêts de tel ou tel acteur économique : les industries pharmaceutique ou semencière, par exemple, y révèlent l’efficacité discrète de leur lobbying, notamment par les interdictions qu’elles obtiennent des législateurs.

 

L’attaque contre le caractère démocratique d’une société n’est plus, depuis longtemps, un combat spectaculaire. C’est plutôt une multiplication de coups bas où le législateur peut voir sa bonne foi surprise, mais qui resserrent tout doucement le garrot autour des libertés citoyennes. Ici, on ne pourra plus ensemencer son jardin de graines qui ne soient point industrielles. Là, on devra renoncer à se procurer des suppléments alimentaires ou des huiles essentielles qui n’aient pas la bénédiction de Big Pharma. Demain, dès la maternelle, les gamins seront mis en catégories au mépris de tout ce que la pédagogie nous apprend de la plasticité humaine, de l’effet Pygmalion et des prophéties auto-réalisatrices. Alors que s’enflent les rumeurs autour des effets pernicieux et parfois mortels de certains vaccins au demeurant peu nécessaires, des mesures  seront prises en catimini pour sanctionner ceux qui entendent résister. Afin de rendre impuissantes nos tentatives d’une consommation éthique, on découvrira un jour que, sur les produits, les étiquettes ont été substantiellement simplifiées...  Stratégies lilliputiennes pour ligoter les peuples avant qu'ils se réveillent.

 

Le premier rôle du politique, dans une démocratie, est d’être vigilant à tout ce qui, au prix d’arguments spécieux, pourrait réduire notre liberté de vivre comme nous l’entendons. Malheureusement, quand  les Rastignac contemporains se hissent aux plus hauts niveaux avec l’ambition de se la péter dans la cour des grands, l’éthique démocratique fait long feu. La cour des grands, c’est celle des banquiers, des C.E.O. et P.D.G des grandes entreprises et des présidents des Etats-unis. Or, la fascination qu’ils ont exercée sur nos prétendues élites a eu au cours de ces dernières décennies une première conséquence dont on commence à voir les effets : je veux parler de l’adoption par notre classe politique - de droite comme de gauche d'ailleurs - de la croyance que le marché libre, dans tous les domaines, résout les problèmes plus efficacement que l’Etat. On a ainsi allègrement dérégulé les flux de capitaux : l’argent ne se porterait-il pas ainsi plus facilement où des projets riches de potentialités l’appelleraient ? Davantage de création de richesse et d’emplois: l’Eldorado ! Vous avez vu ce que cela a donné ? Certes, on a aussi multiplié les législations dites « prudentielles » - Bâle 1, Bâle 2, Bâle 3 - et on continue sans aucun souci de leur inefficacité. Mais, comme le dit joliment Laure Waridel dans Commencements 2, c’est comme si on s’épuisait à vider la baignoire qui déborde avec une cuillère au lieu de fermer le robinet qui est grand ouvert !

 

L’Histoire montre que la plus féconde des solutions n’est pas de s’en remettre de tout à l’Etat ou au Marché, mais d’associer les ressorts des deux. De Gaulle n’a pas fait autre chose en 1958, lorsqu’il a hérité une France endettée, déconsidérée à l’étranger et en voie d’appauvrissement à l’intérieur – la France de l’abbé Pierre, qui est en train de se reconstituer sous nos yeux si vous regardez bien. Mais il faut dire que plaire aux puissances financières et économiques n’était pas le premier souci de celui pour qui « la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille ». Et, s’il ne cherchait pas à leur plaire en leur distribuant - comme c’est devenu la pratique - des avantages fiscaux, en revanche le redressement volontariste de la France, les grands projets, créaient pour eux aussi des opportunités. Quand on raisonne à partir de la force des choses, on en oublie le pouvoir créateur de la décision. Où l’un gère la débâcle, l’autre fonde un avenir. Fermer le robinet, pour reprendre l’expression de la fondatrice d’Equiterre, ce serait d’abord, pour notre classe politique, considérer que le service de la communauté nationale est au dessus des prétendues « lois économiques » qui invitent les agneaux à s’assoir dans l’assiette du loup. Jetons ce carcan, comme de petites communautés locales le font déjà un peu partout sur la planète, et l’imagination reviendra et avec elle le salut. La société est une création continue. Ressaisissons-nous et ressaisissons-la.

06/12/2010

Evasions

 

Les générations qui nolens volens vont quitter la scène ne supportent pas que la jeunesse puisse construire un autre monde - matériel et idéologique - que celui qu'elles laissent. De tout temps, les princes, comme pour se survivre, ont voulu enchaîner l’avenir. Ceux d’aujourd’hui n’échappent pas à la règle. Mais l’impermanence reprend toujours le dessus et à chaque nouvelle génération il est donné sa chance d’être un peu l’auteur du monde dans lequel elle va vivre.

Je veux donc croire que les princes qui règnent aujourd’hui n’empêcheront pas la métamorphose. Le monde que nous laissons à nos enfants et à nos petits-enfants est intrinsèquement inviable et injuste. Inviable : la croissance dont on attend le remède au chômage, à l’appauvrissement et au déclin de nos systèmes de protection sociale, cette croissance détruit l’écosystème dont nous dépendons. Pour cuisiner notre junk food nous brûlons le bateau qui nous porte. Injuste: ce monde est fait d’institutions, de comportements, mais aussi d’idées et d’idéologies. Au nom de l’infaillibilité des marchés, nous avons dérèglementé. Cela n’a servi qu’à rendre plus riches les riches et plus pauvres les pauvres - et surtout plus puissants ceux-là, plus faibles ceux-ci. La concurrence, dont les exigences - nous a-t-on prêché - sont source de tout progrès, a mis l’humanité à la botte des compagnies globales et des financiers.

On pourra me citer des interstices où l’exception confirme la règle. Je conseille de lire Un monde nouveau, le rapport de Federico Mayor, et j’invite à regarder l’évolution de la répartition des fortunes et des revenus aux Etats-Unis au cours de ces dernières années (cf. http://www.youtube.com/watch?v=H5OtB298fHY&feature=pl... ). S’il en est besoin, on peut aussi relire l’histoire des subprimes et attendre ses prochains épisodes.

Parallèlement, notre civilisation – si on peut encore lui donner ce nom – s’efforce de produire des obsédés de biens matériels et de paraître, qui soient en même temps de bons petits soldats. Des hommes et des femmes qui, chaque jour, se renoncent, abandonnant leur « temps de cerveau disponible » au nouvel opium du peuple que dispensent les médias et la publicité. Des hommes et des femmes pour qui la réussite consiste à toucher les gages et à porter la livrée dorée d’un valet du système. Cela tandis qu’à leur porte, chaque jour, d’autres humains se zombifient pour pouvoir survivre, acceptant ou mendiant des jobs de plus en plus creux afin simplement de payer leurs crédits et leur loyer et de préserver un minimum de dignité. La classe moyenne, dont l’importance et le niveau de vie sont le signe du progrès social, est en train de décrocher chez nous comme elle a déjà encore plus nettement décroché aux Etats-Unis. Or, comme dit le proverbe, quand les gros maigrissent, les maigres meurent: un peu plus loin, mais pas tant que cela, d’autres humains de plus en plus nombreux perdent pied. Ils dorment sur les bouches de métro ou se sont habitués à vivre d’activités plus ou moins criminelles dans les zones que la République préfère abandonner.

Il y a des paradoxes insupportables. Les spéculateurs prétendent qu’il faut mettre les peuples au régime alors qu’une pincée d’oligarques s’attribue année après année des parts de plus en plus grandes du gâteau de la croissance. Il faut soutenir la sacro-sainte consommation, mais, plutôt que leur en donner les moyens par du travail et des salaires, on préfère que les pauvres empruntent. A Paris, pendant que l’on retrouve dans les poubelles – à l’instar des autres grandes villes d’Europe - 40% de la nourriture produite, un jeune homme ou une jeune femme qui travaille honnêtement pour un SMIC, n’a plus un sou en poche une fois payé son loyer. A moins qu’il ou elle se loge au diable vauvert et rajoute trois à quatre heures de transports quotidiens à son temps de travail. Le mot d’ordre de ce monde semble bien être le Vae victis ! de Brennus.

Le système qui a produit ces règles du jeu tient bon car les fortunés et les politiques font désormais chambre commune. C’est qu’il s’agit pour eux de conserver la haute main sur ce que le philosophe allemand Peter Sloterdijk appelle « le parc humain ». Mais on ne retient pas l’eau, même en serrant les poings. Les nouvelles générations n’ont pas notre naïveté. Comme le dit la Bible : les parents ont mangé des raisins verts et les enfants ont eu les dents agacées. Les jeunes gens qui arrivent sur le marché du travail ont déjà commencé à refuser le parc qu’on leur destinait. Ils sont désormais moins nombreux ceux qui, pourvu qu’on les paie, se désintéressent des activités et de l’éthique de leur employeur. Ils le sont encore moins ceux qui, par besoin de reconnaissance, sont prêt à accepter n’importe quoi des chefaillons, cultivant même le syndrome de Stockholm. Certains sociologues les appellent « la génération Y ». Quel que soit le nom qu’on leur donne, les exemples se multiplient de jeunes gens brillants, qui pourraient entrer dans de grandes compagnies aux enseignes flatteuses, et qui choisissent une autre aventure, celle de l’art, de l’humanitaire, du care, de la micro-entreprise, voire de l’agriculture paysanne. Au risque d’être dépossédés d’eux-mêmes, ils préfèrent celui d’une moindre sécurité et d’un mode de vie plus modeste.

Il n’est pas étonnant qu’un feuilleton comme Prison break ait eu du succès. Il faut toujours se demander ce qui entre en résonance quand une histoire ou un film rencontrent la faveur d’une large audience. Prison break parle symboliquement de l’inconscient d’une population qu’un obscur sentiment d’injustice et de rébellion commence à habiter. Prison break, comme son titre l’indique, parle de briser les barreaux de la cage, de s’évader du parc des prisonniers. Ceux qui veulent léguer un monde ne varietur ont du souci à se faire.

18/06/2010

18 juin

http://www.thierry-saussez.com/2010/06/20/gaulliste/comme...