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23/10/2012

La volaille, les graines et le renard

 

 

J’ai le vague souvenir d’une expérience que l’on s’amusait à faire au poulailler quand j’étais gamin. D’une main, on saisissait la tête d’une poule pour l’abaisser brusquement bec vers le sol où, de l’autre, l’on traçait tout aussi vivement un trait. La volaille restait là un moment, tétanisée, hypnotisée. Cela faisait rire et nous donnait un futile sentiment de supériorité. Pourtant, nos cerveaux d’hommes modernes manifestent quotidiennement les mêmes faiblesses que celui du volatile. Le débat autour de l’étude du professeur Séralini sur la nocivité des OGM, avec les réactions de certaines institutions, nous en donne un exemple récent. Nous voilà rendus à compter les rats! Et si nous relevions le bec pour voir l’ensemble de la basse-cour et, si possible, au delà de son grillage ?

 

  1. Il y a un présupposé que l’on oublie derrière la réglementation actuelle des OGM, c’est qu’au départ les plantes génétiquement modifiées ont été présumées "équivalentes en substance» à leurs homologues non transgéniques. Ceci explique la légèreté et le secret des expériences scientifiques conduites par les industriels avant leur mise en marché et le faible degré d’exigence des institutions de surveillance. Or, ce présupposé n’est rien d’autre qu’une croyance fondée sur une représentation réductrice du végétal. Il n’a rien de scientifique. 

 

  1. Que les études en question concluent à l’innocuité ou à la nocivité des organismes testés du point de vue de leur consommation, elles se limitent au registre des causalités directes à court terme. Or, si l’humanité se met à consommer des OGM, ce ne sera pas sur la durée de vie d’un individu mais sur les milliers de générations à venir. Au delà des effets cumulatifs et génétiques du temps long, cette consommation ne se fera pas dans le vide artificiel d’un laboratoire. Elle se combinera à la consommation d’autres substances naturelles ou artificielles que l’espèce ingèrera au cours des siècles. Nous avons là des interactions multiplicatrices d’imprévus.   

 

  1. Tout l’intérêt porté en ce moment au danger possible de consommer des OGM nous fait oublier un risque encore plus lourd: celui de la recombinaison spontanée, en pleine nature, de ces organismes avec les autres plantes. Ces hybridations aléatoires peuvent déséquilibrer désastreusement notre écosystème. Elles peuvent inhiber la capacité reproductrice de certains végétaux, engendrant l’extinction de certaines espèces, et conférer à d’autres jusque là inoffensifs une immunité qui les transforme en envahisseurs redoutables. Il ne s’agit donc pas seulement de ce que nous voulons ou non avoir dans notre assiette. Il s’agit de la gestion du vivant là où nous vivons, et même de la gestion de l’autosuffisance alimentaire dont on va voir dans les mois et les années à venir qu’elle n’est pas une stratégie moyenâgeuse.  

 

Regardons maintenant au delà des limites de la basse-cour.

 

  1. Dans un objet de consommation ne comptent pas seulement ses qualités intrinsèques mais aussi le processus qui a permis de le produire et, au delà encore, le système social que sa production engendre et développe. Un fruit ou un légume ne saurait me satisfaire parce qu’il est «bio» si, à côté de cette caractéristique, il est fondé sur une monoculture, des emplois mal rétribués et de longs transports routiers. Un smartphone n’est pas qu’un objet intelligent, ce sont les conditions de travail de ceux qui le fabriquent, les ressources que l’on épuise, la répartition de la valeur ajoutée entre les parties prenantes, le mode de vie qui en résulte pour l’utilisateur. S’agissant des OGM, il convient de prendre en compte le business model - pardon: le modèle économique - dont ils sont le levier, et le monde qu’il engendre. L’arsenal des brevets qui les caparaçonne et la stérilité dès la première récolte conduisent à l’asservissement de ceux qui les utilisent et à l’appropriation par des intérêts privés de l’autonomie alimentaire de l’humanité. A travers la solution technique, c’est non seulement la richesse mais le pouvoir qui sont impitoyablement drainés pour remonter entre les mains des promoteurs de ladite solution.  

 

  1. Ceci me conduit à mon cinquième point, le plus important selon moi. Le débat technique est un enfermement. En ce qui concerne la nocivité des OGM, il escamote un niveau essentiel: le choix du monde et de la société dans lesquels nous voulons vivre. Il nous conduit à oublier que c’est au politique d’encadrer le commerce et non au commerce d’encadrer le politique. Choisir ce qu’elle mange ou ne mange pas, ce qu’elle accepte ou non sur son territoire, relève du droit imprescriptible d’une communauté. Elle n’a même pas à s’en justifier, il lui revient seulement d’en assumer les conséquences. S’il n’y a pas consensus, les règles publiques doivent protéger les préférences de chacun, en l’occurrence en obligeant à l’étiquetage et à la traçabilité des produits contestés et en permettant les conditions nécessaires aux cultures alternatives.  

 

En résumé, le renard n’a pas sa place dans le poulailler même s’il nous explique toutes les précautions qu’il prendra pour ne pas effrayer la volaille.

04/04/2012

A quoi servent les riches ?

 

 

Je lisais tout à l'heure la recension d'un ouvrage dont le titre est tout un programme: "A quoi servent les riches ?" *. En fait, si j'en crois le journaliste, l'ouvrage tourne autour d'un point de vue qui relèverait plutôt d'une apologétique sans originalité et mille fois entendue: les riches le sont parce qu'ils sont intelligents, ils conçoivent et font prospérer des entreprises, créent de la richesse et des emplois et, pour tout remerciement, parce qu'on n'a rien compris aux moteurs de l'économie, ils sont beaucoup trop taxés, etc. Je suppose que la thèse ne vous est pas inconnue.

 

Le phénomène que j'ai trouvé intéressant, c'est qu'une fois entré dans la logique de l'auteur, j'avais du mal à en sortir, je ne pouvais que lui donner raison. Or, je me sentais quand même mal à l'aise. C'était, finalement, encore une fois, l'histoire de Dédale dans le labyrinthe. Point ne sert de parcourir les couloirs en tout sens, ils nous ramèneront toujours à la pensée de l'auteur. La seule manière de reprendre possession de sa pensée, c'est de s'extraire du labyrinthe. Comme ses murs sont infrangibles, une seule issue:  prendre de la hauteur. Ce que fit Icare, si vous vous souvenez du mythe. Certes, il prit trop hauteur: nous allons essayer de ne pas l'imiter jusqu'à ce point.

 

Quand, après avoir tourné en rond dans la démonstration de l'auteur, j'ai réussi à donner un coup d'aile, je me suis rendu compte qu'autour du labyrinthe il y avait tout un monde et des niveaux de réalité qu'il n'aborde pas - en tout cas si j'en crois le compte-rendu de lecture du journaliste. D'abord, fonder l'apologie des riches sur le constat qu'ils créent de la richesse, ce qui, par effet de déversement, en procure aux autres êtres humains, cela semble un argument imparable, mais il fait fi d'un principe - et vous me pardonnerez si je le prends dans l'Evangile, après tout c'est la Semaine Sainte - à savoir que "l'homme ne vit pas seulement de pain". Or, si vous prenez un peu de recul, la force de la pensée dominante de ces dernières années, ç'a été de nous persuader que tout se ramène à l'économie, que tout se définit, se mesure, s'apprécie à l'aune de l'économie marchande. Par voie de conséquence, si vous voulez vivre, si vous voulez être heureux, sacrifiez à la déesse Economie et obtempérez aux objurgations de son clergé. Comme le disent les Japonais, le poisson pourrit par la tête. Accepter cette représentation du monde, de la vie et du bonheur, c'est se perdre dans le projet des autres. Mais si l'homme ne vit pas seulement de pain, il vit aussi de dignité et, de ce point de vue, la disparité de revenu, de fortune et - j'y reviendrai - de pouvoir pose question.  

 

Je ne discuterai pas des créations d'emplois dont les riches auraient le mérite. On pourrait dire qu'ils n'en créent pas forcément où nous souhaiterions en trouver et qu'ils en détruisent où nous aimerions en garder. On pourrait dire qu'ils en créent de moins en moins en comparaison du capital investi. On pourrait dire qu'ils en créent dans des secteurs qui n'apportent pas grand chose à la majorité de l'humanité. On pourrait dire, encore, qu'ils créent de moins en moins d'emplois de bonne qualité. Laissons cela de côté. Du point de vue de l'économie, il me semble qu'il y a un lièvre de bien meilleure taille à lever: un des premiers reproches que l'on peut faire aujourd'hui à la richesse, c'est de nourrir la spéculation et de s'enfler d'elle-même bien plus que de stimuler l'économie réelle. Les flux financiers résultant de la spéculation sont de l'ordre de 97% contre 3% seulement à ceux qui traduisent une véritable création de biens. Quand, par exemple, la cargaison d'un tanker change dix fois de mains entre son port de départ et son port d'arrivée, je ne sache pas que cela ajoute un litre de pétrole dans la cuve. En revanche, quand cette spéculation s'exerce sur des biens alimentaires et engendre des famines, je n'en vois que trop bien les résultats. 

 

Ceci me conduit maintenant à éviquer une autre conséquence parmi d'autres de la disparité des revenus et des patrimoines. Dans une ville comme Paris, la valeur de l'immobilier a cru bien plus vite que les revenus du travail. C'est que, lorsque vous avez des gens qui ont les moyens d'acheter sans trop se serrer la ceinture, mécaniquement les prix montent. C'est la "loi du marché". Le résultat, c'est qu'un jeune smicard célibataire passe tout son salaire dans son logement. Dans un autre domaine, je me souviens d'une vieille histoire de mon Lot-et-Garonne natal où une secte avait voulu rebâtir pour ses membres le paradis sur Terre. Ceux qui y entraient étaient de CSP supérieures et ils lui faisaient don de tous leurs biens. Du coup, payer un hectare de terre agricole 30% au dessus du marché et, surtout, de la valeur d'exploitation n'était pas un problème pour elle. En revanche, les jeunes cultivateurs du voisinage avaient de plus en plus de mal à s'installer, d'autant que la secte arrondissait sans cesse son domaine. On retrouve aujourd'hui ce problème à une grande échelle: devenue une valeur refuge - pour ceux qui ont de l'argent à placer - la terre devient un fardeau financier pour ceux qui veulent la travailler et, singulièrement, encore plus pour les maraîchers qui veulent adopter des méthodes culturales respectueuses des sols et de leurs clients. A ces exemples, on voit bien que la force de frappe financière des riches peut ne pas jouer qu'en faveur de l'intérêt général.

 

Il y a une troisième critique qui arrive derrière celle-là et elle est d'ordre politique. Qu'on le veuille ou non, la richesse c'est le pouvoir - à tout le moins c'est du pouvoir. C'est, par exemple, comme on vient de le voir, le pouvoir d'acheter et il n'y a pas que la terre qui soit à vendre. L'enjeu, ici, est celui du monde dans lequel nous voulons vivre et de la manière dont nous voulons faire société. On l'a très nettement vu au cours de ces dernières années, la richesse est devenue un contre-pouvoir, de plus en plus insolent, à la démocratie. D'abord, parce que beaucoup d'hommes et de femmes politiques ont succombé au dogme néolibéral qu'elle promeut, sans se rendre compte qu'entre les Trente Glorieuses - sur lesquelles se fonde l'argumentaire de ce dogme - et les jours d'aujourd'hui, quelque chose a radicalement changé: ce ne sont plus les entrepreneurs qui façonnent l'économie, ce sont les financiers. Ensuite, parce que la cour des nouveaux mécènes - qu'elle prenne la forme d'un pont de yacht, d'un ranch au Texas ou d'une propriété de colon au bord de quelque mer asiatique - exerce sur certains un attrait aussi sûr que la lumière sur les papillons de nuit. Il y a donc, sans aller même jusqu'à la corruption, un assujettissement progressif des prétendus représentants des peuples aux détenteurs des grandes fortunes, assujettissement qui encourage le délestage plus ou moins progressif des acquis démocratiques. 

 

Une nocivité de ce pouvoir résulte de la faculté de s'approprier des espaces et de forcer des solutions au détriment du grand nombre. Je l'ai évoqué à propos de l'accès à la terre. Il faut voir encore plus loin. Le problème de la grande richesse, notamment mais pas seulement grâce à la collusion des Etats, c'est qu'elle s'attaque aux biens communs de l'humanité et réduit l'espace de nos libertés. Comprenez bien un homme ou une femme politique: si ses études supérieures l'ont persuadé - et, majoritairement, je le croirai de bonne foi - que ce qui est bon pour les riches sera bon pour tout le monde, s'opposer à leurs projets est une absurdité. Au contraire, il faut les aider, aplanir les chemins, dérouler le tapis rouge ou vert devant eux. Si un homme ou une femme politique part du principe que ce qui est premier c'est l'économie, et que, sur ce terrain-là, ceux qui savent faire ce sont les riches - leur richesse ne démontre-t-elle pas leur talent ? - pourquoi résisterait-il ? En outre, si les riches - les hyper-riches - décident que la solution au problème énergétique, c'est de déforester l'Amazonie ou d'extraire les gaz de schiste, la solution à la faim dans le monde, c'est de généraliser les OGM, la solution aux épidémies c'est de nous cribler de vaccinations - n'est-ce pas, Sylvie Simon ? - et la solution à la pauvreté, à la pollution et à la surpopulation de provoquer discrètement la stérilité de l'espèce,  qui va les retenir ? Si leur projet ressemble au Globalia que décrit Christophe Ruffin, mais que c'est pour notre bien, qui s'y opposera ?

 

Mon petit vol d'Icare me fait apparaître et peut-être à vous aussi qu'on ne peut pas réduire les effets de la richesse à une théorie du déversement positif. Mais revenons sur terre avant que fonde la cire de nos ailes. Je connais une entreprise - et il y en a d'autres comme elle, mais pas assez - qui compte quelques dizaines de milliers de salariés. Certes, ses dirigeants sont bien rémunérés, mais ils n'ont pas de stock options et ses actionnaires - qu'on appelle des "sociétaires" et qui sont des millions - n'attendent aucune rémunération de leurs titres. Cette entreprise crée autant de richesses et est aussi rentable, sinon davantage, que d'autres du même secteur organisées sur le modèle de la société anonyme cotée en bourse. Plus: elle a, bien davantage que beaucoup d'autres, conservé un ancrage dans les territoires, c'est-à-dire là où les gens vivent leur vie. Un autre modèle est possible.

 

Les vrais entrepreneurs ne sont pas obsédés par la fiscalité. Ils sont habités par la création. L'humanité peut se passer du moteur de la rapacité. Mais pas de celui de l'imagination. On y reviendra.

 

* A quoi servent les riches, Jean-Philippe Delsol, éditions Jean-Claude Lattès, 2012.

04/03/2012

Du cinéma et de ses rapports avec l'inconscient

 

 

Hollywood a multiplié les films s'inspirant du combat de David contre Goliath. Sommairement, des hommes ou des femmes numériquement faibles et physiquement vulnérables se retrouvent à combattre des colosses dont la puissance et la cruauté les dépassent largement. Les héros sont en général de pure fiction, comme Ellen Ripley dans Alien ou Harry Stamper dans Armageddon. Ils peuvent même être tirés de bandes dessinées, comme Superman et Spiderman qui, en dépit de pouvoirs singuliers, conservent des vulnérabilités humaines. Il peut s'agir, aussi, de personnages à la limite de l'histoire et de la légende, comme le roi Arthur qui, vraisemblablement, ainsi que le suggère le film d'Antoine Fuqua, fut à peu près contemporain de la chute de l'empire romain et organisa la résistance de l'Angleterre aux envahisseur barbares. Plus rarement, ces films mettront en scène des personnages modestes mais réels, comme Erin Brockovitch, petite employée d'un cabinet d'avocat. Quant aux adversaires, s'ils ont tous en commun une puissance redoutable et une dimension démoniaque, ils sont d'une grande diversité. Erin se bat contre une firme, Superman se mesure à un système mafieux, Ripley affronte une créature de cauchemar, Harry Potter et Frodon s'attaquent à des représentants des forces du Mal, et Stamper doit détruire une météorite qui menace d'effacer toute vie de la Terre.

 

Le déroulement de leurs aventures suit globalement le fil du "voyage du héros" tel que l'a établi l'anthropologue Joseph Campbell en analysant des contes et légendes de toutes les cultures*. Au départ, un individu lambda, le personnage de l'histoire, se trouve contraint de sortir des cadres de l'existence ordinaire. Sur son chemin, il fait de bonnes et de mauvaises rencontres et il connaît la confrontation avec ce que ma psychanalyste appelait avec truculence "la trouille fondamentale". Une ordalie finale décide de la vie et de la mort et de ce qui, du Bien ou du Mal, l'emportera. Les situations vont du vraisemblable - voire de la réalité dans le cas d'Erin Brockovitch - au fantastique. Le récit nous fait frôler l'abîme lorsque, à force de difficultés et de déceptions, le héros est tenté par le désespoir. Erin, face à une firme cynique, se heurte à tous les obstacles que l'on peut imaginer: son peu de crédibilité personnelle, la frilosité de son employeur, le scepticisme ou le fatalisme des victimes de l'usine, la lassitude de son amant qui finit par la quitter. Dans La communauté de l'anneau, Frodon doit compter avec l'immaturité de ses compagnons d'aventure. Ellen Ripley, l'héroïne du Huitième passager, s'enfonce dans un corps-à-corps disproportionné avec une créature aussi hideuse que monstrueusement armée. Or, c'est justement de vaincre le désespoir lui-même qui va fonder véritablement le héros.

 

Une telle insistance à produire autant de variations d'un même thème ne relève pas seulement de la fantaisie ou de l'arbitraire des scénaristes. C'est, d'abord, bien sûr, que l'argument fait recette. Quelques chiffres: rien qu'en France Armageddon a fait 4 millions d'entrées, Alien 3 millions, La communauté de l'anneau près de 7 millions. Ce n'est pas rien rapporté à nos 60 millions d'habitants et je ne compte pas les ventes de DVD ou les téléchargements. Le plus intéressant, cependant, est de conjecturer ce qui se cache derrière une pareille audience. D'où vient notre intérêt, voire notre passion, pour ces épopées ? Selon moi, en amont même du récit biblique de David et Goliath qui en est une des premières expressions connues, il y a au fond de nous le désir d'espérer que tout n'est pas réglé par des rapports de force. C'est probablement l'héritage de nos deux histoires, la collective et la personnelle. De tout temps, l'humanité s'est trouvée confrontée à des dangers qui lui faisaient ressentir sa vulnérabilité et son impuissance: les phénomènes telluriques, astronomiques ou météorologiques, les grands fauves et les mystérieuses épidémies. Quand sont apparues les sociétés historiques, qu'il s'agît de luttes tribales ou d'organisation sociale, les périodes d'oppression ont été la règle et le pouvoir a toujours été l'apanage d'un petit nombre de privilégiés, prêtres, militaires ou aristocrates, qui s'organisaient pour régner sur la masse. Du côté de l'histoire personnelle, notre enfance nous a fait maintes fois éprouver cette relation du faible au fort. Quand nous avons tenté de nous opposer à nos parents, quand, devant le monde des adultes et la loi du plus fort, nous avons ressenti l'arbitraire et l'injustice et que notre sentiment d'impuissance a semé, au fond de nous, un désir de revanche jamais assouvi. 

 

Mais nous voilà adultes à notre tour et cependant sensibles encore à ces récits où, d'ordinaires, les personnages deviennent des héros qui prennent le dessus sur les monstres. Serait-ce un écho du passé, l'effet rémanent de ce sentiment humiliant de faiblesse et de l'archaïque désir, inaccompli, de revanche ? Serait-ce un effet du présent que nous vivons, le fait que, directement ou indirectement, nous ressentions à nouveau la poigne du plus fort dans notre vie quotidienne ? Après tout, ne voyons-nous pas chaque jour dans la presse - n'éprouvons-nous pas même dans notre propre vie - l'impuissance face au plus fort que nous ? Que faire, par exemple, face aux agences de notation qui, d'un trait de plume, précipitent des peuples dans le désarroi et la misère ? Que faire, face aux déclarations d'un Mario Draghi annonçant que la société à l'européenne, la société de solidarité, doit laisser la place à l'organisation néolibérale ? Que faire, face aux multinationales qui, depuis des lustres, en gardant leur bonne conscience, détruisent nos emplois pour en créer sur d'autres continents ? Que faire, face aux assemblées qui, sans même s'en rendre compte, votent des lois iniques et laissent entrer le loup dans la bergerie ? Que faire, face aux administrations qui, de même, produisent des règlementations liberticides ? Et que faire, aussi, quand le marché du travail se rétrécit toujours plus, face à l'arbitraire d'un supérieur hiérarchique, à la mauvaise foi et à la grossièreté d'un client ? Que faire, quand les affaires se font de plus en plus difficiles, face au cynisme d'un acheteur de la grande distribution et à la pression d'un banquier?

 

Les productions hollywoodiennes nous offriraient-elle une forme de catharsis sans danger, une manière fantasmatique de soulager une colère qui n'a pas d'exutoire ? La question que je me pose alors est la suivante: ce soulagement fantasmatique est-il ce que fut jadis la religion selon Marx, quelque chose de l'ordre d'un opium du peuple ? Nous conduit-il seulement à évacuer notre désir de révolte sans passer aux actes que nécessiteraient les circonstances ? Ou, au contraire, la répétition de ces histoires héroïques contribue-t-elle à nourrir ce désir, l'élevant peu à peu vers un niveau où il ne sera plus possible de ne plus agir ? En rôdant sur la Toile, je suis frappé par le nombre de citoyens américains qui se lancent dans des croisades contre les différentes formes d'oppression ou de spoliation dont ils se jugent victimes. Leur discours, typique de l'Amérique du Nord, mélange parfois véhémence commerciale et interpellation morale. Je pense notamment à un homme que scandalisaient ses notes d'électricité et qui a mis au point son propre plan énergétique. Il le vend à la manière d'un tribun politique, invoquant d'abord non les économies qu'il peut faire faire mais l'affranchissement de l'humiliation et de l'injustice. On trouve également sur la Toile des médecins qui, s'élevant contre l'outrance des industries pharmaceutiques, proposent des traitements alternatifs. On croise des veilleurs qui dénoncent les lois que les lobbies font passer et les abus du pouvoir policier et judiciaire. On rencontre des promoteurs d'une économie soutenable qui partagent leurs expériences et leurs techniques. 

 

Au terme du combat contre les Titans, le sort des héros n'est pas déterminé. Ils peuvent triompher les armes à la main et rapporter la tête de leur adversaire. Il peuvent aussi, plus rarement, mais l'avertissement doit être retenu, finir par ressembler aux monstres qu'ils combattent. Frodon n'est pas loin de tomber dans l'attraction du pouvoir alors même qu'il est en chemin pour l'anéantir. Les Inglorious Basterds de Tarentino ne le cèdent en rien, dans le registre de la cruauté, aux bourreaux nazis qu'ils pourchassent. C'est le vieil avertissement de Nietzche: "Regarde bien ton adversaire, tu finiras par lui ressembler". A l'opposé, il arrive aussi que le héros se résolve, en pleine conscience, à donner sa vie, comme Harry Stamper dans Armageddon ou l'équipe des cosmonautes de Deep impact. Quant aux monstres, leur sort le plus fréquent est d'être exterminés. Il est beaucoup plus rare qu'ils soient domestiqués et mis au service de l'homme. 

 

Quelques récits proposent une autre version du voyage du héros et soulèvent une question digne d'intérêt. Par exemple, dans La route, un film de John Hillcoat d'après le roman de Cormac McCarthy, la Terre est couverte de cendres. On ignore ce qui s'est produit, mais l'homme est redevenu un loup pour l'homme et cela semble la principale menace qui hante l'histoire: celle d'êtres humains devenus monstrueux. Si l'on analyse ce récit à la manière d'un rêve que son auteur rapporterait sur le divan, on pourrait y voir une allégorie sinistre du monde actuel où chacun est devenu concurrent de tous les autres sur une planète à qui les excès de l'industrialisation ont enlevé tout attrait. Mais je rapprocherai aussi ce film de la prédiction qui annonce la fin du monde en 2012 et qui a fait également l'objet d'une production hollywoodienne. Cette prédiction est intéressante si on l'étudie du point de vue de son attraction sur les esprits. Les plus mesurés, parmi ceux qui veulent lui donner un sens, vous diront qu'il s'agit non de la fin du monde, mais de la fin d'un monde, celui dans lequel que nous vivons. Je crois que, comme nous l'enseigne la psychanalyse, la peur est l'envers d'un désir. Voir s'achever un monde que nous connaissons, si inconfortable soit-il devenu, ferait peur à beaucoup, mais le fait qu'on soit porté à imaginer cette perspective est aussi le signe d'un grand désir.  

 

Alors, maintenant, qu'on le voie comme une aveugle météorite, une créature de cauchemar, une organisation cynique, un système mafieux, un représentant des forces du mal ou un souverain ivre de pouvoir, quel est le monstre que de nouveaux héros devront combattre afin de ramener l'harmonie ici bas et de redonner à la vie terrestre charme et jaillissement ? En quoi, dans ce combat, les héros devront-ils se méfier de devenir comme leur adversaire ? Faudra-t-il enchaîner le monstre, le domestiquer, ou le détruire ? Quelle est la "trouille fondamentale" qu'ils devront traverser ? Et - quand même! - où sont les Hobbits qui délaisseront leurs aimables distractions pour prendre le risque de l'aventure ?

 

 * Cf. son livre: Le héros aux mille visages.