28.07.2009
Le diable et le Bon Dieu
Complémentaire de fait à celle de Milgram qu'a fait connaître le film d'Henri Verneuil I comme Icare, l'expérience organisée en 1971 à Stanford par le professeur Zimbardo met en lumière d'autres processus explicatifs des cruautés commises par des êtres humains ordinaires. Cette observation est connue sous le nom d' "effet Lucifer". Vous allez comprendre pourquoi.
Zimbardo voulait comprendre les sources de la violence au sein des systèmes fermés. A cette fin, il imagina un jeu de rôle ayant pour cadre un univers carcéral. Il recruta parmi des volontaires une vingtaine de personnes sélectionnées sur le critère d'une bonne santé physique et mentale. Les sous-sols de l'université fournirent la prison. Par tirage au sort, la moitié des volontaires se retrouva dans le rôle de gardien, l'autre moitié dans celui de prisonnier. Les gardiens avaient des uniformes, une matraque en bois et des lunettes noires qui empêchaient qu'on voie leurs yeux. Les prisonniers étaient d'apparence vulnérable, vêtus d'une sorte de robe, des tongs aux pieds. L'expérience, prévue pour durer quinze jours, dérapa rapidement. Les "gardiens" en étaient très vite venus à des pratiques proche du sadisme à l'égard des "prisonniers" qui, de leur côté, les avaient d'abord passivement subies. Puis des émeutes avaient éclatées que les "gardiens" avaient cassées par la force et la manipulation. Bref, en quelques jours à peine, le jeu était devenu réalité. Au bout d'une semaine, après qu'une psychologue eut interrogé les prisonniers et informé Zimbardo de ce qui se passait, l'expérience fut interrompue.
Que, du fait d'une configuration sociale singulière, nos comportements puissent ainsi dériver, au mépris de notre personnalité habituelle, est proprement effrayant. Tout d’un coup, d’individus pensants et autonomes - et imbus de ce statut - nous pouvons être ravalés à l’état de matière livrée à la loi de la pesanteur. C’est comme si nous n’étions plus qu’une coulée de lave à laquelle les reliefs du terrain dictent son chemin. C'est effrayant. Mais, ce qui est vertigineux, c'est d'imaginer que, sans doute, une grande partie de la violence qui sourd au sein de notre société pourrait être limitée si nous étions conscients des configurations qui la favorisent. C'est d'essayer de se représenter les multiples situations qui, à notre insu, induisent l'apparition de cette violence et en favorisent les égarements. Je vous rappelle que, dans l'expérience de Zimbardo, les cobayes sont sains d'esprit et n'ont au départ quelque grief que ce soit les uns contre les autres. Imaginez qu'il y ait, en arrière-plan, entre les protagonistes, une histoire d'inégalité, d'injustice, d'humiliation...
Boris Cyrulnik dit - je crois que c'est dans Les vilains petits canards - que ce qui compte, plus encore que ce qui nous arrive, c'est l'histoire que nous nous racontons à nous-même. D'elle dépend la nature des stratégies que nous mettons en œuvre. Il y a ainsi des histoires, individuelles ou collectives, qui favorisent la violence. Notre époque, en se tenant un discours pseudo-darwinien, se raconte une telle histoire: la "loi" de la la compétition généralisée ne peut pas engendrer l'amitié, la solidarité et la paix entre les humains. Or, c'est une fable des plus répandue quels que soient les milieux sociaux que vous observez. Alors, de même qu'un individu qui reproduit sans cesse des comportements qui lui sont dommageables, une société qui rencontre des problèmes récurrents aurait intérêt à prendre conscience du récit qui la sous-tend et à le faire évoluer. J'ai rencontré la semaine dernière une femme magnifique qui apporte son talent à ce genre de "réécriture". Elle s'est notamment confrontée à la violence dans le milieu scolaire. Elle me parlait, par exemple, d'une gamine d'une douzaine d'années qui marchait sur des béquilles. Des voyous lui avaient ordonné de battre sa meilleure amie et elle avait refusé de le faire. Alors, ces petites brutes lui avaient "explosé" une jambe. Vous imaginez ? Eh! bien, dans un tel milieu, les artisans de paix comme la personne qui me faisait ce récit arrivent à renverser le cours des choses.
Malheureusement, concevoir une stratégie qui ne soit pas le reflet du feu que l'on veut combattre n'est pas la pente naturelle. Le réflexe dominant reste d'acheter des matraques. Mais la violence est une prison qui enferme tous ceux qui en usent. Quand elle passe de mains en mains, victimes, coupables et gardiens se retrouvent tous piégés. Bienvenue à Prison Break!
19:56 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : société, manipulation, violence, bavure
13.07.2009
Politique-fiction
En cette veille du 220ème anniversaire de la prise de la Bastille, une fantasy à méditer:
08:00 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : économie, politique, consommation
06.07.2009
Impossibles
Dans ma dernière chronique, je citais Andreu Solé*. Andreu a créé le concept que je trouve très puissant des "possibles" et des "impossibles". Ceux-ci révèlent les structures les plus caractéristiques et rénitentes d'un monde créé par des humains. Pour le monde des Aztèques, par exemple, il est possible que le soleil ne renaisse pas au terme de l'année et toute la vie communautaire s'organise autour des moyens d'éviter la plongée dans les ténèbres. Il est plus facile de voir les possibles et les impossibles d'un monde quand on est à l'extérieur. D'ailleurs, s'agissant d'autres monde que de celui d'où on regarde, on parlera souvent de superstitions.
Cependant, notre monde, tout rationnel et pragmatique qu'il se veuille, a comme les autres ses possibles et ses impossibles, et ils sont d'apparence tout aussi arbitraire ou gratuite dès qu'on les regarde d'ailleurs. Par exemple, malgré la succession des bulles qui explosent de plus en plus violemment, un des impossibles les plus tenaces de notre monde concerne l'utilisation de l'argent: impossible de ne pas chercher à faire de l'argent avec de l'argent! Cependant, le prêt à intérêt était condamné par l'Eglise médiévale et il l'est toujours par de grandes traditions religieuses. "Bondieuseries!" allez-vous vous esclaffer. Mais, bien avant, Aristote, qu'on ne peut soupçonner d'une crédulité excessive, avait examiné la question et conclut lui aussi que faire de l'argent avec de l'argent était néfaste. Pouvez-vous imaginer un monde où la masse monétaire ne s'accroîtrait pas des intérêts produits ou des spéculations, mais seulement à mesure de la création de richesses réelles ? Un monde où la dette n'existerait pas mais où "l'emprunteur" et le "prêteur" seraient en fait associés au sein d'un projet commun ?
Il faudrait sans doute, pour cela, toucher à un autre impossible, plus fondamental.
Regardez autour de vous, tendez l'oreille: qu'est-ce qui est le plus présent, sensoriellement, dans notre monde ? La publicité. Que cherche-t-elle à générer ? Le désir d'acheter, de consommer, autrement dit l'insatisfaction de ce que vous avez déjà. Voilà le mot-clé du monde que nous avons construit: l'insatisfaction. Observez bien: sans l'insatisfaction, notre forme d'économie s'écroule. Alors, vous devez sans cesse avoir envie de changer. De voiture, de robe, de chaussures, de maison, de look, de téléphone portable, de PC, et cela même s'ils remplissent encore leur fonction... Pour notre monde, la plongée dans les ténèbres ce serait l'impossibilité de rallumer sans cesse l'insatisfaction.
Le problème, indépendamment du type d'être humain sous influence que cela engendre, c'est que le cercle, à trop être caressé, est devenu vicieux. Ce n'est tout simplement plus viable. Du point de vue social, vous pouvez consommer tant que vous voulez, faire tourner la machine au maximum et même vous endetter pour cela, l'emploi continue à fuir de vos villes et de vos villages, le territoire où vous vivez s'appauvrit, la société se désagrège, la misère et la violence s'y accroissent - et on est loin d'avoir tout vu. Du point de vue écologique, nous sommes, encore plus radicalement, en train de détruire les équilibres qui nous permettaient de vivre sur la planète, nous préparons notre propre extinction.
Alors, pouvez-vous imaginer un monde fondé sur un autre impossible que celui d'être satisfait ?
* Andreu Sole est l'auteur de "Créateurs de mondes".
08:03 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : economie, consommation, développement personnel
29.05.2009
Pékin Express
Dans le jeu télévisé « Pékin Express » dix binômes sont en compétition sur un itinéraire aussi exotique que possible – actuellement le Viêt-Nam, le Laos, le Cambodge… A chaque étape, le binôme qui arrive dernier doit abandonner la course et rentrer en France tandis que les autres continuent.
L’attrait de l’émission résulte d’un mélange d’émotion, de cocasserie et de beauté. On traverse avec les concurrents des paysages extraordinaires, on rencontre les gens du pays qui, souvent, sont d’une gentillesse confondante, et on assiste aux «pétages de plomb » qui mettent la zizanie au sein même des binômes. Car, à un moment ou un autre, il y a toujours l’un des deux qui pourrait aller plus vite si l’autre ne le ralentissait pas.
L’être humain peut se droguer à la compétition au point de n'être plus qu'un "poor lonesome cow boy". C’est peut-être un héritage du spermatozoïde qui, parmi des millions de concurrents, a réussi à atteindre l’ovule et à le féconder. Ou alors, inscrit dans ses gènes, c’est le souvenir de l’époque où survivre supposait qu’on courre plus vite que la proie ou le prédateur. Bref, il y a quelque chose d’atavique dans la manière dont l’odeur de l’arène stimule nos glandes surrénales. Cependant, paradoxalement, cette addiction est notre talon d’Achille face à ceux qui veulent nous dominer.
Lors d’un épisode récent de Pékin Express, un grain de sable s’est mis dans les rouages: un sentiment de solidarité a pris le dessus sur le conditionnement compétitif. Les organisateurs avaient décidé de casser momentanément les binômes et de mettre sous le même attelage deux concurrents dont l’un – le « pousseur » - tirerait à hue tandis que l’autre – le « freineur » - tirerait à dia. Entendez par là que l’un des deux devrait tout faire pour que son compagnon momentané perde l’étape et qu’ainsi soit éliminé le binôme dont il provenait.
Eh ! bien, parvenus en pleine nuit devant la ligne d’arrivée, un certain nombre de participants ont refusé de faire perdre le binôme concurrent. La production de l’émission a dû se réunir pour trouver une issue à la crise. Car, comme dans le film Highlander – ou dans la mondialisation - « il ne doit en rester qu’un ». Elle a alors édicté, pour départager les binômes, une brève compétition où il ne s’agirait plus de faire perdre l’autre mais d’arriver le premier. Et, le peuple ayant été remis dans le droit chemin, tout est rentré dans l’ordre.
A travers une émission comme celle-ci, on voit comment se construit et se sauve un système de pouvoir. Les maîtres - en l’occurrence, les producteurs de l’émission – disposent de deux leviers complémentaires : les aventures qu’ils proposent – mélange d’avantages matériels, de chatouillis à l’égo et de sentimentalité - et la règle du jeu, non discutable, qu’ils imposent. Tout baigne dans la mesure où chacun reste en compétition avec les autres. Que s'immisce une dérive - un embryon de solidarité qui vient adultérer la logique du jeu - et il faut que les producteurs trouvent en urgence la parade, c’est-à-dire le moyen de remettre les gladiateurs en compétition.
Comme le disait Montaigne, « partout où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie ». Je ne suis pas en train de critiquer une émission fort distrayante et, au demeurant, plutôt bon enfant. Observez simplement que même des situations anodines révèlent l’alchimie du pouvoir. C’est qu’elle est partout la même, sous Louis XIV à la cour de Versailles ou autour des comités de direction de nos modernes entreprises : « Je vous propose une aventure unique, mais, si vous me rejoignez, souvenez-vous que je resterai le maître du jeu ».
Retenez – cela peut toujours servir – que mettre les individus dans une situation de compétition généralisée – ce que Jacques Généreux appelle la « dissociété » - sert toute forme de pouvoir - alors que la solidarité des hommes la menace.
23:39 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : télévision, société, politique
04.10.2008
Noir c'est noir
J'avais besoin d'un bleu de travail - entendez par là un blazer - et je me suis rendu dans une galerie marchande de mon voisinage. La prédominance écrasante du noir dans les vitrines et les rayonnages m'a soudain oppressé. Cela m'a rappelé quand, provincial, je devais "monter" à la capitale. J'étais surpris des nuées de femmes qui s'habillaient de manière aussi funèbre et Paris me faisait penser à ces scènes de films italiens où des veuves innombrables se rassemblent sur la place du village. Le noir, pour moi, c'était cela: ce que portaient les grand-mères - et, éventuellement, les sorcières et les curés. Cela parlait davantage de privation, de deuil, de mort, que de la vie.
J'ai eu l'honneur, il y a près de quarante ans, d'interviewer Jules Roy dans sa maison de Vézelay. Je revois ce personnage magnifique, la longue table massive, les chaises lourdes aux hauts dossiers: une atmosphère quasiment médiévale. Le film 2001* était sorti deux ou trois ans auparavant et, à notre grande surprise, notre hôte s'est mis à l'analyser avec passion. A un moment de la conversation, il s'est levé, est allé chercher L'amant de Lady Chatterley et nous a lu le passage où le garde-chasse imagine que les hommes pourraient choisir de s'habiller de couleurs vives et de s'amuser...
Je m'interroge souvent sur le choix généralisé du noir. J'ai lu quelque part que c'était par commodité: nous sommes tout le temps pressés, le matin nous trouve en outre les yeux mal ouverts, et ainsi nous n'avons pas à perdre un temps précieux à tenter des combinaisons périlleuses. Noir sur noir, pas besoin de se prendre la tête! L'explication n'est pas à rejeter, mais je pense que, comme souvent, elle se combine à quelques autres. Car, enfin, quelle que soit la difficulté - relative - d'apparier entre elles des couleurs, comment peut-on, sans une certaine disposition de l'âme, se contenter jour après jour d'une vêture aussi éteinte ?
J'ai lu ailleurs que la civilisation industrielle ne se serait pas développée sans une forme de puritanisme. Comment faire fonctionner à plein régime une machine qui exige de ceux qui la servent autant de renoncement, sans imposer une sorte de sublimation religieuse ? Il n'est que d'entendre encore aujourd'hui les commentaires hiérarchiques quand des rencontres sentimentales se produisent au bureau ou à l'usine. C'est comme si le sanctuaire avait été profané. Et il s'en parle davantage et avec plus d'aigreur que des fautes proprement professionnelles ou des coups tordus des membres de comité de direction. Nous ne sommes peut-être pas loin de retrouver ici l'amant de Lady Chatterley.
Dans le film Equilibrium**, la société parfaite a été atteinte grâce à la suppression de tout émoi chez les habitants de la Terre. Cela ne va pas sans difficultés car il y a des barbares qui résistent: ils prétendent qu'en perdant ses émotions, on se fait dépouiller de sa liberté et qu'on n'est plus dès lors qu'un zombie au service du système. Le personnage principal, qui fait la chasse à ces dissidents, est vêtu de noir...
On choisit principalement son habit en fonction de la tribu à laquelle on veut appartenir. De qui le noir, le sombre, sont-ils les attributs ? Dans quels milieux et quelles circonstances convient-ils de renoncer aux couleurs que la Terre offre à profusion ? Le renoncement aux couleurs signifierait-il que nous avons fait allégeance à la triste classe des maîtres du monde ? A moins qu'à notre insu nous portions le deuil de quelque chose que nous avons oublié...
* Stanley Kubrick, 1968.
** Kurt Wimmer, 2002.
17:33 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : société, développement personnel
06.05.2008
Entre le cristal et la fumée…
C'est le très beau titre d’un livre de René Atlan: le célèbre biologiste situe quelque part entre le cristal trop rigide et la fumée trop évanescente l’organisation de la matière qui permet l’apparition et le développement de la vie. Il me semble qu’il en est de même pour l’intelligence.
Notre époque, dans sa névrose de règles, de normes et de procédures me fait penser à la sorcière qui, toute de guimauve qu’elle soit, fait main basse sur l’école de Harry Potter* au point que les murs ne sont plus assez grands pour qu’on puisse y afficher tous les décrets que sa folie promulgue à jet continu. L’univers de Bienvenue à Gattaca n’est pas loin. Un univers de cristal. Un univers parfait. Et froid, mortellement.
J’avoue cependant que, pour révulsé que je sois par l’image d’une société toute de règles et de normes et surtout par les individus qu’elle produit et dont elle a besoin, je ne saurais jusqu’où pousser le curseur de l’autre côté - vers l’auto-organisation. J’admire Charles et Robert, de CoMind**, d’en avoir fait leur art et d'y réussir.
Cependant, sur www.largeur.com, il y avait un jour cette information à prermière vus surprenante: plusieurs pays du nord de l’Europe ont testé un allègement de la signalisation routière et il en est résulté davantage de sécurité. Le Danemark, les Pays-Bas, l’Angleterre, la Belgique et même la Suisse vont dans ce sens. Sur tous les sites pilotes, le nombre des accidents a diminué et le temps nécessaire pour traverser les rues a été amélioré. La Floride fait ses propres tests : à West Palm Beach, « une expérience de suppression de signaux, rapprochant piétons et voitures, a permis de ralentir le trafic, de diminuer les accidents et de raccourcir la durée des trajets ».
Cela me fait penser à ce qu’Isabelle Raugel*** dit de la circulation en Inde : le contact visuel et auditif et les interactions sont permanents entre ceux – camions, vélos, bus, charrettes, rickshaws, et j’en oublie sans doute - qui se partagent la chaussée. Le degré d’attention à l’autre est élevé, des codes sont naturellement partagés, les réflexes sont rapides et l’ajustement se fait en temps réel. Un genre de conversation dont les mots seraient les véhicules.
Les hommes font la société mais la société, en retour, façonne les hommes. On peut se demander quels sont les effets, sur les comportements et la vision du monde, d’une société qui dose différemment ajustement spontané et règles. La société Enron, avant le scandale, avait promulgué le plus beau code éthique qui soit et la croissance exponentielle de la règlementation bancaire n’a pas empêché l’explosion des subprimes. Et si les béquilles empêchaient tout simplement d’apprendre à marcher ?
Lire l’article : http://www.largeur.com/expArt.asp?artID=2488
* J. K. Rowlings, Harry Potter et l'Ordre du Phénix.
** Comind: http://www.comind.be/
*** http://www.paysagiste-numerique.com/vf/index.html
07:08 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : management, développement personnel, organisation, société
13.04.2008
Jeux de société
Vue sous un certain angle, l’histoire des hommes est celle des rapports du fort au faible. Le fort domine, choisit qui mangera, qui sera protégé, honoré - et en échange de quoi. Il arrête les critères et définit les règles du jeu. Le faible – c’est-à-dire, eu égard au jeu choisi, le lent, le malhabile, le doux – est rejeté dans les ténèbres extérieures où il s’efforce de survivre.
Nous ne voulons pas pour nos enfants de ce destin crépusculaire. Certains peuvent révéler une aptitude naturelle à jouer le jeu darwinien : ils apprennent facilement et savent se faire valoir. Ils ont l’intelligence immédiate d’une situation et éventuellement l’énergie du conquérant ou l’instinct du vassal. Mais, parfois, nous voilà à tenter de transformer à grand peine quelque rejeton que nous trouvons trop agneau et pas assez loup. Quelque enfant délicat qui porte en lui un rêve différent et dont la fragilité, la naïveté, la vulnérabilité nous inquiètent. Comment faire pour que, dans ce monde, il ne se fasse pas dévorer, et qu’il ait – si modeste soit-elle – une part de bonheur ?
Je veux insister sur quelque chose : ce sont les règles du jeu qui font les forts et les faibles, les adaptés et les inadaptés. Ce sont les règles du jeu qui valorisent tel profil et disqualifient tel autre. Si les lois biologiques sont «darwiniennes» – et je ne sais pas ce que Darwin penserait du sens que nous donnons à cet adjectif – la société que nous construisons peut s’en donner d’autres. N’est-ce pas d’ailleurs sa finalité que de corriger la cruauté de l’état de nature ? Ce faisant, elle se donne la possibilité de voir éclore en son sein des fleurs qui, pour être fragiles, sont précieuses : l’art, l’amour, la compassion. Livrés à la jungle, Mozart ou Aristote ne représentent qu’un certain poids de substances comestibles.
Notre monde est moins menacé par les pénuries que par le gaspillage. Depuis longtemps, grâce à ses outils industriels et technologiques, il a - plus qu’aucun autre ne les a jamais eus dans l’histoire - les moyens de s’offrir la fraternité. Qu’en fait-il ? Il se raconte que l’histoire est «darwinienne» et que le réalisme est à l’opposé du Sermon sur la montagne. Cherchez à qui cette histoire profite.
17:10 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : société, économie, humanisme, progrès
09.04.2008
Eloge de la désobéissance
Si l’on compare notre niveau de conscience et de savoir avec les désordres et les souffrances de toute sorte qui, du fait des hommes, affectent les hommes, on est saisi de perplexité. Très majoritairement, que nous soyons Français, Américains, Russes, Chinois ou Indiens, que nous soyons chrétiens, musulmans, juifs, hindouistes, animistes ou agnostiques, l'humanité se compose de braves gens. Alors, comment cet immense gâchis est-il possible?
Vous souvenez-vous de « I comme Icare », avec Yves Montant dans le rôle d’un procureur qui enquête sur l’assassinat du président des Etats-Unis? Une des séquences du film est la reconstitution de l’expérience conçue par Stanley Milgram à l’université de Yale au début des années 60. Cette expérience met en scène trois personnages dans un laboratoire de recherche. L’idée, telle qu’elle est scientifiquement exposée par celui des trois qui porte une blouse blanche, est de mesurer les effets de la punition et de la peur sur l’accélération de l’apprentissage. Le deuxième personnage, un « cobaye » volontaire, est attaché sur un siège de dentiste, devant un écran. Quelques électrodes sont fixées ici et là sur son corps. Des listes de mots sont projetées sur l’écran et le cobaye doit les mémoriser et les restituer. S’il se trompe, le troisième personnage, recruté par petites annonces, doit appuyer sur un bouton et lui envoyer une décharge électrique. Si les erreurs se multiplient, l’intensité de ces décharges ira croissant jusqu’à atteindre 450 volts.
L’expérience commence, le cobaye commet évidemment des erreurs et reçoit les premières décharges électriques. A partir d’un certain voltage, il se met à manifester de plus en plus bruyamment sa douleur, passant progressivement des gémissements aux hurlements et suppliant qu’on mette fin à l’expérience. La personne qui doit appuyer sur le bouton se tourne alors vers le superviseur en blouse blanche. Celui-ci se montre inflexible : l’expérience doit être menée à son terme, il faut aller jusqu'au bout. Il arrive alors que, partagé entre son devoir et la souffrance qu’il inflige, « l’électrocuteur » s’en prenne à sa « victime », l’accusant de se trouver à cause d'elle dans une situation impossible.
Vous l’avez soupçonné, le véritable cobaye n’est pas l’homme en train de se tordre et de gémir sur le fauteuil du supplice : il s’agit seulement d’un acteur et l’équipement électrique est factice. Le véritable cobaye est, à son insu, la personne recrutée pour quatre dollar de l’heure, et l’expérience ne porte pas sur le rapport entre punition et apprentissage mais sur le « taux d’obéissance ». Maintenant, si c’est la première fois que vous entendez parler de cette expérience, restez assis: 62,5% des vrais cobayes – fût-ce à leur corps défendant - sont allés jusqu’à administrer des électrochocs atteignant 450 volts.
Alors, la « vertu d’obéissance », vous en pensez quoi maintenant? Désormais, quand vous ferez par obligation une chose qui vous met mal à l’aise, demandez-vous où est la blouse blanche et quel est le système de croyance qu’elle mobilise en vous. Personnellement, je me suis déjà abandonné à l’emprise des blouses blanches. Je me suis dramatiquement retrouvé du côté de l’institution scolaire contre un de mes enfants. Il fallait, encore et encore, que je le fisse travailler et que je le « visse ». Toujours plus de la même chose. Evidemment, toujours plus du même résultat, pour lui comme pour moi. Car, à chaque rencontre avec ses professeurs, c’était le même film et j’avais tendance à le prendre un peu plus en grippe. Or ce n’était ni un cancre ni un fainéant mais – je l’ai enfin découvert - un surdoué qui souffrait énormément. L’existence de ce blog, à vrai dire, doit beaucoup à cette expérience de vie.
Nous ne sommes souvent qu’un maillon dans une chaine et, de ce fait, il se peut que ce qu’on nous invite à faire nous paraîsse bien peu de chose. A quoi bon se rebeller, à quoi bon même se poser des questions ? Puis, quelle légitimité avons-nous face aux blouses blanches : professeurs, ingénieurs, managers, prix Nobel d’économie ou de médecine, capitaines d’industrie et autres experts de tout poil ? Les lois de l'économie, le progrès de la science, la bottom line: quelle est la légitimité de ce que nous ressentons face à l’univers de la rationalité et de ceux qui la détiennent ?
Eh ! bien, pour conclure, voici deux convictions chèrement acquises. D’abord, ce bien peu de choses dont chacun d’entre nous assure l’exécution peut constituer au bout du compte une chaîne des plus malfaisantes. Cette chaîne, il faut savoir la rompre. Comme pour le SIDA, cet invisible virus, nous devons refuser que certaines choses passent par nous. Quant à notre légitimité, à nous, les ignares, les irrationnels, les irresponsables de service, les «sans blouse blanche», je vous laisse avec cette réflexion d’Albert Camus : « Entre ma mère et la justice, je choisis ma mère ».
Pour en savoir davantage sur l'expérience de Milgram:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_de_Milgram
07:00 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : développement personnel, société, économie, écologie, politique
29.03.2008
Le manifeste du tiers paysage
Je remercie Christian Mayeur de m’avoir fait connaître ce livre de Gilles Clément* à qui j’emprunte le titre de ma chronique. Parlant de la constitution des paysages dans lesquels nous vivons, il se révèle une source d’inspiration dans bien d’autres registres.
La manifestation la plus visible aujourd’hui de ce que Teilhard de Chardin appelait le « phénomène humain » est le remodelage du visage de la Terre. Au point que ce que nous appelons encore «la nature» est désormais, des pôles à l’équateur, rarement exempt de notre marque. Cette emprise de l’humain a pour logique principale une spécialisation - à tendance exclusive et extensive - des espaces passés sous contrôle. Sur des surfaces croissantes, on ne voudra trouver que du maïs, du blé ou du soja, à moins que ce ne soient que des habitations, des usines ou des bestiaux : l’homme zone. Il clone aussi. Notre logique de spécialisation a accru son emprise avec l’acquisition de l’ingénierie génétique. Jusqu’alors nous pouvions privilégier une espèce à une autre et, au plus, en jouant sur les croisements, renforcer certaines caractéristiques qui nous intéressaient particulièrement. Avec l’ingénierie génétique, nous allons plus loin : nous choisissons dans une variété ce qui nous intéresse et nous évacuons le reste.
On assiste ainsi partout à une simplification drastique du foisonnement et de l’entremêlement originels auxquels notre planète doit sa fécondité. Cette simplification s’accompagne d’un recul de la biodiversité : jusqu’à l’activité bactérienne des sols qui, sous l’effet des engrais, se meurt. Mais cette réduction n’affecte pas seulement le nombre des espèces de tous ordres, elle affecte aussi la diversité des arrangements systémiques qu’avait suscités dans le long terme l’interaction des êtres vivants**.
La logique d’emprise croissante, de spécialisation et de simplification qui caractérise notre façon d’investir la planète s’exprime encore dans d’autres registres. Ce que l’on pourrait appeler la « biodiversité économique » est soumis à pareil appauvrissement. Les monnaies sont passées au même laminoir que les langues. Les Etats et les services publics doivent renoncer à toute singularité organisationnelle, sociale ou législative. Pour les entreprises, un seul modèle est légitime aujourd’hui : celui de la société anonyme côtée en bourse. Les organismes – comme les coopératives et les mutuelles – et les Etats qui ne s’alignent pas sont suspects, et le Monsanto de l’organisation du commerce, veille au grain.
L’humain lui-même est emporté. Les langues héritées de nos histoires innombrables subissent un sort identique à celui des espèces animales et végétales. A l’image des quelques variétés céréalières éventuellement transgéniques qui se sont approprié des centaines de millions d’hectares, quelques idiomes plus ou moins simplifiés chassent les milliers de langues qui, chacune, rendaient compte depuis des siècles d’une façon unique de parler le monde. Au delà des mots qui disparaissent, c’est la richesse même de la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes, de l’aventure humaine, qui est maintenant menacée. Ces champs où, sur des centaines de milliers d’hectares, on ne trouve plus qu’une seule espèce de vivant - et ces semences qui ont été réduites à quelques-unes de leurs caractéristiques - nous parlent de nous, de notre essence. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’une représentation de l’existence aussi simpliste que celle de la société de consommation anime un si grand nombre de cerveaux. Aussi, est-ce la première fois que nous sommes en si grand danger.
Le salut viendra selon moi – s’il le peut - de ce que Gilles Clément appelle dans son domaine les « délaissés » : ces lopins, ces lisières, ces bords de champ oubliés, où les herbes folles reprennent quelque droit de survie et se tiennent en réserve de l’avenir.
* Editions Sujet/Objet, 2004.
** Pour la biologiste américaine Lynn Margulis, le vivant comprend cinq règnes en interaction: les bactéries, les algues, les champignons, les plantes et les animaux.
18:20 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : société, écologie, ogm, politique, économie
26.03.2008
Résurrection
La planification, qui donne le pouvoir à la psychorigidité. Les systèmes de comptabilité publique ou privée, les tableaux de bord et les ratios qui rendent aveugle et sourd à l’essentiel. Les organismes génétiquement modifiés, atrophiés à la mesure de nos représentations, lachés dans des écosystèmes que notre entendement ne peut embrasser. Des cultures déployées à grande échelle, avec la rigueur d’une chaîne de montage des Temps modernes, qui détruisent les équilibres naturels comme une main négligente balaie un château de cartes. L’humain lui-même réduit à des chiffres, enserré dans des emplois du temps tirés au cordeau, informatiquement fliqué, invité à une précarité érigée en devoir d'état. L'acccumulation de règles, de règlements, de lois et de procédures qui occupent des nuées d’experts en tout genre et dont les mailles n’empêchent rien. Au nom de la performance et de la création de valeur, la chasse au non-contrôlable, aux secondes perdues, aux espaces inemployés, aux activités non marchandisées, aux diversités non requises et à la fécondité non programmée. Pour résultat, un monde où s’accroissent les pénuries des biens les plus essentiels, le nombre de pauvres et l’insécurité. Les solutions d’hier qui sont les problèmes d’aujourd’hui. Les solutions d’aujourd’hui qui préparent les naufrages et les catastrophes de tout à l’heure…
Telle est la planète des "gestionnaires", cette classe culturelle issue de la pensée unique que distillent depuis des lustres les meilleures business schools, devenue en l'espace d'une génération une sorte de franc-maçonnerie mondiale et qui s’est emparée des représentations collectives et des leviers de l'économie.
Dans les interstices de cette planète sur papier ligné, de ces latifundia de monoculture intensive, des herbes folles : les cancres qui n’apprennent pas dans les règles, les asociaux qui prétendent refaire société, les « humanitaires » qui veulent sauver le monde - et les écolos, les mystiques, les artistes, les poètes, les altermondialistes, les « bio » - j’en passe - qui défendent la possibilité d’autres bonheurs.
Puis, non plus dans les interstices mais aux marges maintenant de cette même planète, pesant sur les frontières, les barbares : ceux qui habitent les banlieues d’ici ou d’ailleurs, les favellas, les barrios, les bidonvilles. Ceux qui écorchent nos oreilles de leurs accents grossiers, qui transgressent nos règles du jeu et parfois, même, nous agressent. Et aussi ceux qui crèvent de faim dans leur pays – grâce en partie à notre mondialisation – et qui croient que, s’ils venaient nous rejoindre, nous leur laisserions les miettes qui tombent de notre table. Devant cette masse croissante qui, comme l’eau s’accumulant derrière un barrage, menace leur société de powerpoints et de tableaux Excel, les « gestionnaires » ne lésinent pas sur les médecines : pesticides, insecticides, murs, grilles, grillages, vigiles, législations, procès, police, promesses…
Alors qu’ils connaissent sur le bout du doigt la théorie de la courbe de vie des produits, l’idée ne leur vient pas que tout ce qui vit est mortel et que ce monde qu’ils ont construit et que, laborieusement, ils tentent de faire durer, l’est comme le reste. Mortel, il l'est d'autant plus que le bonheur qu’il prétend proposer génère en fait de plus en plus d’appelés et de moins en moins d’élus. Au surplus, ce bonheur, quand on y baigne, déçoit chaque jour un peu plus. Pire : il nous trahit et nous le savons.
Mais, surtout, cette planète subtilisée par les gestionnaires, nous sommes en train - comme le montrent des observateurs aussi différents que Paul H. Ray et Sherry R. Anderson*, Alain de Vulpian** ou Serge Latouche*** - de nous la réapproprier et, déjà, de la réinventer.
Le monde du lendemain se nourrit toujours de celui d’aujourd’hui. Les civilisations ne s’effondrent pas : elles se transforment. Pour leurs géniteurs, un cauchemar : ce qu’ils voient, c’est rien autre que la montée des Barbares. Mais, comme le dit la Bible, « La pierre que les bâtisseurs avaient rejetée, j’en ai fait ma pierre d’angle. » De la corruption du latin par les immigrés de l’Empire romain sont nés l’Italien, l’Espagnol et le Français. Toutes les beautés et les espérances que nous ménage le monde à venir sont en germe dans ce que le monde d'aujourd'hui honnit.
* Cf. L'émergence des créatifs culturels, éditions Yves Michel, 2001.
** Cf. A l'écoute des gens ordinaires, ce sont eux qui changent le monde, Dunod, 2004.
*** Cf. La Planète des naufragés, La découverte, 1991.
07:00 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : société, développement personnel, moeurs, politique, écologie

