06.05.2008

Entre le cristal et la fumée…

C'est le très beau titre d’un livre de René Atlan: le célèbre biologiste situe quelque part entre le cristal trop rigide et la fumée trop évanescente l’organisation de la matière qui permet l’apparition et le développement de la vie. Il me semble qu’il en est de même pour l’intelligence.

Notre époque, dans sa névrose de règles, de normes et de procédures me fait penser à la sorcière qui, toute de guimauve qu’elle soit, fait main basse sur l’école de Harry Potter* au point que les murs ne sont plus assez grands pour qu’on puisse y afficher tous les décrets que sa folie promulgue à jet continu. L’univers de Bienvenue à Gattaca n’est pas loin. Un univers de cristal. Un univers parfait. Et froid, mortellement.

J’avoue cependant que, pour révulsé que je sois par l’image d’une société toute de règles et de normes et surtout par les individus qu’elle produit et dont elle a besoin, je ne saurais jusqu’où pousser le curseur de l’autre côté - vers l’auto-organisation. J’admire Charles et Robert, de CoMind**, d’en avoir fait leur art et d'y réussir.

Cependant, sur www.largeur.com, il y avait un jour cette information à prermière vus surprenante: plusieurs pays du nord de l’Europe ont testé un allègement de la signalisation routière et il en est résulté davantage de sécurité. Le Danemark, les Pays-Bas, l’Angleterre, la Belgique et même la Suisse vont dans ce sens. Sur tous les sites pilotes, le nombre des accidents a diminué et le temps nécessaire pour traverser les rues a été amélioré. La Floride fait ses propres tests : à West Palm Beach, « une expérience de suppression de signaux, rapprochant piétons et voitures, a permis de ralentir le trafic, de diminuer les accidents et de raccourcir la durée des trajets ».

Cela me fait penser à ce qu’Isabelle Raugel*** dit de la circulation en Inde : le contact visuel et auditif et les interactions sont permanents entre ceux – camions, vélos, bus, charrettes, rickshaws, et j’en oublie sans doute - qui se partagent la chaussée. Le degré d’attention à l’autre est élevé, des codes sont naturellement partagés, les réflexes sont rapides et l’ajustement se fait en temps réel. Un genre de conversation dont les mots seraient les véhicules.

Les hommes font la société mais la société, en retour, façonne les hommes. On peut se demander quels sont les effets, sur les comportements et la vision du monde, d’une société qui dose différemment ajustement spontané et règles. La société Enron, avant le scandale, avait promulgué le plus beau code éthique qui soit et la croissance exponentielle de la règlementation bancaire n’a pas empêché l’explosion des subprimes. Et si les béquilles empêchaient tout simplement d’apprendre à marcher ?

Lire l’article : http://www.largeur.com/expArt.asp?artID=2488

* J. K. Rowlings, Harry Potter et l'Ordre du Phénix.
** Comind: http://www.comind.be/
*** http://www.paysagiste-numerique.com/vf/index.html

13.04.2008

Jeux de société

Vue sous un certain angle, l’histoire des hommes est celle des rapports du fort au faible. Le fort domine, choisit qui mangera, qui sera protégé, honoré - et en échange de quoi. Il arrête les critères et définit les règles du jeu. Le faible – c’est-à-dire, eu égard au jeu choisi, le lent, le malhabile, le doux – est rejeté dans les ténèbres extérieures où il s’efforce de survivre.

Nous ne voulons pas pour nos enfants de ce destin crépusculaire. Certains peuvent révéler une aptitude naturelle à jouer le jeu darwinien : ils apprennent facilement et savent se faire valoir. Ils ont l’intelligence immédiate d’une situation et éventuellement l’énergie du conquérant ou l’instinct du vassal. Mais, parfois, nous voilà à tenter de transformer à grand peine quelque rejeton que nous trouvons trop agneau et pas assez loup. Quelque enfant délicat qui porte en lui un rêve différent et dont la fragilité, la naïveté, la vulnérabilité nous inquiètent. Comment faire pour que, dans ce monde, il ne se fasse pas dévorer, et qu’il ait – si modeste soit-elle – une part de bonheur ?

Je veux insister sur quelque chose : ce sont les règles du jeu qui font les forts et les faibles, les adaptés et les inadaptés. Ce sont les règles du jeu qui valorisent tel profil et disqualifient tel autre. Si les lois biologiques sont «darwiniennes» – et je ne sais pas ce que Darwin penserait du sens que nous donnons à cet adjectif – la société que nous construisons peut s’en donner d’autres. N’est-ce pas d’ailleurs sa finalité que de corriger la cruauté de l’état de nature ? Ce faisant, elle se donne la possibilité de voir éclore en son sein des fleurs qui, pour être fragiles, sont précieuses : l’art, l’amour, la compassion. Livrés à la jungle, Mozart ou Aristote ne représentent qu’un certain poids de substances comestibles.

Notre monde est moins menacé par les pénuries que par le gaspillage. Depuis longtemps, grâce à ses outils industriels et technologiques, il a - plus qu’aucun autre ne les a jamais eus dans l’histoire - les moyens de s’offrir la fraternité. Qu’en fait-il ? Il se raconte que l’histoire est «darwinienne» et que le réalisme est à l’opposé du Sermon sur la montagne. Cherchez à qui cette histoire profite.

09.04.2008

Eloge de la désobéissance

Si l’on compare notre niveau de conscience et de savoir avec les désordres et les souffrances de toute sorte qui, du fait des hommes, affectent les hommes, on est saisi de perplexité. Très majoritairement, que nous soyons Français, Américains, Russes, Chinois ou Indiens, que nous soyons chrétiens, musulmans, juifs, hindouistes, animistes ou agnostiques, l'humanité se compose de braves gens. Alors, comment cet immense gâchis est-il possible?

Vous souvenez-vous de « I comme Icare », avec Yves Montant dans le rôle d’un procureur qui enquête sur l’assassinat du président des Etats-Unis? Une des séquences du film est la reconstitution de l’expérience conçue par Stanley Milgram à l’université de Yale au début des années 60. Cette expérience met en scène trois personnages dans un laboratoire de recherche. L’idée, telle qu’elle est scientifiquement exposée par celui des trois qui porte une blouse blanche, est de mesurer les effets de la punition et de la peur sur l’accélération de l’apprentissage. Le deuxième personnage, un « cobaye » volontaire, est attaché sur un siège de dentiste, devant un écran. Quelques électrodes sont fixées ici et là sur son corps. Des listes de mots sont projetées sur l’écran et le cobaye doit les mémoriser et les restituer. S’il se trompe, le troisième personnage, recruté par petites annonces, doit appuyer sur un bouton et lui envoyer une décharge électrique. Si les erreurs se multiplient, l’intensité de ces décharges ira croissant jusqu’à atteindre 450 volts.

L’expérience commence, le cobaye commet évidemment des erreurs et reçoit les premières décharges électriques. A partir d’un certain voltage, il se met à manifester de plus en plus bruyamment sa douleur, passant progressivement des gémissements aux hurlements et suppliant qu’on mette fin à l’expérience. La personne qui doit appuyer sur le bouton se tourne alors vers le superviseur en blouse blanche. Celui-ci se montre inflexible : l’expérience doit être menée à son terme, il faut aller jusqu'au bout. Il arrive alors que, partagé entre son devoir et la souffrance qu’il inflige, « l’électrocuteur » s’en prenne à sa « victime », l’accusant de se trouver à cause d'elle dans une situation impossible.

Vous l’avez soupçonné, le véritable cobaye n’est pas l’homme en train de se tordre et de gémir sur le fauteuil du supplice : il s’agit seulement d’un acteur et l’équipement électrique est factice. Le véritable cobaye est, à son insu, la personne recrutée pour quatre dollar de l’heure, et l’expérience ne porte pas sur le rapport entre punition et apprentissage mais sur le « taux d’obéissance ». Maintenant, si c’est la première fois que vous entendez parler de cette expérience, restez assis: 62,5% des vrais cobayes – fût-ce à leur corps défendant - sont allés jusqu’à administrer des électrochocs atteignant 450 volts.

Alors, la « vertu d’obéissance », vous en pensez quoi maintenant? Désormais, quand vous ferez par obligation une chose qui vous met mal à l’aise, demandez-vous où est la blouse blanche et quel est le système de croyance qu’elle mobilise en vous. Personnellement, je me suis déjà abandonné à l’emprise des blouses blanches. Je me suis dramatiquement retrouvé du côté de l’institution scolaire contre un de mes enfants. Il fallait, encore et encore, que je le fisse travailler et que je le « visse ». Toujours plus de la même chose. Evidemment, toujours plus du même résultat, pour lui comme pour moi. Car, à chaque rencontre avec ses professeurs, c’était le même film et j’avais tendance à le prendre un peu plus en grippe. Or ce n’était ni un cancre ni un fainéant mais – je l’ai enfin découvert - un surdoué qui souffrait énormément. L’existence de ce blog, à vrai dire, doit beaucoup à cette expérience de vie.

Nous ne sommes souvent qu’un maillon dans une chaine et, de ce fait, il se peut que ce qu’on nous invite à faire nous paraîsse bien peu de chose. A quoi bon se rebeller, à quoi bon même se poser des questions ? Puis, quelle légitimité avons-nous face aux blouses blanches : professeurs, ingénieurs, managers, prix Nobel d’économie ou de médecine, capitaines d’industrie et autres experts de tout poil ? Les lois de l'économie, le progrès de la science, la bottom line: quelle est la légitimité de ce que nous ressentons face à l’univers de la rationalité et de ceux qui la détiennent ?

Eh ! bien, pour conclure, voici deux convictions chèrement acquises. D’abord, ce bien peu de choses dont chacun d’entre nous assure l’exécution peut constituer au bout du compte une chaîne des plus malfaisantes. Cette chaîne, il faut savoir la rompre. Comme pour le SIDA, cet invisible virus, nous devons refuser que certaines choses passent par nous. Quant à notre légitimité, à nous, les ignares, les irrationnels, les irresponsables de service, les «sans blouse blanche», je vous laisse avec cette réflexion d’Albert Camus : « Entre ma mère et la justice, je choisis ma mère ».


Pour en savoir davantage sur l'expérience de Milgram:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_de_Milgram

29.03.2008

Le manifeste du tiers paysage

Je remercie Christian Mayeur de m’avoir fait connaître ce livre de Gilles Clément* à qui j’emprunte le titre de ma chronique. Parlant de la constitution des paysages dans lesquels nous vivons, il se révèle une source d’inspiration dans bien d’autres registres.

La manifestation la plus visible aujourd’hui de ce que Teilhard de Chardin appelait le « phénomène humain » est le remodelage du visage de la Terre. Au point que ce que nous appelons encore «la nature» est désormais, des pôles à l’équateur, rarement exempt de notre marque. Cette emprise de l’humain a pour logique principale une spécialisation - à tendance exclusive et extensive - des espaces passés sous contrôle. Sur des surfaces croissantes, on ne voudra trouver que du maïs, du blé ou du soja, à moins que ce ne soient que des habitations, des usines ou des bestiaux : l’homme zone. Il clone aussi. Notre logique de spécialisation a accru son emprise avec l’acquisition de l’ingénierie génétique. Jusqu’alors nous pouvions privilégier une espèce à une autre et, au plus, en jouant sur les croisements, renforcer certaines caractéristiques qui nous intéressaient particulièrement. Avec l’ingénierie génétique, nous allons plus loin : nous choisissons dans une variété ce qui nous intéresse et nous évacuons le reste.

On assiste ainsi partout à une simplification drastique du foisonnement et de l’entremêlement originels auxquels notre planète doit sa fécondité. Cette simplification s’accompagne d’un recul de la biodiversité : jusqu’à l’activité bactérienne des sols qui, sous l’effet des engrais, se meurt. Mais cette réduction n’affecte pas seulement le nombre des espèces de tous ordres, elle affecte aussi la diversité des arrangements systémiques qu’avait suscités dans le long terme l’interaction des êtres vivants**.

La logique d’emprise croissante, de spécialisation et de simplification qui caractérise notre façon d’investir la planète s’exprime encore dans d’autres registres. Ce que l’on pourrait appeler la « biodiversité économique » est soumis à pareil appauvrissement. Les monnaies sont passées au même laminoir que les langues. Les Etats et les services publics doivent renoncer à toute singularité organisationnelle, sociale ou législative. Pour les entreprises, un seul modèle est légitime aujourd’hui : celui de la société anonyme côtée en bourse. Les organismes – comme les coopératives et les mutuelles – et les Etats qui ne s’alignent pas sont suspects, et le Monsanto de l’organisation du commerce, veille au grain.

L’humain lui-même est emporté. Les langues héritées de nos histoires innombrables subissent un sort identique à celui des espèces animales et végétales. A l’image des quelques variétés céréalières éventuellement transgéniques qui se sont approprié des centaines de millions d’hectares, quelques idiomes plus ou moins simplifiés chassent les milliers de langues qui, chacune, rendaient compte depuis des siècles d’une façon unique de parler le monde. Au delà des mots qui disparaissent, c’est la richesse même de la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes, de l’aventure humaine, qui est maintenant menacée. Ces champs où, sur des centaines de milliers d’hectares, on ne trouve plus qu’une seule espèce de vivant - et ces semences qui ont été réduites à quelques-unes de leurs caractéristiques - nous parlent de nous, de notre essence. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’une représentation de l’existence aussi simpliste que celle de la société de consommation anime un si grand nombre de cerveaux. Aussi, est-ce la première fois que nous sommes en si grand danger.

Le salut viendra selon moi – s’il le peut - de ce que Gilles Clément appelle dans son domaine les « délaissés » : ces lopins, ces lisières, ces bords de champ oubliés, où les herbes folles reprennent quelque droit de survie et se tiennent en réserve de l’avenir.

* Editions Sujet/Objet, 2004.
** Pour la biologiste américaine Lynn Margulis, le vivant comprend cinq règnes en interaction: les bactéries, les algues, les champignons, les plantes et les animaux.

26.03.2008

Résurrection

La planification, qui donne le pouvoir à la psychorigidité. Les systèmes de comptabilité publique ou privée, les tableaux de bord et les ratios qui rendent aveugle et sourd à l’essentiel. Les organismes génétiquement modifiés, atrophiés à la mesure de nos représentations, lachés dans des écosystèmes que notre entendement ne peut embrasser. Des cultures déployées à grande échelle, avec la rigueur d’une chaîne de montage des Temps modernes, qui détruisent les équilibres naturels comme une main négligente balaie un château de cartes. L’humain lui-même réduit à des chiffres, enserré dans des emplois du temps tirés au cordeau, informatiquement fliqué, invité à une précarité érigée en devoir d'état. L'acccumulation de règles, de règlements, de lois et de procédures qui occupent des nuées d’experts en tout genre et dont les mailles n’empêchent rien. Au nom de la performance et de la création de valeur, la chasse au non-contrôlable, aux secondes perdues, aux espaces inemployés, aux activités non marchandisées, aux diversités non requises et à la fécondité non programmée. Pour résultat, un monde où s’accroissent les pénuries des biens les plus essentiels, le nombre de pauvres et l’insécurité. Les solutions d’hier qui sont les problèmes d’aujourd’hui. Les solutions d’aujourd’hui qui préparent les naufrages et les catastrophes de tout à l’heure…

Telle est la planète des "gestionnaires", cette classe culturelle issue de la pensée unique que distillent depuis des lustres les meilleures business schools, devenue en l'espace d'une génération une sorte de franc-maçonnerie mondiale et qui s’est emparée des représentations collectives et des leviers de l'économie.

Dans les interstices de cette planète sur papier ligné, de ces latifundia de monoculture intensive, des herbes folles : les cancres qui n’apprennent pas dans les règles, les asociaux qui prétendent refaire société, les « humanitaires » qui veulent sauver le monde - et les écolos, les mystiques, les artistes, les poètes, les altermondialistes, les « bio » - j’en passe - qui défendent la possibilité d’autres bonheurs.

Puis, non plus dans les interstices mais aux marges maintenant de cette même planète, pesant sur les frontières, les barbares : ceux qui habitent les banlieues d’ici ou d’ailleurs, les favellas, les barrios, les bidonvilles. Ceux qui écorchent nos oreilles de leurs accents grossiers, qui transgressent nos règles du jeu et parfois, même, nous agressent. Et aussi ceux qui crèvent de faim dans leur pays – grâce en partie à notre mondialisation – et qui croient que, s’ils venaient nous rejoindre, nous leur laisserions les miettes qui tombent de notre table. Devant cette masse croissante qui, comme l’eau s’accumulant derrière un barrage, menace leur société de powerpoints et de tableaux Excel, les « gestionnaires » ne lésinent pas sur les médecines : pesticides, insecticides, murs, grilles, grillages, vigiles, législations, procès, police, promesses…

Alors qu’ils connaissent sur le bout du doigt la théorie de la courbe de vie des produits, l’idée ne leur vient pas que tout ce qui vit est mortel et que ce monde qu’ils ont construit et que, laborieusement, ils tentent de faire durer, l’est comme le reste. Mortel, il l'est d'autant plus que le bonheur qu’il prétend proposer génère en fait de plus en plus d’appelés et de moins en moins d’élus. Au surplus, ce bonheur, quand on y baigne, déçoit chaque jour un peu plus. Pire : il nous trahit et nous le savons.

Mais, surtout, cette planète subtilisée par les gestionnaires, nous sommes en train - comme le montrent des observateurs aussi différents que Paul H. Ray et Sherry R. Anderson*, Alain de Vulpian** ou Serge Latouche*** - de nous la réapproprier et, déjà, de la réinventer.

Le monde du lendemain se nourrit toujours de celui d’aujourd’hui. Les civilisations ne s’effondrent pas : elles se transforment. Pour leurs géniteurs, un cauchemar : ce qu’ils voient, c’est rien autre que la montée des Barbares. Mais, comme le dit la Bible, « La pierre que les bâtisseurs avaient rejetée, j’en ai fait ma pierre d’angle. » De la corruption du latin par les immigrés de l’Empire romain sont nés l’Italien, l’Espagnol et le Français. Toutes les beautés et les espérances que nous ménage le monde à venir sont en germe dans ce que le monde d'aujourd'hui honnit.

* Cf. L'émergence des créatifs culturels, éditions Yves Michel, 2001.
** Cf. A l'écoute des gens ordinaires, ce sont eux qui changent le monde, Dunod, 2004.
*** Cf. La Planète des naufragés, La découverte, 1991.

20.03.2008

Eloge de la viscosité

Les thuriféraires d’une économie réduite à la seule logique de marché me font penser aux astronomes de jadis en train d’énoncer les règles de la mécanique céleste. Leur représentation fondatrice est celle de sphères qui évoluent dans le vide. Dans l’idéologie néolibérale, les corps célestes sont les agents économiques. La simplicité de leur mouvement est fixée par le paradigme de la « maximisation du profit ». Quant à la perfection du marché, elle est atteinte lorsqu'est assurée l’absence de tout frottement - de tout frein à la libre concurrence - qui correspond au vide intersidéral des physiciens.

La représentation du marché parfait s’appuie ainsi sur celle d’agents économiques vidés de toute complexité, et sur celle d’une fongibilité totale de tout ce qui existe. L’offre de quoi que ce soit – café, voitures, eau, organes vitaux, travail, sexe ou argent - peut se confronter instantanément à la demande correspondante, et vice-versa. La promesse qui nous est faite, c’est que, lorsque ce point-là sera atteint, la création de richesse sera générale et ubicuitaire, et tout le monde en aura sa part. Le chemin qui nous conduit à cette harmonieuse musique des sphères passe par la suppression des couacs et de leurs causes: ralentissements intempestifs ou honteuses déperditions d'énergie. Car, dans ce monde où nous vivons, assez éloigné il faut le dire du ciel des idées, le vide n'existe pas et les humains ne sont pas lisses. Pour que la théorie fonctionne il faut donc créer ce vide et enlever toute aspérité aux comportements des «agents».

Une des meilleures représentations à mon sens de l’utopie néolibérale se trouve dans Le successeur de pierre, le roman de Jean-Michel Truong. On y voit le héros, confiné dans une sorte de bulle, qui propose ses services intellectuels à distance sur une place de marché virtuelle où il est en compétition avec la masse des autres offreurs. J’y vois une métaphore de la « dissociété » que décrit l’économiste Jacques Généreux, où l’individu se retrouve isolé, en concurrence avec ses pairs, ne faisant plus société, et donc impuissant face à la machine économique que les grandes compagnies ont réussi à imposer. Mais, sans aller chercher des exemples toujours contestables dans l’imaginaire des écrivains, il suffisait de regarder l’autre soir sur France 2 le documentaire Travailler à en mourir, pour avoir un échantillon de la vie idyllique que nous promet la réalisation du marché parfait.

Je disais que la perfection du marché suppose des sphères bien lisses évoluant dans un vide intersidéral. Les gens dont le film nous conte la triste histoire font l’expérience de cette nouvelle mécanique céleste : la neutralisation des dispositifs protecteurs comme vide et l’état permanent de survie comme abrasif. Or, force est de l’admettre, malgré la beauté de l’épure, l’humain, cet imbécile, résiste. Jusqu’à tomber en dépression voire à en mourir. On me fera sans doute remarquer que c’est le prix de la performance et de la compétitivité et on me ressortira les prétendues lois de Darwin. Dites, toute rationalité mise à part, c’est vraiment le monde que vous souhaitez à vos enfants ? La guerre - fût-elle économique - est-elle une fatalité ? Cherchez à qui le crime profite !

13.03.2008

So what ?

Gilles van Wijk, professeur à l’Essec, me racontait un jour qu’il avait donné à lire à ses étudiants la charte éthique d’une firme considérable en masquant sur le document le nom de celle-ci. Les jeunes gens avaient été enthousiasmés. « Vous aimeriez travailler dans une telle entreprise ? » leur avait-il demandé. Massivement, la réponse avait été « Oui, bien sûr ! », signe que l’humain a plutôt une bonne nature. Puis, le couperet était tombé : « Vous venez de lire la charte d’Enron ». C’était, évidemment, après le scandale que vous connaissez.

Devinez maintenant qui se présente comme « une compagnie agricole dont l’objectif est d’aider les paysans à produire des aliments plus sains tout en réduisant l’impact de l’agriculture sur l’environnement » ? Monsanto. En fait, cette firme cherche rien de moins qu'à s'approprier le cycle total du vivant. Comment ? En imposant d’une manière ou d’une autre - et surtout d'une autre - l’usage de ses OGM à tous les paysans du monde. Ces OGM, du fait de leur stérilité, rendent dépendants du fournisseur les cultivateurs qui les ont utilisés et, par leurs effets secondaires sur les écosystèmes, entraînent une demande croissante de substances complémentaires - comme des pesticides - que fabrique Monsanto.

Maintenant, quel est le fin mot sur l’affaire des subprimes ? Ceux qui ont de l’argent de reste ont voulu en faire encore davantage en encourageant les pauvres à le leur emprunter. Ils ont oublié que, dans la société que, eux - les nantis - ont façonnée, la précarité est la compagne de la pauvreté et que, si on peut espérer devenir riche un jour, le plus grand nombre a surtout plus de chance de devenir encore plus pauvre. Et c’est ce qui arriva. Et comme, plus pauvres qu’au moment de l’emprunt, les emprunteurs n’ont pu honorer leurs échéances, la valeur des créances que les prêteurs avaient sur eux a chuté. D’où la crise des subprimes. Vous remarquerez, d’ailleurs, qu’on a beaucoup parlé des malheurs des banques mais très peu de celui des familles qui se sont retrouvées, avec leurs meubles, sur le trottoir.

Ces trois histoires soulèvent pour moi une question de fond. Dans ces entreprises que j’ai évoquées et beaucoup d’autres dont les stratégies sont tout aussi critiquables, il faudrait se garder de ne voir à l’œuvre que des requins cyniques et sans scrupules. Ceux-là existent effectivement. Pour moi, cependant, ils sont pour l'essentiel un produit du système. Mais, surtout, on trouve autour d'eux une majorité d’êtres humains semblables aux étudiants de mon ami Gilles van Wijk, qui rêvent d’un monde meilleur, plus équitable, plus beau. Je suis même persuadé que, pour certains d’entre eux, le doute a commencé à ronger leur conviction initiale de participer par leur vie professionnelle à quelque chose de bon. Ce doute est le début du chemin. Alors, je ne demanderai pas ce qu’ils peuvent faire pour avancer. Plutôt, je me demanderai : comment pouvons-nous faire pour les aider à aller plus loin, c’est-à-dire pour nous aider nous-mêmes ?

12.03.2008

Commerce équitable

Au pays du libéralisme, lorsqu'un pays étranger s'oppose à la diffusion des OGM sur son territoire, c'est une entrave archaïque aux lois du marché.

Dans ce même pays, quand une entreprise étrangère en concurrence avec une entreprise nationale remporte un contrat, c'est aussi une entrave aux lois du marché: on fait un procès à l'acheteur*.

Moralité: ce qui est à toi est à moi, mais ce qui est à moi reste à moi.

On pourrait se contenter de hausser les épaules si nous n'avions pas, en France, une tendance à la vergogne devant les donneurs de leçons d'Outre-Atlantique.

S'il y a une chose que nous devons comprendre - et aussi bien à Bruxelles qu'à Paris - c'est que l'intoxication idéologique fait partie de la stratégie du capitalisme américain.

Alors, chaque fois que c'est pertinent pour nos intérêts, faisons comme eux: jouons l'exception sans honte aucune!

* Je fais allusion évidemment au dernier rebondissement du match Boeing / Eads.

11.03.2008

Le bazar de l'épouvante

Ce roman de Stephen King - adapté à l’écran* par Fraser C. Heston - touche à la fable. Un homme, un inconnu, ouvre boutique dans une petite ville américaine, aussi ordinaire et tranquille que n’importe quelle autre petite ville américaine. Cet homme a un don : celui de vous proposer l’objet dont vous aurez une si grande envie, une fois que vous l’aurez tenu entre vos mains, que vous pourriez vous autoriser, pour en devenir propriétaire, à commettre... disons: quelque légère transgression. Or, justement, une fois que vous êtes bien mûr, il vous manque toujours trois francs six sous pour réaliser votre désir. M. Gaunt vous propose alors, avec un petit clin d’œil complice, de solder le prix en vous livrant à quelque farce. Par exemple, pour conserver l’autographe d’un grand champion de base-ball, un enfant d’onze ans s’engagera à maculer d’immondices des draps que leur propriétaire à mis à sècher en plein air. Une femme un peu simplette, afin d’acquérir une figurine de porcelaine, devra coller des procès-verbaux assortis d’insultes dans la maison d’un de ses concitoyens. Et vous de rire, évidemment, en lisant ou en voyant la tête et les réactions des victimes lorsqu’elles découvrent le forfait.

Comme une bande d’étourneaux, une pluie de petits malheurs s’abat ainsi sur la petite ville de Castle Rock. Seulement, autant M. Gaunt sait trouver le point sensible de vos désirs, autant les mauvaises farces qu’il suggère touchent chez leurs victimes une blessure intime - peur, conviction d’être méprisé, détesté ou persécuté, fractures psychiques diverses laissées par un traumatisme enfoui – qui va se transformer en détonateur. Tandis que la souffrance, stimulée, se transmute en violence, chacune des victimes a la certitude – aussi immédiate qu’erronée – du coupable à punir. Confrontés à cette agression pour eux gratuite, les innocents prennent à leur tour le mors aux dents. Des carreaux cassés on passe alors aux coups de couteaux, des coups de couteaux aux coups de feu, et même les deux prêtres de la bourgade – tous deux chrétiens mais de différentes obédiences et qui de ce fait se détestent cordialement – finiront par en venir aux mains.

Au fond, cette histoire est-elle si différente de la réalité que nous connaissons ? Qu’utilisent ceux qui veulent nous faire oublier notre liberté ? Leur stratégie tient en trois mots. D’abord, on vient de le voir : tentation et division. Or, en hébreu, le tentateur, c'est Satan ; et, en grec, celui qui divise, c'est le diable - diabolos. Maintenant, regardez bien M. Gaunt : quelle apparence nous offre-t-il ? Celle d’un homme aux bonnes manières, bien habillé, toujours correct. Et presque compatissant. On le croirait issu de quelque rencontre des grands de ce monde autour de la faim des pauvres. La plus grande ruse du diable – troisième élément de sa stratégie – ne serait-elle pas de nous laisser croire qu’il n’existe pas ?

* 1993. Avec Max von Sydow dans le rôle principal.

23.02.2008

La corde invisible

Je sais gré à Fabrice Micheau*, lors d’un récent séminaire, de nous avoir lu ce conte oriental. Imaginez un homme un peu distrait qui s’en va à la ville avec ses deux ânes. Arrive le soir et il s’arrête pour dormir sous un arbre. Las, il n’a pris qu’une seule corde et ne peut donc attacher qu’un seul des deux animaux. Cela l’ennuie beaucoup car, si l’âne qui reste libre profite de son sommeil pour se sauver, c’est quasiment la moitié de sa fortune qui s’évanouira avec lui. C’est alors qu’il avise, à peu de distance, une toute petite habitation. Il s’en approche et là il découvre un ermite qui vit dans le plus grand dénuement, au point de n’avoir même pas une corde à lui prêter. Devant son expression désolée, l’ermite lui dit : "Ecoute, je n’ai pas de corde mais je vais t’enseigner quelque chose. Tu vas amener ton âne près de l’arbre et tu vas faire les gestes que tu ferais si tu l’y attachais. Demain matin, tu verras, il sera encore là". Plein de confiance dans la parole de l’ermite, notre homme fait ainsi qu’il lui a été dit, puis se couche et, fatigué par sa longue journée de voyage, s’endort. Le lendemain matin, il se réveille, ouvre un œil et se souvient de son souci de la veille. Avec, quand même, une pointe d’inquiétude, il regarde s’il a encore deux ânes. Il constate, rassuré, qu’ils sont bien là, aussi paisibles l’un que l’autre. Aussitôt, il les charge, détache l’âne qui avait la corde et se met en route. Mais voilà que le second âne, celui qui n’avait pas de corde, reste au pied de l’arbre et refuse d’avancer. Après plusieurs essais infructueux, le bonhomme se retrouve devant l’ermite et lui explique ce qui se passe. «As-tu seulement pensé à dénouer la corde que tu lui a passée hier soir ?» lui demande-t-il simplement.

Je vous laisse le soin d'imaginer toute ressemblance qu'il pourrait y avoir avec des situations réelles.

* AFM Développement http://www.cybermatrice.net/site1/site/gd/accueil10_5.asp

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