26/06/2011
La vie des godillots (1)
Pour écrire leurs épopées, ceux qui ont voulu devenir les grands de ce monde ont toujours eu besoin de godillots. Ecrire une épopée nécessite en effet de changer d’échelle et que l’histoire d’un seul devienne celle de milliers ou de millions d’autres. Il s’agit d’engager de vastes armées dans des guerres épiques. Il s’agit de conquérir l’espace et le temps. « Nous allons construire un Reich de mille ans » : c’est le leitmotiv de tous les conquérants. Conscrits ou engagés volontaires, le prix que, dans l’Histoire, les godillots ont payé pour que les ambitieux puissent écrire leur histoire dans le marbre, ce prix-là est sanglant. Beaucoup y laissaient la vie ou revenaient estropiés. De nombreux enfants se retrouvaient orphelins et de nombreuses femmes payaient de leur veuvage la bravoure de leur compagnon et la gloire de son chef. En outre, une fois mort celui dont la solde aidait la famille à vivre, c’était souvent, pour celle-ci, la pauvreté. Orphelins d’un ouvrier agricole vendéen tué à vingt-sept ans lors d’un assaut en 1917, mon père, son frère et sa sœur ont vécu chichement avec leur mère : l’obole de la République reconnaissante n’était pas à la mesure de la force de travail qui avait été enlevée.
Aujourd’hui que la guerre est principalement économique et financière, et alors que la fortune des entreprises se fait et se défait à une allure bien plus rapide que ne se sont bâtis et effondrés les grands empires historiques, il s’agit toujours, à entendre les chefs, de « bâtir un Reich de mille ans ». Le Reich du four à micro-ondes, de la crème à raser, du quatre-quatre, de la junk food ou du vaccin : je vous laisse choisir l'épopée que vous voulez servir. Les godillots, certes, y ont gagné : le sang ne coule plus guère, même si, on l’a vu à Bhopal, à Tchernobyl, à Fukushima, dans la jungle amazonienne ou avec certains médicaments, la vie et la santé des êtres humains peuvent être exposés. Mais, comme dans les guerres dites chirurgicales, on vous dira que ce sont des exceptions. La guerre économique est propre. On devrait même en faire l’éloge puisqu’elle nous permet de transcender nos instincts belliqueux au profit d’une compétition créatrice de richesses.
La guerre économique est-elle vraiment si propre que cela ? N’est-elle pas, à sa manière, destructrice, et ce qu’elle détruit n’a-t-il de valeur que secondaire ? Je vois, quant à moi, quatre ordres de destruction qui ne sont pas si secondaires que cela. D’abord, l’extension de la guerre économique à la généralisation de la concurrence entre les individus a détruit la communauté humaine. C’est ce que l’économiste Jacques Généreux a baptisé la « dissociété ». Avant, pour modeste ou inconfortable qu’elle fût, chacun était assuré d’avoir sa place ici bas, du seul fait de naître dans une communauté et pour peu qu’il lui apportât la contribution dont il était capable. Aujourd’hui que nous sommes dans un monde de mercenaires, la principale menace qui pèse sur le petit soldat est celle de l’exclusion et cela quels que soient ses mérites. Le cours en bourse de ton employeur est trop faible ? Il a perdu une bataille et s’est fait racheter ? Tu n’y es pour rien ? Tu perds quand même ton emploi et ton revenu. Tu ne peux plus rembourser tes crédits ? On te reprend télé, machine à laver, logement. Et comme avoir un travail, dans ce monde, est la condition de l’existence sociale, tu vas perdre aussi tes relations : au bout de quelque temps tes amis t’éviteront, ton conjoint te quittera peut-être, dans la cour de récréation tes enfants auront honte du looser que tu es. Tel est, après le démaillage de la société, le deuxième ordre de destruction.
Le troisième ordre de destruction est peut-être plus discret. Quelques suicides le signalent parfois à notre attention. Il concerne les privilégiés, les « inclus ». Au cours des vingt dernières années, le travail lui-même a évolué. Or, si l’homme fait le travail, le travail en retour fait l’homme. C’est le principe de récursivité mis en lumière par Edgar Morin. Que pouvons-nous observer ? Je vais faire une analogie un peu osée. On sait dans la grande distribution que le consommateur, même en matière de vin, exige une qualité standardisée. Il ne veut pas entendre parler d’années ensoleillées ou pluvieuses quand il achète son étiquette. Bref, il rejette les variabilités qui sont le propre de la vie. Il en est de même dans le management des entreprises, le vin étant là remplacé par des êtres humains. Le rêve des managers, c’est une entreprise d’où tout aléa est exclu, un processus automatisé où l’être humain est une pièce aussi docile, aussi prévisible, que n’importe quel rouage d’horlogerie. De ce fait, et avec le soutien de l’informatique, la procédure prend le pas sur l’initiative, la créativité et, au final, sur la singularité des personnes. Une bonne procédure est une procédure qui a prévu tous les cas de figure et qui nie l’existence de ceux qu’elle n’a pas prévus. Voyez-vous où le bât blesse pour l’être humain ? D’abord, il en résulte un appauvrissement du travail qui, même dans des fonctions élevées, ne consiste plus qu’à prendre des solutions toute faites sur l’étagère et à en devenir l’exécutant. C’est une source de frustrations, mais, plus profondément, c'est une forme d'épanouissement qui n'est plus accessible. Mais, souvenez-vous, on est en guerre : ce n’est pas votre épopée que vous devez écrire, c’est celle du généralissime ! Deuxième effet maintenant: la perfection de la procédure fait que le temps des personnes est complètement sous contrôle, sans plus de jeu qu’il ne peut y en avoir à l’intérieur d’une montre. C’est la réduction de l’humain à une mécanique asservie.
Le quatrième ordre de destruction, nous l’avons sous les yeux : la vie terrestre est ravagée par la stimulation effrénée des besoins de consommation. On pollue les sols, l’air et l’eau ; on brûle des forêts primaires et épuise en quelques décennies des ressources qui se sont constituées sur des millions d'années; la biodiversité, source d’équilibres subtils dont nous dépendons nolens volens, se réduit et s'étiole. Pour quelques belles réalisations ici ou là, la laideur s’étend partout. Nous avons dépassé le seuil d’absorption de la planète et, pour autant, nous continuons à rêver de croissance. Et pourquoi rêvons-nous de croissance ? Parce que, dans l’histoire que nous nous racontons, croissance égale emploi et que seul l’emploi peut nous ménager une place dans ce monde. En raccourci, nous rêvons d’un remède qui détruit notre lieu de vie et qui nous asservit. Cette absurdité même ne devrait-elle pas nous réveiller ?
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