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05/03/2024

Gaspillages

 

La génération qui a précédé celle de mai 68, même dans la petite bourgeoisie de province où je suis né, jetait peu. Je revois ma mère dans les années 50 qui ravaudait mes chaussettes avec un œuf en bois. Afin de les protéger d’une usure trop rapide, nos souliers de gamin étaient ferrés comme les sabots des chevaux. On gardait des vieux tissus pour astiquer les chaussures et des bouts  de papier ou d’emballage pour y prendre des notes. On cuisinait des morceaux de viande longs à cuire au lieu de s’en tenir à l’entrecôte « recto verso » à la poêle: ainsi y avait-il moins de perte sur la bête abattue. La génération d’après - c’est-à-dire la mienne, celle du « il est interdit d’interdire » - découvrit les débuts de la production de masse, du sexe et du crédit faciles, de l’indifférence aux déchets. En résumé: de l’abondance bon marché. Quelques années de plus et apparurent dans les appartements des dressing-rooms où s’entassent les achats d’impulsion: vêtements portés une ou deux fois et innombrables paires de chaussures. S’il est un expert des sept péchés capitaux qui s’est glissé dans notre matrice culturelle pour encourager cette gabegie, il faut aller le chercher du côté des gens de marketing.

 

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu du respect pour les objets. De source d’abord sentimentale - l’objet fidèle qui rend tous les jours ses services ou qui est associé à des personnes ou des souvenirs aimés - ce respect s’est enrichi d’une réflexion que résume bien la formulation chrétienne: « fruit de la terre et du travail des hommes ». Chaque objet manufacturé est en effet le fruit de la terre et du travail des hommes. A ce titre, il mérite d’être traité avec respect. J’ajouterai, s’agissant des aliments d’origine animale: « issu d’une vie sacrifiée ». Si jeter des objets est dommageable pour la gestion des ressources terrestres, jeter de la nourriture est pour moi scandaleux et jeter de la viande est sacrilège.

 

Le jour où mon deuxième enfant est né, en redescendant de la maternité, j’ai traversé la rue et me suis laissé tenter par une cafetière électrique aux formes futuristes. J’avoue que j’ai profité de l’immobilisation de mon épouse pour reléguer le vieux machin qui donnait - selon moi - un mauvais goût. C’était en 1988. Il y eut sans doute une erreur dans la programmation de l’obsolescence car ce produit typiquement industriel fonctionne encore parfaitement. Tout en faisant le café qui me convient, il me rappelle un évènement heureux de ma vie. Ses formes maintenant datent un peu, et alors ? Jeter un objet fonctionnel, c’est, pour le remplacer, susciter inutilement une consommation d’énergie et de matière qui va de l’extraction et de la transformation au transport et à l’occupation d’un rayon dans un magasin. Car, si on y pense suffisamment, s’il y avait moins d’objets produits, il y aurait non seulement moins de matière et d’énergie consommées, mais aussi moins de carburant brûlé sur les routes ou les océans à les transporter, moins d’usure des véhicules et des chaussées, moins d’espaces de vente à construire, à entretenir et à climatiser.

 

On a parlé ces jours derniers d’un stock de livres détruit je ne sais où: la librairie avait fait faillite. Ce gâchis de livres est plus fréquent qu’on ne pense. Il y a quelques mois, un matin, une amie m’appela au téléphone, affolée. Près de chez elle, un vieux monsieur avait été transféré dans un EHPAD et sa riche bibliothèque se retrouvait sur le trottoir. Au surplus, « l’exécutrice » - je ne sais pas à quel titre elle l’était - avait sollicité un artisan afin qu’il débitât le mobilier à la tronçonneuse et l’évacuât le plus vite possible. Ce brave homme avait eu heureusement un haut-le-coeur en voyant la salle à manger qu’on lui demandait de détruire, ce qui la sauva. Mon amie et moi, quant à nous, nous sauvâmes ce que nous pûmes des livres jetés à même le trottoir, c’est-à-dire pas grand chose. Mais quelle passion aveuglante empêchait-elle cette femme d’avoir un regard objectif sur les objets ? 

 

A vrai dire, alors qu’on nous rebat les oreilles de l’écologie et que l’Etat prend sur le sujet les décisions les plus incohérentes, il est de plus en plus difficile de prolonger la vie des « vieilles choses », quel que soit leur état. Sans doute est-ce parce que la mode - mais aussi la facilité - accélérant leur vieillissement les multiplie. Je frémis encore en pensant au bureau que j’avais acheté pour l’un de mes fils alors qu’il entamait des études supérieures. C’était un bureau de chez Ikéa, de ceux que l’on appelle « ministre ». Ce n’était même pas une « vieille chose ». Il n’avait servi que quelques années, le temps pour mon fils de passer du diplôme à l’emploi, et il était en très bon état. Lorsque je quittai la région parisienne, je n’avais pas de place pour lui dans ma maison de Vendée. Je tentai de le donner. En vain. Ce n’est pas qu’il ne plaisait pas, c’est qu’il n’intéressait personne, même pas Emmaüs. Il a fini fracassé sur le trottoir, en bas de l’immeuble, le jour de l’enlèvement des monstres. Son bois n’aura sans doute même pas servi à faire du feu. Ce souvenir explique l’illustration que j’ai choisie pour cette chronique: on envoie à la décharge des meubles encore fonctionnels pendant qu’ikea, pour continuer à produire, accapare des terres en Nouvelle-Zélande. 

En Nouvelle-Zélande, Ikea accapare des terres et menace les écosystèmes indigènes.png

Il faut multiplier les moyens de faire connaître à ceux qui pourraient être intéressés la disponibilité d’objets dont les propriétaires ne veulent plus avant qu’is soient détruits. Des initiatives comme cette page de dons sur Facebook sont à multiplier: https://www.facebook.com/groups/2726076914112244 . Le mérite de celle-ci est multiple: conserver leur utilité à des objets, alléger les budgets des ménages, mais aussi le faire au plan local, ce qui élimine la nécessité d’emballer et de transporter au loin. C’est aussi un encouragement aux interactions humaines et ce n’est pas rien. On peut ainsi rêver d’un marketing des choses de deuxième main qui serait aussi efficace que celui du neuf. Mais, au delà de ces outils, il y a aussi  à mettre en oeuvre une mutation culturelle. Jean-Claude Michéa parle du « complexe d’Orphée » qui pèse sur notre époque. En résumé: tout ce qui est d’hier est laid et dépassé, tout ce qui vient du futur est louable. Le sujet du philosophe embrasse plus large que la récupération d’une vieille horloge ou d’un lot de livres à l’abandon. Il s’agit aussi de nos histoires, de nos traditions, de nos valeurs, de notre éthique. 

 

Il y a ceux qui aiment se sentir le prolongement d’une histoire et ceux qui ne jurent que par la nouveauté. Je fais partie des premiers. Par exemple, j’ai fait restaurer une bonnetière vendéenne qui fut vraisemblablement donnée à mon arrière-grand-mère lorsqu’elle se mit en ménage. A l’achat d’un nouveau meuble produit par des robots au diable Vauvert, j’ai préféré rémunérer des artisans d’ici, qui, dans les règles de l’art, ont repris le geste d’un autre artisan du XIXe siècle. Retrouver cette culture ferait sans doute plus de bien au plan écologique et social que la diffusion des véhicules électriques.