25.08.2009

Le progrès, ce serait quoi ?

D’instinct, je répondrais : la diminution de la souffrance subie mais aussi infligée.

 

La civilisation industrielle a fleuri et continue de fleurir parce qu’elle a apporté dans ce sens une contribution indéniable. La machine a remplacé nos muscles et même une partie de nos cerveaux. Elle a libéré du temps humain tout en multipliant les objets qui nous rendent la vie plus facile, plus agréable. C’est ce qu’on appelle l’augmentation du niveau de vie. Parallèlement, les échanges matériels n’ont jamais couvert d’aussi vastes espaces. Nous mangeons de l’ail d’Argentine, utilisons des téléphones asiatiques, buvons des vins d’Australie. Dans le domaine médical, notre pouvoir de soigner et éventuellement de guérir s’est considérablement accru. En ce qui concerne les télécommunications, l’interconnexion entre les êtres humains est maintenant de l’ordre de l’instantanéité et de l’ubicuité, quelle que soit la distance. A preuve ce modeste blog qui est lu aussi bien à Saint-Barth d’Agenais qu’à Pékin ou en Pennsylvanie – n’est-ce pas Jean-Marie, Xuemei et Janice ?

 

Le problème, c’est que cette civilisation industrielle qui, pour nous, a fini par se confondre avec le progrès, est devenue semblable au légendaire Catoblépas : elle se dévore elle-même. Pour que tous les habitants de la Terre puissent jouir du niveau de vie moyen des Américains du nord, il faudrait - en termes de ressources et de capacité d’absorption des déchets - environ six planètes. Sauf à nier cette réalité à l’instar d’un ivrogne qui s’entête à vanter les vertus de l’alcool, on voit bien que ce n’est pas viable. La pollution que dégagent nos activités et les mauvais comportements encouragés par la « société de consommation » ont amorcé un recul de la qualité de la vie. La mondialisation des échanges matériels ne durera que ce que durera le pétrole bon marché, c’est-à-dire plus très longtemps. Les NTIC nous promettent une « nouvelle économie » : pour autant,  les « métaux rares » que nécessitent nos téléphones portables, nos ordinateurs et nos écrans sont de plus en plus rares – et convoités. Enfin, pour terminer une liste qui pourrait être plus longue, la recherche médicale fait toujours plus de la même chose – plus de substances chimiques, plus de vaccins – au détriment d’autres approches et, vraisemblablement, de la compréhension et du renforcement des équilibres naturels de la santé.

 

Cela dit, compte tenu de ce qui précède et aussi des factures qui s’accumulent – énergétiques, économiques, démographiques et sociales – nous serons amenés nolens volens et plus vite que nous ne le souhaitons à reconsidérer nos façons de vivre. Est-ce à dire que l’humanité va retomber dans des ténèbres dont elle avait réussi à sortir ? Boris Cyrulnik, dans Les vilains petits canards, et aussi les praticiens de la « narrative »  – n’est-ce pas Dina* ? – disent que, plus ce que ce qui nous arrive, ce qui compte c’est ce que nous nous racontons à propos de ce qui nous arrive. Or que nous racontons-nous aujourd’hui ? Quelle est le récit qui porte notre génération ? Rob Hopkins, le promoteur des « villes de la Transition », dit** qu’il nous manque une histoire collective pour donner du sens aux temps qui viennent. C’est comme si – je le cite - nous n’avions que deux scénarios : l’un qui est faux, celui du « Circulez, il n’y a rien à voir, tout va continuer comme avant », l’autre, désespérant, celui d’un futur digne de Mad Max.

 

L’histoire que je suis tenté de me raconter, c’est que l’humanité avance en tâtonnant, au risque de trébucher et, si elle côtoie l’abîme, d’y tomber.  Je dirais que nous avons suivi une route, peut-être la plus évidente, en ce qui concerne l’amélioration de la condition humaine. Parce que ce qui nous était le plus douloureux et nous a donc marqués, c’étaient les pénuries matérielles. Mais, au point où nous en sommes, cette route nous ramène maintenant vers des pénuries encore plus dramatiques. Heureusement, même si nous ne les voyons pas facilement, il reste d’autres voies à explorer. En définitive, notre civilisation – si on peut l’appeler ainsi – n’est pas sans relation avec les dérives qu’analysait Paul Diel au niveau des personnes, elle en est sans doute même rien de moins que le reflet. Pour ce psychologue, l’élan de base de l’humain est un élan de réalisation de soi. Mais les jouissances matérielles et narcissiques qui tirent leur pouvoir de nos blessures profondes, en gauchissant cet élan, en le détournant, nous égarent. Elles nous font perdre de vue ce qu’il appelait notre « motivation essentielle ». Peut-être cette motivation essentielle est-elle le lieu d’équilibre où nous pouvons recréer un monde qui soit en harmonie avec l'humain et avec les contraintes d’une planète finie ? Et si c'était cela le progrès ?

 

* http://www.dinascherrer.com/

* * Dans Transitions n° 2.

14.08.2009

Jouvence

Si je vous demande, tout à trac, qu’est-ce que lutter contre le vieillissement, il y a gros à parier que vos premières réponses seront en rapport avec le corps. Des exercices physiques à la chirurgie esthétique, en passant par les crèmes, les onguents et les compléments alimentaires, il s’agit d’entretenir et éventuellement de radouber ce navire qui, usé, abimé, nous entraînera par le fond. Depuis quelque temps, je vois aussi mes voisins de train ou de métro remplir des grilles de chiffres : la mode est aux programmes d’entraînement cérébral, une forme d’exercice qui s’adresse plus spécifiquement à notre cortex frontal. C’est qu’il ne suffit pas que la coque du bateau soit en bon état, encore faut-il que le capitaine reste en état de gouverner.

 

J’avoue mon scepticisme. Certes le fonctionnement de notre intellect, comme celui de nos poumons, de nos muscles et de nos divers organes et cellules, est une dimension importante de notre vigueur. Cependant, j’ai l’impression qu’on reste à la périphérie du problème. Ce que l’on cultive là, c’est une intelligence d’ordinateur. Je n’en nie pas l’intérêt. Je crains seulement que ce soit l’arbre qui nous cache la forêt. Car, d’une part, comme l’a montré Howard Gardner, il y a plusieurs sortes d’intelligence et pas seulement celle que nous privilégions - la logico-déductive – en oubliant l’importance discrète des autres. Mais, surtout, nous ne sommes pas du hardware. J’ai été frappé par ce que racontait Françoise Dolto des pathologies du nouveau-né. Un bébé peut se laisser mourir faute de contacts, faute d’une parole humaine qui lui soit adressée.

 

Alors, si je devais élaborer un élixir de jouvence, j’y mettrais d’abord une bonne dose de relation avec mes semblables. L’entreprise aujourd’hui est notre principal lieu de socialisation. La cessation des activités professionnelles est un cap critique, surtout si elle s’accompagne, comme c’est souvent le cas, d’une migration géographique. La pesanteur naturelle peut incliner au repliement sur soi ou sur le couple. Peu à peu, les sujets d’intérêt se réduisent et même le vocabulaire qu’on utilise. On en vient à tourner en rond autour des courses quotidiennes – auxquelles monsieur accompagne madame en grognant –, des repas qu’on prend de plus en plus tôt, des problèmes de santé et de quelques routines qui se grippent peu à peu. Entropie.

 

Dans ce registre des exercices relationnels, je raffinerais même en tissant des liens avec des personnes qui ne me ressemblent pas forcément, par exemple avec des jeunes qui me feraient partager leur monde et leurs préoccupations, des bébés qui me rappelleraient ce qu’est l’éveil à la vie. Pour peu que j’accepte de suspendre mon jugement, cela tiendrait en éveil ma capacité d’attention à l’autre, ma capacité à résonner – et pas seulement à raisonner. Cela m’éviterait de réduire éventuellement le monde à la portée de ma vue qui baisse et de mon égoïsme qui va croissant.

 

Je rajouterai là-dessus, en dose généreuse, un ou plusieurs projets d’apprentissage. Hélène, outre qu’elle reste très active, apprend à jouer de la harpe et cultive ainsi son ouïe et son doigté. Françoise, ma fidèle lectrice, s’est jetée dans l’aventure de la thérapie narrative qui l’amène, en interaction avec d’autres, de découverte en découverte.

 

Il reste à verser dans l’éprouvette une substance précieuse entre toutes : le sens de la vie. Dans les camps de la mort, Viktor Frankl, que j’ai déjà cité, observait que survivaient ceux qui conservaient malgré toutes les souffrances un sens à leur existence. Cette expérience extrême ne peut-elle nous servir dans nos vies, lorsque l’entropie menace ? C’est ce qui lierait au fond de mon éprouvette tous les ingrédients que j’y ai déjà déposés. Certains disent que le sens de la vie et aimer sont la même chose.

13.08.2009

Changements

Notre époque aura eu, en apparence tout au moins, la religion du changement. Une véritable obsession si l’on regarde plus particulièrement les modes managériales. Combien de livres auront-ils été écrits dans le style « Changez que diable ! », assortis d’anathèmes du genre « Il n’y a pas de bonnes habitudes » ! Combien de consultants auront-ils fait leur fromage du « changement organisationnel », et combien de formateurs de séminaires divers et variés sur le thème « faire bouger vos collaborateurs » !

 

Pour autant, aucune époque n’aura davantage pédalé, le nez dans le guidon, dans la direction du ravin. C’est que le changement dont on nous a abreuvés n’a qu’un objectif : ne rien changer à la finalité initiale du système qui est de mettre l’humanité toute entière, à chaque seconde de sa vie, au service d’une économie marchandisée. Non seulement n’y rien changer, mais faire plus vite et plus fort. Alors, changer, oui, mais pour mieux servir cette fin. Marcuse avait bien vu le biais introduit par l’américanisation de la psychanalyse : le bonheur par l’adaptation. La coercition s’est faite lénifiante. On ne la voit même plus. Le système a eu le dessus. Car il y a une forme de changement qui n’est que soumission. Comme l’écrivait Vauvenargues : la servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer. Et le risque est là. Robert Ulanowicz a montré qu’un système survit par la variété des réponses qu’il peut apporter aux changements de son environnement. Cette variété est contingente de la diversité qu'il entretient en son sein. Le problème de tous les systèmes totalitaires, qu’ils soient explicites ou larvés, c’est qu’ils ne supportent que des clones. C'est même le symptome du totalitarisme : marcher au pas même dans sa tête et visser le boulon selon la procédure.

 

De temps en temps, une intuition du danger, un individu mal cloné ou une erreur d’analyse provoquent un réflexe à l’opposé de cette mécanique. On va, par exemple, organiser un séminaire de « créativité », faire l’éloge de l’intelligence locale, encourager l’innovation à tous les niveaux. Illusion, manipulation ? Je ne connais guère que Jean-François Zobrist, quand il dirigeait FAVI, qui soit allé loin sur ce chemin, et semble-t-il avec bonheur. A l’opposé, les entreprises étouffent plus souvent dans l’œuf le poussin qu’elles ont fécondé. C’est que la capacité créative des gens est une manifestation de leur liberté. Les inviter à en faire usage dans des organisations qui ne tolèrent en fait aucun jeu, c’est dire au prisonnier : j’ouvre la porte, tu es libre, mais sois raisonnable : ne sors pas ! On s’étonne que les gens soient malades le dimanche soir et dépriment au moment de la rentrée !

 

La France se caractérisait par une micro-économie diffuse. Il existe encore des régions, comme la Vendée, où ce phénomène est palpable : il y a des petites ou moins petites entreprises de secteurs très différents à la périphérie de chaque ville, bourg ou village. Mais, entre la délocalisation des activités ou la suppression de la taxe professionnelle (dont l’Etat n’assurera que partiellement et transitoirement la compensation), que va-t-il rester aux communes ? Ceux qui se représentent le marché du travail idéal comme un système de vases communicants à l’intérieur duquel circulent les travailleurs, à l’image des devises dans les circuits financiers, ne se moquent-ils pas de l’humain ? Ne savent-ils pas que, lorsqu’on a de faibles salaires, l’écosystème familial et social – le potager du père retraité, la grand-mère qui garde le bébé, les services de bricolage qu’on se rend entre collègues – est pour moitié et peut-être plus dans la qualité de la vie ?

 

Ces écosystèmes locaux menacés ou déjà ébranlés nous montrent peut-être l’issue à la crise dans laquelle nous sommes entrés, dont il est important de comprendre selon moi qu’elle est consubstantielle au système. L’économiste sud-américain Manfred Max-Neef a montré que, pour répondre à ses besoins, l’humain développe quatre modes : le faire, l’avoir, l’être l’interagir. Le faire, c’est quand je cultive mes tomates. L’avoir, c’est quand je les achète. L’interagir, c’est quand je prends plaisir à créer et cultiver un jardin avec mes compagnons. L’être, ce sera mon rapport épicurien, respectueux, au légume qui est dans mon assiette.

 

 Nous avons privilégié l’avoir jusqu’à l’exclusion de tout autre mode. Sommes-nous capables d’imaginer une société où celui-ci ne représenterait plus que 20% des réponses à nos besoins ? Pour répondre à cette question, je suggère de commencer par l’interagir. Pourquoi ne pas se retrouver ici et là, à Caylus, à Yeu ou à Villemur, en Vendée, en Corse ou dans le Ségala, pour en parler ? Ce serait cela, le vrai changement: nous retrouver.

26.07.2009

Le piano, la myxomatose et l'écologie de l'action*

Je crois que c’est le remarquable interprète de Chopin, Boris Berezovski, qui est devenu pianiste parce qu’il n’y avait plus de place en classe d’accordéon. Sans porter le moindre jugement de valeur sur les instruments en cause – mais je connais mes préférences – on peut parier que cette bifurcation vers le clavier lui vaut aujourd’hui une vie très différente de celle qu’il aurait vécue s’il avait apprivoisé le piano à bretelles. Dans La part de l’autre, Eric-Emmanuel Schmidt pousse le bouchon encore plus loin. Il imagine Hitler reçu à l’Ecole des Beaux-arts de Vienne et faisant ensuite carrière non dans la politique mais dans la peinture. Je vous laisse imaginer les conséquences de cette bifurcation-là…

 

Vu depuis le présent, le passé a toujours quelque chose de déterministe. Nous repérons les enchaînements, les confluences, les obstacles qui ont produit les évènements que nous connaissons. Restent invisibles, cependant, tous les jeux qu’il y avait dans les systèmes intriqués, tous les aiguillages dont le fonctionnement ou le dysfonctionnement ont favorisé l’histoire que nous connaissons – ou croyons connaître.

 

Le problème est que cette façon de considérer l’Histoire contamine notre rapport au futur. Notre époque, au surplus, a l’obsession de la maîtrise. La place qu’y a prise l’économie matérielle et la banalité de faire de l’argent avec de l’argent y sont sans doute pour quelque chose : pour nous tout a caractère d’investissement et doit donc avoir un retour. Nous voudrions que le monde se comporte comme une banque qui nous servira sans faillir et en toute sécurité le taux d’intérêt que nous avons choisi. Alors, cherchant un avenir sur lequel appuyer cette aspiration, nous oublions que plus un système est complexe, moins il est prévisible. Nous oublions aussi que, y compris en tant qu’individus, nous faisons partie des courants qui le traversent.

 

Au vrai, dans cet exercice de supputation, nous répudions notre liberté. Il est très difficile pour l’humain qu’ont produit les Trente Glorieuses d’accepter l’incertitude, fût-elle issue de celle-ci. Avec la société de consommation, nous avons perdu la sagacité de ceux qui savaient qu’on ne vit qu’à l’incertain. Alors, comment ne pas vouloir la maîtrise quand elle seule, quelque illusoire qu’elle soit, nous rassure ? Les Aztèques sacrifiaient des milliers de vies pour obtenir du soleil qu’il renaisse au terme de chaque année. Que faisons-nous ? A l’instar de ces peuples qui ont scruté le ciel, élaboré une histoire de leurs dieux et qui s’interrogeaient sur les intentions de ceux-ci, nous spéculons sur l’évolution de la crise et nous avons notre clergé : les astrologues de l’économie et de la finance qui nous disent les tables de la loi et les sacrifices que nous devons consentir pour apaiser les colères divines.

 

Au surplus, dans notre illusion de maîtrise associée au refoulement de ce qui nous dérange – l’inépuisable complexité des interactions dont est tissé le monde - nous produisons des artefacts dont nous sommes incapables d’imaginer ce que, copulant avec une réalité qui nous échappe, ils engendreront. Nous lâchons, par exemple, des OGM dans la nature en affirmant « Pas de problème, on maîtrise ». Nous devrions nous souvenir plus souvent d’Henrique de Beaurepaire Aragao et du Docteur Armand-Delille. Le premier a eu l’idée, pour lutter contre les lapins qui pullulaient en Australie, de répandre la myxomatose. Le second en a fait de même en France. Aujourd’hui, répandre volontairement une épizootie fait l’objet de sanctions sévères. Rappelons toutefois que le Docteur Armand Delille était membre de l'Académie de Médecine et Vice-président de la Société de Biologie et qu’il a reçu en 1956 une médaille avec la mention : "La Sylviculture et l'Agriculture reconnaissantes".

 

Pour le meilleur ou pour le pire, l’inattendu est toujours au rendez-vous.

 

* "L'écologie de l'action": une page magnifique d'Edgar Morin dans La Méthode.

06.07.2009

Impossibles

Dans ma dernière chronique, je citais Andreu Solé*. Andreu a créé le concept que je trouve très puissant des "possibles" et des "impossibles". Ceux-ci révèlent les structures les plus caractéristiques et rénitentes d'un monde créé par des humains. Pour le monde des Aztèques, par exemple, il est possible que le soleil ne renaisse pas au terme de l'année et toute la vie communautaire s'organise autour des moyens d'éviter la plongée dans les ténèbres. Il est plus facile de voir les possibles et les impossibles d'un monde quand on est à l'extérieur. D'ailleurs, s'agissant d'autres monde que de celui d'où on regarde, on parlera souvent de superstitions.

Cependant, notre monde, tout rationnel et pragmatique qu'il se veuille, a comme les autres ses possibles et ses impossibles, et ils sont d'apparence tout aussi arbitraire ou gratuite dès qu'on les regarde d'ailleurs. Par exemple, malgré la succession des bulles qui explosent de plus en plus violemment, un des impossibles les plus tenaces de notre monde concerne l'utilisation de l'argent: impossible de ne pas chercher à faire de l'argent avec de l'argent! Cependant, le prêt à intérêt était condamné par l'Eglise médiévale et il l'est toujours par de grandes traditions religieuses. "Bondieuseries!" allez-vous vous esclaffer. Mais, bien avant, Aristote, qu'on ne peut soupçonner d'une crédulité excessive, avait examiné la question et conclut lui aussi que faire de l'argent avec de l'argent était néfaste. Pouvez-vous imaginer un monde où la masse monétaire ne s'accroîtrait pas des intérêts produits ou des spéculations, mais seulement à mesure de la création de richesses réelles ? Un monde où la dette n'existerait pas mais où "l'emprunteur" et le "prêteur" seraient en fait associés au sein d'un projet commun ? 

Il faudrait sans doute, pour cela, toucher à un autre impossible, plus fondamental.

Regardez autour de vous, tendez l'oreille: qu'est-ce qui est le plus présent, sensoriellement, dans notre monde ? La publicité. Que cherche-t-elle à générer ? Le désir d'acheter, de consommer, autrement dit l'insatisfaction de ce que vous avez déjà. Voilà le mot-clé du monde que nous avons construit: l'insatisfaction. Observez bien: sans l'insatisfaction, notre forme d'économie s'écroule. Alors, vous devez sans cesse avoir envie de changer. De voiture, de robe, de chaussures, de maison, de look, de téléphone portable, de PC, et cela même s'ils remplissent encore leur fonction... Pour notre monde, la plongée dans les ténèbres ce serait l'impossibilité de rallumer sans cesse l'insatisfaction.

Le problème, indépendamment du type d'être humain sous influence que cela engendre, c'est que le cercle, à trop être caressé, est devenu vicieux. Ce n'est tout simplement plus viable. Du point de vue social, vous pouvez consommer tant que vous voulez, faire tourner la machine au maximum et même vous endetter pour cela, l'emploi continue à fuir de vos villes et de vos villages, le territoire où vous vivez s'appauvrit, la société se désagrège, la misère et la violence s'y accroissent - et on est loin d'avoir tout vu. Du point de vue écologique, nous sommes, encore plus radicalement, en train de détruire les équilibres qui nous permettaient de vivre sur la planète, nous préparons notre propre extinction.

Alors, pouvez-vous imaginer un monde fondé sur un autre impossible que celui d'être satisfait ?  

* Andreu Sole est l'auteur de "Créateurs de mondes".

17.05.2009

Vous en reprendrez bien une goutte ?

De Raymond Devos :

C'est en arrivant ici, il y a un monsieur que je connais depuis longtemps, il me dit : - Dites donc, vous ne vieillissez pas ! - Non, parce que j'ai arrêté ! Complètement ! Du jour au lendemain j'ai arrêté de vieillir ! Parce qu'il n'y a pas que le tabac qui soit nocif. Vieillir aussi n'est pas bon pour la santé ! Un matin je me suis réveillé, j'avais vieilli de dix ans ! Hop ! vingt ans ! C'est dur de rester jeune, c'est dur. Je ne vous cache pas qu'il y a des moments, quand personne ne m'observe, j'ai envie de prendre un petit coup de vieux ! Mais je m'abstiens, je m'abstiens. Je ne voudrais pas finir comme mon voisin. Lui il pouvait pas s'empêcher de vieillir. Eh bien, il en est mort !

10.05.2009

Cygnes et signes

« The black swann » - le cygne noir - de Nassim Nicholas Taleb, que j’avais découvert avec jubilation dans sa version originale, est arrivé dans nos rayons francophones et je vous invite à le lire. Un cygne noir, c’est un évènement spectaculaire qui fait irruption dans votre vie, totalement imprévu et imprévisible, et dont on se demande cependant après coup comment on ne l’avait pas vu venir. Bien sûr, on pensera à la crise financière que tout le monde aujourd’hui s’entend à expliquer alors que ceux qui l’avaient annoncée se comptent – à ma connaissance du moins – sur les doigts d’une main. Personnellement, je ne pourrais même en citer que deux : Bernard Lietaer et Paul Jorion, qui ont l’un et l’autre laissé des traces écrites de leurs avertissements. Pour la petite histoire, Nassim Nicholas Taleb avait présenté ses idées sur le cygne noir devant le top management d’une grande banque réuni à Ceylan – excusez du peu, mais il y a des cerveaux qui nécessitent des atmosphères particulières pour se nourrir. C’était quelques mois avant qu’un de leurs traders fasse éclater la grenouille à force de la gonfler, puis que les subprimes explosent à leur tour. Cependant notre penseur de l’incertain n’avait obtenu qu’un silence poli teinté de suffisance quand il avait fait l’hypothèse que, lorsqu'il se passe quelque chose de vraiment important, c’est toujours ailleurs qu’où on porte habituellement son attention.  

 

A entendre certains, nous aurions pourtant fait de grands progrès dans la détection des cygnes noirs. Et de citer en exemple la grippe cochonne. J’ai des doutes. Il y a une huitaine de jours, un grand quotidien titrait à la une : « La pandémie est imminente ». Dans le même temps, on a cité des chiffres de mortalité humaine qui étaient plus élevés le vendredi que le lundi suivant, à croire qu’il y avait eu entre temps quelques résurrections. Par ailleurs, je ne sais pas le volume des substances proches de leur date de péremption que la peur - jointe au « principe de précaution » - a permis d’écouler sur une grande échelle. Un chiffre d’affaires d’un milliard et demi de dollars, si ma mémoire est bonne, rien que pour les Etats-Unis. Ce cygne noir-là n’était peut-être qu’un malheureux cochon affublé de plumes de dindon. Si j'étais un gars de l'OMS, je prendrais le risque de regarder ailleurs.

 

Car, si l’on y regarde de plus près, est-ce parce qu’il est le rare représentant d’une espèce singulière que le cygne noir nous surprend ainsi ? Non, bien sûr. Cet animal nidifie exclusivement dans la zone aveugle de notre représentation du monde. Là, il lui faut grossir jusqu’à déborder de cette zone aveugle pour que nous puissions enfin le voir. C’est dire que sa taille sera à proportion de notre tache aveugle : rapportez cela à la crise financière issue des subprimes et vous aurez une idée de la surface qu'elle occupe dans notre cerveau. Bernard Lietaer disait d’ailleurs il y a quelques jours, à Rennes, que ce ne sont pas les crises financières – et leurs analyses - qui ont manqué au cours de l’histoire. Dès le XVIIième siècle, on trouve aux Pays-Bas la folie de la tulipe qui n’a pas grande différence avec ce que nous vivons. La tache aveugle est aussi le trou noir de notre mémoire.

 

Nous avons tous, individuellement ou collectivement des taches aveugles. C’est dans notre condition d’êtres humains. En général, dans une culture donnée, elles se situent aux mêmes endroits. C’est pourquoi, de ce point de vue-là, nous ne pouvons guère être un secours les uns pour les autres. Quelques originaux, cependant, les ont ailleurs. Ceux-là pourraient nous avertir. Mais ils nous disent des choses que nous n’entendons pas – l’oreille a aussi ses taches de surdité – ou qui nous dérangent tellement, qui nous agacent à un tel point qu’elles nous font rejeter ces fâcheux, ces empêcheurs de penser en rond, en même temps que leur discours.

 

Aujourd’hui, les originaux disent des choses du genre : la crise ne fait que commencer, les remèdes actuels n’apporteront qu’une amélioration provisoire. Ils disent aussi : pas de société durable sans une relocalisation relative de l’économie, la mondialisation est le monopoly des riches. Ou encore : les OGM sont une fausse bonne solution. Et encore : le consensus sur le réchauffement climatique est une erreur historique d’analyse...

 

Et si nous n'étions pas dans le monde que nous croyons ? Le cygne noir devra-t-il atteindre  la taille d’un pachyderme pour que nous lui accordions un regard ?

26.04.2009

Vive l'indiscipline!

Ceux qui ont vu le film d'Henri Verneuil I comme Icare (1979) se souviendront d'une séquence apparemment fantaisiste et qui cependant reconstitue une véritable expérience scientifique. Celle-ci est connue sous le nom d' "expérience de Milgram" du nom de son concepteur. Elle montre le rôle anesthésiant du respect de l'autorité pour une majorité d'individu. A travers elle, Stanley Milgram cherchait à comprendre par quels mécanismes, à l'époque nazie, des citoyens ordinaires avaient pu se rendre complices des pires horreurs.

Voilà qu'une chaîne de télévision vient de reconstituer cette expérience. Sur 80 volontaires - qui n'ont été ni drogués ni hypnotisés - une majorité a infligé ce qu'elle croyait être de vraies décharges électriques de 480 volts à des comparses de l'émission.

D'où nous vient ce préjugé que l'obéissance est une vertu ? A qui et à quoi profite-t-il ?

http://www.psychomedia.qc.ca/pn/modules.php?name=News&fil...

01.03.2009

Pourquoi n'entendons-nous jamais Cassandre ?

C’est Eschyle – et non Homère – qui, dans sa pièce Agamemnon, fait de Cassandre la prophétesse désespérée que personne ne croit. Cassandre annonce la ruine de Troie et les évènements lui donneront raison. Tout au long de l’Histoire, le scénario qu’a perçu et mis en scène le génial dramaturge se répètera au point de devenir archétypal : toujours il y a quelqu’un pour avertir des menaces qui pèsent sur la cité et personne pour l’entendre. Pour ne pas nous éloigner de la situation que nous vivons, je me contenterai de citer, entre autres Cassandre, Bernard Lietaer et Paul Jorion qui tous deux ont vu venir – et de loin - le cataclysme financier, en ont expliqué les causes et l’ont écrit. Ce n’est pas qu’ils aient été contredits, c’est qu’ils n’ont tout simplement pas été entendus. Je rappelle souvent dans mes séminaires l’exemple de Peter Wack qui, à la fin des années 60, à la Shell, produisit un scénario où les pays producteurs d’hydrocarbures remettaient la main sur leurs gisements, hypothèse dont tout le monde se gaussa - jusqu’au mois de novembre 1973 où nous connûmes le premier choc pétrolier. Ensuite, bien sûr, innombrables furent ceux qui expliquèrent ce qui s’était passé et on en oublia qu’à part quelques farfelus personne pourtant ne l’avait vu venir!

Le seul fait d’avoir envisagé ce scénario, fût-ce sans y croire beaucoup, permit cependant à la Shell de réagir plus rapidement que ses concurrentes lorsque survint l’évènement imaginé: si l’annonce d’une épreuve possible ne permet pas forcément de la conjurer, au moins nous donne-t-elle une chance de mieux tirer notre épingle du jeu. C’est pourquoi, à lire les réactions des lecteurs du journal Le Monde à la divulgation d’un scénario établi par le LEAP, je suis empli de consternation. Voilà un groupe de prospectivistes qui pense que l’avenir immédiat n’est pas rose et nous en avertit. Selon lui, le cataclysme financier va durement impacter l’économie réelle. Jusque là, je ne vois que du bon sens. Avec 500 à 600 000 suppressions d’emplois chaque mois rien qu’aux Etats-Unis, la consommation ne pourra qu’y décroître et comme l’économie mondiale est à la remorque d'un consommateur américain devenu insolvable et que le réflexe purement financier des entreprises est de licencier pour protéger leurs actionnaires, le château de cartes économique et social, de proche en proche, va s’effondrer. Déjà, la Chine et d’autres pays n’envisagent-ils pas un autre mode de croissance que l’exportation ? Or, si l’économie réelle est à ce point affectée, si le chômage augmente, si les dispositifs de solidarité périclitent faute de moyens, si les importations des économies émergentes ne nous permettent plus de maintenir artificiellement notre pouvoir d’achat, si les Etats, déjà surendettés, à vouloir assister le système financier sont entraînés par le fond, que va-t-il arriver ?

Le LEAP en arrive à la conclusion que des troubles sociaux se produiront, plus ou moins graves selon les pays et aggravés par l’impuissance financière des Etats à soutenir leurs administrés. Les approvisionnements de denrées essentielles pourront alors connaître des ruptures – le monde de la grande distribution est tout sauf philanthrope quand son ratio de rentabilité est concerné – et ce d’autant qu’avec la mondialisation aucun pays ne jouit plus de l'autosuffisance alimentaire et qu’il faudra du temps, même sur un territoire bien doté comme celui de la France, pour la restaurer. Dès lors, tout est possible : accroissement des larcins, développement du pillage, enchaînement diabolique de répressions et de violences. On a vu au cours de l’Histoire le rôle qu'ont joué les disettes dans la chute des gouvernements, la généralisation de l’état de fait et, parfois, l'apparition de régimes brutaux. Ce n'est pas parce qu'on espère un pareil scénario qu'on en reconnaît le caractère plausible.

C’est alors qu’interviennent ceux que Cassandre dérange. L’un, qui manque de perspectives historiques, rappelle doctement que le Club de Rome s’est trompé : il avait annoncé le pic pétrolier pour l’an 2000 ! L’autre livre de source sûre que Cassandre cherche à se faire de la publicité en vue des élections. Un troisième témoigne du fait que, dans son quartier, l’ail d’Argentine et les courgettes du Maroc répondent toujours présent à l’appel. Tous ou presque réagissent comme si on leur voulait du mal. Un de mes amis, spécialiste du renseignement économique, a étudié l’histoire du Titanic. Il a trouvé une information selon laquelle, lorsque lui fut remise la dépêche annonçant qu’il y avait un iceberg sur sa route, le capitaine, occupé à jouir de sa gloriole auprès de ses passagers les plus huppés, l’a fourrée dans sa poche sans la lire. La leçon de cette histoire c’est peut-être que le réalisme - que notre époque cependant ne cesse d'invoquer - ne l’emporte pas sur notre désir de jouir en paix de nos menus plaisirs et de la représentation du monde qui va avec. C’est ainsi qu’à la saison des amours les chats aveuglés par la testostérone se font écraser en traversant la route.

26.02.2009

Eugénie Vegleris

Un bon nombre de ceux qui se rangent eux-mêmes dans le clan des «pragmatiques» et des hommes d’action honnit publiquement le mot «philosophie». Un de mes amis, à sa première réunion d’un comité de direction dans lequel il venait d’être coopté, a eu le malheur de prononcer ce mot, disant : «Ma philosophie du développement de notre entreprise…» Suivait une déclaration qui relevait tout-à-fait des dogmes managériaux en vigueur. Il n’empêche qu’à la sortie de cette réunion, l’un des caciques le prit par la manche et lui souffla à l’oreille : « Quand tu dis philosophie, j’espère que tu penses business ». Gardons-nous de ne voir là qu’une anecdote : s’assurer de l’orthodoxie du vocabulaire est, pour un système, le premier rempart contre les dérives qui pourraient le transformer. Nous ne pensons qu’au moyen des mots et décider du lexique à utiliser confère le pouvoir sur les représentations mentales, donc sur les esprits.

EVegleris.gifN’en déplaise à ce barbare, si la vie – notre vie – est quelque chose d’important, la philosophie doit l’être également. C’est en tout cas le sentiment que je retire de la lecture du récent ouvrage d’Eugénie Vegleris : « Vivre libre avec les existentialistes ». Eugénie a eu ce culot, il y a quelques années, de vouloir rapprocher questionnement philosophique et problématique des entreprises, et, pour ce faire, d’abandonner sa chaire de professeur. L’aventure semble avoir réussi à l’une comme aux autres. Ce nouveau livre s'adresse davantage à la personne qu'aux organisations car, en ce moment, beaucoup de processus convergent pour faire de celle-là un être machinal plus qu’un esprit doué de pensée et de libre-arbitre.

La clarté du propos a de quoi rassurer n’importe quel béotien qui aurait gardé de sa période scolaire des souvenirs mitigés de Kierkegaard, Jaspers, Sartre ou Beauvoir. Ce petit livre d'une centaine de pages est un trésor de synthèses limpides. Mais il est également riche de phrases vigoureuses: il vient nous chercher là où la conscience veille encore et ne nous lâche plus! Il jette des lueurs sur notre condition et permet d’approfondir cette phrase de je ne sais plus qui : «Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons de ce qu’on a fait de nous».

Ce qui compte, reprend Eugénie Vegleris, c’est d’«approfondir cette condition humaine jusqu’à y trouver la liberté dont nous sommes capables ». Vous êtes prévenus: surtout ne l'achetez pas!

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