22.11.2009
On maîtrise!
Bigger is beautiful. Plus c'est gros, plus c'est centralisé, plus c'est concentré, plus c'est homogène, mieux c'est.Tels sont le crédo et le mot d'ordre du système économique et politique actuel et de quasiment toutes les institutions chargées de le "réguler".
Rappelons-nous le propos de Tim Geithner, le 9 février 2009, quelques mois avant la crise des subprimes, alors qu'il était président de la FED de New York (il est à présent secrétaire d’État au Trésor): « Le fait que les banques soient plus fortes et le risque plus largement réparti, devrait rendre le système plus stable. Toutefois, nous ne le savons pas avec certitude. Nous l’expérimenterons la prochaine fois que le système menacera de s’effondrer ».
Nous avons vu les résultats. Et qu'a-t-on fait à la faveur des subprimes ? On a concentré une fois encore. Et on parle d'une monnaie mondiale unique. Avec l'idée que, plus un système est concentré, homogène et centralisé, mieux il est sous contrôle, donc sûr. C'est une illusion d'inspecteur qui confond l'aisance de sa mission avec la capacité du système à bloquer la propagation d'un sinistre. Demandez aux systèmes mutualistes qui, malgré le lobby néolibéral qui sévit à Bruxelles, subsistent encore aujourd'hui. Les injonctions incessantes de leurs autorités de tutelle, commissions de ceci et de cela, vont toujours dans le même sens: "Je ne veux voir qu'une seule tête!" Croyez-vous que ces autorités se sont rendu compte que moins ils étaient centralisés moins ils avaient participé à la catastrophe ? On ne voit que ce qu'on est préparé à voir.
Le contrôle est toujours ex post. On ne contrôle que le passé. Or, à la vitesse où un séïsme peut se produire, lorsqu'une mission d'inspection trouve des chiffres significatifs - si elle les trouve - c'est déjà trop tard. C'est comme ces haies que, par souci d'efficacité agricole, on a arrachées. Quand l'eau tombe du ciel, plus rien ne la freine, elle prend rapidement de la vitesse et dévaste tout sur son passage. De source de vie, elle devient fléau.
Ce qui est grave, c'est que nous en faisons de même avec tout: avec les espèces animales et végétales, avec les langues, les cultures ou les profils personnels. Vive l'unique! Une seule variété de grain ou de pomme, un seul volapuk, une seule médecine, une seule croyance, un seul mode de vie (le nôtre évidemment), un seul et même désir pour la planète tout entière! Peut-être est-ce l'héritage monothéiste. Nous ne tirons pas la leçon de nos grands problèmes qui nous montrent pourtant que la résilience d'un système quel qu'il soit, humain, génétique, écologique, financier, psychique même, est au prix de sa diversité interne. Vous avez vu ce que c'est un homme qui n'a qu'une seule idée, qui veut appliquer la même solution à tout ce qui se présente ? Croyez-vous qu'il survivra longtemps dans un univers mouvant ? C'est pourtant l'image actuelle d'une grande partie de l'humanité, celle qui se croit d'ailleurs à la tête du monde.
12:00 Publié dans Aveuglement | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : mondialisation, néolibéralisme, management
23.05.2009
Gordon Ramsay
Gordon Ramsay est un mélange britannique de Cyril Lignac et de Super Nanny. Dans l’émission Cauchemars en cuisine, il vient au secours de restaurateurs que menace le naufrage. Le scénario est en gros le suivant. Gordon Ramsay, toujours plein d'entrain, débarque dans une ville où il explore d’abord les alentours de l’établissement. Il s’intéresse au style du quartier, aux chalands, aux ressources locales. Puis, il jauge la façade du restaurant et entre. Il embrasse la salle d’un coup d’œil, échange quelques mots chaleureux avec le propriétaire, prend un repas sur place. Quelquefois, un comparse est déjà là incognito en train de goûter le menu. Ensuite, Ramsay va s’attarder dans les cuisines où il observe soigneusement les comportements individuels et collectifs des marmitons. Il ouvre les frigos, quelquefois regarde dans les poubelles. Le tout est accompagné au petit écran de ses réflexions mezzo voce, rarement piquées des vers. Enfin, il revient vers l'aubergiste, lui livre son diagnostic, lui propose ses remèdes, le tout avec chaleur mais sans trop de précautions oratoires. Le marché est à prendre ou à laisser.
En général, il a trouvé des équipes molles et démotivées, des approvisionnements en surgelés qui font fi des bonnes ressources locales, une carte inutilement compliquée, des plats médiocrement réalisés et un décor qui se trompe de clientèle. Il a trouvé aussi un propriétaire qui a investi son égo au mauvais endroit – dans le nom du restaurant, la carte ou la décoration - et qui, surtout, trop bon gars, ne manage pas son personnel avec la fermeté et l’exigence requises. Ensuite, le scénario est à peu près immuable. Les propositions de Ramsay choquent quelque peu l’aubergiste, mais, comme celui-ci est aux abois et que son interlocuteur est prestigieux, il les accepte.
Le bateau prend l’eau: l'objectif premier est, en quelques jours, de faire remonter le chiffre d’affaire. Ici Ramsay va virer une antique rôtisserie et la remplacer par un grill, là il va supprimer une carte prétentieuse, basée sur du surgelé, et s’approvisionner en poisson frais sur le port. L’homme a indéniablement du talent, il l’a prouvé. Ce qui est intéressant, c'est de le voir à l'oeuvre. Il a l’instinct d’un triangle d’or "chalands – produits – lieu". Son crédo est simple : des produits locaux de qualité et des recettes simples. Puis - "bien faire et le faire savoir" - il n’hésite pas à envoyer l’ensemble du personnel sur le quai de la gare, pour remettre aux banlieusards qui rentrent chez eux la nouvelle carte voire leur en faire déguster un échantillon.
Il a la formule magique. Les clients affluent, le tiroir-caisse tinte, l’espoir revient et le propriétaire retrouve le sourire. Un sourire parfois un peu jaune. La première raison en est que l’équipe a souvent du mal à passer du slow au rock. Le nouveau rythme révèle les mauvaises habitudes, voire les incompétences ou les mauvaises volontés. L’aubergiste doit affronter les conflits que jusque là il évitait. Mais Ramsay prend soin que la dynamique recréée ne soit pas dépendante de sa présence. Il pousse donc le propriétaire à manager vraiment l’équipe, ce qui requiert parfois de lui une forme d’énergie qu’il n’a pas cultivée. La deuxième raison du sourire jaune est que Ramsay conteste des choix que l’aubergiste associe à sa personne : la décoration, le nom de l’établissement, parfois le concept sur lequel il a ouvert son établissement. Mais, le navire ayant repris bonne allure et après une succession de services réussis, Ramsay disparaît pour quelques semaines et le propriétaire se retrouve seul maître à bord après Dieu.
Lorsque Ramsay revient, cependant, le restaurant a rechuté et perd de nouveau de l’argent. C’est là qu’on approche le cœur du problème : l’aubergiste lui-même, et qu’on a l’autre explication de son sourire jaune : il a ressenti une forme de dépit face à la renaissance de son établissement ! C’est que celle-ci est due à l’intervention de Ramsay et, par là même, est blessante pour son égo. Alors, Ramsay parti, l’égo s’est vengé. Et, croyez-moi si vous le voulez, on est revenu aux anciennes pratiques – la carte, les surgelés – et, bien que le chiffre d’affaires replonge, on s’y tient ! Il arrive d’ailleurs que la chose ne couve pas longtemps et se produise en plein « coup de feu », en la présence même de Ramsay. On cherche le propriétaire, censé être en cuisine : il a en fait déserté son établissement en proclamant qu’il n’est plus chez lui. Quand Ramsay lui remet la main dessus, c’est le drame – le psychodrame devrais-je dire - et tout sort. La raison, heureusement, reprend le dessus - on est à la télévision -d’autant que le tiroir-caisse se remet à fonctionner. Le propriétaire ne joue plus à manager un restaurant, il le manage pour de bon, et Gordon Ramsay repart vers de nouvelles aventures.
Je me dis que s’il y avait un Gordon Ramsay qui puisse faire entendre la même voix du bon sens aux seigneurs de ce monde qu’empêtrent leurs idéologies mortifères et leurs égos surdilatés, on assisterait sans doute à de réjouissants psychodrames, mais, en plus, au bout du compte, qu’est-ce que la cuisine serait meilleure !
10:10 Publié dans Entrepreneurs | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : politique, management, crise financière, restaurants
22.05.2009
S’enrichir (3)
Avec des prétentions plus modestes, pour s’enrichir on peut aussi devenir vassal. Le mot-clé, dans ce registre, est celui d’allégeance. Vous êtes ambitieux ? Vous désirez protections et privilèges sans vous sentir encore la fibre d’un chef ? Vous avez l’échine flexible et la prise de risque un tantinet rachitique ? De votre enfance, vous avez conservé le désir d’être le chouchou d’un père admirable ou redouté ? Faites allégeance à un dirigeant et donnez-lui des preuves de votre fidélité. Sachez cependant que vous vous approchez d’un astre dont l’insatiable force de gravitation vous absorbera.
Comme le personnage que joue Gérard Lanvin dans le film de Pierre Granier-Deferre « Une étrange affaire », il vous faudra d’abord prouver votre disponibilité. Vous devrez accepter que le seigneur, d’une minute à l’autre, fût-ce la veille de vos vacances, vous expédie dans les provinces les plus reculées. Qu’il puisse vous joindre à tout moment et n’importe où, serait-ce dans le lit conjugal – ou dans un autre. L’invention du portable, vous vous en rendrez compte, a rajouté des délices à l’état de vassal. On vous reprochera d’être dans des lieux où les ondes ne passent pas – autant tout de suite écarter l’idée d’une innocente visite au gouffre de Padirac ! Vous serez amené à négliger votre famille. Peut-être même, comme un cadre de haut vol que j’ai jadis connu, en viendrez-vous à avoir honte de cette femme que vous avez malencontreusement épousée avant d’avoir poussé la porte de la cour des grands.
En la présence du maître, vous adopterez le ton qui se doit. Vous rirez avec lui, éructerez avec lui, piétinerez ceux qu’il a abattus et achèverez ceux qu’il a foudroyés. Vous enlèverez les cadavres de devant lui avec discrétion et diligence. Vous offrirez toutes les apparences d’une intelligence suffisante sans donner pour autant les signes d’une autonomie dangereuse. Vous serez, aussi, attentif aux symboles. Méfiez-vous d’une forme d’intimité que semblerait vous offrir le seigneur. Gardez votre veste quand il est en chemise et la cravate même s’il a ôté la sienne. S’il fume le cigare, vous pouvez en faire autant mais prenez la taille juste en dessous des siens. Vous n’êtes pas obligé de me croire, mais j’ai vu toute une équipe de grands garçons – des quinquagénaires - se mettre au havane pour imiter un nouveau chef...
Vous adopterez un train de vie dont le maintien rendra nécessaires les faveurs et les rémunérations dont vous bénéficiez. Sachez que sur le chemin que vous avez choisi, revenir en arrière est excessivement difficile. D’abord, ne pas continuer, c’est trahir, et la trahison se paye. Ensuite, il y a des habitudes qui se prennent et qui, lorsqu’on ne peut plus les satisfaire, vous laissent désemparé. J’ai connu un homme qui a découvert qu’il ne savait plus conduire le jour où un revers d’alliances l’a privé du chauffeur qu’il avait depuis vingt-ans. Un autre n’avait jamais mis les pieds dans le métro et il avait besoin que quelqu’un l’y accompagne. D’autres ou les mêmes, avec les revenus et le statut ont perdu les relations et la compagne qui leur était assortis.
Sur le chemin de la vassalité, vous devrez un jour renier vos valeurs et montrer que vous mettez l’allégeance au dessus de tout ou presque. Comme cet homme, bon chrétien au demeurant, qui, « par devoir d’état », fit raser un village chinois, jetant femmes, enfants et vieillards dans la nature parce que « l’usine devait s’agrandir et qu’ils ne voulaient pas comprendre ». Souvent, le reniement des valeurs est une épreuve initiatique voulue par le maître, car, comme pour une psychanalyse, c’est le prix que vous aurez payé qui fixera la valeur que vous donnerez au contrat. Les sociétés secrètes – et peut-être peut-on analyser la « cour des grands » comme une organisation de cet ordre - utilisent ces épreuves préalables avant de coopter un impétrant. Je viens de revoir le film de Marie-Monique Robin, « Le monde selon Monsanto ». Je ne puis imaginer qu’une organisation comme Monsanto puisse subsister et s’exprimer avec autant de benoîte hypocrisie sauf à la comparer à une société secrète avec ses rites, ses avantages et une culture spécifique qui fait croire à ses membres qu'ils sont au dessus de la morale commune.
L’allégeance, on l’a compris, peut rapporter gros, "charges" comme on disait jadis, et aujourd’hui statut, contrats, parachutes dorés, pots de vin en tout genre. Les grands adorent se montrer généreux surtout quand c’est aux frais des petits – manants, salariés, fournisseurs ou contribuables. Avez-vous suivi le parcours récent de Jean-Philippe ? Cette bête de scène - il faut lui reconnaître ce talent - a soutenu haut et fort la ridicule loi Hadopi et, bien qu’il se fasse suisse pour les impôts et habite le plus clair de son temps aux Etats-Unis, il a été réquisitionné par la République française pour le bal du 14 juillet. Une réquisition qui lui vaudra, dit-on, une indemnité de 500 000 €. Pour une soirée de travail, il gagne autant d’Euros que les Etats-Unis perdent d’emplois chaque mois depuis le début de la crise. Pas mal, non ?
Que croyez-vous que cela vaudra à ceux qui l’ont commandité ? Peut-être quelques points de mieux dans les sondages ! C’est là qu’on voit le talent qu’ont les hommes de média, politiques ou artistes, de jouer sur notre pusillanimité pour nous infantiliser. Mazarin, qui s’y connaissait, déclara un jour à propos d’une nouvelle taxe qui excitait les chansonniers : « Ils chantent, ils paieront ». Dans un autre style, Jean Cocteau disait que le public est capable d’applaudir sur ses propres joues. Même les cocus des grands iront ramasser ces miettes de brioche qui tombent de leur table. Pis que tout, ils diront merci. Il y a un vassal en chacun de nous.
15:49 Publié dans Aveuglement | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : économie, management, capitalisme
12.05.2009
Le grand rêve de l'économie libérale
J'inaugure aujourd'hui une nouvelle catégorie de chroniques: les avanies. J'y mettrai des faits qu'à des titres divers j'aurai trouvés scandaleux. Rapprochés au fil des jours, quelque disparates qu'ils soient, ils peuvent nous permettre discerner une éventuelle trame commune, une dérive qui serait en train d'emporter notre "cher et vieux pays". J'ai rangé d'ores et déjà dans cette chemise une précédente note "Boobed or not boobed" - ceux qui l'ont lue comprendront popurquoi - et voici maintenant l'avanie du jour.
Le dogme des économistes qui se réclament de la rationalité et du réalisme - et en fait qui ne sont autre chose que les grands prêtres du capitalisme hyperlibéral - c'est celui de l'agent économique parfait dans un marché parfait. C'est un peu comme la musique des sphères, comme un glissement de planètes, sans le moindre frottement, dans un espace dénué de la moindre viscosité. Comme l'a écrit Kant: la colombe pourrait croire qu'elle volerait encore mieux dans le vide. Le rêve subséquent à ce dogme, c'est que tout fasse marché, non pas seulement les biens matériels, mais tout et la vie même (pensez aux semences stériles de Monsanto) et l'humain bien sûr. Je dirais même qu'il s'agirait de faire marché au lieu de faire société, car la société a fâcheuse tendance à former des grumeaux (on peut appeler cela des amitiés, des familles, des communautés, etc.) qui mettent des couacs dans l'harmonie céleste de nos sycophantes. Mais enfin, on progresse, puisque, ces jours derniers, dans la Tarn, une entreprise qui envisage de licencier neuf de ses salariés leur a proposé un reclassement à Bangalore - oui, en Inde, vous m'avez compris - avec pour prime d'expatriation un salaire mirifique de 69 euros par mois pour six jours de travail par semaine, huit heures par jour. Ce n'est pas la peine de vous frotter les yeux, vous avez bien lu. Je ne sais pas ce qui a pu l'emporter du cynisme, du mépris ou de la stupidité chez ceux qui ont osé faire pareille proposition. Mais cela en dit long sur la société dont rêvent certains et sur les conséquences qu'elle aurait sur les autres: http://tempsreel.nouvelobs.com/depeches/societe/20090509....
18:28 Publié dans Avanies | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : économie, management, capitalisme
05.04.2009
Silence pyramidal
Cela se passe dans l’une des unités d’une grande entreprise. L’un des collaborateurs a remarqué une innovation qui, bien qu’elle implique une technologie très différente de celle exploitée par son employeur, pourrait selon lui fortement impacter le marché. Il en parle avec conviction à son hiérarchique qui hausse le sourcil, quelque peu sceptique. Le collaborateur voudrait que l’on fasse remonter cette observation jusqu’au sommet. « Ecoutez, Paul, je vous remercie de m’avoir communiqué cette information. Je vais voir ce que je peux en faire. Cela dit, vous imaginez bien que, là haut, ils l’ont sûrement déjà repérée et sans doute avant vous ». Paul s’agite, argue de ce qu’aucune mention n’en a été faite à sa connaissance. Le hiérarchique commence à s’impatienter, de ses doigts il tapote son bureau. « Paul, je vous ai dit que je verrais quoi en faire. C’est très bien de votre part de nous avoir alertés. Maintenant, vous êtes payé en tant que vendeur, ne l’oubliez pas. Retournez à vos clients. Chacun son métier. »
Cependant, plus haut dans la pyramide, une autre personne a fait la même observation. Celle-là a accès à certains membres du comité de direction. Elle choisit celui qui lui semble le plus disponible et lui expose ce qu’elle a appris et les conséquences possibles : une rupture technologique qui pourrait balayer le métier sur lequel leur entreprise a fondé sa réputation et sa richesse. Son interlocuteur l’écoute attentivement en hochant la tête. « C’est saisissant ce que vous venez de me dire. Effectivement, on peut imaginer qu’il y ait un danger même s’il n’est pas aussi imminent que vous semblez l’estimer. Cela dit, vous vous doutez bien que Big Boss n’aura pas manqué de le repérer et qu'il prépare la réplique s'il juge pertinent de le faire. Vous le connaissez, il est au courant de tout et c'est un grand stratège. » Et comme l’autre lui demande ce qu’il va faire : « Je vais voir. Je vous tiendrai au courant. »
Plus tard, on se rendra compte que ces deux-là n’avaient pas été les seuls à remarquer la menace. La plupart, cependant, quels que fussent leurs niveaux hiérarchiques, s’étaient tus, convaincus que le chef était déjà au courant, ou qu’on ne les entendrait pas, ou qu'ils se feraient rabrouer et que cela leur vaudrait une réputation de songe-creux. Quelques-uns de ceux qui, naïvement, avaient tenté d’en parler s’étaient vu renvoyer à la niche par leur supérieur. Pour être juste, nous devons pourtant préciser qu’un membre du comité exécutif envisagea un jour de mettre la question sur la table du conseil d’administration. Se représenta alors à son esprit une scène qu’il avait vécue quelques années auparavant. Un jour, à la réunion du lundi, une jeune directeur nouvellement admis au comité avait évoqué la possibilité d’une évolution de la demande différente de celle sur laquelle s’appuyait le tout récent « plan à moyen terme » de la compagnie. Big Boss avait instantanément explosé et fait rentrer l'impudent sous terre. Personne n’avait manifesté le moindre soutien au malheureux. Certains avaient ricané servilement. Depuis, il était clair qu’ « on n’était pas payé pour se masturber la cervelle mais pour mettre en œuvre ce qui avait été décidé ». Le membre du comex, pour autant, pesa le pour et le contre avant d’opter finalement pour le silence. On ignore si Big Boss eu l'information tant qu'il était temps. Mais l’eût-il entendue ? Deux ou trois ans plus tard, la technologie venue d’ailleurs mit la compagnie sur le flanc. Elle ne s'en est jamais remise.
Derrière cette fable, vous pouvez imaginer qui vous voulez. Il peut s’agir du fabricant de bougie qui n’a pas vu venir la lampe à gaz ou l’ampoule à incandescence, ou de Kodak qui a nié l’impact qu’aurait sur ses marchés l’apparition de la photo numérique. Dans ces deux cas, les dirigeants ont balayé la menace d'un revers de main, arguant de la qualité à laquelle leur clientèle était attachée. Les exemples d’aveuglement de cet ordre sont nombreux. Mais ce n’est pas l’aveuglement que je veux pointer ici, c’est le silence et ses causes. Fabienne Verdier, dans son beau livre « La passagère du silence » raconte les années qu’elle a passées dans la Chine de Mao où elle apprenait la calligraphie traditionnelle. «Plus efficace que la censure, constate-t-elle, était l’autocensure». Je vous laisse spéculer sur l'origine de l'autocensure et sur le maoïsme d'entreprise.
03:25 Publié dans Aveuglement | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : management, autocensure, innovation, stratégie, échec
02.02.2009
Naissance de "Transitions"
Mon ami Manfred Mack et moi venons de nous lancer dans une folle aventure: la création et la diffusion d'une nouvelle publication. Le premier numéro vient d'en être livré par l'imprimeur. Le nouveau-né s'appelle Transitions et, comme tous les parents, nous en sommes très fiers!
Transitions exprime, en premier lieu, une conviction : celle que notre monde est à une période cruciale de sa vie. Nous sommes sur cette frange de l’histoire où le désordre commence à sourdre de l’ordre que l’on croyait bien établi. Le réflexe peut être celui du déni et de la crispation. Nous pensons au contraire que ce désordre naissant rouvre des espaces qui peuvent libérer le cours de notre histoire. Nous y voyons – et nous aimerions y voir avec vous - une opportunité pour devenir – tous - des co-créateurs d’un monde meilleur et plus beau.
Transitions veut aussi démontrer par l'exemple cette autre de nos convictions - bien ancrée grâce aux travaux de Basarab Nicolescu - que, pour comprendre ce qui est en train de se produire, il nous faut sortir du cloisonnement des disciplines. Comprendre – com-prendre - c’est «prendre avec». C’est prendre plusieurs choses à la fois afin d’en élucider les relations. C’est prendre à plusieurs, parce que de différents esprits seulement peut émerger une représentation point trop appauvrie de ce qui nous interpelle. La physique quantique ne nous enseigne-t-elle pas que la matière peut se présenter comme onde ou comme particule selon l’outil que nous utilisons pour l’observer ?
Ceci nous amène à un point, pour nous, essentiel : penser ne nous place pas hors du monde. Tout au contraire, penser est s’engager. Dans son effort de maîtrise, le monde qui s’achève nous a en partie coupés de notre puissance de rupture et de création. Transitions se veut un lieu d’inspiration, une invitation à réintégrer l'audace dans nos façons de penser et d’agir. C’est pourquoi Transitions sera aussi très rapidement, pour ceux qui le souhaiteront, une occasion de se rencontrer.
Car Transitions résulte, pour ce qui nous concerne, d'un désir: celui de partager. L’aventure de la vie, un goût prononcé pour l’exploration et les rencontres improbables favorisé par les lieux d’observation et les réseaux que nos activités professionnelles nous procurent, tout cela a fait de nous des guetteurs éclectiques de ce qui émerge dans les interstices de ce qu’on appelle « la réalité ». Le produit de cette veille et nos envies d'expérimentations est ce nous avons envie de partager.
Ce premier numéro a pour thème "La conversation". Nous avons essayé d'aborder ce sujet depuis les conversations les plus intimes, celles qui naîssent au sein de nous-mêmes de nos conflits et de nos richesses intérieures, et jusqu'au registre collectif, où elles permettent de cristalliser une aventure commune. Nous avons invité à s'exprimer aussi bien la psychanalyse que la psychologie, les sciences cognitives que la biologie culturelle du Matritztic Institute, l'ethnologie que la pédagogie, la spiritualité, le développement.
Cela donne au sommaire - outre la prose des rédacteurs de la revue - des entretiens avec:
- Stanley Krippner, "Le dialogue intérieur",
- Djohar Si Ahmed, "La conversation, domaine de l'être",
- Christine Hardy, "Constellations de sens",
- Humberto Maturana et Ximena Davila, "Les mondes que nous créons naissent en réseaux de conversations",
- Alastair McIntosh, "La parole et la recherche de l'unité",
- Jean-Godefroy Bidima, "La palabre, éthique du lien social",
- Nick Wilding, "Conversations pour un monde nouveau",
- Béatrice Barras, "Conversations de chantier au Viel Audon",
- André Conraets, "Conversations pour apprendre",
- Lonny Gold, "L'attention".
Transitions est disponible auprès des auteurs. Si vous êtes intéressés, merci de m'écrire à: thygr@wanadoo.fr
10:30 Publié dans Entrepreneurs | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle publication, transdisciplinarité, humanisme, économie, philosophie, sciences cognitives, management
01.06.2008
Docteur House
Il est bon d’avoir des jeunes à la maison : cela peut vous éviter de tomber dans les jugements à l’emporte-pièce comme, par exemple, s’agissant des « séries américaines ». Outre des histoires parfois bien tournées et quelques acteurs qui tirent leur épingle du jeu, leur succès peut aussi nous renseigner sur la sensibilité contemporaine. Un récent épisode de Dr House* illustre ainsi, avec brio selon moi, plusieurs tensions typiques de notre époque. House – avatar médical de Sherlock Holmes et même, très probablement, du véritable médecin qui a inspiré à l’origine le personnage de Conan Doyle – est un individu politiquement incorrect. C’est un transgresseur dans l’âme : il refuse de porter sa blouse blanche de médecin, il se drogue pour soulager ses douleurs physiques, il tient parfois aux femmes des propos déplacés et, tonitruant dans les couloirs, il envoie au diable tout ce qui ressemble à une autorité. En outre, une attaque mal guérie lui donne une démarche de fou. Mais il est génial.
House a pour passion le diagnostic des cas improbables. Il se penche sur les symptômes que les procédures habituelles ne permettent pas d’élucider. Au début de l’histoire, on assiste à l’exercice du «diagnostic différentiel»: on recense les paramètres du patient et on compare la liste obtenue à celles des maux parfaitement documentés. Parfois les constellations ne se superposent pas et c’est à House d’intervenir. Ce qui se passe alors ne relève plus seulement de la pensée linéaire. Deux autres registres apparaissent : la vision systémique et la sérendipité. Après avoir appris tout ce que le corps du patient peut lui livrer, House va s’intéresser à la psychologie de ce dernier, à son histoire, à sa façon de vivre, à son environnement. Bienvenue dans l’épais brouillard des causes multiples et combinées ! C’est alors que la sérendipité - l’art de faire des découvertes inattendues – peut venir au secours du détective: en l’occurrence, la mort concomitante d’un chat va cristalliser le diagnostic**.
Une autre histoire, simultanément, se déroule au niveau de l’hôpital. Un riche self-made man entre au capital de l’établissement et devient président du conseil d’administration. C’est un noir, grand et rond, qui n’a pas suivi la carrière à laquelle son père le destinait. Ils sont resté brouillés pendant des années et quand le fils prodigue est revenu, fortune faite, pour se réconcilier, il n’a trouvé qu’un homme détruit par Alzheimer, qui ne le reconnaissait pas et ne comprenait pas ce qu’il essayait de lui dire. D’où sa décision d’investir dans un hôpital. Le nouveau président est émouvant quand il explique ainsi aux équipes médicales sa présence dans leur établissement. C’est pourtant cet homme-là qui va devenir l’un des principaux ennemis de House. Pourquoi ? Parce que le service de ce dernier mobilise comparativement plus de ressources que celui de cancérologie. Or, même avec un taux de réussite proche de 100%, il guérit en chiffres absolus beaucoup moins de patients…
Le récit met aussi en scène une instance digne des Parques : le comité des greffes. Il y a évidemment davantage de demandeurs que d’organes disponibles. Il s’agit donc de choisir à qui donner la chance d’une nouvelle vie. Le comité statue de manière très factuelle sur la capacité de survie des candidats. Ceci inclut les habitudes, bonnes ou mauvaises, du patient. Dilemme pour House au cours du dernier épisode: finalement il va taire une information nuisible à une patiente – une jeune femme qui s’était droguée - en sachant que le comité ne prendrait pas en compte sa conviction personnelle qu’elle en a fini avec cette dépendance.
Docteur House témoigne selon moi, en premier lieu, de notre désarroi devant les dilemmes qui se multiplient au cœur de notre société. En effet, tout en étant complices du héros, nous voyons bien que le financier qui a pris le pouvoir n’est pas une brute épaisse assoiffée d’argent : nous pouvons sans peine - et même par humanité - entrer dans sa logique. Egalement, les membres du comité des greffes, pour avoir besoin de conserver une distance du sensible, ne sont pas de petits monstres froids. Ce sont des êtres humains à qui échoient des décisions quasiment sacrées.
Le personnage de House, cependant, est au cœur du succès de la série. L’énergumène pousse sa singularité jusqu’aux limites socialement acceptables. Il exprime, toujours selon moi, un ras-le-bol qui couve sous la société de consommation. Il est le porte-parole d’une humanité en proie aux injonctions paradoxales. Une humanité à qui on a prêché, jusqu’à la «fatigue d’être soi»***, le devoir d’autonomie et de performance, tout en lui imposant une rationalité impitoyable et en l’enserrant de normes, de procédures et de règlementations. Une humanité qui craint aussi de voir son identité réduite à l’explicite d’une base de données et qui redoute d’être jugée sur sa conformité à un «système» qu’elle conteste de plus en plus ouvertement.
* Changement de direction.
** Le hasard – disait Pasteur – ne favorise que les esprits préparés.
*** Cf Alain Ehrenberg.
17:14 Publié dans Indisciplinés | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : séries télévisées, économie, management, société
06.05.2008
Entre le cristal et la fumée…
C'est le très beau titre d’un livre de René Atlan: le célèbre biologiste situe quelque part entre le cristal trop rigide et la fumée trop évanescente l’organisation de la matière qui permet l’apparition et le développement de la vie. Il me semble qu’il en est de même pour l’intelligence.
Notre époque, dans sa névrose de règles, de normes et de procédures me fait penser à la sorcière qui, toute de guimauve qu’elle soit, fait main basse sur l’école de Harry Potter* au point que les murs ne sont plus assez grands pour qu’on puisse y afficher tous les décrets que sa folie promulgue à jet continu. L’univers de Bienvenue à Gattaca n’est pas loin. Un univers de cristal. Un univers parfait. Et froid, mortellement.
J’avoue cependant que, pour révulsé que je sois par l’image d’une société toute de règles et de normes et surtout par les individus qu’elle produit et dont elle a besoin, je ne saurais jusqu’où pousser le curseur de l’autre côté - vers l’auto-organisation. J’admire Charles et Robert, de CoMind**, d’en avoir fait leur art et d'y réussir.
Cependant, sur www.largeur.com, il y avait un jour cette information à prermière vus surprenante: plusieurs pays du nord de l’Europe ont testé un allègement de la signalisation routière et il en est résulté davantage de sécurité. Le Danemark, les Pays-Bas, l’Angleterre, la Belgique et même la Suisse vont dans ce sens. Sur tous les sites pilotes, le nombre des accidents a diminué et le temps nécessaire pour traverser les rues a été amélioré. La Floride fait ses propres tests : à West Palm Beach, « une expérience de suppression de signaux, rapprochant piétons et voitures, a permis de ralentir le trafic, de diminuer les accidents et de raccourcir la durée des trajets ».
Cela me fait penser à ce qu’Isabelle Raugel*** dit de la circulation en Inde : le contact visuel et auditif et les interactions sont permanents entre ceux – camions, vélos, bus, charrettes, rickshaws, et j’en oublie sans doute - qui se partagent la chaussée. Le degré d’attention à l’autre est élevé, des codes sont naturellement partagés, les réflexes sont rapides et l’ajustement se fait en temps réel. Un genre de conversation dont les mots seraient les véhicules.
Les hommes font la société mais la société, en retour, façonne les hommes. On peut se demander quels sont les effets, sur les comportements et la vision du monde, d’une société qui dose différemment ajustement spontané et règles. La société Enron, avant le scandale, avait promulgué le plus beau code éthique qui soit et la croissance exponentielle de la règlementation bancaire n’a pas empêché l’explosion des subprimes. Et si les béquilles empêchaient tout simplement d’apprendre à marcher ?
Lire l’article : http://www.largeur.com/expArt.asp?artID=2488
* J. K. Rowlings, Harry Potter et l'Ordre du Phénix.
** Comind: http://www.comind.be/
*** http://www.paysagiste-numerique.com/vf/index.html
07:08 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : management, développement personnel, organisation, société
05.03.2008
Erin Brockovitch
L'autre soir, comme je rentrais à la maison, ma fille venait de mettre ce film de Steven Soderbergh (1999) sur le lecteur de DVD. Quand l'action commence, l'héroïne qu'incarne à l'écran Julia Roberts est dans une grosse galère. Son énième petit ami vient de la plaquer, elle est seule avec ses trois jeunes enfants, sans emploi, sans un sou. En prime: un accident de voiture (où elle se retrouve en tort), une minerve, et plein de dettes. Bref, la "cata". En termes de recherche d'emploi, ce n'est pas prometteur: manifestement, la dame est issue d'un milieu populaire et elle a consacré plus de temps aux concours de Miss Plage qu'aux études. Le fait d'avoir des enfants en bas âge, avec les rougeoles et autres maladies infantiles que cela suppose, n'arrange rien. Et, si elle a un physique avantageux et si la verdeur de son vocabulaire s'accorde bien avec des décolletés sans mystère et des jupes proches du scandale, en revanche l'ensemble ne constitue guère un atout pour susciter la confiance d'un employeur.
C'est pourtant cette femme aux abois, socialement et culturellement désavantagée, nulle en termes de "personal branding", qui, quelques mois plus tard, en permettant la condamnation d'une puissante compagnie, enrichira - quasiment au corps défendant de celui-ci - son employeur. Rentrée pour ainsi dire de force au service de l'avocat qui n'avait pas su lui sauver la mise lors de son accident de voiture, Erin obtiendra qu'il lui confie des tâches de rangement. C'est ainsi qu'au milieu de papiers oubliés, un document - allez donc savoir pourquoi! - va l'intriguer. Quelque chose, en elle, va alors s'éveiller. La paumée, jour après jour, insensiblement, va révéler son intelligence, sa motivation, sa capacité à mobiliser les gens, sa résilience. Elle va se trouver une légitimité, s'inventer une utilité et un métier. La compagnie, au bout du compte, devra verser pas moins de 333 millions de dollars au titre de dommages-intérêts aux 634 riverains qu'ont gravement et parfois mortellement intoxiqués les rejets de chrome hexavalent d'une de ses usines.
Ce que j'aime d'abord chez Erin, c'est que, quelles que soient ses galères, elle ne sombre pas dans la pleurnicherie. Pourtant, elle pourrait endosser aisément la posture de la victime: les mecs la trahissent, le tribunal met l'accident de voiture à sa charge, ses collègues de travail échangent des regards dans son dos... En résumé, elle pourrait se faire un trip du genre: "Je suis une minable et les autres sont des salauds". Point du tout. De même, alors que, dans les relations avec son "patron malgré lui", une autre, se sentant juste tolérée, jouerait profil bas, elle, non. Le travail ne lui fait pas peur, mais la servilité, raser les murs, elle ne connaît pas. Tout au contraire, elle discute, propose, s'insurge, négocie. Elle pourrait faire ce qu'on lui demande et rien que ce qu'on lui demande: classer les archives. Non! Elle prend le volant de son tas de ferraille et se lance dans une véritable enquête auprès des riverains et des laboratoires.
Quand je me demande où est la source de cette énergie et de cette assertivité, je me dis - en reprenant l'expression de Teilhard de Chardin* - qu'Erin a la capacité d'aimer "quelque chose de plus grand que soi". Elle est émue par le sort de ces familles que les maladies rongent et que les mensonges enterrent. Elle est émue et, sachant ce qu'elle sait, elle ne s'autorise pas à s'en laver les mains. Elle a du coeur, dans le double sens de l'expression: de l'amour et du courage. Et c'est pour cela que ces familles l'écoutent, lui font confiance, s'engagent dans un procès risqué. C'est pour cela qu'elle réussit quand l'intelligence froide des juristes appelés en renfort par son patron est à deux doigts de tout gâcher.
"Une belle histoire" allez-vous me dire, avec un sourire en coin. Du cinéma, américain de surcroît! Eh! bien, le film suit de très près l'authentique personnalité et la véritable histoire d'Erin Brockovitch. Physiquement, elle a du chien. Ses décolletés sont assez vertigineux. Elle a même déclaré que c'était son style et que honni soit qui mal y pense! La compagnie qu'elle a fait bel et bien condamner est la Pacific Gas and Electric Company et le montant des dommages-intérêts est bien de 333 millions. Jusqu'aux 634 numéros de téléphone que, comme dans le film, elle connaît par coeur: elle explique qu'étant dyslexique il lui était plus facile de les retenir une bonne fois pour toute que de les lire!
Erin Brockovitch n'est pas, d'évidence, une femme de tout repos. Quand on voit les résultats, on peut cependant se dire que nos entreprises gagneraient beaucoup à avoir davantage d'Erin Brockovitch parmi leurs collaborateurs. Peut-être, d'ailleurs, suffirait-il de quelques changements dans les modes de management pour les voir apparaître. Mais nos organisations les supporteraient-elles ?
* Lettre à la comtesse Begouën, extrait cité in Etre plus (Le Seuil).
07:00 Publié dans Indisciplinés | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : management, développement personnel, éthique, films
22.02.2008
Société et violence (3)
Dans nos sociétés bien élevées, les plus redoutables formes de violence sont celles qui ne font pas scandale. Or, n'est-ce point violence que - par le biais des systèmes de gestion, des procédures, des dispositifs informatiques - réduire à quia les marges de liberté et de créativité des personnes ? Cela nous dirait-il, finalement, la nature réelle du salaire qu'on leur verse: une indemnité pour se soumettre et renoncer à mettre en oeuvre ce qu'elles ont de plus précieux ?
Succédant aux ingénieurs du monde mis en scène par Charlie Chaplin dans Les Temps Modernes, nos informaticiens, dans un souci de perfection, acculent parfois les personnes à n'être que les pièces du système qu'ils ont construit. Ils ont trouvé de puissants alliés dans les managers que rassure l'illusion d'un monde simple, où l'on peut tout savoir et tout maîtriser. Pour ceux-là, l'initiative humaine doit se résumer au service de la machine. Ils considèrent que la réduction de l'incertitude est la meilleure chose à obtenir - fût-ce au prix de l'intelligence. Il y a une dizaine d'années, j'ai été invité à la soutenance d'une thèse dont je vais essayer de résumer le propos. Cela se passait au laboratoire de René Sainsaulieu. La doctorante avait observé le fonctionnement d'une très grande entreprise française et relevé deux mouvements contradictoires. L'un, venant du terrain, était un effort de créativité afin de s'adapter aux problématiques mouvantes de la clientèle et de trouver des réponses aux questions de plus en plus nombreuses que le système n'avait pas anticipées. L'autre, venant d'en haut, manifestait une volonté de normalisation qui s'appuyait sur une vision préconçue, simplifiée et rigide de la relation au client - et de la docilité de celui-ci. L'inventivité des gens de terrain générait en outre une opacité pour les instruments d'observation et de mesure que les gens du siège mettaient en place et s'acharnaient à perfectionner. Entre "ceux d'en bas" et "ceux d'en haut", les cadres faisaient le grand écart. Ils transformaient l'opacité en transparence afin de protéger l'agilité dont les gens de terrain avaient besoin si l'entreprise voulait satisfaire la clientèle et résister à la concurrence.
La réduction du monde, du réel, des personnes, à la représentation qu'on s'en fait, est sans doute la première violence. Mozart, échoué chez des anthropophages, n'aurait été pour eux qu'un certain volume de chair et d'os. Le système que nous avons construit n'en fait-il pas de même ? Ne transforme-t-il pas en vil carburant ce que Teilhard de Chardin appelait avec respect "l'énergie humaine", faisant finalement une scorie, un déchet, de ce que nous avons de plus précieux ? Tout cela pour que le consommateur soit roi ? A d'autres!
06:00 Publié dans Aveuglement | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : société, management

