25.04.2008
La Stévia*
Quand on connaît un peu le monde du contrôle et de l'inspection, on sait que, jamais, on ne peut tout contrôler. Si choisir c'est renoncer, contrôler c'est choisir. Chaque "campagne" voit ainsi de nouveaux compromis entre les fondamentaux du contrôle et tel ou tel épiphénomène qui, pour une période plus ou moins longue et des motifs variés, sera mis sous surveillance.
C'est ainsi que la Stévia se trouve aujourd'hui sous la loupe des services de la Concurrence et des Prix. Il ne s'agit pourtant que d'un édulcorant naturel utilisé depuis des siècles dans son milieu d'origine et depuis quelques dizaines d'années dans de nombreux pays occidentaux. Mais la Stévia est un redoutable concurrent pour les édulcorants de synthèse, d'autant que certaines inquiétudes se sont exprimées quant aux possibles effets cancérigènes de ces derniers et que les consommateurs tendent à s'en méfier. Je ne prétends pas, bien sûr, qu'il y ait un lien de cause à effet.
On avait eu déjà l'affaire du purin d'ortie**, une pratique séculaire désormais interdite de transmission afin de protéger les industriels de l'engrais, et on avait eu aussi la condamnation de Kokopelli*** - une association qui s'efforce de sauver les variétés culturales menacées de disparition - pour cause de concurrence déloyale à l'encontre des grands semenciers.
Le temps n'est pas loin où l'on va interdire à la Nature de concurrencer l'industrie. Dans la foulée, on devra aussi interdire aux bénévoles de créer des richesses gratuites et aux couples de faire leurs enfants eux-mêmes.
* http://fr.biz.yahoo.com/11042008/227/une-plante-edulcorante-objet-de-pressions-et-de-convoitises.html
** http://www.univers-nature.com/inf/inf_actualite1.cgi?id=2354
*** http://penserpaysage.blogspot.com/2008/01/kokopelli-condamn.html
07:00 Publié dans Coups de gueule | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : écologie, économie, démocratie
21.04.2008
Aide alimentaire
Pincez-moi, je rêve ! Voilà qu'on s'étonne du "bug alimentaire"! Voilà que, devant les «émeutes de la faim», on en appelle à la générosité des nations les plus riches ! On demande à l’affameur de bien vouloir soustraire quelques miettes à son banquet !
Car c’est nous – vous, moi - qui sommes les affameurs. Alfred Sauvy nous en avait avertis il y a déjà une quarantaine d’années: il faut globalement quatre fois plus de terres, d’énergie et d’eau pour produire des protéines animales – de la viande pour nos assiettes – que pour produire les végétaux comestibles équivalents. Aujourd’hui, de la viande, nous en consommons bien davantage que nous n’en avons besoin. Sans parler du gaspillage qui se retrouve dans nos poubelles. Mais cette gabegie alimentaire n’est qu’une des trois manières dont nous autres, Occidentaux – déjà imités par les Chinois et les Indiens - affamons la planète.
Notre deuxième façon d'affamer le monde est notre besoin en énergie. Nous avons détruit les économies de proximité. Le moindre de nos repas représente près de 1500 kilomètres d'air et de route. Qu'il s'agisse du travail ou des loisirs, nous avons une bougeotte compulsive: la "mobilité" a remplacé dans notre vénération la Déesse Raison de Robespierre. En prime, nous sommes devenus douillets. Il faut nous chauffer l'hiver et nous refroidir l'été en compensant les effets des édifices inadaptés que notre inconséquence a multipliés. Notre consommation énergétique est ainsi devenue le tonneau des Danaïdes. Alors, le pétrole bon marché, évidemment, se raréfie. Et voilà l'idée géniale des carburants verts, qui vous a en plus un bon petit parfum écolo... Sauf à constater qu'en ce qui concerne les terres cultivables, les biocarburants entrent en compétition avec la production alimentaire.
Enfin - et j’aurais dû commencer par là - pour être moins militaire notre colonialisme n’a pas cessé d’exercer ses ravages. Aux missionnaires et aux armes, il a substitué les corporate citizens et l’idéologie du progrès ; à la religion et au catéchisme de l’envahisseur, il a substitué les règles d’airain du commerce international. C’est ainsi qu’en chassant les cultures vivrières au profit des cultures d’exportation, nous avons créé les conditions de la famine dans maintes régions du monde. Même la Banque mondiale a dû enfin descendre du socle de ses certitudes et reconnaître l’erreur.
Je ne retiens qu’une chose: tout être humain a le droit de se nourrir et de nourrir les siens, et cela sans devoir recourir à la charité des autres. Une règle du jeu qui rend cela impossible est inique, de même que les avantages qu'elle nous permet d'en tirer.
07:00 Publié dans Coups de gueule | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : famines, économie, écologie, santé, justice
18.04.2008
Interview d'un pionnier
Rémy, tu as une situation que beaucoup jugeraient enviable: cadre dans une des entreprises françaises parmi les plus renommées. Tu as cependant décidé de changer de vie. Quel est le cheminement qui t'a conduit à faire ce choix?
Après de nombreuses années de travail dans l'industrie, intégrant l'opportunité de s'ouvrir à l'extérieur, de faire "du réseau", la relation au travail évolue. Des rencontres stimulent, des interrogations naissent... Je ne peux pas dire que le travail que je fais aujourd'hui ne m'intéresse pas, au contraire. Il manque de quelque chose. Ce que je dis là tient à un tout et revient un peu à répondre à cette question : qu'est-ce qui fait que je m'épanouis dans mon univers ? Le tout dépend bien sûr du travail et de la qualité des relations professionnelles tissées, le sentiment d'évolution personnelle, l'habitat, les relations personnelles, le rapport au monde, la participation à mon échelle aux grands enjeux planétaires... En s'interrogeant sur ces aspects, alors oui, je peux dire qu'il manque quelque chose. Il manque un projet qui structure la vie, un projet de long terme, en rupture avec la vision "court-termiste" du monde dans lequel nous vivons, un projet dans lequel la créativité et la joie seraient partie prenante. Etant d'un naturel optimiste, face à ce constat, il me fallait proposer une initiative mobilisatrice qui puisse répondre à tout ou partie de ces questions. En faisant, ces dernières années, différentes rencontres avec des personnes, des organisations, des projets qui m'ont particulièrement inspiré, naturellement des idées sont apparues. Qu'il s'agisse de Team Academy, de Zeri, de The natural step... et bien sûr de la nature, de nombreuses personnes éclairées ont jalonné un parcours de quête de sens et ont permis d'imaginer le projet "Vous êtes ici". A plusieurs.
Un volet fondamental de ton projet est de créer un "territoire durable": pourquoi ?
Lorsqu'il s'agit d'être en phase avec les enjeux écologiques et sociaux de notre époque et de répondre de façon concrète à ces défis, on mesure le décalage entre les discours, les intentions de certains dirigeants politiques ou d'entreprises et les actes. Si, avec nombre de grands évènements parfois portés au plus haut niveau de représentation ou de décision (le rapport de Nicholas Stern, le film d'Al Gore, les enjeux électoraux, le Grenelle de l'environnement...) la prise de conscience de nos concitoyens en matière écologique et sociale s'est accrue, en revanche, les décisions et actions concrètes peinent à voir le jour. Il est pourtant urgent d'agir. Alors qu'est-ce qui nous en empêche ? Quand ces alertes nous mobilisent, les messages de la vie quotidienne (publicité, médias, conversations...) nous détournent de l'action en faisant à très large échelle la promotion de l'économie, de la finance, de la technologie, de la croissance... La nature est ainsi banalisée et petit à petit oubliée de nos actes quotidiens. C'est donc pour contrebalancer ces discours omniprésents que nous avons souhaité créer un projet visant à créer en équipe un territoire durable de référence à l'horizon 2020. C'est la vision que nous souhaitons partager avec les membres et les partenaires du projet.
Comment imagines-tu cette vie future ?
"Vous êtes ici" est un projet visant à créer un lieu de vie et d'activités économiquement viables, stimulées par le respect réel des enjeux écologiques, proposant des emplois et des relations humaines de qualité et porteurs de sens. Cette vie, je l'imagine joyeuse, dédiée à la conception et à la réalisation en équipe de ce projet. Vouloir entreprendre un tel projet seul ou au sein d'une famille est très honorable. Néanmoins, l'obstacle principal que j'y vois est celui de la motivation. A plusieurs, quand survient une baisse de moral, il y a toujours quelqu'un pour l'enrayer et proposer d'aller de l'avant. L'équipe, le groupe, c'est aussi le lieu de l'échange, de la participation. Mettre en place un tel projet signifie déterminer des règles ensemble : où commencent et où s'arrêtent les limites du groupe au profit de l'individu ? Comment les conflits seront-ils arbitrés ? Comment l'identité du groupe (ce que nous appelons les fondamentaux) évolueront-ils ?...
Quel processus mets-tu en place ?
"Vous êtes ici" consiste à se regrouper pour imaginer et construire ce territoire durable. Aujourd'hui, dans la phase de concertation, ni le lieu d'implantation ni les activités ne sont précisés. Nous avons déjà beaucoup d'idées, c'est évident. Mais nous souhaitons auparavant rassembler d'autres membres dans une équipe élargie pour s'approprier et enrichir le projet
avant de le concrétiser.
Que conseillerais-tu à ceux de nos lecteurs qui auraient envie d'en faire autant ?
Nous sommes au tout début du projet, là où tout semble possible. La réalisation d'un projet tel que celui-ci se fait dans la durée. Ce sont essentiellement la ténacité et l'enthousiasme qui nous guident. Croire en ce que l'on fait est indispensable. Communiquer et séduire le sont tout autant. Il me semble primordial de bien expliquer ce que l'on souhaite faire en toute transparence, de savoir dire ce que l'on attend des autres et d'être constant. Par ailleurs, nous souhaitons que ce territoire puisse séduire ses futurs membres, ses partenaires par ses activités et ses relations. Nous n'envisageons par un retour en arrière comme certains l'imaginent lorsqu'on parle d'écologie ; ni la création d'une communauté soixante-huitarde. Nous allons nous servir des outils et connaissances d'aujourd'hui pour créer un mini modèle de société compatible avec un monde qui a changé. Pour ce faire, développer une vision est une chose. La faire partager à d'autres au point qu'elle s'inscrive dans les fondamentaux du projet, qu'elle participe à l'élaboration de sa culture en est une autre. C'est essentiellement le temps qui voit le succès d'une innovation. Et bien sûr la capacité à gérer le changement. Si au départ, beaucoup de personnes ne voient pas le projet concrètement et n'y croient pas, lorsque celui-ci deviendra réalité, la perception évoluera. Et quand, après quelques années, à force de travail et de ténacité le projet sera reconnu, les sceptiques des premiers jours n'existeront plus.
Nous recherchons des co-créateurs motivés !
Pour participer au projet, donnez votre avis sur le site internet. Si vous voulez rejoindre l'équipe, si vous connaissez des personnes intéressées ou si vous souhaitez accueillir un territoire durable au sein de votre commune, de votre région... contactez-nous.
Pour tout savoir sur les enjeux, les détails du projet ou l'équipe, rendez-vous ici : http://www.vousetesici.com/
07:00 Publié dans Entrepreneurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : société, développement personnel, écologie, développement durable
09.04.2008
Eloge de la désobéissance
Si l’on compare notre niveau de conscience et de savoir avec les désordres et les souffrances de toute sorte qui, du fait des hommes, affectent les hommes, on est saisi de perplexité. Très majoritairement, que nous soyons Français, Américains, Russes, Chinois ou Indiens, que nous soyons chrétiens, musulmans, juifs, hindouistes, animistes ou agnostiques, l'humanité se compose de braves gens. Alors, comment cet immense gâchis est-il possible?
Vous souvenez-vous de « I comme Icare », avec Yves Montant dans le rôle d’un procureur qui enquête sur l’assassinat du président des Etats-Unis? Une des séquences du film est la reconstitution de l’expérience conçue par Stanley Milgram à l’université de Yale au début des années 60. Cette expérience met en scène trois personnages dans un laboratoire de recherche. L’idée, telle qu’elle est scientifiquement exposée par celui des trois qui porte une blouse blanche, est de mesurer les effets de la punition et de la peur sur l’accélération de l’apprentissage. Le deuxième personnage, un « cobaye » volontaire, est attaché sur un siège de dentiste, devant un écran. Quelques électrodes sont fixées ici et là sur son corps. Des listes de mots sont projetées sur l’écran et le cobaye doit les mémoriser et les restituer. S’il se trompe, le troisième personnage, recruté par petites annonces, doit appuyer sur un bouton et lui envoyer une décharge électrique. Si les erreurs se multiplient, l’intensité de ces décharges ira croissant jusqu’à atteindre 450 volts.
L’expérience commence, le cobaye commet évidemment des erreurs et reçoit les premières décharges électriques. A partir d’un certain voltage, il se met à manifester de plus en plus bruyamment sa douleur, passant progressivement des gémissements aux hurlements et suppliant qu’on mette fin à l’expérience. La personne qui doit appuyer sur le bouton se tourne alors vers le superviseur en blouse blanche. Celui-ci se montre inflexible : l’expérience doit être menée à son terme, il faut aller jusqu'au bout. Il arrive alors que, partagé entre son devoir et la souffrance qu’il inflige, « l’électrocuteur » s’en prenne à sa « victime », l’accusant de se trouver à cause d'elle dans une situation impossible.
Vous l’avez soupçonné, le véritable cobaye n’est pas l’homme en train de se tordre et de gémir sur le fauteuil du supplice : il s’agit seulement d’un acteur et l’équipement électrique est factice. Le véritable cobaye est, à son insu, la personne recrutée pour quatre dollar de l’heure, et l’expérience ne porte pas sur le rapport entre punition et apprentissage mais sur le « taux d’obéissance ». Maintenant, si c’est la première fois que vous entendez parler de cette expérience, restez assis: 62,5% des vrais cobayes – fût-ce à leur corps défendant - sont allés jusqu’à administrer des électrochocs atteignant 450 volts.
Alors, la « vertu d’obéissance », vous en pensez quoi maintenant? Désormais, quand vous ferez par obligation une chose qui vous met mal à l’aise, demandez-vous où est la blouse blanche et quel est le système de croyance qu’elle mobilise en vous. Personnellement, je me suis déjà abandonné à l’emprise des blouses blanches. Je me suis dramatiquement retrouvé du côté de l’institution scolaire contre un de mes enfants. Il fallait, encore et encore, que je le fisse travailler et que je le « visse ». Toujours plus de la même chose. Evidemment, toujours plus du même résultat, pour lui comme pour moi. Car, à chaque rencontre avec ses professeurs, c’était le même film et j’avais tendance à le prendre un peu plus en grippe. Or ce n’était ni un cancre ni un fainéant mais – je l’ai enfin découvert - un surdoué qui souffrait énormément. L’existence de ce blog, à vrai dire, doit beaucoup à cette expérience de vie.
Nous ne sommes souvent qu’un maillon dans une chaine et, de ce fait, il se peut que ce qu’on nous invite à faire nous paraîsse bien peu de chose. A quoi bon se rebeller, à quoi bon même se poser des questions ? Puis, quelle légitimité avons-nous face aux blouses blanches : professeurs, ingénieurs, managers, prix Nobel d’économie ou de médecine, capitaines d’industrie et autres experts de tout poil ? Les lois de l'économie, le progrès de la science, la bottom line: quelle est la légitimité de ce que nous ressentons face à l’univers de la rationalité et de ceux qui la détiennent ?
Eh ! bien, pour conclure, voici deux convictions chèrement acquises. D’abord, ce bien peu de choses dont chacun d’entre nous assure l’exécution peut constituer au bout du compte une chaîne des plus malfaisantes. Cette chaîne, il faut savoir la rompre. Comme pour le SIDA, cet invisible virus, nous devons refuser que certaines choses passent par nous. Quant à notre légitimité, à nous, les ignares, les irrationnels, les irresponsables de service, les «sans blouse blanche», je vous laisse avec cette réflexion d’Albert Camus : « Entre ma mère et la justice, je choisis ma mère ».
Pour en savoir davantage sur l'expérience de Milgram:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_de_Milgram
07:00 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : développement personnel, société, économie, écologie, politique
07.04.2008
Quelques bonnes questions pour commencer la semaine
Dans Le Monde daté du 3 avril, Philippe Vasseur, ancien ministre de l’agriculture, et président du Forum mondial de l’économie reponsable* s’interrroge.
« Je m’étonne que le développement des nanotechnologies – qui touchent à l’infiniment petit – ne semble guère préoccuper le grand public. Pourtant, des nanoparticules sont déjà présentes dans des centaines de produits à usage courant, y compris alimentaires, alors que des études scientifiques s’inquiètent de leur nocivité pour l’homme et de leur impact sur l’environnement.
« Je me demande aussi pourquoi les effets « génotoxiques » des ondes de radiofréquence, signalés par d’autres scientifiques, ne provoquent aucun mouvement de panique. Au contraire le marché du Wi-Fi et du téléphone mobile (qui pourrait accroître les risques de tumeurs) est particulièrement porteur. »
Et de poser les quatre questions-clés selon moi en ce qui concerne les OGM :
« Les OGM mettent-ils en danger la santé des personnes ? Constituent-ils une menace pour l’environnement et la biodiversité ? Peuvent-ils faire dépendre l’agriculture mondiale de quelques multinationales ? Sont-ils, au-delà d’intérêts particuliers, réellement utiles à l’espèce humaine ? »
Mes points de vue et mes interrogations passent parfois pour excessifs voire - m'a-t-on dit - manichéens. On ne peut faire pareilles critiques à Philippe Vasseur et pas davantage ne peut-on l’accuser d’être insuffisamment informé. Bravo et merci Monsieur le Ministre !
* http://www.worldforum-lille.org/
07:00 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : société, écologie, économie, ogm, santé
05.04.2008
Une semaine chez Ubu Roi
29 mars
Au Japon, 51 millions de cotisations de retraites non identifiées. La Sécurité sociale ne sait plus à qui verser les pensions correspondantes… Commentaire du professeur Matsubara Ryûchiro, de l’université de Tokyo : « Il n’existe aucune relation entre les individus et la société dans laquelle ils vivent ». Et il redoute que cela attise la tentation du nihilisme.
1er avril
"La Grande-Bretagne s'interroge sur la création d'embryons hybrides humains-animaux". Ce n'est pas un poisson. C'est le titre d'un article qui m'a été communiqué par Anette. Juste deux extraits pour vous en faire apprécier la discrète saveur:
"La publication dans le quotidien The Times, mercredi 10 janvier, d'un appel de quarante-cinq spécialistes, parmi lesquels figuraient trois Prix Nobel, a visiblement fait pencher la balance. L'influence de Lord Winston, l'un des signataires, ancien conseiller scientifique de Tony Blair, une personnalité très médiatisée, a également joué. Tout comme les pressions du lobby de la puissante industrie pharmaceutique, l'un des derniers fleurons industriels du Royaume-Uni, très en pointe dans la recherche sur les maladies neuro-dégénératives.
"Ce sont les équipes déjà impliquées dans les recherches sur les cellules souches qui souhaitent également pouvoir disposer de chimères. En pratique, ces dernières seraient créées en plaçant le noyau de cellules humaines (prélevées notamment chez des malades) au sein d'ovocytes animaux (lapins ou bovins, par exemple). De telles expériences ont déjà été menées, notamment en Chine et aux Etats-Unis."
Même si l'engagement corrélatif serait de supprimer les embryons bien avant leur maturité, autorisez au moins l'obscurantiste que je suis, incapable d'apprécier les perspectives insondables du progrès médical, insoucieux des maladies dégénératives qui l'attendent au tournant, à avoir la nausée! Puis, quelle tentation ce pourrait être de laisser quelques-unes de ces chimères atteindre leur terme, histoire de mieux comprendre ce qui se passe... Cette hypothèse vous paraît-elle aussi invraisemblable que cela ? Comme disait Oscar Wilde: "Je résiste à tout sauf à la tentation".
2 avril
Conférence d’Alain Parant, démographe et prospectiviste. Selon le chercheur, vers 2030 le déséquilibre français sera tellement grand entre les inactifs et les actifs que ceux-ci cesseront de payer. Ce qui remettra notamment en question le niveau de vie des retraités et le financement de l'accompagnement du grand âge. En aparté, cependant, un collègue me glisse : « Quid de l’incidence écologique dans ces projections ? » C’est vrai qu’une fois encore nous raisonnons « à univers constant ».
3 avril
Hu Jia, 34 ans, est condamné à trois ans et demi de prison par la première cour intermédiaire de Pékin. Hu Jia est une figure emblématique du mouvement chinois pour les droits de l’homme. Motif de la condamnation : « incitation à la subversion de l’autorité de l’état ». Avec les prochains JO, ce genre d’individu fait tache dans le paysage. La poussière, sous le tapis! Tout le monde pourra ainsi faire semblant de n'avoir rien vu. Enfin, comme disait Chamfort : «L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu».
4 avril
Les « groupes de haine » se multiplient aux Etats-Unis. Depuis 2000, le nombre de groupes incitant à la haine raciale s’est accru de 48% (rapport du Southern Poverty Law Center, article sous la signature de Corine Lesnes, correspondante du Monde à Washington). Alors, le libre marché, dans le pays même qui s’en est fait le champion, n’est pas source de richesse et d’harmonie ? Oui, je suis d’accord : mon raccourci est un peu brutal !
5 avril
Les « émeutes de la faim », prophétisées en octobre 2007 par Jacques Diouf, le directeur de la Food and Agricultural Organization seraient-elles déjà là ? Une trentaine de pays connaissent des troubles politiques sociaux. Le coût moyen d’un repas y a augmenté de 40%. Au Mexique, le prix de la tortilla fait sortir les gens dans les rues. A Dakar, beaucoup de familles ne font plus qu’un repas par jour. En Thaïlande, premier des pays exportateurs de riz, les rizières sont désormais sous la surveillance de vigiles.
La Banque mondiale, dans son dernier rapport, fait amende honorable : on n’aurait pas dû tout miser sur les cultures d’exportation au détriment des cultures vivrières. La surdité est donc guérissable ? Et si on en profitait pour revoir nos modèles de développement ?
13:25 Publié dans Aveuglement | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : société, économie, médecine, écologie
31.03.2008
"L'inversion de la rareté"
Cette expression, tirée du récent livre d'Hervé Juvin que j'ai commencé à lire*, me frappe. Citation:
"Cette inversion de la rareté transforme nos relations avec le monde, avec les autres, avec nous-mêmes: ce qui était rare, précieux, valorisé, comme savoir, comme technique, comme esprit, devient surabondant, banal, négociable, tandis que le gratuit, l'infini, l'inépuisable, comme l'eau, l'air, l'espace, devient cher, limité, compté."
*Produire le monde - Pour une croissance écologique, éditions Gallimard, 2008.
14:36 Publié dans Aveuglement | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : société, écologie, économie, politique
29.03.2008
Le manifeste du tiers paysage
Je remercie Christian Mayeur de m’avoir fait connaître ce livre de Gilles Clément* à qui j’emprunte le titre de ma chronique. Parlant de la constitution des paysages dans lesquels nous vivons, il se révèle une source d’inspiration dans bien d’autres registres.
La manifestation la plus visible aujourd’hui de ce que Teilhard de Chardin appelait le « phénomène humain » est le remodelage du visage de la Terre. Au point que ce que nous appelons encore «la nature» est désormais, des pôles à l’équateur, rarement exempt de notre marque. Cette emprise de l’humain a pour logique principale une spécialisation - à tendance exclusive et extensive - des espaces passés sous contrôle. Sur des surfaces croissantes, on ne voudra trouver que du maïs, du blé ou du soja, à moins que ce ne soient que des habitations, des usines ou des bestiaux : l’homme zone. Il clone aussi. Notre logique de spécialisation a accru son emprise avec l’acquisition de l’ingénierie génétique. Jusqu’alors nous pouvions privilégier une espèce à une autre et, au plus, en jouant sur les croisements, renforcer certaines caractéristiques qui nous intéressaient particulièrement. Avec l’ingénierie génétique, nous allons plus loin : nous choisissons dans une variété ce qui nous intéresse et nous évacuons le reste.
On assiste ainsi partout à une simplification drastique du foisonnement et de l’entremêlement originels auxquels notre planète doit sa fécondité. Cette simplification s’accompagne d’un recul de la biodiversité : jusqu’à l’activité bactérienne des sols qui, sous l’effet des engrais, se meurt. Mais cette réduction n’affecte pas seulement le nombre des espèces de tous ordres, elle affecte aussi la diversité des arrangements systémiques qu’avait suscités dans le long terme l’interaction des êtres vivants**.
La logique d’emprise croissante, de spécialisation et de simplification qui caractérise notre façon d’investir la planète s’exprime encore dans d’autres registres. Ce que l’on pourrait appeler la « biodiversité économique » est soumis à pareil appauvrissement. Les monnaies sont passées au même laminoir que les langues. Les Etats et les services publics doivent renoncer à toute singularité organisationnelle, sociale ou législative. Pour les entreprises, un seul modèle est légitime aujourd’hui : celui de la société anonyme côtée en bourse. Les organismes – comme les coopératives et les mutuelles – et les Etats qui ne s’alignent pas sont suspects, et le Monsanto de l’organisation du commerce, veille au grain.
L’humain lui-même est emporté. Les langues héritées de nos histoires innombrables subissent un sort identique à celui des espèces animales et végétales. A l’image des quelques variétés céréalières éventuellement transgéniques qui se sont approprié des centaines de millions d’hectares, quelques idiomes plus ou moins simplifiés chassent les milliers de langues qui, chacune, rendaient compte depuis des siècles d’une façon unique de parler le monde. Au delà des mots qui disparaissent, c’est la richesse même de la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes, de l’aventure humaine, qui est maintenant menacée. Ces champs où, sur des centaines de milliers d’hectares, on ne trouve plus qu’une seule espèce de vivant - et ces semences qui ont été réduites à quelques-unes de leurs caractéristiques - nous parlent de nous, de notre essence. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’une représentation de l’existence aussi simpliste que celle de la société de consommation anime un si grand nombre de cerveaux. Aussi, est-ce la première fois que nous sommes en si grand danger.
Le salut viendra selon moi – s’il le peut - de ce que Gilles Clément appelle dans son domaine les « délaissés » : ces lopins, ces lisières, ces bords de champ oubliés, où les herbes folles reprennent quelque droit de survie et se tiennent en réserve de l’avenir.
* Editions Sujet/Objet, 2004.
** Pour la biologiste américaine Lynn Margulis, le vivant comprend cinq règnes en interaction: les bactéries, les algues, les champignons, les plantes et les animaux.
18:20 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : société, écologie, ogm, politique, économie
26.03.2008
Résurrection
La planification, qui donne le pouvoir à la psychorigidité. Les systèmes de comptabilité publique ou privée, les tableaux de bord et les ratios qui rendent aveugle et sourd à l’essentiel. Les organismes génétiquement modifiés, atrophiés à la mesure de nos représentations, lachés dans des écosystèmes que notre entendement ne peut embrasser. Des cultures déployées à grande échelle, avec la rigueur d’une chaîne de montage des Temps modernes, qui détruisent les équilibres naturels comme une main négligente balaie un château de cartes. L’humain lui-même réduit à des chiffres, enserré dans des emplois du temps tirés au cordeau, informatiquement fliqué, invité à une précarité érigée en devoir d'état. L'acccumulation de règles, de règlements, de lois et de procédures qui occupent des nuées d’experts en tout genre et dont les mailles n’empêchent rien. Au nom de la performance et de la création de valeur, la chasse au non-contrôlable, aux secondes perdues, aux espaces inemployés, aux activités non marchandisées, aux diversités non requises et à la fécondité non programmée. Pour résultat, un monde où s’accroissent les pénuries des biens les plus essentiels, le nombre de pauvres et l’insécurité. Les solutions d’hier qui sont les problèmes d’aujourd’hui. Les solutions d’aujourd’hui qui préparent les naufrages et les catastrophes de tout à l’heure…
Telle est la planète des "gestionnaires", cette classe culturelle issue de la pensée unique que distillent depuis des lustres les meilleures business schools, devenue en l'espace d'une génération une sorte de franc-maçonnerie mondiale et qui s’est emparée des représentations collectives et des leviers de l'économie.
Dans les interstices de cette planète sur papier ligné, de ces latifundia de monoculture intensive, des herbes folles : les cancres qui n’apprennent pas dans les règles, les asociaux qui prétendent refaire société, les « humanitaires » qui veulent sauver le monde - et les écolos, les mystiques, les artistes, les poètes, les altermondialistes, les « bio » - j’en passe - qui défendent la possibilité d’autres bonheurs.
Puis, non plus dans les interstices mais aux marges maintenant de cette même planète, pesant sur les frontières, les barbares : ceux qui habitent les banlieues d’ici ou d’ailleurs, les favellas, les barrios, les bidonvilles. Ceux qui écorchent nos oreilles de leurs accents grossiers, qui transgressent nos règles du jeu et parfois, même, nous agressent. Et aussi ceux qui crèvent de faim dans leur pays – grâce en partie à notre mondialisation – et qui croient que, s’ils venaient nous rejoindre, nous leur laisserions les miettes qui tombent de notre table. Devant cette masse croissante qui, comme l’eau s’accumulant derrière un barrage, menace leur société de powerpoints et de tableaux Excel, les « gestionnaires » ne lésinent pas sur les médecines : pesticides, insecticides, murs, grilles, grillages, vigiles, législations, procès, police, promesses…
Alors qu’ils connaissent sur le bout du doigt la théorie de la courbe de vie des produits, l’idée ne leur vient pas que tout ce qui vit est mortel et que ce monde qu’ils ont construit et que, laborieusement, ils tentent de faire durer, l’est comme le reste. Mortel, il l'est d'autant plus que le bonheur qu’il prétend proposer génère en fait de plus en plus d’appelés et de moins en moins d’élus. Au surplus, ce bonheur, quand on y baigne, déçoit chaque jour un peu plus. Pire : il nous trahit et nous le savons.
Mais, surtout, cette planète subtilisée par les gestionnaires, nous sommes en train - comme le montrent des observateurs aussi différents que Paul H. Ray et Sherry R. Anderson*, Alain de Vulpian** ou Serge Latouche*** - de nous la réapproprier et, déjà, de la réinventer.
Le monde du lendemain se nourrit toujours de celui d’aujourd’hui. Les civilisations ne s’effondrent pas : elles se transforment. Pour leurs géniteurs, un cauchemar : ce qu’ils voient, c’est rien autre que la montée des Barbares. Mais, comme le dit la Bible, « La pierre que les bâtisseurs avaient rejetée, j’en ai fait ma pierre d’angle. » De la corruption du latin par les immigrés de l’Empire romain sont nés l’Italien, l’Espagnol et le Français. Toutes les beautés et les espérances que nous ménage le monde à venir sont en germe dans ce que le monde d'aujourd'hui honnit.
* Cf. L'émergence des créatifs culturels, éditions Yves Michel, 2001.
** Cf. A l'écoute des gens ordinaires, ce sont eux qui changent le monde, Dunod, 2004.
*** Cf. La Planète des naufragés, La découverte, 1991.
07:00 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : société, développement personnel, moeurs, politique, écologie
19.03.2008
Naïveté occidentale ?
Je connais un dirigeant de grande entreprise, stratége et manoeuvrier remarquable, qui est aussi d'une lucidité sans complaisance quant aux points faibles qui permettent d'avoir barre sur un être humain. Une de ses maximes favorites est «qu’on n’obtient des gens ce que l’on veut qu’aussi longtemps qu’on ne leur a pas donné ce qu’ils désirent».
Alors que les Jeux olympiques vont bientôt se tenir, la «communauté internationale» s’alarme soudain de la brutalité du régime de Pékin. C’est un peu tard pour négocier, non ? Tout ce « temps de cerveau disponible » qui cet été sera offert tout autour du globe aux messages publicitaires, les firmes occidentales et leurs actionnaires ne sont plus capables de le sacrifier - et les dirigeants de Pékin le savent bien.
La force de ceux qui accueillent cette année les JO n’est autre que notre rapacité. Et je ne pense pas en l'occurrence qu'au registre financier. Qu'on soit un actionnaire de Coca, une chaîne de télévision, un imprimeur, un floqueur, un athlète, un coach ou seulement un addict du sport en chambre; qu'on attende la gloire, l'argent ou une distraction excitante et sans effort, impossible de passer à côté d'une pareille aubaine! D'autant que, comme disait ma grand-mère, nous avons déjà la bouchée "à moitié gosier". Et que c'est seulement tous les quatre ans! Alors, les hôtes de Pékin savent bien que, malgré les émois et les effarouchements, le Tibet et l’éthique ne pèsent pas vraiment grand-chose pour leurs prochains invités.
La valeur de nos valeurs est celle des sacrifices que nous sommes prêts à faire. J’en connais pour qui le Tibet a moins d'importance que leurs futures soirées télé. A chacun le prix de son âme.
17:00 Publié dans L'esprit des Jeux | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : société, développement personnel, moeurs, politique, écologie

