17.03.2008

Rapprochements incorrects

Info n° 1
Un message de notre amie Cécile Thimoreau, de l’association Ensemble Contre la Peine de Mort. En substance, 80% des exécutions capitales sont aujourd’hui le fait de la Chine : entre 7500 et 8000 personnes y auraient été exécutées en 2006. Ce record s'accompagne en outre d'un recours banal à la torture pour arracher des aveux et de procès expéditifs qui entraînent des erreurs judiciaires nombreuses…

Info n° 2
Sur le site de l'association suisse Actionnariat pour une économie durable :
Selon les médias, les autorités chinoises ont admis en 2006 déjà que 95% des organes transplantés dans le pays ont été prélevés sur des personnes exécutées. Dans ces circonstances, les conditions pour un consentement libre et éclairé du donneur ne peuvent de toute évidence pas être réunies. En outre, certains indices corroborent le soupçon selon lequel les arrestations et les condamnations à mort sont en phase avec la demande d'organes. On est loin des procès équitables et conformes aux droits humains.

Info n° 3
L’entreprise européenne Roche commercialise en Chine le Cellcept, un immunosuppresseur destiné à réduire les risques de rejet après une transplantation. Soulignant la relation entre le développement du marché chinois des immunosuppresseurs et les transplantations d'organes forcées, ACTARES a demandé à Roche « de s'engager pour le respect des standards internationaux, de collaborer avec les organisations de défense des droits humains et, en concertation avec les autres entreprises pharmaceutiques, de soumettre la livraison d'immunosuppresseurs à des conditions d'utilisation strictes ». http://www.actares.ch/F/framesetF.htm

Invitation
Cécile Thimoreau nous invite à signer la pétition de la Coalition mondiale contre la peine de mort pour la levée du secret d'’Etat sur la peine de mort et un moratoire sur les exécutions:

http://www.worldcoalition.org/modules/xpetitions/index.php?id=2

11.03.2008

Le bazar de l'épouvante

Ce roman de Stephen King - adapté à l’écran* par Fraser C. Heston - touche à la fable. Un homme, un inconnu, ouvre boutique dans une petite ville américaine, aussi ordinaire et tranquille que n’importe quelle autre petite ville américaine. Cet homme a un don : celui de vous proposer l’objet dont vous aurez une si grande envie, une fois que vous l’aurez tenu entre vos mains, que vous pourriez vous autoriser, pour en devenir propriétaire, à commettre... disons: quelque légère transgression. Or, justement, une fois que vous êtes bien mûr, il vous manque toujours trois francs six sous pour réaliser votre désir. M. Gaunt vous propose alors, avec un petit clin d’œil complice, de solder le prix en vous livrant à quelque farce. Par exemple, pour conserver l’autographe d’un grand champion de base-ball, un enfant d’onze ans s’engagera à maculer d’immondices des draps que leur propriétaire à mis à sècher en plein air. Une femme un peu simplette, afin d’acquérir une figurine de porcelaine, devra coller des procès-verbaux assortis d’insultes dans la maison d’un de ses concitoyens. Et vous de rire, évidemment, en lisant ou en voyant la tête et les réactions des victimes lorsqu’elles découvrent le forfait.

Comme une bande d’étourneaux, une pluie de petits malheurs s’abat ainsi sur la petite ville de Castle Rock. Seulement, autant M. Gaunt sait trouver le point sensible de vos désirs, autant les mauvaises farces qu’il suggère touchent chez leurs victimes une blessure intime - peur, conviction d’être méprisé, détesté ou persécuté, fractures psychiques diverses laissées par un traumatisme enfoui – qui va se transformer en détonateur. Tandis que la souffrance, stimulée, se transmute en violence, chacune des victimes a la certitude – aussi immédiate qu’erronée – du coupable à punir. Confrontés à cette agression pour eux gratuite, les innocents prennent à leur tour le mors aux dents. Des carreaux cassés on passe alors aux coups de couteaux, des coups de couteaux aux coups de feu, et même les deux prêtres de la bourgade – tous deux chrétiens mais de différentes obédiences et qui de ce fait se détestent cordialement – finiront par en venir aux mains.

Au fond, cette histoire est-elle si différente de la réalité que nous connaissons ? Qu’utilisent ceux qui veulent nous faire oublier notre liberté ? Leur stratégie tient en trois mots. D’abord, on vient de le voir : tentation et division. Or, en hébreu, le tentateur, c'est Satan ; et, en grec, celui qui divise, c'est le diable - diabolos. Maintenant, regardez bien M. Gaunt : quelle apparence nous offre-t-il ? Celle d’un homme aux bonnes manières, bien habillé, toujours correct. Et presque compatissant. On le croirait issu de quelque rencontre des grands de ce monde autour de la faim des pauvres. La plus grande ruse du diable – troisième élément de sa stratégie – ne serait-elle pas de nous laisser croire qu’il n’existe pas ?

* 1993. Avec Max von Sydow dans le rôle principal.

09.03.2008

Faire des liens

Pouvez-vous voir le soleil dans un grain de riz ? Car s’il n’y avait pas de soleil sur les rizières il n’y aurait pas de grain de riz. Pouvez-vous voir le nuage dans une table de bois ? Car, sans nuage, il n’y aurait pas de pluie pour arroser l’arbre et pas de bois pour faire une table. (Thich Naht Hanh)

On continue ?

07.03.2008

Mirages de soi

Dès les premières phases de son développement, l’humain subit des épreuves. Il reçoit des blessures qui vont subsister en lui sous forme de mémoires actives. Dissimulées dans nos tréfonds psychiques, inquiétudes et interrogations plus ou moins conscientes ou oubliées vont à notre insu tirer les ficelles des comportements que nous répéterons, souvent tout au long de notre existence. En réponse à notre désir - peut-être inavoué - de nous protéger, de nous réparer ou de prendre une revanche, elles génèreront des objectifs à atteindre : possessions matérielles, pouvoir sur les êtres, jouissance, image de soi. Ces objectifs exprimeront – du moins le penserons-nous - notre chemin personnel vers l’accomplissement.

A la vérité, il s’agira souvent de fantasmes trompeurs – teintés au surplus des croyances de notre milieu - qui nous éloigneront de la vérité de notre être. Un personnage de Jack London, emblématique de ce point de vue-là, une fois parvenu au faîte de sa réussite découvre qu’il n’est personne et se suicide. On n’est pas obligé d’en arriver là, mais combien de vie se finissent-elles néanmoins dans la désillusion et l’amertume ? Comme si on découvrait, trop tard, la duperie immense dont on a été à la fois la victime et l'auteur. Pour atteindre notre être authentique, celui dont la réalisation ne nous laissera aucun désarroi, il faut faire oeuvre d’iconoclaste : briser les images trompeuses – la représentation de la réussite - auxquelles nous avons asservi notre vie.

Cependant, noyée dans ses surproductions de toute sorte, notre société de consommation a très tôt compris que nos failles psychiques étaient ses meilleures alliées. La faille narcissique est notamment exploitée à l’envi par l’omniprésente publicité. Voitures, vêtements, sous-vêtements, parfums, vacances (et j’en passe), ce ne sont qu’invitations à « nous la jouer ». Ceci a atteint un tel degré que ce ne peut plus être sans effet sur notre maturation psychique. En nous suggérant en permanence de nous disperser dans des artefacts, de fuir la connaissance de nos ressorts intérieurs dans la jouissance matérielle ou narcissique, la forme de publicité que nous subissons majoritairement aujourd’hui encourage la duperie que nous avons déjà organisée à l’égard de nous-même. Elle rend plus difficile que jamais l’émergence de notre authenticité. Elle dévie l’humanité d’un axe possible d’évolution.

28.02.2008

L'opium du peuple

La règlementation interdit le commerce des semences anciennes afin de protéger le business des semenciers. Vive la libre-concurrence!

Les plus grands distributeurs à l'échelle mondiale sont suspects d'ententes illicites en vue d'augmenter les prix de certaines denrées. Vive le consommateur-roi!

Les Etats-Unis, grands contempteurs du protectionnisme, subventionnent leurs éleveurs et leurs céréaliers. Vive la loi du marché!

Une denrée de plus en plus fongible et circulante: l'emploi!

Pas de doute, le libéralisme fera le bonheur du genre humain!

25.02.2008

Le pouvoir d'achat

Michel Séguin, ancien "collègue" des Caisses Desjardins et aujourd’hui économiste patenté, nous faisait un jour remarquer la relativité des enquêtes d’opinion. A la question : « Etes-vous favorable au petit commerce ? », la réponse majoritaire, toujours, est « Oui ». « C’est pratique de les avoir en bas de l’escalier » explique l’un. « Ca met de la vie dans le quartier » rajoute l’autre. « Les rues sont plus chaleureuses quand il y a des petites boutiques » commente un troisième. « Les articles sont de meilleure qualité », etc. Pour autant, constatait Michel Séguin, quand on observe les habitudes d’achat, on se rend compte que les gens dépensent l’essentiel de leur revenu dans les hypers ou les supers de la périphérie. « Lorsque les gens votent pour de bon, c’est avec leurs pieds » concluait-il.

Démonstration brève et incontestable du pouvoir de nos achats. Arrêtons de diaboliser les multinationales et considérons enfin que ce monde est bien le nôtre, c’est nous qui l’enfantons et l’entretenons heure après heure, jour après jour. Et j’ajouterai : plus notre niveau de revenu nous autorise de liberté, plus nous en sommes, au surplus, responsables. Bien sûr, toutes nos dépenses, nous ne les faisons pas forcément en conscience. Il y a des liens que nous ne faisons pas parce que nous n’avons pas l’information ou que nous n’avons pas songé à y réfléchir. Mais, surtout, il y a ce phénomène que discerne Bernard Stiegler* : au delà de la société de consommation, nous sommes entrés dans la société de pulsion. La société de pulsion, pour faire court, c’est, lorsque nous désirons quelque chose, le choix entre l’avoir maintenant ou l’avoir tout de suite. J’en parle à mon aise : je suis comme cela de naissance. Mais, ce qui a changé, c’est que mes parents, dans ces temps très lointains de mon enfance, pouvaient me raisonner sans risque d’être contre-dits. Aujourd’hui, au contraire, tout conspire à nous encourager dans cette voie de la satisfaction immédiate. La publicité ubicuitaire, le crédit offert à tous les coins de rue, les nouvelles technologies – anywhere, anytime, any device – et même l’idéologie de la croissance – pas de croissance sans consommation – nous caressent dans le sens de la pulsion. Finalement, saint Antoine avait bien de la chance d’être dans le désert. Résister à la tentation, aujourd’hui, équivaut à vouloir rester chaste alors qu’on est enfermé tout nu dans le lupanar le plus torride.

Nous connaissons notre pouvoir. A chacun de nous de décider de ce qu’il veut en faire. Par exemple, quand je passe sur un trottoir, il y a une chose qui toujours retiendra mon attention : une vitrine de libraire. Mais, quand j’ai noté dans mon calepin un livre que je dois «absolument» lire, il y en a une autre qui me retiendra d'entrer : je ne vais pas prendre le risque de devoir le commander et d’attendre ainsi deux jours. Alors, je vais dans une grande surface. Eh ! bien, c’est cela l’économie pulsionnelle. Car, en permanence, les livres que j’ai achetés et que je n’ai pas encore eu le temps de lire font dans ma chambre une pile qui varie entre 1 m 20 et 1 m 60 de hauteur. Alors, franchement, quelle raison ai-je de céder au démon de « l’instantanéité » ? Surtout que, pour moi, il n'y a pas de rue idéale sans une librairie. J’ai pris une décision. Désormais, je passe par mon libraire du boulevard Malesherbes. Et, quand je suis aux Sables d’Olonne, je vais à la Librairie centrale : voilà des gens qui ne vendent pas que du papier imprimé. Ils invitent sans cesse des auteurs, c’en est admirable. Un été, j’ai même eu la surprise d'y reconnaître Marie-Christine Barrault qui m'a dédicacé « Le cheval dans la pierre ».

Ce livre commence par l’histoire d’une petite fille qui est entrée dans l’atelier d’un voisin sculpteur. Celui-ci est en train d’achever une statue. La petite fille, émerveillée, lui demande : « Comment le savais-tu qu’il y avait un cheval dans la pierre ? » Un jour peut-être – faisons un rêve – un enfant nous demandera: «Comment le savais-tu que, caché à l’intérieur du tien, il y avait un monde meilleur ?» Amis sculpteurs, retroussez vos manches !

* Directeur scientifique du Centre Georges-Pompidou, auteur notamment de Réenchanter le monde.

14.02.2008

Mortels dilemmes

Nous nous sommes mis dans cette situation extraordinaire de marins perdus qui n'auraient d'autre façon de survivre que saborder le bateau qui les porte et se noyer. Je m'explique. L'épée de Damoclès de notre époque, et dont le fil se défait sous nos yeux, c'est le risque écologique. Or, quand les statisticiens constatent un ralentissement de la consommation, allez-vous vous écrier: "C'est une bonne nouvelle pour l'environnement" ? Je ne saurais vous le conseiller: vous pourriez vous faire écharper! Dans le monde que nous avons construit, une baisse de la consommation, c'est la croissance et l'emploi qui plongent, la précarité qui s'accroît.

Savez-vous ce qui se dit autour des tables des conseils d'administration de l'industrie pharmaceutique ? "Grâce à une bonne pathologie, nous avons réussi cette année à atteindre nos objectifs en Inde." Ou encore: "L'an prochain, avec l'augmentation du nombre de cancers de la peau, notre nouvelle molécule devrait faire un tabac." Avec un raisonnement semblable, croyez-vous que la prévention a une chance de trouver des ressources ? Tout au contraire, on se gardera bien - par exemple - d'encourager l'utilisation des moustiquaires, qui protègeraient des dizaines de milliers d'enfants, parce que cela ne rapporte rien et pourrait ralentir l'écoulement des substances à forte marge.

Imaginons maintenant une diminution importante des conflits armés et des entretuements collectifs. Est-ce une bonne chose ? Oui, d'un point de vue humain. Personne n'oserait affirmer le contraire. Non, d'un point de vue économique. La fabrication et la vente d'armes, les reconstructions après les guerres, tout cela fait tourner l'économie et génère de l'emploi. Vous vous souvenez de la cession d'un stock de machettes à un pays africain, à la veille d'une guerre civile que les services de renseignement, pourtant, voyaient venir ? Vous croyez que ces machettes étaient réellement des outils destinés à de pacifiques activités agricoles ?

Supposez que votre fils, votre fille, votre compagnon travaille dans une de ces entreprises qui ont besoin de la violence des uns ou de la maladie des autres pour écouler le produit de leur activité. Supposez qu'une bonace ou une politique de prévention efficace fassent peser une grosse menace sur les primes et les promotions, voire sur leur emplois... Alors ? Vous en penseriez quoi ?

Alfred Sauvy avait relevé qu'à la période de diète forcée de la seconde guerre mondiale avait correspondu une chute notable de pathologies diverses, cardiovasculaires et autres. Même les dépressions nerveuses avaient perdu des points. Imaginons que - sans guerre aucune, faisons dans l'économie - nous nous mettions à manger moins de viande et que, de ce fait, nous nous portions mieux. Catastrophe multiple! D'abord, pour les producteurs , les distributeurs et les détaillants, ensuite pour les médecins, les pharmaciens et les laboratoires que nos triglycérides, notre cholestérol et notre acide urique engraissent. Si vous voulez être un bon citoyen du système, protéger la croissance et l'emploi, surtout continuez à consommer!

Alors, quand on dit (selon la formule consacrée): "Les Français n'ont pas le moral: la consommation a baissé", je comprends mieux ce paradoxe. Car c'en est un: du point de vue psychologique - demandez aux spécialistes - consommer davantage manifeste rarement un mieux-être intérieur. Ce serait même plutôt le contraire dans les catégories sociales qui ont dépassé le seuil du nécessaire. En revanche, ne pas consommer et se dire que, de ce fait, on est responsable des problèmes économiques et sociaux, il y a effectivement de quoi déprimer!

19.01.2008

L'art du gâchis

Selon une étude commandée par le gouvernement britannique, nos voisins mettent à la poubelle chaque année le tiers de la nourriture qu'ils achètent, soit 6,7 millions de tonnes de déchets. La quasi-totalité de la nourriture gaspillée est consommable. Pendant la période de Noël, ce gâchis a représenté 230 000 tonnes de nourriture, soit l'équivalent de 365 millions d'Euros et, en CO2, de 15 millions de tonnes. Sont accusés les conditionnements de moins en moins adaptés aux besoins réels des consommateurs. L'étude ne prend pas en compte les restes de nourriture jetés par les entreprises.

http://www.journaldelenvironnement.net/fr/document/detail.asp?id=13468&idThem
a=4&idSousThema=20&type=JDE&ctx=259

Je vous laisse le soin de commenter.

22.12.2007

Economie de Noël

Interview de Maurice Obadia *

Maurice, tu es économiste de formation et tu fais une distinction toute personnelle entre économie matérielle et économie immatérielle. Peux-tu nous en dire davantage ?

db5b89482ffbebd3977655a23b495dcd.jpgSur la conception même de l’économie, telle qu’elle se pratique par des milliards d’êtres humains et telle qu’elle est pensée - par un nombre bien moindre ! - j’ai toujours été gêné, voire choqué, par la vision classique. Principalement par deux choses. D’un côté, parler d’économie « matérielle » était et reste un pléonasme pour la version classique. « Qu’est-ce que l’économie, sinon ce qui a trait à la finance, à l’argent, au matériel qui se pèse et se compte ? » Et d’un autre côté, parfaitement logique avec le premier, si l’économie immatérielle existe, ce ne peut être que par la texture des biens en jeu. C’est parce que les «services» ne sont pas palpables au sens premier du terme, qu’on ne peut physiquement les toucher du doigt, qu’ils sont constitutifs de l’économie immatérielle. On mesure la conséquence : l’ensemble de ces services ne vaut que par le matériel et l’argent qui les soutiennent ou en sont le but. Entendez : « Si le matériel n’est pas au rendez-vous, pas d’immatériel ! ». Et de fait toute une partie des « choses qui ne se touchent pas du doigt » meurent quand l’argent n’est pas ou plus là. On le voit dans l’éclatement des bulles boursières, dans l’extinction des modes passagères ou d’habitudes de services dépassés...

Et, selon toi, cela ne rend compte que d'une dimension de la réalité ?

Dans le même tableau, dans les tourmentes boursières, dans l’extinction des modes ou le dépassement des habitudes, on rencontre aussi des entreprises et des équipes qui résistent étonnamment. Elles continuent de vivre, d’espérer, d’exister malgré le tarissement de l’argent. Les membres des équipes ne s’entretuent pas malgré l’absence de résultats argentés ! Comment cela est-il possible ? La réponse est claire : c’est parce que la relation entre l’entreprise et son milieu global, la relation entre les membres des équipes, celle entre les équipes, est plus forte que la fuite de l’argent. Et comme il y a peu de chances qu’une telle relation soit tombée du ciel, il a fallu la créer, la produire, la renouveler, l’échanger quotidiennement, en faire un véritable investissement... Bref, travailler à tous les ingrédients d’une économie véritable pour ce « produit » noble qu’est la relation. L’économie immatérielle véritable, c’est donc l’économie de la relation, ou ce n’est rien du tout!

Qu'est-ce que Noël, dans nos pays, t'inspire comme réflexions quant à la place de ces deux économies ?

Noël est un exemple intéressant de concurrence, et parfois de complémentarité, entre les deux économies. Une distinction nette s’impose de plus en plus entre le Noël familial et le Noël «médiatico-commercial». Le premier n’échappe pas à la tension possible entre les deux économies : quel est le statut exact du cadeau matériel ? Se réunit-on pour le lien familial ? Peut-on imaginer que les cadeaux « ne soient pas à la hauteur » ? Que se passe-t-il si on oublie le cadeau ? Les réponses sont évidemment variables selon les familles. Et il est évident que quand les cadeaux sont le but de la rencontre, on se retrouve dans un des ruisseaux de l’économie matérielle (on compte, on pèse, on jauge, on compare...). Dans les « vraies » familles, celles où le travail d’économie relationnelle est constant que l’on soit ou non géographiquement proches, les cadeaux sont une conséquence joyeuse de la relation, jamais évidemment un but. On les oublie d’ailleurs assez vite, au profit des discussions, de l’ambiance et de l’animation de la fête...

L’incompressible attrait de la valeur relationnelle authentique ?

Oui! De son côté, le Noël médiatique et commercial est entièrement construit pour les besoins de l’économie matérielle. Et le plus étonnant, c’est que l’impératif matériel peut parfois être oublié par ses acteurs : je suis très heureusement surpris de voir des vendeurs de grande surface s’attarder parfois à jouer avec des enfants, alors qu’ils pourraient « harponner » dans cette « perte » de temps un nouveau chaland...

Enfin, on ne peut évoquer Noël sans faire référence aux dons auxquels cette période est propice. L’économie relationnelle ne peut que s’en réjouir, mais avec une précaution cependant : le don doit se préoccuper de l’effet produit, des réactions de celui qui le reçoit. C’est la seule façon de savoir si le don est ou non adapté. L’attitude du don « les yeux fermés », celle qui ne se préoccupe d’aucun retour paraît généreuse, mais peut se révéler auto-suffisante. Finalement, l’économie de la relation nous dit que la relation produite oblige à l’échange, mais à l’échange continu et ouvert qui nous éloigne de la seule vision mercantile.

Quel est, selon toi, aujourd'hui, le plus grand enjeu du monde que nous avons construit ?

Pour rester dans la veine des considérations précédentes, il faut aussi insister sur le fait que la réflexion sur l’économie de la relation n’a rien d’angélique. Au fur et à mesure que les humains prennent conscience des limites et des dangers du monde qu’ils ont construit, à quoi assiste-t-on ?
- Une somme de critiques fondées sur les excès de l’économie matérielle
- Mais aussi le développement d’une économie de la relation, à l’intérieur des organisations et entre elles, non pas positive, mais négative.

Ce dernier constat, pour ne pas être discutable, n'est-il pas paradoxal ?


L’économie matérielle nous a habitués progressivement à la loi du coût minimum en toute chose. Des économies de la relation se mettent en place de par le monde, mais ce sont des relations obtenues au coût minimum, c’est à dire des relations où l’on ne veut voir qu’une partie de l’autre, où l’on ne retient qu’un profil simpliste, souvent défavorable, où l’on n’investit jamais patiemment dans le profond travail de connaissance... Bref ! les réflexes de coût minimum hérités de l’économie matérielle et transposés dans l’économie relationnelle produisent de l’économie de la relation négative entre individus, entreprises, régions et peuples. Un premier enjeu capital de notre monde est ainsi, pour moi, de faire en sorte qu’au fur et à mesure des limites de l’économie matérielle, le travail d’économie de la relation positive parvienne, non pas à éliminer, mais à sur-compenser les constructions de relation négative.

L'économie de la relation se limite-t-elle à la sphère humaine ?

Cette relation de connaissance approfondie qui est plus coûteuse en temps, en énergie, en information évolutive sur l’autre, nous devons aussi la construire dans le lien avec notre milieu ambiant. Je reste persuadé que le nouveau lien à construire entre économie et écologie ne peut être pertinent que si l’on entend par « économie », ce système d’activité humaine de production et d’échange constitué des deux sphères, matérielle et relationnelle. En sachant qu’aucune organisation ne peut éviter le contact entre les deux sphères, le second enjeu qui me paraît capital est de travailler à ce que leur conflit initial évolue vers une reconnaissance des facteurs et du terrain que chacune doit occuper pour rester positive.

* Maurice Obadia est docteur en économie, consultant en stratégies et management, et conférencier. Au cours de ses études, il a été frappé par l'importance que les économistes accordent aux choses matérielles alors que la vie 19d2395456ada6dca8751078fc0c9efa.jpghumaine est tissée d'abord de relations entre des êtres. Il a aussi constaté que nous vivons dans une société tout à la fois de surabondance et de cruelles pénuries. Depuis, il s’efforce de théoriser cette économie qui pour lui est première: celle de la production et de l’échange de relations authentiques. De ce cheminement rendent compte ses ouvrages successifs: L'Economie désargentée, Le Prix du rêve, Sortir de la préhistoire économique et Pour une économie de l'humain.

12.11.2007

L’opium du peuple ?

D’un côté, les grandes puissances financières du globe qui sont en train de construire un énorme capteur à « temps de cerveau disponible »* : les Jeux Olympiques de 2008.

De l’autre: nous.

D’un côté, le pays choisi pour les Jeux, rien moins qu’exemplaire et même actuellement régressif des points de vue écologique, social et humain.

De l’autre: nous.

D’un côté, des opinions à allure de croyances: le commerce amène la démocratie dans ses bagages, les Jeux véhiculent les idéaux les plus nobles et les plus inspirants de l’humanité, etc.

De l’autre, nos doutes et, surtout peut-être, notre crainte d’émettre une opinion qui nous marginalise. Pendant quelques semaines, l’humanité tout entière va communier dans l’enthousiasme… « Vous n’allez pas partager cela ? »

Vous percevez le sous-entendu ?

J’avoue mon malaise…

Je sais que chacun des Euros que je dépense irrigue un système, autrement dit le fortifie, le fait prospérer, l’encourage à grandir. Je sais aussi qu’on peut transformer en argent le temps que je suis susceptible de passer devant le petit écran.

Que vais-je faire pour ne pas être complice de ce que je considère comme une immense usurpation : l’idéal olympique de Pierre de Courbertin mis au service du capitalisme le plus cynique et détourné à la gloire d’une nation qui ne respecte rien de ce qui compte pour moi ?

La cohérence a un prix. Suis-je prêt à le payer ?

Et vous, qu’en pensez-vous ? Avez-vous une idée du système que vos euros risquent d'alimenter ?

* En 2004, on s’en souviendra, Patrick Le Lay, président de TF1, avait déclaré que ce que recherchait sa chaîne, c’était à vendre à Coca-Cola du « temps de cerveau humain disponible ».

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