09.04.2008
Eloge de la désobéissance
Si l’on compare notre niveau de conscience et de savoir avec les désordres et les souffrances de toute sorte qui, du fait des hommes, affectent les hommes, on est saisi de perplexité. Très majoritairement, que nous soyons Français, Américains, Russes, Chinois ou Indiens, que nous soyons chrétiens, musulmans, juifs, hindouistes, animistes ou agnostiques, l'humanité se compose de braves gens. Alors, comment cet immense gâchis est-il possible?
Vous souvenez-vous de « I comme Icare », avec Yves Montant dans le rôle d’un procureur qui enquête sur l’assassinat du président des Etats-Unis? Une des séquences du film est la reconstitution de l’expérience conçue par Stanley Milgram à l’université de Yale au début des années 60. Cette expérience met en scène trois personnages dans un laboratoire de recherche. L’idée, telle qu’elle est scientifiquement exposée par celui des trois qui porte une blouse blanche, est de mesurer les effets de la punition et de la peur sur l’accélération de l’apprentissage. Le deuxième personnage, un « cobaye » volontaire, est attaché sur un siège de dentiste, devant un écran. Quelques électrodes sont fixées ici et là sur son corps. Des listes de mots sont projetées sur l’écran et le cobaye doit les mémoriser et les restituer. S’il se trompe, le troisième personnage, recruté par petites annonces, doit appuyer sur un bouton et lui envoyer une décharge électrique. Si les erreurs se multiplient, l’intensité de ces décharges ira croissant jusqu’à atteindre 450 volts.
L’expérience commence, le cobaye commet évidemment des erreurs et reçoit les premières décharges électriques. A partir d’un certain voltage, il se met à manifester de plus en plus bruyamment sa douleur, passant progressivement des gémissements aux hurlements et suppliant qu’on mette fin à l’expérience. La personne qui doit appuyer sur le bouton se tourne alors vers le superviseur en blouse blanche. Celui-ci se montre inflexible : l’expérience doit être menée à son terme, il faut aller jusqu'au bout. Il arrive alors que, partagé entre son devoir et la souffrance qu’il inflige, « l’électrocuteur » s’en prenne à sa « victime », l’accusant de se trouver à cause d'elle dans une situation impossible.
Vous l’avez soupçonné, le véritable cobaye n’est pas l’homme en train de se tordre et de gémir sur le fauteuil du supplice : il s’agit seulement d’un acteur et l’équipement électrique est factice. Le véritable cobaye est, à son insu, la personne recrutée pour quatre dollar de l’heure, et l’expérience ne porte pas sur le rapport entre punition et apprentissage mais sur le « taux d’obéissance ». Maintenant, si c’est la première fois que vous entendez parler de cette expérience, restez assis: 62,5% des vrais cobayes – fût-ce à leur corps défendant - sont allés jusqu’à administrer des électrochocs atteignant 450 volts.
Alors, la « vertu d’obéissance », vous en pensez quoi maintenant? Désormais, quand vous ferez par obligation une chose qui vous met mal à l’aise, demandez-vous où est la blouse blanche et quel est le système de croyance qu’elle mobilise en vous. Personnellement, je me suis déjà abandonné à l’emprise des blouses blanches. Je me suis dramatiquement retrouvé du côté de l’institution scolaire contre un de mes enfants. Il fallait, encore et encore, que je le fisse travailler et que je le « visse ». Toujours plus de la même chose. Evidemment, toujours plus du même résultat, pour lui comme pour moi. Car, à chaque rencontre avec ses professeurs, c’était le même film et j’avais tendance à le prendre un peu plus en grippe. Or ce n’était ni un cancre ni un fainéant mais – je l’ai enfin découvert - un surdoué qui souffrait énormément. L’existence de ce blog, à vrai dire, doit beaucoup à cette expérience de vie.
Nous ne sommes souvent qu’un maillon dans une chaine et, de ce fait, il se peut que ce qu’on nous invite à faire nous paraîsse bien peu de chose. A quoi bon se rebeller, à quoi bon même se poser des questions ? Puis, quelle légitimité avons-nous face aux blouses blanches : professeurs, ingénieurs, managers, prix Nobel d’économie ou de médecine, capitaines d’industrie et autres experts de tout poil ? Les lois de l'économie, le progrès de la science, la bottom line: quelle est la légitimité de ce que nous ressentons face à l’univers de la rationalité et de ceux qui la détiennent ?
Eh ! bien, pour conclure, voici deux convictions chèrement acquises. D’abord, ce bien peu de choses dont chacun d’entre nous assure l’exécution peut constituer au bout du compte une chaîne des plus malfaisantes. Cette chaîne, il faut savoir la rompre. Comme pour le SIDA, cet invisible virus, nous devons refuser que certaines choses passent par nous. Quant à notre légitimité, à nous, les ignares, les irrationnels, les irresponsables de service, les «sans blouse blanche», je vous laisse avec cette réflexion d’Albert Camus : « Entre ma mère et la justice, je choisis ma mère ».
Pour en savoir davantage sur l'expérience de Milgram:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_de_Milgram
07:00 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : développement personnel, société, économie, écologie, politique
03.04.2008
Liberté d'expression (2)
Les réactions que j'ai recueillies à la suite de ma précédente chronique me donnent envie de préciser mon point de vue en repartant de l'exemple que j'ai donné: celui des caricatures de Mahomet.
D'abord, je ne partage pas totalement l'idée d'une relativité du bien et du mal. Il me semble que le mal surgit dès que je fais souffrir l'autre dans sa chair ou dans son âme sans pouvoir me prévaloir d'une légitime défense - ou bien si les voies que j'ai choisies sont inappropriées au strict besoin de celle-ci.
Sans en appeler au "Aime ton prochain" qui dépasse souvent nos moyens ordinaires, je plaide, a minima, pour la civilité. Se moquer de ce qui est cher à l'autre, même si nous ne comprenons pas pourquoi il y est attaché, est cruel et irrespectueux.
Je plaide ainsi pour l'efficacité: est-ce que me moquer de ce qui est cher à l'autre me permet d'obtenir ce que je prétends obtenir de lui: son intérêt, son respect voire son adhésion?
Enfin, je me porte partie civile contre l'usurpation. Alors même que nous prétendons à la supériorité de nos convictions et de nos croyances, notre comportement ne trahit-il pas une autre motivation que celle de les faire partager?
15:10 Publié dans Aveuglement | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : société, politique, développement personnel
02.04.2008
Liberté d'expression
Je suis - évidemment - un farouche partisan de la liberté d’expression. Sans la possibilité du débat et de la circulation des idées, le mensonge peut règner et le lit est alors fait à toutes les dérives. Pour autant, je ne considère pas que les caricatures du prophète Mahomet constituent par exemple une expression respectable de cette liberté. Je ne vois pas ce que notre civilisation peut gagner – je ne vois même pas ce qu’il y a de civilisé - à froisser la sensibilité des êtres humains dont on ne partage pas les références. Il ne me viendrait pas à l’idée de faire de la peine à mes amis en me moquant de quelque chose qui leur est cher, qu’il s’agisse de leur croyance en Dieu, de leur histoire, de leurs parents, de la forme de leurs oreilles, de leur voiture ou de leur vieux chien. Réciproquement, il ne leur viendrait pas à l’idée de me faire de la peine par le même moyen. Il y a suffisamment de vrais sujets de débat, il y a suffisamment d’inimitiés dans ce monde, pour ne pas en rajouter. L’humour peut n’être qu’une arme qui n'ose pas dire son nom.
Aurions-nous oublié le « nous » et la sociabilité qui lui permet de se construire pacifiquement ? J’ai appris une chose au cours de ma vie, c’est que les occasions de blesser sont nombreuses, et que les cicatrices, même refermées, restent longtemps sensibles. Mais voilà : nous n’en avons pas toujours conscience car tenir l’aiguille ne produit pas le même effet qu’être piqué. André Conraets, le père de la Pédagogie éclosive, est un de ceux qui m’a fait apparaître combien nous pouvons polluer inutilement une conversation par des mots ou des comportements qui mettent l’autre mal à l’aise. J’insiste sur le mot « inutilement »: que gagne en effet la relation quand un mot d’esprit fait du mal à l’autre? Que gagnons-nous si notre interlocuteur se referme, ne songe qu’à la douleur ou à la honte que nous lui avons infligée, et ne nous entend plus? Que gagnons-nous s’il considère que nous avons été déloyaux à son égard? Que gagnons-nous si nous engageons la dynamique trop humaine du mimétisme : mot pour mot, puis maux pour maux? Nous rendrons-nous compte que l’autre n’est que notre miroir?
Mais peut-être avons-nous parfois d'autres objectifs que ceux que nous affichons. Car qui serait assez maladroit pour commencer par indisposer gratuitement celui qu'il veut attirer dans son camp? Peut-être voulons-nous seulement rendre politiquement correcte la violence qui est en nous et qui a besoin d'un méchant pour se décharger.
08:00 Publié dans Aveuglement | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : société, liberté, politique
31.03.2008
"L'inversion de la rareté"
Cette expression, tirée du récent livre d'Hervé Juvin que j'ai commencé à lire*, me frappe. Citation:
"Cette inversion de la rareté transforme nos relations avec le monde, avec les autres, avec nous-mêmes: ce qui était rare, précieux, valorisé, comme savoir, comme technique, comme esprit, devient surabondant, banal, négociable, tandis que le gratuit, l'infini, l'inépuisable, comme l'eau, l'air, l'espace, devient cher, limité, compté."
*Produire le monde - Pour une croissance écologique, éditions Gallimard, 2008.
14:36 Publié dans Aveuglement | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : société, écologie, économie, politique
29.03.2008
Le manifeste du tiers paysage
Je remercie Christian Mayeur de m’avoir fait connaître ce livre de Gilles Clément* à qui j’emprunte le titre de ma chronique. Parlant de la constitution des paysages dans lesquels nous vivons, il se révèle une source d’inspiration dans bien d’autres registres.
La manifestation la plus visible aujourd’hui de ce que Teilhard de Chardin appelait le « phénomène humain » est le remodelage du visage de la Terre. Au point que ce que nous appelons encore «la nature» est désormais, des pôles à l’équateur, rarement exempt de notre marque. Cette emprise de l’humain a pour logique principale une spécialisation - à tendance exclusive et extensive - des espaces passés sous contrôle. Sur des surfaces croissantes, on ne voudra trouver que du maïs, du blé ou du soja, à moins que ce ne soient que des habitations, des usines ou des bestiaux : l’homme zone. Il clone aussi. Notre logique de spécialisation a accru son emprise avec l’acquisition de l’ingénierie génétique. Jusqu’alors nous pouvions privilégier une espèce à une autre et, au plus, en jouant sur les croisements, renforcer certaines caractéristiques qui nous intéressaient particulièrement. Avec l’ingénierie génétique, nous allons plus loin : nous choisissons dans une variété ce qui nous intéresse et nous évacuons le reste.
On assiste ainsi partout à une simplification drastique du foisonnement et de l’entremêlement originels auxquels notre planète doit sa fécondité. Cette simplification s’accompagne d’un recul de la biodiversité : jusqu’à l’activité bactérienne des sols qui, sous l’effet des engrais, se meurt. Mais cette réduction n’affecte pas seulement le nombre des espèces de tous ordres, elle affecte aussi la diversité des arrangements systémiques qu’avait suscités dans le long terme l’interaction des êtres vivants**.
La logique d’emprise croissante, de spécialisation et de simplification qui caractérise notre façon d’investir la planète s’exprime encore dans d’autres registres. Ce que l’on pourrait appeler la « biodiversité économique » est soumis à pareil appauvrissement. Les monnaies sont passées au même laminoir que les langues. Les Etats et les services publics doivent renoncer à toute singularité organisationnelle, sociale ou législative. Pour les entreprises, un seul modèle est légitime aujourd’hui : celui de la société anonyme côtée en bourse. Les organismes – comme les coopératives et les mutuelles – et les Etats qui ne s’alignent pas sont suspects, et le Monsanto de l’organisation du commerce, veille au grain.
L’humain lui-même est emporté. Les langues héritées de nos histoires innombrables subissent un sort identique à celui des espèces animales et végétales. A l’image des quelques variétés céréalières éventuellement transgéniques qui se sont approprié des centaines de millions d’hectares, quelques idiomes plus ou moins simplifiés chassent les milliers de langues qui, chacune, rendaient compte depuis des siècles d’une façon unique de parler le monde. Au delà des mots qui disparaissent, c’est la richesse même de la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes, de l’aventure humaine, qui est maintenant menacée. Ces champs où, sur des centaines de milliers d’hectares, on ne trouve plus qu’une seule espèce de vivant - et ces semences qui ont été réduites à quelques-unes de leurs caractéristiques - nous parlent de nous, de notre essence. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’une représentation de l’existence aussi simpliste que celle de la société de consommation anime un si grand nombre de cerveaux. Aussi, est-ce la première fois que nous sommes en si grand danger.
Le salut viendra selon moi – s’il le peut - de ce que Gilles Clément appelle dans son domaine les « délaissés » : ces lopins, ces lisières, ces bords de champ oubliés, où les herbes folles reprennent quelque droit de survie et se tiennent en réserve de l’avenir.
* Editions Sujet/Objet, 2004.
** Pour la biologiste américaine Lynn Margulis, le vivant comprend cinq règnes en interaction: les bactéries, les algues, les champignons, les plantes et les animaux.
18:20 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : société, écologie, ogm, politique, économie
26.03.2008
Résurrection
La planification, qui donne le pouvoir à la psychorigidité. Les systèmes de comptabilité publique ou privée, les tableaux de bord et les ratios qui rendent aveugle et sourd à l’essentiel. Les organismes génétiquement modifiés, atrophiés à la mesure de nos représentations, lachés dans des écosystèmes que notre entendement ne peut embrasser. Des cultures déployées à grande échelle, avec la rigueur d’une chaîne de montage des Temps modernes, qui détruisent les équilibres naturels comme une main négligente balaie un château de cartes. L’humain lui-même réduit à des chiffres, enserré dans des emplois du temps tirés au cordeau, informatiquement fliqué, invité à une précarité érigée en devoir d'état. L'acccumulation de règles, de règlements, de lois et de procédures qui occupent des nuées d’experts en tout genre et dont les mailles n’empêchent rien. Au nom de la performance et de la création de valeur, la chasse au non-contrôlable, aux secondes perdues, aux espaces inemployés, aux activités non marchandisées, aux diversités non requises et à la fécondité non programmée. Pour résultat, un monde où s’accroissent les pénuries des biens les plus essentiels, le nombre de pauvres et l’insécurité. Les solutions d’hier qui sont les problèmes d’aujourd’hui. Les solutions d’aujourd’hui qui préparent les naufrages et les catastrophes de tout à l’heure…
Telle est la planète des "gestionnaires", cette classe culturelle issue de la pensée unique que distillent depuis des lustres les meilleures business schools, devenue en l'espace d'une génération une sorte de franc-maçonnerie mondiale et qui s’est emparée des représentations collectives et des leviers de l'économie.
Dans les interstices de cette planète sur papier ligné, de ces latifundia de monoculture intensive, des herbes folles : les cancres qui n’apprennent pas dans les règles, les asociaux qui prétendent refaire société, les « humanitaires » qui veulent sauver le monde - et les écolos, les mystiques, les artistes, les poètes, les altermondialistes, les « bio » - j’en passe - qui défendent la possibilité d’autres bonheurs.
Puis, non plus dans les interstices mais aux marges maintenant de cette même planète, pesant sur les frontières, les barbares : ceux qui habitent les banlieues d’ici ou d’ailleurs, les favellas, les barrios, les bidonvilles. Ceux qui écorchent nos oreilles de leurs accents grossiers, qui transgressent nos règles du jeu et parfois, même, nous agressent. Et aussi ceux qui crèvent de faim dans leur pays – grâce en partie à notre mondialisation – et qui croient que, s’ils venaient nous rejoindre, nous leur laisserions les miettes qui tombent de notre table. Devant cette masse croissante qui, comme l’eau s’accumulant derrière un barrage, menace leur société de powerpoints et de tableaux Excel, les « gestionnaires » ne lésinent pas sur les médecines : pesticides, insecticides, murs, grilles, grillages, vigiles, législations, procès, police, promesses…
Alors qu’ils connaissent sur le bout du doigt la théorie de la courbe de vie des produits, l’idée ne leur vient pas que tout ce qui vit est mortel et que ce monde qu’ils ont construit et que, laborieusement, ils tentent de faire durer, l’est comme le reste. Mortel, il l'est d'autant plus que le bonheur qu’il prétend proposer génère en fait de plus en plus d’appelés et de moins en moins d’élus. Au surplus, ce bonheur, quand on y baigne, déçoit chaque jour un peu plus. Pire : il nous trahit et nous le savons.
Mais, surtout, cette planète subtilisée par les gestionnaires, nous sommes en train - comme le montrent des observateurs aussi différents que Paul H. Ray et Sherry R. Anderson*, Alain de Vulpian** ou Serge Latouche*** - de nous la réapproprier et, déjà, de la réinventer.
Le monde du lendemain se nourrit toujours de celui d’aujourd’hui. Les civilisations ne s’effondrent pas : elles se transforment. Pour leurs géniteurs, un cauchemar : ce qu’ils voient, c’est rien autre que la montée des Barbares. Mais, comme le dit la Bible, « La pierre que les bâtisseurs avaient rejetée, j’en ai fait ma pierre d’angle. » De la corruption du latin par les immigrés de l’Empire romain sont nés l’Italien, l’Espagnol et le Français. Toutes les beautés et les espérances que nous ménage le monde à venir sont en germe dans ce que le monde d'aujourd'hui honnit.
* Cf. L'émergence des créatifs culturels, éditions Yves Michel, 2001.
** Cf. A l'écoute des gens ordinaires, ce sont eux qui changent le monde, Dunod, 2004.
*** Cf. La Planète des naufragés, La découverte, 1991.
07:00 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : société, développement personnel, moeurs, politique, écologie
20.03.2008
Le bonheur de haïr (2)
Ce qu’a subi le Christ pendant la nuit de son procès est emblématique des pratiques sans âge des bourreaux ordinaires lorsque pouvoir leur est donné sur d’autres êtres humains accusés de troubler l'ordre public. Innombrables sont les récits où, en toute circonstance, on retrouve comme dans celui de la Passion la lancinante litanie des coups, des crachats, des injures et des humiliations. A travers le corps, la dignité de l’autre toujours est visée, et, honteusement, le fait d’être du côté de l’ordre légitime la jouissance de ceux qui tiennent d’autres êtres humains à leur merci.
307 personnes interpelées, enfermées et brutalisées. Des heures contre un mur, jambes écartées, bras tendus. Matraquages en règle, crachats, gifles, jets de gaz lacrymogène, injures, menaces de sodomisation ou de viol, coups dans les testicules, dans le visage, brûlures de cigarette, tête cognée contre les murs... Prisonnières - on n'en sera pas surpris - dénudées et obligées de s’exposer.
Cela a duré trois jours. Trois jours. J’arrête là.
Selon vous, cela se passe où et quand et qui sont les 307 individus ainsi traités? En majorité, il s’agit d’étudiants et d’étudiantes et, en moindre nombre, d’employés, de chômeurs, d’avocats et de journalistes. Une engeance du diable, on en conviendra. Et qu'ont-ils fait pour s'attirer pareille haine ? Un crime de lèse-majesté: ils ont manifesté pacifiquement devant l'immeuble qui abritait le G8. C'était à Gênes – en Italie - et c'était en juin 2001. Le procès vient enfin d’être ouvert contre les 46 policiers, carabiniers, agents pénitenciaires et autres médecins de la caserne Bolzaneto où se sont produits les faits. Il met au grand jour ce qui peut se passer, dans un pays point si différent du nôtre, en ce début du XXième siècle.
Oui, cela existe.
23:00 Publié dans Aveuglement | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : société, développement personnel, moeurs, politique
19.03.2008
Naïveté occidentale ?
Je connais un dirigeant de grande entreprise, stratége et manoeuvrier remarquable, qui est aussi d'une lucidité sans complaisance quant aux points faibles qui permettent d'avoir barre sur un être humain. Une de ses maximes favorites est «qu’on n’obtient des gens ce que l’on veut qu’aussi longtemps qu’on ne leur a pas donné ce qu’ils désirent».
Alors que les Jeux olympiques vont bientôt se tenir, la «communauté internationale» s’alarme soudain de la brutalité du régime de Pékin. C’est un peu tard pour négocier, non ? Tout ce « temps de cerveau disponible » qui cet été sera offert tout autour du globe aux messages publicitaires, les firmes occidentales et leurs actionnaires ne sont plus capables de le sacrifier - et les dirigeants de Pékin le savent bien.
La force de ceux qui accueillent cette année les JO n’est autre que notre rapacité. Et je ne pense pas en l'occurrence qu'au registre financier. Qu'on soit un actionnaire de Coca, une chaîne de télévision, un imprimeur, un floqueur, un athlète, un coach ou seulement un addict du sport en chambre; qu'on attende la gloire, l'argent ou une distraction excitante et sans effort, impossible de passer à côté d'une pareille aubaine! D'autant que, comme disait ma grand-mère, nous avons déjà la bouchée "à moitié gosier". Et que c'est seulement tous les quatre ans! Alors, les hôtes de Pékin savent bien que, malgré les émois et les effarouchements, le Tibet et l’éthique ne pèsent pas vraiment grand-chose pour leurs prochains invités.
La valeur de nos valeurs est celle des sacrifices que nous sommes prêts à faire. J’en connais pour qui le Tibet a moins d'importance que leurs futures soirées télé. A chacun le prix de son âme.
17:00 Publié dans L'esprit des Jeux | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : société, développement personnel, moeurs, politique, écologie
Le bonheur de haïr
Dans son roman Le Pays des Marées, Amitav Ghosh décrit comment des villageois ne se contentent pas d’éliminer un tigre qui les a terrorisés mais se vengent de lui en le faisant brûler vif. Bien que l'on puisse aisément imaginer ce que ces pauvres gens avaient enduré de la part de ce fauve et toute l'accumulation de souffrances et d'angoisses qu'ils avaient à exorciser, l'épisode m'a laissé perplexe.
Un film récent, Taken, exploite chez le spectateur un ressort assez proche. Il s'agit d'une situation dramatique déjà maintes fois exploitée: la rencontre d'une proie innocente avec la plus fangeuse barbarie. Tout au long de l’action, on a le cœur qui saigne pour l’héroïne – une adolescente américaine enlevée à son hôtel en plein Paris – tandis que, à proportion, il se soulève de haine pour les malfrats qui veulent en faire une esclave de bordel. Dans le rôle des abominables de service, ceux-là sont plutôt réussis. Aussi, y a-t-il des moments où l'on bout sur son siège. On aimerait se lever, prendre ces puants par le colbaque, les jeter au sol et les piétiner. On aimerait surtout briser leur hideuse suffisance et leur faire éprouver à leur tour la terreur, la souffrance et l'humiliation qu'ils ont infligées. Dans la salle, à un moment particulièrement révoltant, des spectateurs laissent fuser des « Salauds ! » ou autres injures plus grossières. Quand le "justicier" intervient enfin, c’est avec une forme de jouissance que nous le voyons ratatiner les ordures.
Il y a là-dedans quelque chose qui me met mal à l'aise. Descartes disait que la haine est mauvaise pour la santé. En tout cas, ressentir de la haine au point d'avoir besoin de l'assouvir dans la souffrance de l'autre ne me paraît pas sain, cela se passât-il dans l'imaginaire. Je crois qu'il n'est pas inutile de se demander les ressorts qui sont en jeu au fond de nous dans de pareils moments et les risques de dérive auxquels ils nous exposent.
Depuis l'attentat du 11 septembre 2001, le recours à la torture aux US n'est plus qu'un secret de polichinelle. Tout se passe comme si la menace terroriste justifiait tout, y compris des dérapages qui n'en sont plus. Le président Busch s'est personnellement opposé à l'interdiction du "supplice de la baignoire". L'étrange est que, parallèlement, plusieurs des feuilletons que diffusent aux heures de grande écoute les chaînes de télévision américaines abondent en scènes de torture. Scènes justifiées - voire même niées en tant que telles - par un réalisateur comme Joel Surnow qui dit de Jack Bauer*son héros: "Ce n'est pas un tortionnaire, c'est juste un citoyen qui sait se montrer convaincant quand il le faut". Selon Christian Salmon** à qui j'emprunte ces informations, la légitimation de la torture par l'adhésion des téléspectateurs à un scénario de fiction remplace pour l'administration Busch celle que le droit international lui refuse. "Est-ce que Jack Bauer a eu raison de se montrer un peu persuasif avec le salaud de service ?" "Ben oui, évidemment!" "Alors, n'est-ce pas, avec ceux qui nous menacent on a bien le droit d'en faire autant!"
Manifestement, l'être humain peut trouver du plaisir, voire de la jouissance, dans la haine. Les exemples sont nombreux d'atrocités commises par des braves gens. Ils n'ont eu besoin que d'y voir une chose juste, voire louable. Peut-être la désignation d'un être comme mauvais est-elle la clé qui livre l'âme du bon Dr Jekyll à l'emprise démoniaque de l'abominable Mr Hyde. Méfions-nous de ceux qui diabolisent l'autre. Ils nous jettent en pâture à nos démons les plus destructeurs.
* Série "24 heures chrono".
* Le Monde du 15 mars 2008.
07:00 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : société, développement personnel, moeurs, politique, torture
17.03.2008
Rapprochements incorrects
Info n° 1
Un message de notre amie Cécile Thimoreau, de l’association Ensemble Contre la Peine de Mort. En substance, 80% des exécutions capitales sont aujourd’hui le fait de la Chine : entre 7500 et 8000 personnes y auraient été exécutées en 2006. Ce record s'accompagne en outre d'un recours banal à la torture pour arracher des aveux et de procès expéditifs qui entraînent des erreurs judiciaires nombreuses…
Info n° 2
Sur le site de l'association suisse Actionnariat pour une économie durable :
Selon les médias, les autorités chinoises ont admis en 2006 déjà que 95% des organes transplantés dans le pays ont été prélevés sur des personnes exécutées. Dans ces circonstances, les conditions pour un consentement libre et éclairé du donneur ne peuvent de toute évidence pas être réunies. En outre, certains indices corroborent le soupçon selon lequel les arrestations et les condamnations à mort sont en phase avec la demande d'organes. On est loin des procès équitables et conformes aux droits humains.
Info n° 3
L’entreprise européenne Roche commercialise en Chine le Cellcept, un immunosuppresseur destiné à réduire les risques de rejet après une transplantation. Soulignant la relation entre le développement du marché chinois des immunosuppresseurs et les transplantations d'organes forcées, ACTARES a demandé à Roche « de s'engager pour le respect des standards internationaux, de collaborer avec les organisations de défense des droits humains et, en concertation avec les autres entreprises pharmaceutiques, de soumettre la livraison d'immunosuppresseurs à des conditions d'utilisation strictes ». http://www.actares.ch/F/framesetF.htm
Invitation
Cécile Thimoreau nous invite à signer la pétition de la Coalition mondiale contre la peine de mort pour la levée du secret d'’Etat sur la peine de mort et un moratoire sur les exécutions:
http://www.worldcoalition.org/modules/xpetitions/index.php?id=2
07:25 Publié dans L'esprit des Jeux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jeux olympiques, société, consommation, économie, politique

