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23/01/2011

Trahis et abandonnés: le salut ?

 

L’entreprise nous a trahis et l’Etat nous abandonne.

L’entreprise nous a trahis. J’ai eu le premier soupçon que la logique boursière dévoyait l’entreprise lorsque, dans les premiers jours de 1988, préparant une série de conférences sur le krach de 87, j’eus la confirmation que jamais les entreprises françaises ne s’étaient aussi bien portées qu’en cette année qui était pourtant à marquer d’une pierre noire. Puis, au début des années 90, il y eut la démonstration du génial Claude Riveline : il y avait une constante entre l’annonce par une entreprise de licenciements massifs et l’augmentation de sa valeur en bourse. A peu près au même moment, si ma mémoire est bonne, une thèse démontrait que les fusions, prônées au nom de la compétitivité, n’avaient en fait de bénéfices que pour l’égo et le portefeuille des dirigeants qui l’emportaient. Ensuite, nous avons eu les « années mondialisation » et le chant des sirènes néolibérales qui a endormi notre vigilance. On détruisait de l’emploi chez nous, mais en en créant ailleurs, on propageait à la Terre entière la version du progrès mise au point par l’Occident. Il suffirait que nous gardions un pas d’avance pour recréer de l’emploi tout en voyant s’accroître sans cesse notre « pouvoir d’achat ». Pour faciliter cette mécanique des fluides matériels, financiers et humains, il fallait déréguler, et on dérégula vaillamment. On délocalisa de plus en plus. On produisit où c’était le moins cher, multipliant les maquiladoras et les sweatshops pour alimenter nos marchés au moindre coût. On produisit où c’était le moins règlementé, de façon à économiser sur la sécurité des gens et de l’environnement. C’est ainsi qu’on a eu Bhopal - et bien d’autres sinistres dont on a moins parlé, voire pas du tout. Les plus-values boursières devinrent la préoccupation unique des dirigeants, qui d’ailleurs y abreuvaient une soif de richesse dont les limites reculaient sans cesse. La rémunération des CEO a crû ainsi sans commune mesure avec celle du salarié moyen. Plus grave, vendre n’importe quoi et s’enrichir de n’importe quoi a pris le dessus sur toute autre considération. Les scandales de ces derniers mois dans le secteur de la santé nous ont permis de voir enfin la pointe de l’iceberg et le cynisme qui guide le système.  Mais on aurait pu s’en rendre compte plus tôt. On pouvait déjà savoir - un exemple parmi d'autres - qu’en Afrique, la vente de lait maternisé à des mères à qui on expliquait que celui de leurs seins était moins bon, avait accru les maladies et la mortalité des nourrissons: dans les villages, il n'y avait tout simplement pas d'eau saine pour faire les biberons. Mais, me direz-vous, cela avait le mérite de générer une nouvelle demande : celle de médicaments dont l'achat serait soutenu par des subventions...

L’Etat nous a abandonnés. On a dérégulé vaillamment, disais-je. Dans certains pays d’Amérique latine les Chicago boys de Milton Friedman n’ont pas hésité à répandre le drame et la misère, véritables inquisiteurs modernes qui, au nom de Dieu, pourchassent l’hérésie par les emprisonnements, les tortures et les exécutions. Chez nous, cela s’est passé en douceur, car nous sommes des intellectuels et la conquête s’est faite par l’esprit. D’autant que le système, avant qu’il se dévoie, nous avait d’abord procuré les fruits des Trente glorieuses. Nous n’avons pas perçu le virage, car nous aimons la beauté des Idées. Aveuglés par leur pureté cristalline, nous n’avons pas vu – par exemple - que le développement du crédit à la consommation était une manière de masquer le retard que prenait les revenus du travail sur celui du capital, tout en permettant à la machine – qui a besoin de la consommation - de continuer à tourner, et aux banques de trouver une nouvelle source de revenus . Nous n’avons pas vu que l’extension à toute activité des principes de la privatisation et de la concurrence fragilisait notre société, à l’image de ce qu’elle avait fait pour les chemins de fer britanniques.  Nous n’avons pas vu que l’abandon par l’Etat de sa responsabilité fondamentale au profit du « tout se règle par le marché » était un déni de la communauté nationale et de la notion même d’Etat. Nous n’avons pas vu que cet abandon transformait le rôle de nos hommes politiques qui, de ce fait même, devenaient non plus les garants de l’intérêt général et les gestionnaires des ressources collectives, mais les vassaux et les courtisans de nouveaux maîtres.

Lorsque, aux Etats-Unis, l’abus du crédit à la consommation a engendré le tsunami des subprimes, les Etats, déjà endettés pour ne pas dire surendettés, ont mis la main au portefeuille pour secourir les banques. Avec les résultats que l’on voit aujourd’hui en Espagne, en Grèce, en Irlande, en Grande-Bretagne, etc. : le noyé est en train d’étrangler son sauveteur. Alors, pour desserrer l’étreinte, pour retrouver les faveurs de nos créanciers et éviter la discipline des agences de notation, on met les citoyens à la diète.

L’entreprise nous a trahis et l’Etat nous abandonne : il ne nous restera plus bientôt qu’à nous organiser pour nous passer d’eux. D’ailleurs, pourquoi ne pas commencer tout de suite ?

Commentaires

Toujours aussi lumineuse et synthétique, ton analyse du jour. Bonjour Thierry ! Oui, "commencer tout de suite".

Tu sais sans doute que nous, les chômeurs séniors, avons un train d'avance en matière de "s'organiser sans eux". La règle est globalement de cesser de penser exister à travers son savoir faire, ses compétences et son expérience, suivant la logique et les points de référence ancestralement transmis : l'expérience des plus anciens servant aux plus jeunes etc..
Et vlan ! tout ça : balayé.

On reste alors, à coeur à nu, avec une immense tâche à effectuer : retrouver sa propre essence, là tout au fond de son être, se laisser diriger par une nouvelle sorte de plaisir/bonheur, précaire, à entretenir chaque jour sur le mode de la solidarité.

C'est un chemin douloureux, long et difficile. Mais quand on réussit à l'atteindre, il donne une certaine sérénité et même joie de vivre difficilement explicable à qui n'est pas passé dans cette tourmente. (je viens de voir "des hommes et des dieux"..quel film !)

Il reste qu'on ne croit plus aux valeurs du monde du travail, et même de tout le système que tu expliques et qu'on a tellement cautionné à une époque, n'est ce pas ?
Pensant qu'on ferait mieux que son voisin.

Je me permets de dire "on" car j'en connais pas mal de ces vieilles âmes blessées qu'on appelle les séniors.

Alors un autre monde s'ouvre peu à peu. Il nous faut le modeler, l'apprivoiser : Si senior ! et "commencez tout de suite", chaque matin.

Écrit par : Gentis | 23/01/2011

Merci, Martine, de ce commentaire. J'ai pensé que le mouvement de la métamorphose - pour reprendre le terme d'Edgar Morin - pourrait être porté par les séniors passés à la retraite: ils ont du temps, ils ne dépendent plus d'un employeur, et ils vont ressentir l'inconfort de revenus notablement diminués, donc avoir envie d'inventer de nouveaux ajustements. Pour les chômeurs, c'est plus dur: ils sont en survie et doivent se (dé)battre, mais je crois comme toi (et grâce à toi) qu'il se passe aussi des choses de qualité parmi eux et qu'ils contribuent au mouvement.

Écrit par : Thierry | 23/01/2011

Bon, tout cela est très vrai et pertinent. Quant à dire que nous n'ayons rien vu venir, j'en suis moins sûr. Au milieu des années 90, je me souviens avoir eu l'intuition d'une collusion objective entre le capitalisme financier et l'Etat français, sur le mode "Laissez nous faire le ménage dans le secteur privé, on foutra la paix à votre fonction publique et privilèges", et d'avoir écrit là-dessus des propos politiquement très incorrects. Idem pour les organismes de crédit à la consommation, dont les pratiques usurières n'échappaient à personne.
Mais mettons de côté notre pessimisme français. Comme le dit Gramsci, "pessimisme de l'intelligence, optimisme de la volonté". La seule question qui vaille, comme nous le montre les événements en cours, est bien comme le dit Thierry "Pourquoi ne pas commencer tout de suite?". Hic Rhodus, hic salta.

Écrit par : Jean-Marie Chastagnol | 24/01/2011

Je pratique le salut par l'inspiration ... des grands hommes : poètes, blogueurs inspirés :-) ou architectes visionnaires comme ci-dessous :
Dans la catégorie qui-ne-me-trahit-pas-et-ne-m'abandonne-jamais : "Study nature, love nature, stay close to nature. It will never fail you" (Frank Lloyd Wright)

Écrit par : Pierre Clause | 24/01/2011

Le salut ? oui, je le crois. À condition de prendre conscience que personne ne nous donnera le top départ, que nous n’avons pas de guide à attendre et surtout pas des politiques ou des Etats. Nous sommes à la fois seuls et ensemble pour réapprendre notre liberté, inventer notre devenir, sortir de la domestication et aussi, limiter la casse qui s'annonce très rude. Toutes les initiatives sont à tenter. Beaucoup existent déjà. C’est en marche. Partout dans le monde des pionniers tracent des pistes. Le plus dur est de se prendre en charge, de passer du constat à l’acte. Sans doute les seniors, qui n’ont plus à « gagner leur vie » (quelle terrible expression), bénéficient d’une marge de manœuvre supplémentaire.
Laissons tomber les entreprises félonnes et les Etats ruinés pour donner leur chance aux entreprises et aux associations qui osent entreprendre, s’aventurer, se passionner pour leur métier et l’intelligence humaine.

Écrit par : NATACHA ROZENTALIS | 25/01/2011

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