19/12/2014

Le scénario inimaginable (3) La remise des prix

 

 

Le « Prix du détournement d’attention »

 

Une lueur amusée dans le regard, l’oratrice reprend son propos:

 

« Les détournements d'attention les plus réussis sont souvent le fait de couples ennemis. Que serait le détournement d'attention du coup de marketing de Coquillette Saucisse sans la réaction des ligues de vertu et le buzz qui s'ensuivit ? N’était-ce d’ailleurs pas l’objectif poursuivi: rassembler en une audience aussi large que possible à la fois ceux qui voyaient là un acte artistique et politique révolutionnaire et ceux pour qui il ne s’agissait que d'une mise en scène provocante de la dégradation des moeurs ? La faiblesse de l’humain est de ne pas savoir refuser son attention afin de mieux l’employer! 

 

Notre société fonctionne grâce à des flux de deux sortes - les flux financiers et les flux d’attention - et aux synapses qui se créent entre eux. Les flux financiers attirent les flux d’attention comme le miel attire les ours, et réciproquement. Faire parler de soi devient ainsi une obsession qui tend à devenir universelle. D’abord - et Andy Warhol l’avait bien vu - parce que chacun désormais, dans cette société du spectacle, ne veut pas manquer sa minute possible, voire sa seconde de célébrité. Ensuite, à un autre niveau, parce que capter l'attention c’est capter des flux financiers et capter des flux financiers c’est se classer parmi les héros du grand récit de notre époque. 

 

Le détournement est particulièrement réussi lorsque l'on capte non seulement l’attention de ses partisans mais en même temps celle de ses détracteurs. Alors, on a de grands « débats » virtuels, l’Internet frémit de passions déchaînées, la multitude donne de son temps en semant des commentaires sur la Toile, elle s’épanche, elle tweete, elle blogue, elle vote en ligne, etc. Au bout du compte, peu changent d’opinion: au contraire tout le monde se conforte dans la sienne. Mais chacun est ravi d'avoir pu glisser son mot, d’avoir jeté des anathèmes ou injurié l’adversaire, et, ainsi, d'avoir participé de son fauteuil à une querelle qui s’est parfois donné des allures de croisade. Pendant ce temps, le navire garde son cap, et, mes Amis, dissimulés par cette agitation, nous poursuivons notre œuvre avec constance. Quand retombe la poussière de la mêlée et que le vain peuple regarde autour de lui, c’est pour constater que cela va un peu plus mal, un tout petit peu plus mal. Mais qu’y faire, n’est-ce pas ? se dit-il. Et il revient à ses divertissements - au sens que Blaise Pascal donnait à ce mot.

 

Avec le sexe que j’évoquais tout à l’heure, le spectacle politique fait partie des divertissements qui détournent le plus efficacement l’attention des masses. C’est une stratégie d’autant plus intelligente que c’est en montrant l’un des lieux où les choses se font qu’elle dissimule ce qui se passe!  En offrant la possibilité de critiquer, elle perpétue la croyance de la multitude en sa liberté, alors même qu’elle en est réduite au spectacle de la scène médiatique, comme la bille du flipper qui peut faire cent parcours différents mais ne peut sauter hors de la boîte. L’aboutissement est un conditionnement qui émascule le plus efficacement le pouvoir politique du plus grand nombre: l’obligation inconsciente qu’en cas d’élection, on doit choisir entre les gagnants possibles, si peu séduisants soient-ils. 

 

Alors, ces considérations étant faites, j’ai l’immense plaisir de remettre maintenant notre « Prix du détournement d’attention ». Vous avez décidé, mes compagnons de ONE, de le décerner aux trois principaux partis politiques dont la pièce sans cesse rejouée ne lasse pas pour autant l’attention des Français. J’invite donc leurs représentants à me rejoindre à la tribune… »

 

(à suivre) 

12/12/2014

Le scénario inimaginable (2)

 

 

La femme aux cheveux d’argent est revenue à la tribune. Autour des tables, les conversations s’apaisent et les regards se tournent vers elle.

 

- Karl Marx disait que, pour faire une révolution, il faut une situation révolutionnaire, du personnel révolutionnaire et une doctrine révolutionnaire. Nous savons que la conduite de notre projet ne peut que susciter des oppositions croissantes au sein des peuples. C’est pourquoi, au motif de renforcer la sécurité des biens et des personnes et de lutter contre le terrorisme, nombre d’Etats ont renforcé la règlementation de l’ordre public et leurs moyens de police. C’est une précaution qu’on ne peut critiquer. Cela permet d’étouffer dans l’oeuf des manifestations locales qui, si on les laissait dégénérer, prendraient de l’ampleur et risqueraient de fédérer les mécontentements à une échelle où il pourrait devenir difficile de maîtriser la situation. Cependant, la suprême intelligence, selon nous, consiste à se passer de la force car celle-ci peut amplifier les phénomènes qu’elle est censée réduire. Nous préférons quant à nous éviter de susciter les obstacles et ainsi, plutôt que devoir la combattre, ne pas créer les conditions d’apparition d’une situation révolutionnaire.

 

Notre premier axe stratégique consiste donc à empêcher la multitude de percevoir ce qui se passe réellement. Le premier des prix que nous décernerons ira à ceux qui ont magistralement détourné l’attention des peuples de ce qui pourrait leur faire prendre conscience de la destination que - pour le bien de la planète et le leur - nous leur avons assignée. Dans ce domaine, l’efficacité dépend de la conjugaison des moyens. D’une part, il est impératif de perpétuer l’idée que nous vivons une crise. Une crise, c’est un phénomène qui passe et après lequel on retrouve peu ou prou une situation antérieure. La misère peut s'étendre, les promesses de la consommation retrouvée doivent continuer à hanter l’imaginaire de la multitude. Certes, cela ira de plus en plus mal, mais tant qu’on utilise le mot « crise » la terre promise reste au bout du chemin. La culture américaine est, de ce point de vue-là, un levier formidable: plus l’on va mal, plus l’on se dit que si l’on a une idée géniale l’on deviendra millionnaire. Du coup, on ne remet pas en cause le système. Cette croyance est analogue à celle de l’amour: les audiences de masse font toujours le succès des films sentimentaux alors même que le couple n’a jamais connu une obsolescence aussi rapide. 

 

D’autre part, afin de protéger d’une remise en question cette idée rassurante d’une crise, il faut proposer aux masses d’autres sujets d’intérêt. En évoquant le couple, j’ai évidemment fait référence à la source la plus puissante du détournement d’attention: le sexe. On pourrait croire que, plusieurs décennies après la libération engendrée par mai 68, ce sujet n’offrirait plus un intérêt brûlant. C’est plutôt le contraire qui se passe. Sans doute, déjà, parce que la brièveté des unions oblige les humains à se réinvestir fréquemment dans la recherche d’un nouveau partenaire. Peut-être parce que, au milieu des frustrations de tous ordres, le sexe semble rester la distraction la plus immédiate et au meilleur marché. Peut-être, tout simplement, parce que c’est la caractéristique du sexe d’envahir l’espace disponible. Parler de sexe et de sexualité à la multitude suscite en elle une production hormonale qui irrésistiblement s’empare de l’attention dont son cerveau est capable. Je ne parle pas de la libéralisation de la pornographie, même si elle joue un rôle, pas plus que de la multiplication des actes exhibitionnistes par les vedettes des variétés et du cinéma. Encore une fois, nos moyens sont plus subtils. S’il y a exhibitionnisme, il est bon qu’il se pare de raisons philosophiques, intellectuelles ou politiques et qu’on puisse le qualifier de courageux. C’est au nom de la liberté ou de l’égalité ou d’un quelconque combat que tels ou telles arboreront leur nudité. C’est au nom de la liberté ou de l’égalité qu’on ramène le sexe sur le devant de la scène, par exemple quand on crée un débat autour du mariage homosexuel, de la GPA, de l’avortement, des études de genre, des maladies sexuellement transmissibles, du trans-sexualisme, etc., faisant oublier les douleurs et les victimes malheureusement inévitables de la métamorphose économique. Ce qui compte, c’est de stimuler directement ou indirectement la référence au sexe afin d’éviter que le temps de cerveau disponible ne soit employé à des activités subversives comme décrypter la véritable logique des évènements. Certes d’autres sujets contribuent à la neutralisation de cette attention dangereuse, comme le sport, la publicité: tous ont un rôle à jouer. 

 

Après avoir pris le soin de désamorcer tout risque de percevoir que notre situation pourrait être révolutionnaire, notre deuxième axe stratégique consiste à empêcher l’émergence d’un « personnel révolutionnaire ». L’économie moderne, dès ses débuts, a vu sa trajectoire déviée par la capacité des hommes à s’unir, soit pour résister à l’ordre nouveau ou en tirer plus d’avantages, soit pour se passer de lui grâce à la solidarité. Ainsi sont nés les syndicats et se sont développées, en marge de notre modèle capitaliste, les coopératives ainsi que certaines communautés. Cette capacité d’union est notre ennemie et nous devons la combattre aussi subtilement que nous détournons l’attention des masses. Mais des révolutionnaires - fussent-ils des millions - qui restent isolés, cloîtrés chez eux, ne feront jamais une révolution. L’empathie est le courant dangereux qu’heureusement les nouvelles technologies de la communication nous ont permis de détourner: des gens, si nombreux soient-ils, qui signent des pétitions en ligne mais ne parlent pas à leur voisin de palier sont inoffensifs! Le leurre fonctionne parfaitement: les TIC permettent d’assouvir à bon compte un désir fumeux de solidarité sans conférer le moindre pouvoir réel.

 

Toutefois, parmi les grains qui ont résisté à la meule, il y a cette institution millénaire qu’on appelle la famille. La famille est un lieu de résistance au changement: il s'y transmet de la mémoire, des croyances, des appartenances et parfois des attachements et de la solidarité. C'est un repaire naturel d'obscurantisme et de complicités. Heureusement, au cours du siècle passé déjà, elle a été considérablement affaiblie: de pyramidale et réunissant souvent trois générations sous le même toit, elle est devenue nucléaire. La propriété fréquemment sous indivision et représentant ainsi un intérêt collectif à défendre, est devenue morcelée et individuelle. Sur le vieux fond médiéval de l’amour courtois, la diffusion à haute dose, par les chansons, les films et les spectacles, de croyances à l’eau de rose a affaibli le couple lui-même qui, d’un engagement réciproque visant la fondation d’une lignée et la constitution d’un héritage trans-générationnel, est passé à une relation aléatoire de consommateurs d’illusions égotistes. La nécessité pour les deux membres de travailler et l’impossibilité croissante de trouver les deux emplois au même endroit l’ont fragilisée encore davantage. Les dernières évolutions sociétales qui, dans de nombreux pays, l’ont déconnectée de l’histoire biologique, lui ont sans doute porté un coup définitif en en faisant une rencontre érotique volatile. Il ne reste donc, face à notre projet, que des individus isolés, aux associations sporadiques, évanescentes et sans substance - et ces individus, au surplus, face à leurs difficultés, plutôt que s’unir, se mettent en concurrence les uns avec les autres. Ce qui m’amène au troisième prix que nous allons décerner: celui concernant la doctrine.

 

Plusieurs décennies à promouvoir dans les écoles et les médias les « lois de l’économie » nous rendent la tâche facile. Comme le disait Napoléon Ier: « on ne détruit bien que ce que l’on remplace » Nous avons su remplacer les vieilles idéologies pernicieuses, comme la théorie institutionnelle qui voulait que l’Etat encadre l’économie, ou comme le Welfare state issu de la capacité de mobilisation des hommes face à l’Etat et aux puissances industrielles et financières. Nous avons persuadé la Terre entière que la loi de la jungle est ce qui est le plus profitable à tous, le moteur de l’évolution et de la création de valeur. Nous devrons maintenant prendre soin que la doxa que nous prêchons ne se fasse pas remplacer à son tour. Les tentatives pour théoriser « un autre monde » ne manquent pas. Mais, grâce à notre influence sur les médias, elles ont heureusement du mal à atteindre une large audience et elles sont systématiquement décrédibilisées par nos amis économistes. 

 

Je terminerai en remettant le prix spécial qui consacre des résultats concrets sur la diminution de l’empreinte écologique des peuples. Est-il besoin d’y revenir ? Quel que soit le nombre des habitants de la Terre, leur empreinte écologique doit tendre impérativement en équivalence à moins d’une planète. De grands progrès ont été faits, mais il reste énormément à faire et les échéances s’approchent. 

 

(A suivre)

07/12/2014

Le scénario inimaginable

 

 

Grande et mince dans un tailleur gris, les cheveux argentés, le profit acéré, l’oratrice prend place à la tribune.

 

Devant elle, autour de tables rondes fleuries, étincelantes de cristaux et d’argenterie sur les nappes blanches, une centaine de personnes - la fine fleur de l’humanité. 

 

- Chers amis, en ce vingtième anniversaire de notre Ordre, je voudrais que, sans attendre, vous fassiez une ovation à notre camarade F qui, tout au long du mandat qu’il vient d’achever, a fait montre d’une habileté remarquable. Ses administrés ont pu croire que seule son impuissance face aux évènements les conduisait sur la pente de l’appauvrissement, alors que c’était, comme vous le savez, la feuille de route qu’il avait acceptée de nous il y a cinq ans. Honorons un dirigeant impavide et un merveilleux acteur!

 

Des applaudissements nourris saluent un petit homme rondouillard qui rougit puis se penche vers le décolleté de sa voisine de gauche. 

 

- Puisse son successeur, qui nous a également fait allégeance, poursuivre avec son style propre sur la même voie! F a parfaitement illustré notre devise: « La plus grande ruse du diable est de faire croire qu’il n’existe pas ». C’est que la tâche de ONE - l’Ordre des Nouveaux Eclairés - notre tâche - n’est pas facile. Bien que la conscience des enjeux planétaires soit aujourd’hui largement répandue, les décisions que devrait engendrer cette conscience sont rares et localisées. Partout, tout le monde trouve encore mille accommodements avec l’urgence: résolutions sans suite, lois mitigées ou jamais appliquées, mesures reportées, exceptions multipliées… C’est que les pesanteurs restent énormes. Il y a la masse des humains qui continue majoritairement de rêver à l’impossible société de consommation. Il y a ceux qui, pendant des générations ont regardé avec envie le sort de ces nantis et qui commençaient à nourrir l’espoir d’y avoir à leur tour accès. Il y a leurs complices: principalement parmi leurs fournisseurs, quelques nouveaux riches qui, arrivés les derniers au banquet, guignent un sursis de quelques années de gains supplémentaires. Et aussi, malheureusement, on trouve encore, ici et là, il faut le dire, une petite poignée de chefs d’Etat obscurantistes qui veulent donner plus de confort à leur peuple.

 

Quelques « houhou » ponctuent ces derniers mots.

 

- J’allais oublier, tant ils sont dérisoires, ces utopistes aux mains calleuses qui persistent à croire que leurs congénères vont renoncer à leurs sottises pour se mettre au potager! A la vitesse de ces conversions, il y faudra mille ans ! 

 

L’oratrice marque une pause afin de laisser passer quelques ricanements.

 

- Mais, mille ans, vous le savez, mes chers amis, nous ne les avons pas. D’ailleurs, quand bien même les aurions-nous que les affaires de la Terre ne s’en porteraient pas mieux: le gros de l’espèce humaine est insensible au long terme. Il ne réagit qu’au bord du précipice ou l’épée dans les reins. Heureusement, nous - nous qui avons le pouvoir, le vrai pouvoir - nous avons su prendre les choses en main.

 

Elle regarde la salle longuement avant de poursuivre, un ton plus haut:

 

- Il y en a qui croient que les riches sont stupides! Il y en a qui croient que, parce qu’on est riche, on ne s’intéresse pas au sort de la planète! Il y en a qui croient que, parce qu’on est riche, on n’a pas les informations qui circulent partout sur la finitude des ressources et la pollution des éléments! Il y en a qui croient que, parce qu’on est riche on est aveugle! Eh! bien…

 

Elle marque un temps.

 

- Qu’ils continuent à le croire!

 

Quelques « oui! » fusent de la salle, bientôt emportés par une vague d’applaudissements.

 

- Qu’ils continuent à le croire, car nous n’en serons que plus efficaces. Quel est l’enjeu que les premiers d’entre nous ont discerné dès la parution du premier rapport Meadows ? Cet enjeu, c’est n’est pas seulement la survie de l’humanité, c’est l’avenir de la civilisation. Oui, il s’agit de bien plus - et vous le savez, mes amis - que d’accorder à neuf milliards d’estomacs de quoi soutenir une existence crépusculaire. Il s’agit de bien plus que de donner à la multitude de l’eau, de la santé, des distractions et de l’éducation. Il s’agit que les besoins primaires, une fois satisfaits s’ils peuvent l’être, laissent au progrès scientifique, technique, artistique, les moyens nécessaires. Or - nous qui sommes la vraie conscience de la planète - nous pouvons regarder en face une vérité aussi dure qu’incontournable. Si les pharaons d’Egypte ou les empereurs romains avaient eu le coeur mou et n’avaient pas prélevé suffisamment de richesse sur leurs peuples ou leurs ennemis vaincus, si l’Eglise n’avait pas suffisamment prélevé de richesse sur les chrétiens, si les rois n’avaient pas prélevé suffisamment de taxes sur leurs sujets - et les démocraties d’impôts sur la population de leurs petits contribuables - aurions-nous les pyramides, la Vallée des Rois et celle des Reines, les temples, les cathédrales, les académies, les oeuvres d’art, les grands monuments, les merveilles de la technologie et toutes les découvertes scientifiques qui font que notre espèce est autre chose qu’une simple variété animale ? 

 

L’audience semble comme enivrée de cette tirade.

 

- Certes, combien de vies, combien de privations et de souffrances, combien de repas ôtés aux pauvres auront coûté un vitrail de Chartres, l’achat d’une oeuvre par un musée, le financement d’un laboratoire de recherche ou celui d’une expédition hors du système solaire ? Mais n’en valent-ils point la peine ? La civilisation, à toutes les époques, a besoin de deux choses. La première: un écosystème naturel qui lui assure durablement les moyens de la vie. La seconde: une élite qui ne laisse pas partir toutes les richesses en consommations évanescentes, mais qui  en concentre suffisamment entre ses mains pour entretenir des artistes, des chercheurs, des penseurs et réaliser avec eux de grandes ambitions. Ne faisons pas l’erreur de croire que la civilisation consiste en la répartition équitable des ressources, des patrimoines et du confort. Le ventre de la multitude y trouverait peut-être son compte, mais l’Histoire de l’humanité s’arrêterait!

 

Elle balaye à nouveau la salle du regard.

 

- Ne refaisons pas l’erreur des Mayas, des Pascuans et de tant d’autres peuples qui ont épuisé leur environnement et sont morts avec lui. Gandhi avait coutume de dire: « La Terre a de quoi nourrir tous les besoins mais pas tous les désirs ». Vous, vous l’avez compris et vous en avez tiré les leçons. Bien plus que les écologistes, vous avez retenu l’avertissement du Club de Rome: le niveau de vie de l’Américain du Nord, étendu à l’ensemble de l’humanité, nécessiterait six planètes. Nous n’en avons qu’une, pour longtemps encore et peut-être pour toujours si nous gaspillons les précieuses ressources dont a besoin la recherche spatiale. Alors, vous avez compris cette nécessité qui, à la vérité, nous saigne le coeur à tous, à vous comme à moi: celle de trancher aussi bien dans nos idéaux de jadis que dans le… vif. 

 

Elle marque une brève pause, puis reprend:

 

- Non! malheureusement 9 milliards de Terriens ne peuvent pas avoir le niveau de vie moyen d’un Européen ou d’un Américain du Nord. Non! malheureusement toutes les ressources disponibles ne doivent pas être confisquées pour permettre le seul bien-être à court terme de la multitude. Pour que la vie continue, nous devons faire en sorte que l’empreinte écologique de l’ensemble de l’humanité reste inférieure à une planète. Pour que la civilisation continue, nous devons consentir aux économies nécessaires et concentrer les moyens financiers qui en résulteront sur de grands projets! Mais, une fois encore non! nous ne pouvons pas compter sur l'espèce pour qu'elle se réforme d'elle-même ou accepte de ses dirigeants les réformes qui seraient raisonnables, quelle que soit la connaissance qu'elle ait des enjeux. Alors, nous voici, nous, à la fois puissances et agents de l'ombre, pour sauver la planète de sa destruction imminente !

 

Tonnerre d’applaudissements qu'elle apaise d'un geste de la main droite.  

 

- Contrairement à certains extrémistes, nous n’avons pas pour objectif de ramener la population en dessous du seuil des 500 millions d’habitants. Nous entendons ne pas attenter à la moindre vie humaine. Nous sommes opposés à la guerre. Nous sommes opposés aux stérilisations de masse ou aux épidémies organisées. Notre stratégie, plus difficile mais plus humaine, consiste seulement à ramener au niveau supportable à long terme le mode de vie du grand nombre et à le laisser s’organiser sur ces nouvelles bases.

 

Elle jette un coup d’oeil à son bracelet-montre. 

 

- Les choses étant ce qu’elles sont, cela signifie que la seule organisation viable sur Terre est rigoureusement aristocratique: une organisation qui repose sur le pouvoir du petit nombre des meilleurs - ceux qui ont compris les enjeux et fait leurs preuves dans la gestion rigoureuse de toute sorte d’affaires. Un si petit groupe au demeurant que, quelles que soient sa richesse, sa consommation et ses privilèges, il ne représente aucun risque dans la durée, que ce soit en matière de pollution ou de ressources. Quant à la multitude, il suffit qu’en l’espace d’une génération son impact retrouve un niveau légèrement inférieur à ce que la planète peut tolérer, et nous aurons sauvé l’essentiel. Telle est notre dure mission, mais nous sommes en train de la réussir!

 

Une lueur amusée passe dans son regard.

 

- Alors, me direz-vous, c’est la récession, finies les affaires! Eh! bien oui. Les peuples n’auront plus les moyens de nous acheter beaucoup de choses. Mais consolons-nous: nous n’aurions plus les moyens de les produire sans brûler le vaisseau que nous partageons avec eux. Que vaut de continuer à nous enrichir si notre fortune même ne nous permet plus de nous procurer ces biens essentiels que sont de l'air, de l'eau, des aliments et des espaces sains ? Que vaudrait de continuer à nous enrichir si c'est au détriment de l'énergie nécessaire à nos avions, à nos voitures, à nos maisons, à nos bateaux ? La croissance est un mot à bannir car elle condamne notre propre qualité de vie. Nous aussi devons apprendre à réfréner l’infinité de nos désirs! 

 

Dans l’assistance, quelques hochements de tête et des regards échangés. 

 

- Notre légitimité, mes chers amis, est dans la mission que nous nous sommes secrètement donnée au service de la vie terrestre, une mission que nous conduirons à son terme, si impopulaire - si scandaleuse même - qu’elle serait si elle venait à être dévoilée. Mais, n’en doutons point, les siècles futurs feront de nous les sauveteurs de l’humanité: ceux qui, au milieu de l’incurie générale, auront désamorcé la bombe écologique… Après le dîner, j’aurai le plaisir et l’honneur de remettre les prix Herbert-Spencer de ce vingtième anniversaire. Je vous dis à tout à l’heure ! Merci de votre attention.

 

Comme les applaudissements éclatent, une nuée de serviteurs jaillit des quatre coins de la salle afin de servir les entrées.