06.05.2008
Entre le cristal et la fumée…
C'est le très beau titre d’un livre de René Atlan: le célèbre biologiste situe quelque part entre le cristal trop rigide et la fumée trop évanescente l’organisation de la matière qui permet l’apparition et le développement de la vie. Il me semble qu’il en est de même pour l’intelligence.
Notre époque, dans sa névrose de règles, de normes et de procédures me fait penser à la sorcière qui, toute de guimauve qu’elle soit, fait main basse sur l’école de Harry Potter* au point que les murs ne sont plus assez grands pour qu’on puisse y afficher tous les décrets que sa folie promulgue à jet continu. L’univers de Bienvenue à Gattaca n’est pas loin. Un univers de cristal. Un univers parfait. Et froid, mortellement.
J’avoue cependant que, pour révulsé que je sois par l’image d’une société toute de règles et de normes et surtout par les individus qu’elle produit et dont elle a besoin, je ne saurais jusqu’où pousser le curseur de l’autre côté - vers l’auto-organisation. J’admire Charles et Robert, de CoMind**, d’en avoir fait leur art et d'y réussir.
Cependant, sur www.largeur.com, il y avait un jour cette information à prermière vus surprenante: plusieurs pays du nord de l’Europe ont testé un allègement de la signalisation routière et il en est résulté davantage de sécurité. Le Danemark, les Pays-Bas, l’Angleterre, la Belgique et même la Suisse vont dans ce sens. Sur tous les sites pilotes, le nombre des accidents a diminué et le temps nécessaire pour traverser les rues a été amélioré. La Floride fait ses propres tests : à West Palm Beach, « une expérience de suppression de signaux, rapprochant piétons et voitures, a permis de ralentir le trafic, de diminuer les accidents et de raccourcir la durée des trajets ».
Cela me fait penser à ce qu’Isabelle Raugel*** dit de la circulation en Inde : le contact visuel et auditif et les interactions sont permanents entre ceux – camions, vélos, bus, charrettes, rickshaws, et j’en oublie sans doute - qui se partagent la chaussée. Le degré d’attention à l’autre est élevé, des codes sont naturellement partagés, les réflexes sont rapides et l’ajustement se fait en temps réel. Un genre de conversation dont les mots seraient les véhicules.
Les hommes font la société mais la société, en retour, façonne les hommes. On peut se demander quels sont les effets, sur les comportements et la vision du monde, d’une société qui dose différemment ajustement spontané et règles. La société Enron, avant le scandale, avait promulgué le plus beau code éthique qui soit et la croissance exponentielle de la règlementation bancaire n’a pas empêché l’explosion des subprimes. Et si les béquilles empêchaient tout simplement d’apprendre à marcher ?
Lire l’article : http://www.largeur.com/expArt.asp?artID=2488
* J. K. Rowlings, Harry Potter et l'Ordre du Phénix.
** Comind: http://www.comind.be/
*** http://www.paysagiste-numerique.com/vf/index.html
07:08 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : management, développement personnel, organisation, société
03.05.2008
D'Einstein
"We can't solve problems by using the same kind of thinking we used when we created them."
12:48 Publié dans Indisciplinés historiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Fractale
En lisant - ce qui est mon métier - divers récits de management, je suis resté un moment pensif. Il y avait comme quelques notes de musique, pas tellement distinctes, mais qui suggéraient un air que je ne parvenais pas à saisir. Ayant perdu le fil de ma lecture, je suis revenu en arrière jusqu'au passage où mon attention avait décollé et j'ai essayé de me concentrer sur ce que racontait l'auteur. Il y était question d'un winner qui réalisa un jour qu'il avait besoin d'un adversaire pour réussir. Et l'auteur de commenter: quand il n'avait pas d'adversaire, il s'en créait un.
La petite musique, c'était celle de la compétition. Une fois identifiée, elle s'est présentée à moi sous les variations les plus diverses. Etre le meilleur à l'école, la plus grande gueule, le vendeur le plus performant. Avoir la voiture la plus récente, la plus rapide, la plus écrasante. Acheter son appartement dans un quartier financièrement inaccessible - et ne parler bien sûr que des commodités que cela procure. Porter des vêtements griffés ou dégriffés - à la fois les plus chers et obtenus au meilleur prix. Avoir eu la marque d'intérêt du maître, avoir eu le dernier mot, la plus grosse augmentation. J'en passe pour rester correct, mais je vous invite à écouter les conversations. Tendez bien l'oreille. Dans combien n'entendrez-vous pas en filigrane ce "Je suis meilleur que toi" ? En permanence, fût-ce à fleuret moucheté, nous nous mesurons les uns aux autres.
La compétition est une fractale de notre société. Les individus, dès l'école, sont en concurrence. D'ailleurs, on les y encourage et pendant des années leur sort va dépendre d'une stratégie purement égocentrique. Il y avait même, dans certains établissements, une épreuve d'entrée qui était du registre explicite de l'ordalie: une joute oratoire où tous les coups étaient quasiment permis. Dans certains milieux, le darwinisme - je ne dis pas celui de Darwin, mais l'ogm qu'on en a tiré - est une religion. Depuis des années, les consultants ultra-libéraux théorisent "l'hyperconcurrence". Avec le jeu que nous appelons "mondialisation", les entreprises, naturellement, sont prises dans cette tourmente qui les déracine. Eh! mec, tu as vu mes ratios, ma capitalisation boursière ?
Les villes, les régions, les pays sont entraînés dans cette dynamique de la compétition généralisée. Où sont les paradis fiscaux ? Où la main d'oeuvre est-elle la moins chère ? Où la règlementation environnementale ou sociale est-elle la moins contraignante ? Dans quel pays les autorités locales ferment-elles le plus facilement les yeux au meilleur prix ? Et cette tempête qui brasse tout retombe sur l'individu qui, à travers le marché du travail et les nouvelles technologies, se retrouve en concurrence à la fois avec son voisin et avec des gars qu'il ne verra jamais, à Delhi ou ailleurs.
L'humanité fait une pause en matière de grandes invasions armées et de migrations massives, mais les civilisations et les modes de vie se retrouvent néanmoins dans l'arène. Certains ont appris à créer un critère, à le faire admettre et à se donner pour référence. Ils diffusent leur production audiovisuelle, mythifient leurs marques, s'emparent des organismes internationaux - qui légifèrent même pour ceux qui en ignorent l'existence. Ils dictent les programmes académiques. Ils forment - de manière formelle ou informelle - les futures élites, politiques ou administratives, des régions à conquérir. Le mode de calcul du Produit Intérieur Brut disqualifie les économies non marchandes. L'enseignement des business schools fait litière des entreprises non capitalistiques et des économies solidaires. Et la vie matériellement dorée des Desperate housewives fait honte ou donne envie à la ménagère du fin fond du Brésil, du 9-3 ou de la Creuse.
Le sport, censé être une élévation de l'être humain, ne fait aujourd'hui que contribuer à cette noria de la concurrence généralisée. Porter la flamme olympique sur le plus haut sommet du monde et marcher en passant sur un peuple méprisé et opprimé: je ne vois là que cynisme et prétention. Se précipiter - qu'on soit spectateur ou athlète - à ce grand rendez-vous des puissances matérielles, ce n'est qu'apporter sa caution à ce jeu destructeur du plus fort. C'est conférer des lettres de noblesse à la barbarie triomphante.
Mais sur cette lancée, il y a pire encore. L'humanité est entrée en compétition avec les autres habitants de la planète qui pourrait bien, du coup, devenir l'île du Docteur Moreau. Que gagnerons-nous, au bout du compte, à être en compétition avec la vie ?
11:20 Publié dans Aveuglement | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : société, économie, jeux olympiques, développement personnel

