20/04/2014

Pâques

 

 

Je suis de culture chrétienne et catholique et, s’il m’arrive de porter un regard sans concession sur l’Eglise et les détournements qu’a subis la parole du Christ au cours de l’Histoire, je ne récuse pas mon appartenance. Comme l’a résumé Frédéric Lenoir, l’Eglise a la terrible mission de transmettre un message qui la condamne. Mais elle le transmet, ce message, et on ne peut pas la réduire à ses errements. Au fur et à mesure que passent les années, je m’éloigne des révoltes faciles pour m’approcher le plus près possible du trésor dont elle assure le passage de siècle en siècle et je trouve un relent nauséabond à ceux qui se font une gloriole sans gloire à s’efforcer sans relâche de le souiller.

 

On peut penser ce que l’on veut de la Passion du Christ: mythe, récit édifiant, vérité factuelle, allégorie… Ce n’est pas moi qui me mêlerai de promouvoir une interprétation ou une autre. A chacun, en son âme et conscience, selon l’intelligence qu’il a des choses et de lui-même, de choisir. Sans essayer de convaincre qui que ce soit, qu’il me soit simplement permis de dire ma conviction que les faits relatés par les Evangiles sont de l’ordre de la vérité historique. Pour moi, a minima, il y a bien eu un homme qui s’appelait Jésus, qui a prêché un message de désintéressement et d’amour et qui, du fait d’une confusion entre sa popularité et les ambitions terrestre qu’on lui a prêtées, a été victime d’un complot politique et exécuté de la façon la plus abjecte qui soit, celle que l’on réservait aux voleurs, afin que même sa mémoire soit un objet de répulsion. Le résultat, nous le connaissons. Paradoxe indéniable, cette mort honteuse n’a fait qu’exalter le message. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ».

 

Ce qu’en cette période pascale je voudrais partager avec vous - et chacun en fera ce qu’il voudra - c’est l’idée que la Passion du Christ se présente comme un miroir de l’humanité, le reflet des potentialités contradictoires qui nous habitent, une scène où se joue le drame sans fin de notre fidélité au meilleur de nous-mêmes et de nos dérives. Les psychanalystes nous disent que tous les personnages de nos rêves sont des fragments de nous-mêmes. Les personnages de la Passion, quand on la relit dans cette perspective, jettent un lumière crue sur nos grandeurs possibles et sur les abîmes intérieurs qui nous menacent. 

 

Considérons que tout commence au Mont des Oliviers, pendant la Cène. Celui qui joue un rôle clé, le méchant suprême dont l’ignominie transcendante semble blanchir tous les autres acteurs du drame, est Judas. Ce Judas dont le jeune Bernanos avait tellement pitié qu’en cachette il faisait brûler des cierges pour le repos de son âme. Ce Judas, déçu par Jésus dont il attendait des ambitions plus mondaines - le retour de la royauté terrestre d’Israel - n’en a été que plus facilement accessible à la tentation d’une trahison rémunérée. Retenons cela: même le traître le plus infâme recherche la bonne conscience. Même celui qui se sait servir un mauvais maître s’efforce d’y voir une noblesse, d’y trouver une légitimité. Peut-être Judas s’était-il persuadé d’avoir été trahi ou à tout le moins abusé par Jésus, et, en le livrant, de servir une meilleure cause ? D’un tel point de vue, cette histoire n’est-elle pas marquée, au vrai, du sceau de la banalité ? Qui n’a jamais cherché - et trouvé - dans certaines circonstances qu’on espère moins tragiques des accommodements avec sa conscience ? Qui d’entre nous, aujourd’hui, se pose vraiment des questions sur les conséquences du métier qu’il exerce pour gagner sa vie, sur les effets sociaux ou écologiques de l’entreprise et des hommes qu’il sert, de la consommation dont il se délecte ? Mais tout le monde a aussi déjà entendu ces vieux cyniques rassurants, ceux qui ont compté les deniers: « Vous savez, jeune homme, votre point de vue est simpliste. La vie n’est pas ce que vous croyez. Il faut être réaliste. » Ah! le réalisme! Que de crimes on aura commis en son nom!

 

Revenons au Mont des Oliviers quand, à la demande des notables, les soldats viennent arrêter Jésus. Nous avons là des protagonistes que nous connaissons bien. A cette époque comme à la nôtre, trop souvent, les interventions des politiques incarnent la volonté d’un groupe de privilégiés que ce monde qui leur confère pouvoir et avantages ne change pas de valeurs. Voyez-vous ce que cela a toujours d’actuel aujourd’hui ? Voyez-vous le danger que représenterait une autre société pour ceux qui tirent leur fortune de notre consommation incontrôlée et de l’appétit qu’ils partagent avec nous de l’enrichissement facile ?

 

Aux ordres des politiques sont les gens d’armes, ceux pour qui la valeur cardinale est l’obéissance. Comme le rappelle, en un autre passage de l’Evangile, le brave centurion dont la petite fille se meurt: ils ont été formés à cela. Peu importe, donc, la cause, ses tenants et ses aboutissants: on n’est pas là pour se poser des questions, on est là pour obéir aux ordres. Alors, on appréhende le fauteur de troubles désigné par les maîtres et on l’embarque. En d’autres temps plus récents, ce sera la police de Vichy qui rafle des enfants, et ce seront des trains remplis de malheureux qu’on mène à l’abattoir, qu’on laissera passer. « Moi, on me paye pour manoeuvrer les aiguillages. » Dans « Les raisins de la colère », on a un autre écho de ces êtres qui, sous le boisseau des règles et de la discipline, étouffent la conscience qu’ils pourraient avoir de leur responsabilité humaine. C’est quand le contre-maître vient raser la ferme afin d’interdire à la famille ruinée toute velléité d’y rester ou d’y revenir. Mais, dites-moi, avant d’anathématiser ce genre de méchants, sommes-nous sûrs de ne pas en héberger un chez nous ? Sommes-nous sûrs de n’être pas de ceux pour qui le pouvoir mérite le respect par définition ou que la simple idée de désobéir à l’autorité plonge dans des angoisses ? C’est tout ce qu’il y a de plus humain, c’est même inscrit en nous comme le désir sexuel ou l’attrait pour la viande et le sucre. Pour autant, n’est-ce pas une de ces pentes dont il faut se méfier ?

 

Parmi les acteurs de la Passion, il n’y a pas que des êtres de compromission, il y a aussi des figures valeureuses. Parmi les amis de l’homme qu’en cette nuit terrible la soldatesque vient appréhender, il en est un qui s’émeut. Il dégaine son épée et, dans son désarroi - geste dérisoire ou maladroit - tranche l’oreille d’un des pandores. Nous connaissons, dans certaines situations, les effets de ce zèle émotif mais inapproprié qui s’empare de nous. Jésus qui, pendant que ses compagnons s’étaient endormis, a vu venir à lui la coupe de douleur et, pour rester fidèle à ce qu’il a enseigné, l’a déjà acceptée, recolle la malheureuse oreille: « Celui qui tue par l’épée périra par l’épée ». C’est que, dans son émotion bien compréhensible, l’ami, lui, a oublié cet enseignement, un enseignement de non-violence sans concession. Pour le défendre, il trahissait son Maître! A l'intention de ceux qui se gausseraient d’une lecture littérale de ce passage, il est peut-être bon de préciser que Jésus parle de la mort que l’on donne comme un poison qui entre dans l’âme, non de la mort physique dont nous avons tous les jours l’exemple qu’elle ne revient pas systématiquement sur ses auteurs. Il s’agit, en vérité, de nous garder nous-mêmes d’une colère destructrice qui nous paraîtrait sainte et qui ne serait que la transmutation de notre peur, de notre haine ou de notre humiliation, voire le glissement vers la jouissance d’une violence que semblerait légitimer une cause supérieure.

 

Là-dessus, nous avons la séquence du triple reniement de Pierre. Au delà de la confrontation avec l’autorité ou avec ceux qui, d’un mot trop vite dit et trop haut, peuvent nous envoyer au cauchemar, ce qui est à l’oeuvre là est le sentiment perturbant de se retrouver tout d’un coup en marge de la communauté. Et Pierre, bien qu’averti par Jésus - « Avant que le coq ne chante, tu m’auras renié trois fois » - va se dérober devant le regard inquisiteur et suspicieux d’une femme: « Dis donc, toi, tu faisais partie de ceux qui le suivaient! » Et lui de répondre: « Je ne connais pas cet homme ». Il est facile de se transporter dans une histoire qui appartient au passé et de se dire qu’on y aurait tenu le beau rôle. Que, par exemple, pendant la Seconde guerre mondiale, on aurait été du côté de la Résistance. Pour autant, en ce qui me concerne, je m’abstiens de toute opinion péremptoire. Sans parler d’un aveuglement de bonne foi - Maurice Couve de Murville ne fut-il pas ministre de Pétain avant de rallier, en 1943, la France libre ? - savoir de quel côté est le bien ne donne pas forcément le courage de se mettre totalement à son service. La menace de la lâcheté pèse sur nous en permanence. En chacun de nous, le Pierre de la nuit de la Passion est toujours là. Mais est là aussi le Pierre qui, à l’ultime moment, ne faillira pas. 

 

Après, reviennent en scène les politiques qu’il est facile d’accabler mais qui sont eux aussi un de nos reflets. A l’instar du préfet de Rome, n’avons-nous jamais choisi, au cours de notre vie, de notre carrière, de notre vie publique ou familiale, a un degré sans doute moindre, de nous laver les mains devant une affaire par trop ennuyeuse ? Après tout, nous concerne-t-elle vraiment ? Chacun n’est-il pas responsable de lui-même, y compris des ennuis dans lesquels il s’est mis ? Sur les « Douze hommes en colère » de Sidney Lumet, n’est-ce pas la tentation initiale d’onze jurés pour qui, d’entrée de jeu, la cause est entendue et le gamin - une racaille, vous pensez! - coupable ? 

 

Là-dessus arrivent les heures terribles, celles des cruautés et des humiliations. « Dès qu’un homme est tombé, tout le monde est dessus » a écrit, je crois, Claudel. Quelle jouissance que d’en rajouter! Car les bourreaux ne se contentent pas d’exécuter les ordres. Ils se déchaînent d’autant plus que la victime a l’air d’être un simple d’esprit, un ahuri qui s’est pris pour quelqu’un. Pilate, à qui il a paru inoffensif, a ordonné le fouet, pensant que cette punition désarmerait l’ire de ses persécuteurs, mais les bourreaux y ajoutent la dérision avec la couronne d’épine, le manteau écarlate et le sceptre de roseaux. Alors, oui, ces gens-là sont affreux, mais sans aller jusqu’à pareilles extrémités, ne nous est-il jamais arrivé, quand nous n’étions que des enfants, de rajouter un rire veule à celui que suscitait dans la classe l’ironie d’un enseignant à l’égard d’un élève un peu niais ? Plus tard, n’avons-nous jamais eu la tentation sournoise de hurler avec les loups ? La Passion du Christ est un miroir grossissant de ce qui est en nous, fût-ce seulement à l’état de germe ou de menace.

 

La montée au calvaire de l’homme épuisé par une nuit de tortures révèlera le pire et le meilleur de l’humain. Il y aura les quolibets de ceux qui attendaient un messie terrestre et que Jésus a déçus, et l’ironie de ceux qu’il a inquiétés par l’affirmation d’une morale anarchiste, supérieure en clair au pouvoir et à l’argent. Il y aura, heureusement, bravant la soldatesque qui les rabroue, des gestes de tendresse et de soutien. Véronique qui essuie le visage où se mêle la sueur et le sang, Simon de Cyrène qui aide le malheureux à porter le bois de son supplice. Il y aura aussi, sur la croix, les deux attitudes extrêmes de ceux qui souffrent: l’aveuglement de la rancoeur et la lucidité de la conscience. 

 

Tous ces personnages sont en nous, au moins en l’état d’immanence, révélés ou enfouis selon notre histoire, les circonstances et les épreuves que nous rencontrons. Le bon larron comme le mauvais. Le soldat trop discipliné comme le compagnon trop impétueux. Le politique cauteleux, attaché au monde tel qu’il est et le révolté qui peut pervertir son idéal par les moyens qu’il utilise. Judas qui se donne bonne conscience mais que rattrape finalement la mauvaise. Pierre qui renie trois fois et Pierre qui, à la fin, ira jusqu’au bout. Le veule domestique de l’autorité et l’ami qui glisse son épaule sous le bois de la croix aux côtés de l’ami condamné. Tous ces personnages sont en nous et prenons garde d’oublier celui de Jésus. Il représente notre potentialité d’être celui qui ne se raconte pas d’histoires complaisantes, qui ne trahit pas, ne hait pas, ne dévie pas. Celui qui, de quelque manière qu’on veuille l’entendre, triomphe de la mort.   

 

Je vous souhaite de joyeuses Pâques! 

20/03/2014

Retour à Colombey

 

 

Dimanche passé, pèlerinage à Colombey-les-deux-églises. 

 

Colombey-les-deux-églisesMon dernier séjour dans le village du Général avait eu pour occasion le séminaire que j’y avais organisé autour d’un thème auquel le lieu me semblait se prêter: la prise de décision. Le 17 juin 1940, en effet, deux hommes à la formation identique, militaires jusqu’au bout du képi, deux hommes qui ont vécu la Grande Guerre, ont assisté aux mêmes développements de l’Histoire et ont sous les yeux les mêmes événements, prennent des décisions diamétralement opposées. L’un, à qui est échu le pouvoir, choisit de pactiser avec l’envahisseur; l’autre, qui ne représente que lui-même, s’en va - au nom de la France - poursuivre le combat. On sait quelle cause l’a emporté, mais on ignore souvent ce qu’elle a exigé de stratégie, de foi et de détermination de la part de celui qui l’a embrassée. L’âme, a dit le philosophe Alain, est ce qui résiste. Beau sujet de réflexion qui, pour moi, met en lumière la dialectique de l’âme et de l’intelligence, la fécondation de l’une par l’autre. Si de Gaulle, du sein de la débâcle, voit les ressources immenses dont dispose encore la France - son empire et ses alliés - c’est qu’il a d’abord dit «non». Si, à la Libération, la France n’a pas vu sa souveraineté passer des mains des Allemands à celles des Américains - le plan AMGOT - c’est qu’il y avait pour lui une réalité au delà des choses matérielles. Ce que de Gaulle a sauvé, c’est la souveraineté de la France non pas seulement face à ses ennemis mais aussi aux appétits de ses alliés. 

 

Sur le chemin du retour, une question a priori étrange m’est venue à l’esprit: la France existe-t-elle encore ? Une nation n’est pas quelque chose de donné. C’est un être virtuel qui prend vie et chair par l’histoire que se racontent ceux qui s’en disent les membres, histoire au sein de laquelle ils puisent une part de leur identité. C’est un creuset où verser nos ambitions personnelles et qui nous ouvre à quelque chose de plus grand que nous, un rêve qui procure un horizon aux décisions que l’on doit prendre, une destination qui permet de distinguer les vents favorables et d’ajuster sa navigation. C’est une manière de se vouloir ensemble au monde. Le résultat de cette nation de l’âme, c’est un peuple en relation singulière avec un territoire dans lequel peut s’enraciner, se cultiver et se nourrir, de générations en générations, une identité toujours menacée, et s’organiser un univers concret. C’est un peuple en relation avec un espace dont il entend garder la maîtrise afin d’y vivre à sa manière et de s’y projeter dans le très long terme sans devoir rendre de comptes à qui que ce soit. C’est le lieu d’où l’on pourra dialoguer avec le reste du monde, sur un pied d’égalité. Existe-t-il encore aujourd’hui quelque chose de tel, que l’on pourrait appeler «la France» ?

 

Certes, les menaces qui pèsent sur nous ne s’annoncent plus par le martèlement de nos pavés. Les envahisseurs - dans notre région du monde tout au moins - n’ont pas enfilé de bottes et ils se sont revêtus d’une rassurante peau d’agneau. A l’abri de ce simulacre, ils nous ont susurré - et nous sommes nombreux à les avoir crus - que la question du pouvoir et des frontières est une fausse question, que le jeu de l’économie, vraie source de richesse pour tous, dispense de l’intervention de l’Etat et même se passe avantageusement de ce dernier, et qu’il n’y a de problèmes et de solutions que techniques. A moins de vivre au royaume des Bisounours - autre forme de nation virtuelle il est vrai - on ne peut que constater les mensonges de cette chanson-là. Des milliers de suicides de petits paysans ont été la conséquence de l’introduction au Kérala du business model des industries agro-chimiques multinationales. La biodiversité, facteur de résilience de l’écosystème dont notre survie dépend, est partout menacée par les monocultures intensives et la dispersion des OGM. Nos systèmes sociaux, fruits d’un idéal entêté et de siècles de luttes, sont mis à mal par la concurrence de pays qui n’ont sur le nôtre d’autre avantage que les formes modernes d’esclavage qu’on y pratique. La destruction de nos emplois s’accélère, ainsi que la dépendance de nos pays à l’égard de puissances financières dont la force de frappe ne doit rien à l’économie réelle et n’est que le produit d’un enrichissement purement spéculatif. Ces puissances, ici et là, ont même commencé à s’emparer de millions d’hectares sans égard pour les populations qui vivent dessus ou dont l’alimentation dépend. En même temps, inspirées et parfois financées par les envahisseurs, les législations liberticides se multiplient qui nous empêchent d’expérimenter les moyens de notre propre résilience. Quant à la dette souveraine, elle n’est rien d’autre que la botte dans la porte de la maison enfin entrouverte. Demandez à nos amis grecs ce qu’ils en pensent. Demandez aussi aux Islandais. Face aux envahissements de toute sorte - produits, règlementations, argent sale, prédateurs de tout poil - cette question prétendument ringarde du territoire et de la souveraineté nationale, parce qu’elle concerne rien de moins que le choix de notre société et de notre avenir, est plus actuelle que jamais. 

 

Pour la première fois dans l’histoire des peuples, ceux-ci ne sont pas principalement ou immédiatement menacés par un belligérant qui déferlerait sur leur sol les armes à la main «pour égorger leurs fils et leurs compagnes». La puissance dont l’ombre s’étend sur le monde n’est pas une horde de barbares hirsutes et braillards ou une armée en ordre de marche avançant au pas de charge. C’est une petite caste apatride qui dirige les oscillations d’une formidable marée monétaire où se mêlent les eaux les plus douteuses. Utilisant des conventions internationales signées par des politiques naïfs, subjugués ou corrompus, agitant des colonnes de chiffres prises pour parole d’évangile, plaçant ses agents ici et là au vu et au su de tout le monde, elle opère en toute impunité. Dans un tel monde, seule la nation - si elle veut bien s’assumer - a l’échelle, les moyens et la légitimité qui lui permettent de contenir cette subversion. Au nom de quelle prétendue légitimité supérieure, traité de ceci, directive ou constitution de cela, un peuple, aujourd’hui, n’aurait-il plus le droit et les moyens de refuser ce qu’il considèrerait comme un danger pour son territoire, pour la société qu’il a bâtie, pour l’avenir de ses enfants ? Le 18 juin 1940, en lançant son Appel, le Général de Gaulle a fait apparaître que légalité et légitimité ne coïncident pas nécessairement. Dans la suite des évènements, il a aussi démontré qu’on ne représente pas les destinées d’un peuple en débitant son héritage pour se faire apprécier des autres joueurs. 

 

Charles de Gaulle nous a laissé une histoire, celle d’une nation qui a eu le respect d’elle-même et de ses enfants: si nous acceptons de regarder plus loin que nos peurs et nos soucis égoïstes, c’est la preuve d’amour que ceux qui vivent aujourd’hui peuvent encore donner aux générations qui leur succéderont.

 

PS:

AMGOT 

http://mondediplo.com/2003/05/05lacroix

http://books.google.fr/books?id=9vyGqJuDnssC&pg=PA16&...

KERALA

http://blogs.mediapart.fr/blog/mariethe-ferrisi/071211/og...

PETITS EXEMPLES DE LEGISLATION LIBERTICIDE 

http://www.medialibre.eu/france/planter-et-cultiver-son-j...

http://www.santenatureinnovation.com/leurope-autorise-las...

https://www.youtube.com/watch?v=5SFZnuSXSag

EAUX DOUTEUSES

Jean-François Gayraud http://benedictekibler.wordpress.com/2014/03/19/puissance-reelle-etats/

AGENTS DES PUISSANCES FINANCIERES

http://www.challenges.fr/galeries-photos/galeries-photos/...

 LA BOTTE DANS LA PORTE ENTROUVERTE

http://www.courrierinternational.com/article/2014/03/26/a...

 

 

01/03/2014

Faire société (3)

 

 

Dans l’interview qu’elle nous a accordée pour le prochain numéro de Commencements, l’économiste américaine Juliet Schor expose que travailler plus pour consommer plus conduit, entre autres choses, à accélérer la ruine de l’écosystème terrestre. Ceci est difficilement contestable: les rééditions depuis 1972 du célèbre rapport Meadows sur les limites physiques de la croissance ne disent pas autre chose. De ce seul point de vue, il convient donc, selon Juliet Schor, de faire le choix de travailler moins. Cette position logique au possible en surprendra plus d’un et surtout ceux pour qui la «valeur travail» n’est pas discutable: elle relèverait de la transcendance pour ne pas dire de l’absolu. Pour moi, elle fait partie de ces causes entendues que l’on ferait bien de réexaminer. On cite souvent la phrase de saint Paul: «Que celui qui ne travaille pas ne mange pas!» C’est oublier qu’à l’époque de l'Epître aux Thessaloniciens, en raison de la faible productivité, le premier esclavage était celui des besoins quotidiens à satisfaire et que l’empreinte écologique de l’humanité était nulle. Aujourd’hui, la question se pose-t-elle de la même façon ?

 

L’apôtre faisait référence à la nécessaire et équitable contribution de chacun à la vie de la communauté à laquelle il appartient et non à ce que le travail est devenu pour nous: une organisation sociale singulière, une subordination et une marchandisation du temps personnel afin de s’approprier des biens. En outre, ce que nous appelons «travail» renvoie le plus souvent au fait de s’enfermer un certain nombre d’heures dans un bureau, un atelier ou une machine, derrière une caisse ou un écran, au service d’un patron qui, en échange, aura la bienveillance de nous rémunérer afin que nous puissions acheter, entre autres choses, celles qu’il vend. Ce système a permis de construire des entités économiques colossales aux finalités ambiguës et dont le poids et l'influence dépassent ceux des Etats. Y être recruté est comme s'enrôler au service d'une grande puissance, mercenaire que seule intéresse la solde. Curieusement d’ailleurs, l’école, l’armée et l’usine ont toutes les apparences de la consanguinité: l’être humain se retrouve en un lieu où il renonce à sa liberté et se place sous l’autorité d’un maître. Ces trois institutions, faut-il croire, avaient la même fonction ou, en tout cas, reflétaient une même idée du seul rapport que l’individu doit avoir avec la société: la soumission. Mais, sans revenir sur les rouages multiples que cette soumission fait tourner, travailler aujourd'hui constitue-t-il une contribution franche et positive à notre société ? Et, dans un pareil contexte, travailler constitue-t-il une contribution franche et positive à notre bonheur ? Regardez les visages de ceux qui se rendent à leur travail, le matin, dans le métro parisien. Tendez l’oreille, comme je le fais parfois, aux quelques conversations. Cela rejoint une autre des considérations de notre économiste américaine: travailler plus pour consommer plus, quand on n’est pas dans la misère, c’est mettre l’accent non sur l’essence de la vie mais sur la possession et l’usage de biens matériels comme moyens de production de soi. C’est s’engager dans un échange qui, pour beaucoup d’entre nous, a pris au fil des ans la tournure d’une escroquerie: du temps de vie dévoré de stress et d’ennui contre plus de ceci ou de cela. 

 

Si le travail est une valeur en soi, c’est quand il représente une contribution à la société dont on est membre. Que nous disent Juliet Schor et les nouveaux économistes américains à ce sujet ? (1) Que vendre moins de son temps de vie permet de se réinvestir dans le lien social et dans la production de biens communs. L’opposé du «travail» n’est donc pas l’oisiveté ou la stérilité. On pourrait même dire que la vie de nos sociétés a pâti à la fois de la place envahissante du travail et de la consommation égoïste qu’il engendre en permettant de la financer. Encore une fois les raisonnements binaires nous manipuleraient. C’est là que je rejoins le thème de mes trois chroniques: faire société. Faire société n’est pas seulement, ni même substantiellement, une façon de frayer avec ses semblables autour d’un apéritif, d’une soirée de télévision, d’un meeting politique ou d’une bouffe. Faire société, c’est être co-créateurs et co-producteurs de richesses qui appartiendront indivisément à tous. C’est, entre la sphère publique et la sphère privée, redonner de l’espace à celle des «biens communs».

 

Certains phénomènes - parmi lesquels on pourra en juger d’anecdotiques - révèlent au moins une chose: notre aspiration à réinvestir ce domaine. Je n’en donnerai que deux exemple, mais ils abondent. Je pense en tout premier lieu aux «Incroyables comestibles». Il s’agit, gratuitement, de cultiver des légumes ou des fleurs comestibles sur des lopins de terre à l’abandon ou dans un coin de son jardin, et de laisser la récolte à qui a besoin d’enrichir son ordinaire. Parti d’une bourgade britannique (2) où une poignée de citoyens se posait des questions sur la paupérisation croissante, ce geste modeste et symbolique est en passe de devenir un mouvement mondial. Entré en France par un village d’Alsace (3) les Incroyables comestibles séduisent de plus en plus de gens. Qu’y trouvent-ils ? Pour faire court, je dirai: un échappatoire à la «dissociété» (4). Cultiver ces «incroyables comestibles», c’est une occasion de «faire ensemble» en dehors de toute compétition. Face à la doxa écrasante de l’économie marchande, c’est afficher la valeur et le bonheur si simple du don. C’est, tout en produisant des biens qui aideront les plus pauvres, sortir tout le monde de son quant à soi afin d’expérimenter qu’on peut ensemble produire aussi des richesses non matérielles qui contribuent d’autant plus à sauver une part de bonheur que les conditions de vie redeviennent plus rudes. Et c'est aussi, pour une espèce de plus en plus hors-sol, retrouver un contact avec la terre nourricière. Voilà ce que dit pour moi le succès des Incroyables comestibles. A l’autre bout de l’échelle, mon deuxième exemple - sur lequel je n'aurai pas besoin de m'étendre - est l’encyclopédie en ligne Wikipédia dont les millions d’articles dans une centaine de langues résultent d’une production aussi bénévole qu’anonyme. Aucune rémunération, fût-elle au niveau de l’égo: vous allez dire après cela que les êtres humains entrent dans la définition réductrice «d’agents économiques égoïstes» ? Ne sommes-nous pas mieux qu’égoïstes et largement plus que des agents économiques ? Je dirai plutôt que, par contamination idéologique, nous souffrons surtout du refoulement culturel d’une part fondamentale de nos pulsions naturelles. 

 

Les besoins ne manquent pas que l’organisation actuelle de notre société ne lui permet pas et lui permettra de moins en moins de satisfaire. Ces besoins sont multiples: ils vont de la simple subsistance au sens de la vie. Travailler plus pour gagner plus et consommer plus est un fourvoiement. Sans doute, si on parie sur le bon scénario d’avenir, celui de la métamorphose choisie de nos sociétés, allons-nous plutôt vers une vie pluridimensionnelle où, pour répondre plus judicieusement à l’ensemble de nos besoins, nous combinerons le travail vendu, la "prosommation" (5) personnelle et la production collective de biens communs. Sur cette dernière voie, on ne saurait omettre d’évoquer le rôle de frein ou au contraire d’encouragement que joueront nos institutions politiques et ceux qui les occupent. Au coeur de l’évolution se trouve la place de notre liberté. Bientôt, ce seront en France les élections municipales: je n’en attendrai pas grand chose si nous élisons des hommes et des femmes qui, une fois en poste, jugeront qu’ils nous rendront des comptes au prochain scrutin et que, d’ici là, ce que nous avons de mieux à faire est de leur laisser le champ libre. Tout au contraire, un élu qui a compris les enjeux de l’époque doit se retenir de trop exercer son pouvoir afin de laisser à ses concitoyens celui d’ouvrir l’espace des biens communs. Ce serait l'application du principe de Jacotot à la démocratie. 

 

  

(1) Par exemple aussi Robert Costanza.

(2) Todmorden dans le Yorkshire.

(3) Fréland, près de Colmar.

(4) Cf. le livre éponyme de Jacques Généreux.

 (5) Production par soi-même en vue de la consommation par soi-même. Terme forgé par Alvin Toffler.