05/07/2014

De quelques sournoiseries

 

 

Un nouveau mot est en train de faire florès qui va dispenser de réfléchir: europhobe. Littéralement, un europhobe est quelqu’un qui a la phobie de l’Europe. Qu’est-ce qu’une phobie ? Une crainte, une répulsion de nature pathologique. Nous avons par exemple l’arachnophobie: la peur des araignées, l’herpétophobie: la peur des serpents, ou l’acrophobie: la peur des hauteurs. Les "europhobes" seraient donc des gens qui éprouvent une peur, une répulsion maladive à l’égard de l’Europe. Vous voyez la torsion que, sournoisement, ce néologisme impose à la réalité ? Les citoyens dont il est question - et dont je fais partie - s’élèvent contre la gouvernance actuelle de l’Europe, qui est tout sauf démocratique et centrée sur l’intérêt de notre continent. Cela ne veut aucunement dire qu’ils sont allergiques à toute forme d’Europe. Mais ce mot « europhobe » devient une étiquette signalant que l’on a affaire à un groupe de maniaques, à des caractériels. Leurs propos ne sont donc que des cris inarticulés qui ne reflètent aucune pensée. On ne converse pas avec de tels dingues. Encore un peu et le terme deviendra une injure, car l’usage que l’on fait en ce moment du suffixe « phobe » tend à remplacer la notion de peur par celle de haine. Au final, nous voilà avec des gens plus ou moins dérangés et, de surcroît, haineux.

 

L’étiquetage est une tactique pour dévaloriser l’opinion ou les propos de quelqu’un et, surtout, lui refuser tout approfondissement. C’est de l’ordre du « Circulez, il n’y a rien à voir ». Je me souviens d’avoir participé, il y a bien longtemps, à un panel d’usagers de la RATP. A un moment, j’ai cru utile d’évoquer le paradoxe que je venais de vivre. Alors qu’on parlait d’encourager le recours aux transports en commun, je fis remarquer que le parking adjacent à ma gare de banlieue, jusque là gratuit, était devenu payant. Alors, tant qu’à faire d’avoir pris la voiture, c’était un encouragement à rester au volant plutôt qu’à dépenser un peu plus pour prendre le RER. Le commentaire de l’animatrice est tombé comme le couteau de la guillotine: « Ah! mais, vous, vous êtes un usager multimodal! » OK, je sors.

 

Autre procédé manipulatoire: l’alternative réductrice. Elle consiste à vous enfermer entre le « pour » et le « contre », l'un des deux représentant évidemment une position haïssable. Vous êtes pour ou contre le progrès ? Vous êtes pour ou contre l’euthanasie ? Vous êtes pour ou contre le « bio » ? Vous êtes pour ou contre les juifs ? Vous êtes pour ou contre les gays ? Aucun espace pour clarifier les mille contenus du mot « progrès », les craintes que vous ressentez à l’idée de confier à une procédure le soin de régler les conditions de l’euthanasie, la définition sur laquelle il faudrait se mettre d’accord pour savoir de quoi on parle quand on parle de « bio », les perspectives de cruautés sans fin du conflit israelo-palestinien, ou encore ce que vous trouvez de perturbant dans l’idée de la GPA. Tout se ramène à: « Vous êtes pour ou contre nous ». Le débat est interdit et vous avez le choix d’être un mouton ou un salaud. C’est proprement totalitaire.  

 

Un autre artifice consiste à associer à un texte une image qui en modifie le sens. Hier ou avant-hier, j’ai vu un article dont le titre évoquait l’augmentation des violences familiales. Celui-ci était accompagné d’une illustration représentant un homme adulte, de dos, le poing serré, et devant lui, effondré contre un mur, un adolescent effrayé. Que vous suggère cet assemblage ? Que la violence familiale est physique et le fait des hommes. Ce qui va conforter une représentation courante. Or, que trouve-t-on dans les premières lignes de l’article ? Que les violences familiales les plus répandues sont d’ordre psychologique et majoritairement le fait des mères. En l’occurrence, l’intérêt de l’article, qui était d’évoquer un phénomène beaucoup moins spectaculaire que la violence physique, passe à la trappe. Sachant que bien des gens se contentent d’une lecture des titres et d’un coup d’oeil à l’image, je vous laisse à imaginer l’opinion et l’ignorance que ce biais a continué de favoriser.    

 

La ringardisation est aussi une pratique très appréciée des manipulateurs. Les promoteurs de l’hyper-concurrence en ont usé et et abusé en jouant sur les archétypes du dur et du mou. Vous savez, ces trucs dans le genre: « Vous êtes des mecs ? Des vrais mecs ? » Et le choeur des mâles de brailler d’une seule voix testostéroniquée: « Oui chef! » Lors d’une réunion « incentive » organisée par une entreprise américaine dans notre pays, on présenta une typologie des caractères. Selon celle-ci, les humains se répartissaient entre quatre catégories. Dans deux d’entre elles, on trouvait les personnes optimistes et naturellement tournées vers l’action. Dans les  deux autres, on avait celles qui versaient dans la réflexion et, allez savoir pourquoi! la mélancolie. Bien entendu, en bon cowboys, on brocarda ces dernières. En résumé: si vous n’êtes pas sanguin, extraverti ou je ne sais plus quoi, vous êtes nul, la Terre promise n’est pas pour vous. Indépendamment de l’inanité de cette caricature, le problème sous le problème est qu’elle sert à fabriquer de petits soldats pour qui réfléchir est le péché suprême et que l’on peut ainsi mener par le bout du nez. « Vous êtes des mecs ? Des vrais ? - Oui, chef! » Et de courir n'importe où! Dans ce même ordre de la ringardisation de ce qu'on veut tuer, je me souviens d’une improvisation théâtrale qu’on avait fait faire aux cadres d’une entreprise qui venait d’être rachetée. Il s’agissait d’imaginer et de jouer une saynète qui ridiculiserait les pratiques qui avaient été les leurs jusque là - donc, leurs références, leur histoire et d’une certaine manière leur identité - pour mettre en valeur celles qu’apportait le vainqueur.

 

Le discours du dur et du mou permet de s’attaquer à tout ce qui constitue un frein à la violence économique que l'on présente comme un tournoi offert aux seuls preux chevaliers qui en ont une paire sous la cotte de maille. Dans le viseur, on a évidemment ces béquilles pour handicapés, ces fanfreluches de gonzesse que sont les amortisseur sociaux. Vous imaginez Chuck Norris ou Arnold Schwarzenegger cotiser à la sécu de la magna turba ou émarger aux allocs avant de chevaucher vers OK Corral ? Davantage que les démonstrations économiques, ces railleries sur fond de mythes simplistes ont miné dans l’esprit d’un certain nombre d’entre nous les ambitions du Conseil National de la Résistance et les acquis dont Ken Loach nous a très opportunément rappelé l’histoire en Grande-Bretagne(1). Elles ont fait oublier que les combats les plus valeureux ne sont pas ceux des courtisans crédules et fascinés qu’aveuglent les promesses du Système. Plus grave, elles nous ont fait oublier qu’il faut nous méfier de notre naïveté. Regardez où en sont nos amis américains: si l’on écarte les mensonges statistiques, il faut être soi-même drogué pour ne pas voir que le discours de l’individualisme héroïque, de la grande loterie des places au soleil ouverte à tous est l’opium de ce peuple et ce dont il agonise aujourd’hui. Pour un qui tirera son épingle du jeu, pour une exception qui confirmera de temps en temps la règle, combien de millions vivotent maintenant autour du seuil de pauvreté ? 

 

Une des sournoiseries les plus efficaces du Système est de nous suggérer le mythe de la réussite qui lui permettra d’avoir barre sur nous. Je me souviens du pathétique Gérard Jugnot(2), avant un entretien d’embauche, qui se répète devant le miroir des toilettes: « I am a killer! I am a killer! Je suis un tueur! » Même si vous n’avez pas vu le film, vous imaginez la suite. Pour rester dans le domaine du cinéma, une excellente mise en scène de cette manipulation est proposée par le film de Pierre Granier-Deferre: « Une étrange affaire » (1981). Michel Piccoli y incarne tout le charme cynique de ce que j’appelle le Système et dont le naïf Gérard Lanvin sera la victime. Souvenons-nous que, pour glorifier le courage des gladiateurs, l'empereur reste néanmoins dans les tribunes.

 

(1) L’esprit des 45, film (2013).

 

(2) Une époque formidable (1991). 

29/06/2014

Prospective des mythes

 

 

Donnant il y a peu, dans le cadre d’un séminaire, une conférence sur la prospective, après avoir succinctement évoqué les bases de la démarche - l’exploration de nos environnements multiples, de leurs intrications et de leurs tendances - je faisais une remarque sur un sujet qui me tient particulièrement à coeur: ce que l’on a coutume de laisser de côté. La plupart des démarches pèchent à ne s’intéresser qu’aux données matérielles et aux choses constatables. On fait de la prospective comme si la finance, l’économie, la technologie, la démographie, l’état actuel de la science, etc. avaient une emprise exclusive ou en tout cas déterminante sur le monde. Du coup, on en oublie certains des ressorts de rupture. 

 

Par exemple, le principe d’Archimède: tout corps plongé dans un liquide reçoit de celui-ci une pression égale au poids du liquide déplacé. Vous allez me dire: que vient faire ici le penseur antique et son expérience de baignoire ? Il vient nous rappeler, tout simplement, que toute action engendre une réaction et que tout courant, aussi puissant soit-il et peut-être justement à la mesure de sa puissance, peut provoquer une cristallisation des résistances jusqu’à se faire retourner. N’est-ce pas, par exemple, ce que nous vivons aujourd’hui avec la multiplication des euro-sceptiques ? Ne sont-ce point, autre exemple, les abus de pouvoir de la médecine moderne qui font fuir de plus en plus de patients vers d’autres formes de soin ? Ou encore l’expansion arrogante et cynique des multinationales qui conduit des gens de plus en plus nombreux à imaginer une autre manière de vivre afin de ne pas nourrir la puissance de ces pieuvres en consommant leurs produits ? Que celui qui doute du principe d’Archimède fasse l’expérience d’un « plat » la prochaine fois qu’il plongera dans la piscine! 

 

Mais, comme pour la Révolution française, le moment où s’inversera le flux ne sera pas forcément à l’apogée du mouvement - lorsque Louis XIV établit la monarchie absolue - mais quand, sous les effets du mouvement lui-même, le rapport de pouvoir entre les protagonistes s’est insidieusement modifié: quand Louis XVI le débonnaire se retrouve face à une classe intellectuelle qui a eu le temps de réfléchir et de se doter d’une doctrine. Alors, une nième disette, pas forcément la pire, cristallise le potentiel de retournement, et l’histoire, subitement, s’emballe et sort du chemin tracé d’avance. Tout cela pour dire que ce n’est pas parce qu’une tendance se renforce constamment qu’il est assuré qu’elle l’emportera: elle se crée peut-être progressivement autant d’ennemis, et peut-être davantage bientôt, qu’elle a de partisans. Et ces ennemis, au surplus, deviennent de plus en plus conscients et avisés.

 

Parmi les facteurs qui façonnent le futur, je trouve aussi qu’on a trop tendance à donner le primat - mais cela parce qu’elle est mesurable - à la force des choses sur les productions de notre psyché. Croyez-vous qu’un prospectiviste oeuvrant à Rome vers l’an 40 de notre ère aurait prévu la victoire finale du christianisme ? Je pense d’abord qu’aveuglé par la puissance toute neuve de la Ville, il aurait été tenté de voir celle-ci indestructible. C’est notre lot à tous: ce qui occupe nos sens occupe aussi notre cerveau et le présent s’y donne des allures d’éternité. De même, Priam jusqu’au dernier moment n’a pu imaginer que Troie pût être détruite. Alors, aveuglé également par le prestige de la race qui vient de conquérir l’univers, notre futurologue latin n’aurait probablement eu aucune curiosité pour les peuples vaincus. Que pourrait-on trouver de bon dans le 9-3 de l’époque ? Quel germe d’avenir - vous plaisantez ! - pourraient bien se cacher chez les Barbares ? Et vous imaginez, en 1940, la France de la débâcle se redresser en 1944 ? Se projeter dans le futur sans la volonté de faire un pas de côté, de douter, c’est croire en l’immortalité de ce que l’on a sous les yeux: la puissance, la richesse, la réussite - ou, à l’inverse, selon ce que l’on observe, l’abaissement et la capitulation. 

 

En tout cas, si notre prospectiviste avait eu le génie d’imaginer la fortune du christianisme, ce n’aurait pas été à la seule lumière d’un tableau de chiffres. Plus que des statistiques et du raisonnement, il aurait nécessairement usé d’un microscope et de l’intuition. Quel Romain de bon goût se serait-il d’ailleurs intéressé à ces étranges immigrés du moyen-orient dont l’empereur Marc-Aurèle trouvait qu’ils sentaient mauvais ? Quel intellectuel du règne d’Auguste serait-il allé assez loin dans son investigation des bas-quartiers de la Ville pour repérer, au sein de cette population méprisable, une religion naissante et supputer sa capacité d’expansion ? Quel sage de l’époque aurait-il osé l’hypothèse que cette croyance étrange en un homme que l’on avait crucifié comme un voleur prendrait le pas sur la science et la philosophie ? Aujourd’hui, avec deux mille ans de recul, on a beau jeu de montrer pourquoi il devait en être ainsi. Et encore, expliquera-t-on doctement que les conquêtes de l’empire avaient favorisé la diffusion dans celui-ci des croyances les plus exotiques. Que la pax romana et les voies romaines favorisaient la circulation des armées mais aussi celle des marchandises, des idées et des croyances. Que la diaspora juive a été l’accélérateur de la diffusion des Evangiles. Mais peut-on en rester à ces considérations de logisticiens ? Ne laisse-t-on pas de côté ce qui s’est passé au sein de certaines âmes, quelque chose de si puissant qu’aller au martyre a été l’acceptation de toute une population et que, quelques siècles plus tard, la religion de ces gueux, renversant le polythéisme officiel, est devenue religion d’état ? 

 

Il y a quelques années, devant l’aveuglement de ma génération, devant sa surdité aux avertissements des Meadows et autres Reeves, devant son égoïsme et son incapacité à réfréner sa consommation destructive pour en laissez un peu à ses entants et à ses petits-enfants, je m’étais demandé si, en fait, plutôt que d’information, de lucidité ou de courage, nous ne souffrions pas surtout de l’absence d’un mythe qui nous aidât à nous transcender. Les premiers martyrs chrétiens allaient au devant d’une épreuve bien plus redoutable que la frugalité dont nous devrions décider aujourd’hui, mais ce qui les animait n’avait rien d’une analyse rationnelle: c’était la puissance d’une foi. Cette foi montrait le pouvoir de l’âme dès lors qu’elle a un point d’appui, autrement dit: un mythe. J’avais alors commencé à écrire un papier que, je crois, je n’ai jamais publié: « Avons-nous besoin d’un mythe pour sauver la planète ? ». Je voyais, périodiquement, dans les productions holiwoodiennes, resurgir ici et là de grands mythes et je me languissais qu’un ethnologue s’intéresse un jour au phénomène sous l’angle d’un catalyseur d’énergie disponible. 

 

Or, voilà que, la semaine dernière, au détour d’un « post » sur Facebook, je découvre Christian Gatard et son livre qui vient de sortir: « Mythologies du futur ». Enfin, quelqu’un qui a compris que c’est dans l’imaginaire des peuples et non dans les statistiques que se préparent les nouvelles formes de la vie et de la société. Que le monde qui est là, que nous appréhendons à travers des données, doit, pour se réaliser vraiment, être accepté, trié, transformé ou rejeté par les hommes et les femmes, et que les enzymes de ces opérations sont les mythes qui nous habitent et parfois s’emparent de nous. Le dénuement de l’Allemagne d’après la première guerre mondiale ne devait pas nécessairement la conduire au nazisme. Issu de la réactivation d’archétypes tutélaires et des frustrations collectives, le mythe s’est présenté, il a recruté tout un peuple, et on connaît la suite. 

 

Gatard porte sa lanterne dans les recoins les plus inattendus, débusque des personnages emblématiques et nous dépeint une ménagerie de chimères avec la jouissance frémissante - de peur parfois - d’un explorateur. Son regard révèle ce qui, à nos yeux insuffisamment exercés, se montre encore diffus, mêlé, indifférencié. Au vrai, nous baignons aujourd’hui dans une sorte de chaos des mythes qui n’a pas encore accouché. Nous sommes dans une caverne des ombres et les histoires qui s’y cherchent - que Gatard appelle Plan A, B et - surtout - C qui est à inventer - ne semblent pas encore avoir « pris », comme on le dit du ciment ou de la mayonnaise. Tout peut encore sortir de cette boîte dont on espère qu’elle ne sera pas une fois de plus celle de Pandore. En tout cas, nous enjoint l’auteur, il appartient à chacun d’entre nous de trouver son mythe - celui qui lui donnera l’énergie de vivre et, s’il le veut, de se transformer.

 

Christian Gatard, Mythologies du futur, préface de Michel Maffesoli, éditions l’Archipel, mai 2014. 

21/06/2014

Des maux et des mots

 

 

Dans le roman humoristique de mon enfance, Trois hommes dans un bateau, Jerome K. Jerome raconte qu’il ne peut feuilleter un dictionnaire de médecine sans croire reconnaître en lui les symptômes de toutes les maladies qui lui tombent sous les yeux. Il échappe seulement, précise-t-il tout de même, à l’escarre du genou de la femme de ménage. Au delà de ce qu’il y a de drolatique dans cette confidence, l’auteur parle évidemment de peur, et il nous parle de nous. Le fait que la peur trouble la perception que nous avons de nos sensations internes, voire peut-être les engendre, mériterait à lui seul de nous alerter sur les interactions du psychisme et du physique. Car, enfin, pour que nous ressentions dans notre corps le produit de notre imagination, il doit bien s’y passer quelque chose de physiologique. Or, dès lors qu’il se passe quelque chose de cet ordre, on peut supposer qu’en fonction de l’intensité, de la durée et des combinaisons éventuelles de ces phénomènes, des effets à plus ou moins long terme sont envisageables.

 

Le rapport que nous entretenons avec les maladies, avec celles qui élisent domicile en nous mais aussi avec l’idée elle-même de la maladie, mériterait d’être étudié tout autant que les substances bien matérielles qu’on va nous faire absorber pour nous soigner. Si le chien de Pavlov, parce qu’il entend une cloche, est capable de produire des sucs gastriques avant même que la nourriture soit arrivée dans sa gamelle ou qu’il en ait perçu l’odeur, alors bien des choses sont imaginables quant à la manière dont ce que nous appelons « la conscience » peut influer sur ce que nous appelons « le corps ». Il est indéniable que nous créons notre milieu intérieur et que celui-ci va favoriser l’apparition en nous de tel ou tel dysfonctionnement ou au contraire le corriger. C’est une évidence en ce qui concerne notre hygiène de vie: ce que nous mangeons, buvons, respirons, l’exercice que nous donnons ou ne donnons pas à nos poumons, à notre système cardio-vasculaire font la soupe primordiale d’où émergent la santé ou la maladie. Mais nos états psychologiques et leurs routines ? Quand nous pensons à un sujet d’angoisse ou au contraire de bonheur, à un objet de répulsion ou au contraire de désir, ne modifions-nous pas par là même nos sécrétions ? Alors, si nous avons de manière récurrente ou obsessionnelle des peurs, des frustrations ou des colères, ne créons-nous pas un milieu intérieur délétère qui favorisera le développement des maladies ? Plus insidieusement, comme le film What the beep do we know en présentait l’hypothèse, de même que notre corps réclame l’alcool ou la drogue que nous avons pris l’habitude d’ingérer, ne s’établit-il pas en nous une forme d’addiction à ce cocktail d’hormones que produisent nos états psychologiques répétés, addiction qui explique comment ce dont nous cherchons consciemment à nous débarrasser résiste à nos efforts ?

 

La maladie a ses effets propres sur nous, elle peut être décrite en termes matériels - substances, microbes, cellules, lésions, etc. - mais vue ainsi elle ne constitue qu’une couche du phénomène. Il convient de ne pas oublier les autres, dont celle issue de notre psyché. Quand vous tombez malade, l’histoire que vous vous racontez - la deuxième couche - met en lumière le rapport que vous entretenez avec vous-même et avec votre corps. Si vous êtes dans le fantasme du guerrier, vous serrerez les dents, demanderez au médicastre la dose maximale d’antibiotique ou d’analgésique et vous remonterez au front comme si de rien n’était. Votre corps blessé et souffrant n’est qu’un cheval qui doit apprendre à ne pas broncher ou un char qui ne saurait tomber en panne. Mais, devant la même agression, vous pouvez aussi vous sentir abattu, découragé, voire humilié: c’est bien votre veine d’être aussi fragile, de succomber au moindre courant d’air, de traîner ce compagnon débile qui vous trahit! Le sentiment d’infériorité en profitera pour gagner un peu plus de terrain dans l’image que vous vous faites de vous-même. Autre scénario, si vous avez comme moi une pente à l’hypocondrie: vous spéculerez sur l’existence, derrière le symptôme banal, d’une maladie grave traitreusement dissimulée, comme une araignée à l’affût au coeur de sa toile. Il y a, bien sûr, d’autres options: par exemple se dire que cette grippe ou cette angine tombe bien à propos et va vous permettre de souffler quelques jours. Suivant les périodes et les circonstances, je me suis personnellement raconté toutes ces histoires, celle du héros qui y va coûte que coûte, celle du petit malheureux dont il faut bien que, révélée au grand jour, la faiblesse qu’il cherche à dissimuler le trahisse, celle de la perfidie des Parques, et quand même aussi celle du « bon usage des maladies ». 

 

A la suite d’une prise de conscience décisive, je m’en suis un jour raconté une autre: les contes que nous nous faisons varient aussi en fonction de la gravité du mal qu’on nous annonce. En l’occurrence - c’était il y a un quart de siècle - il s’agissait de rien de moins qu’une tumeur de la thyroïde. J’étais dans la tourmente de deux ou trois années infernales qui menaçaient de se prolonger indéfiniment et, quelque peu ouvert par mes lectures aux concepts de la psychosomatique, je me suis dit qu’il y avait un rapport entre cette apparition indésirable et la vie que je subissais. Et je crois que le mot important et juste est bien « subir ». Car on peut avoir la vie dure, mais il y a une différence radicale entre subir sa vie et la gouverner, fût-ce au milieu des bombes. J’étais dans la survie, je n’avais pas plus de perspectives que l’écureuil dans sa cage qui à chacun de ses pas la fait tourner dans le même sens. Comprenez que, comme l’écureuil, j’étais complice du manège - et en fait c’est ce qui nous arrive à tous. Il ne me venait même pas à l’idée d’en descendre. Cette tumeur m’a rendu un service inappréciable: j’ai eu la peur de ma vie et j’ai compris que, si je ne voulais pas y laisser la peau, je devais m'arracher à mon propre marécage. C’est-à-dire, à l’inverse d’Ulysse, me détacher du mât où je m’étais enchaîné, enlever la cire de mes oreilles et entendre le chant des sirènes, aller vers un avenir riche de possibles encore invisibles plutôt qu’entretenir une agonie(1).

 

Cependant, s’agissant de l’histoire que vous vous racontez à propos d’un mal qui vous atteint, il y a davantage encore. Il y a la possibilité que cette histoire, ce regard sur la maladie, sur votre corps, sur vous-même, influe sur vos capacités de guérison. Bien que - selon l’expression célèbre de Claude Bernard - on n’ait pas trouvé d’âme sous le scalpel de la dissection, quel est le médecin qui n’a jamais évoqué devant un patient l’importance du « moral » ? Comme s’il y avait, en nous, un principe à la fois suffisamment lié et indépendant de notre corps pour ne pas être déterminé par lui mais, au contraire, être en mesure d’avoir sur lui une influence. Parlons de l’effet placebo, par exemple, qui pourrait nous suggérer d’autres approches en matière de soin. Au lieu de le balayer d’un méprisant revers de main, demandons-nous comment il fonctionne: si le principe de guérison n’est pas dans le produit ingéré, n’est-ce point qu’il est en nous ? Mais, à la vérité, si j'en reviens à l'utilité d’avoir le moral, est-ce si simple ? On peut faire bonne figure, mais notre sourire forcé plonge-t-il ses racines suffisamment loin, atteint-il la strate en nous où notre état peut se régénérer ? Ce serait sans compter avec l’effet nocebo, quand nos croyances négatives plus ou moins enfouies font barrage et nourrissent le mal. Je ne sais pas si mon observation était juste, mais au temps de ma jeunesse j’avais été frappé par la  dégradation subite qui s’emparait des personnes de mon entourage à qui on venait d’annoncer un cancer. Je m’étais alors demandé - et je me demande encore - si le fait d’imaginer cette maladie à l’oeuvre au sein de notre organisme ne la dope pas. Le chirurgien américain Bernie Siegel a compris que, si l’on voulait stimuler le processus de guérison, il fallait atteindre les profondeurs où se forgent nos croyances et nos fantasmes. Pour cela, il demande à ses patients de dessiner leur maladie, puis, toujours par l’intermédiaire des crayons et des couleurs, il les amène à se représenter la puissance de la vie qui est en eux et de ses capacités de guérison. Je ne peux m’empêcher d’y voir le travail d’un disciple de Michael White qui va rencontrer son client au sein de l’histoire peu porteuse qu’il se raconte et l’aide à trouver en lui-même les matériaux d’une réécriture. Dina, Pierre (2), qu’en pensez-vous ?

 

 

(1) Dans Commencements n° 4, vous trouverez une histoire plus dramatique que la mienne, mais assez similaire: celle de Guibert del Marmol. 

 

(2) Dina Scherrer http://www.dinascherrer.com et Pierre Blanc-Sahnoun http://whitespiritnarratives.com/pierre-blanc-sahnoun/, coaches narratifs.