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13/03/2018

Des papilles à l’âme

 

A mon ami Jean-Marie, qui aurait sans doute aimé.

 

Ma grand-mère maternelle, Adrienne, une Agenaise qui avait connu enfant les grandes crues de Garonne, était une remarquable cuisinière. Les plats qu’elle préparait, que ce fût le dimanche ou au quotidien, étaient bien supérieurs à ce que l’on a coutume de trouver aujourd’hui dans nombre de restaurants. Elle le faisait avec modestie, sans se la péter comme on dit de nos jours, et elle serait sans doute fort étonnée de l’hommage public que je lui rends ici. Ma mère s’intéressait nettement moins à cet art et la transmission familiale n’a eu que moi, malheureusement, comme agent. A vrai dire, j’ai pris conscience un peu tard de cette responsabilité. En entrant dans la vie active, j’ai connu d’abord cette période où l’on préfère ce qui vient d’ailleurs à ce qui vient de la famille - comme on quitte la maison de son enfance où on a l’impression qu’on ne sera jamais vraiment adulte. Puis j’ai eu un jour mon épisode « madeleine de Proust ». Les saveurs de jadis sont venues me hanter. Alors, j’ai essayé non pas de sauver - c’était trop tard - mais de reconstituer une partie de l’hoirie culinaire familiale.

Le chef-d’oeuvre de ma grand-mère, selon mes papilles, était le « jambon de Tonneins ». A force de tâtonnements et de recherches, je suis parvenu à ressusciter sa façon de le cuisiner. Certes, ce n’est pas encore exactement la saveur que j’ai gardée en mémoire, mais le résultat s’approche de l’honnête. A l’époque, dans notre Sud-ouest, la cuisine était la pièce centrale d’une maison. J’avais gardé le souvenir visuel de ma grand-mère, préparant ses ingrédients, ses longs cheveux aux reflets d’acajou tressés en couronne sans qu’une mèche dépasse. Je vois encore les deux bols, l’un pour l’ail, l’autre pour les échalotes. Et je revois soudain, tout en écrivant, la cuisinière bleue, en fonte émaillée, qu’on chargeait de boulets de charbon et qui a précédé chez nous la « gazinière". J’entends encore le frottement de l’opercule quand, avec un crochet, on le soulevait et le faisait glisser de côté pour alimenter le feu. Mon regard curieux de gamin entr’apercevait fugacement une incandescence rougeâtre. D’un seau conique, le charbon glissait dans le foyer avec un bruit sourd et un nuage d’étincelles saluait sa chute. Puis, de nouveau, c’était le glissement métallique que concluait le claquement final du couvercle remis en place.

J’ai aussi le souvenir olfactif des arômes dégagés par la marmite glougloutant discrètement sur le feu. Mais quelques images et fumets sont des informations insuffisantes pour la reconstitution d’une recette. Ma grand-mère est partie en 1972 faire la cuisine pour les anges et ma mère, quand je me suis soucié de notre héritage culinaire, m’a donné les grandes lignes de la recette du jambon de Tonneins. Il y manquait ces précisions qui permettent d’atteindre à la singularité et, en plus, entre deux déménagements, le papier s’est égaré. C’est tout récemment que, grâce à Internet, en faisant des recherches sur les forums, un ancien camarade de Bilonebo, grand amateur lui-même de ce plat, m’a confié comment il le préparait.

Parmi les autres mets dont je garde un souvenir ému, il y avait des petits farcis ovales qu’après les avoir poêlés le cordon-bleu maison achevait de faire cuire au milieu des petits pois - bien sûr des petits pois écossés au moment même et que j’entends encore tomber en pluie dans la jatte. Il y avait aussi un chou accompagné d’une farce dorée incomparable. Un plat qu’elle appelait « veau à l’aïade ». Des « oeufs à la tomate ». Et, pour arrêter là cette énumération, un « canard à l’orange ». Tiens, d’ailleurs, parlons-en un peu du canard à l’orange! Jamais je n’ai réussi à le refaire. Ce qui prédomine dans tout ce que j’ai expérimenté, et d’abord dans tout ce que j’ai goûté dans les restaurants les plus divers, c’est le goût sucré et une certaine texture un peu molle de la viande. Or, j’ai le souvenir d’un parfum d’orange plutôt amer et d’une viande très cuite qui se défait délicieusement. J’en suis à me dire que le canard à l’orange de ma grand-mère était peut-être l’institutionnalisation familiale d’une recette initialement ratée. Ratée et de ce fait originale, mais aussi succulente. Je développerais volontiers ce thème de l’erreur qui devient découverte, mais cela a déjà été fait: il n’est que de se remémorer l’invention de la pénicilline.

Lorsque, sur Internet, je fais une recherche autour d’une recette, je suis émerveillé par le nombre de variantes que j’en découvre. A croire qu’un plat se décline en autant de versions que l’espèce humaine peut produire de visages différents. J’en suis venu à la conclusion que la divine variété naît au sein du vernaculaire. C’est là, par exemple, dans un pays comme la France, que se fomente la différenciation des fromages et des vins. C'est dans le vernaculaire, le familial, le local que s'élaborent les mille nuances qui créent de l'infini à l'intérieur d'un espace fini. Pas étonnant qu’une espèce hors-sol comme nous le sommes de plus en plus ne sache produire - et, à force, ne sache aimer - que du standardisé, de la conformité, de l’uniforme, avec bien sûr les règles et procédures qui les accompagnent. Nous devrions quitter plus souvent nos tours de bureaux ou de cité et méditer le mythe d’Antée qui, tout géant qu’il fût, ne reprenait force qu’au contact de la Terre. La cuisine ne nourrit pas seulement les corps, elle nourrit aussi le récit de notre identité. Dans les infinies variantes d’une recette, bien plus finement que l’appartenance à un pays ou à une région, elle exprime la nuance jusqu’au niveau familial. On peut se poser la question de ce qu’il peut advenir anthropologiquement des humains dépossédés de leurs traditions culinaires et nourris exclusivement d’aliments standardisés.

Pour ceux qui penseraient que l’attachement aux traditions locales ou familiales est un enfermement, je complèterai brièvement mon portrait de gourmand. Le camarade de bien des voyages - qui se reconnaîtra ici à ce que je vais dire - a toujours été étonné de ma capacité à aimer les choses les plus étranges. Pour lui qui manifeste quelques méfiances en matière alimentaire, c’est plus que du courage, c’est de l’intrépidité, voire de l’aveuglement. Pour moi, c’est une manière de communier: avec un pays et ses paysages, avec des gens et leur culture. C’est un complément à la découverte par les yeux et l’intellect. Mais, puisqu’il s’agit ici moins de curiosité que de nostalgie, en matière de cuisines étrangères je voudrais évoquer avant d’en terminer deux souvenirs qui me restent très présents. Mon père avait rendu service à une famille de rapatriés d’Indochine et, pour nous remercier, la maîtresse de maison nous invita à venir déjeuner en famille un dimanche. Elle nous reçut dans la tenue de ses origines, vêtue d’une robe de soie décorée à l’épaule de roses brodées. Elle se prénommait Hélène. C’était une femme exquise, d’une grâce et d’une douceur extraordinaires. C’est ainsi que je découvris la cuisine vietnamienne, dans une petite villa, au flanc du coteau de Pujols qui ressemblait si peu aux paysages originaires d’Hélène. Le scénario se répéta quelques années plus tard avec une famille de Kabyles qui, pour nous remercier de services semblables que nous lui avions rendus, nous apporta un jour une énorme marmite - et, pour moi, le goût du vrai couscous est resté celui que nous avons découvert ce jour-là.

J’ai eu un jour l’idée que, dans nos grandes villes, de même qu’on célèbre la musique, on pourrait décider d’un jour pour célébrer convivialement notre diversité. Chaque famille pourrait, devant sa porte ou au pied de son immeuble, proposer à la dégustation les plats de son pays.

03/01/2018

2018: Envie de vous donner de nouvelles perspectives ?

 
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Présentation de Constellations par mon ami Lonny Gold (1)
 
Nous vivons dans un univers bizarre, en apparence riche et cependant extrêmement frustrant. Certes, dans cet univers bizarre, la frustration provient de la masse des choses matérielles que nous ne pouvons pas nous offrir. Mais la frustration provient aussi de ce que cet univers nous détourne souvent de nous-même, de nos valeurs, de notre authenticité. 
 
Vous est-il arrivé de vous demander :
 
  • si vous ne devriez pas « changer de vie » ?
  • si vous ne vous faites pas une idée trop limitée de qui vous êtes  authentiquement ?
  • quelle est, dans votre représentation de la réussite la part des conditionnements familiaux, sociaux, professionnels ?
  • si vous n’avez pas trop facilement mis au placard des idées, des rêves, des projets, sous la pression d’une certaine « rationalité » ?
  • si vous respectez vraiment votre vie en continuant à vivre où vous vivez, à travailler où vous travaillez, à frayer avec le milieu social dans lequel vous vous êtes retrouvé ?
  • comment vous ressaisir dans le respect de vous-même quand vous vous sentez emporté dans une aventure que vous désapprouvez ?
  • ce qui se passerait si vous écartiez les peurs ou les raisonnements qui limitent votre créativité, et votre initiative ? 
 
Ancien responsable de la formation des dirigeants de la Confédération nationale du Crédit Mutuel, au cours de vingt ans Thierry Groussin s’est fait une spécialité de séminaires originaux. 
 
Par exemple :
 
  • « Qu’est-ce que décider ? » sous l’éclairage croisé de la neurophysiologie, de la stratégie militaire et de l’histoire, avec Alain Berthoz, du Collège de France, le général Gil Fiévet, de l’Ecole de Guerre et Anne Vermès, historienne ;
  •  « L’invention des foires de Champagne: leçons du XIIe siècle pour l’économie numérique » ;
  • « La permaculture : une philosophie de l’action ? » ;
 
Une des passions de Thierry est le fonctionnement de notre mental, particulièrement notre rapport à l’imprévu. Il distingue deux modes d’adaptation fondamentaux qu’il est essentiel selon lui de savoir distinguer : en survie et en évolution. 
 
Dans cet esprit, Thierry s’est attaqué au désenchantement que beaucoup d’entre nous peuvent ressentir, notamment dans leur vie professionnelle. Le désenchantement ouvre la porte à quelques bonnes questions et, pour nous aider à les trouver et à les creuser, Thierry vient de développer un nouveau parcours qu’il a baptisé Constellations.
 
S’appuyant sur une pédagogie originale, Constellations vous propose de croiser, en douceur mais de manière efficace et approfondie, réflexion, expériences et partages. L’objectif est que chacun puisse progressivement redevenir - ou être encore plus - l’auteur de sa vie. 
 
Si cette proposition trouve une certaine résonance en vous, sachez que Thierry vous propose - sans engagement pour vous - une "séance de dégustation" gratuite (sauf le repas) mardi 9 janvier de 12.30 à 17h à Paris dans le quartier de la Gare de Lyon. 
 
Pour plus d’infos, contactez Thierry en direct: thygr@wanadoo.fr
 
Le site de Lonny: lonnygold.com
 

27/12/2017

Les 8 lois pour produire des changements positifs et durables dans le monde

 

 

Une interview de Dominique Viel (1)

 

D’abord, voulez-vous nous faire un rapide rappel des grands enjeux de notre époque qui nous invitent à être des agents de changement ?

Ce ne sera qu’un survol. Les grands enjeux de notre époque sont les mêmes pour tout le monde: ils sont environnementaux, sociaux, économiques, géo-politiques, etc. et il est important de souligner qu’ils sont tous en interaction.

Parmi les grands enjeux environnementaux, il y a d’abord les pollutions. Un chiffre que j’ai relevé dans la presse: quand on mesure le coût de la pollution en France, c’est au bas mot 100 milliards d’euros par an. Imaginez ce que l’on pourrait faire avec une pareille somme ! Ensuite, les Français, apparemment, sont un des peuples qui a le plus de pesticides dans le sang: près de dix fois plus que la plupart des autres ! La pollution de l’air est devenue aussi un sujet préoccupant: on lui doit beaucoup de morts et il ne s’agit pas seulement de la France, mais du monde entier. En Chine, elle serait la cause de 4000 décès par jour.

Après le problème des pollutions, il faut évoquer celui des ressources-clés pour notre mode de vie. Deux grandes catégories : les renouvelables et les non-renouvelables - encore que la frontière entre les deux ne soit pas toujours aussi nette. Les ressources renouvelables ne sont réellement renouvelables que sous certaines conditions d’exploitation et de maintenance. L’eau, par exemple, est renouvelable, mais une fois qu’on a pollué les rivières, les sources et les nappes phréatiques, on ne peut plus la qualifier de ressource renouvelable. Il en est de même pour le sol: on ne peut pas le surexploiter pendant des décennies, le saturer d’engrais chimiques, et s’attendre à ce que cela dure pour l’éternité.

Les ressources non-renouvelables quant à elles nous posent deux types de question. La première est le moment de leur épuisement. La seconde, souvent oubliée, est celle de l’interaction qui lie entre elles ces ressources au niveau de leur exploitation. Pour l’heure, on ne parle pas encore d’épuisement, on parle de « pic », c’est-à-dire du moment où l’on aura atteint la moitié des réserves du monde connues et exploitables. Toutes les ressources ne sont pas au même degré d’exploitation. Le fer par exemple est encore très abondant. En revanche, pour le pétrole, on est dans la zone du pic. Mais il y a aussi le problème de l’interdépendance entre les ressources. Je viens d’évoquer le fer. Prenons le cas des exploitations minières. Pour toutes les machines qu’elles utilisent - leur construction et leur fonctionnement - elles ont besoin de volumes astronomiques d’eau, de quantité de minerais - dont de minerais rares - et de beaucoup d’énergie. Alors, supposons, par exemple, qu’on décide de faire de l’eau une cause mondiale et d’en limiter l’usage industriel. Eh! bien, on mettra en difficulté les exploitations minières, et de même si on gère la raréfaction de telle ou telle ressource qui entre dans leurs process. Il n’est donc pas nécessaire qu’une ressource soit épuisée pour que nous nous trouvions au pied du mur. Il suffit qu’une ressource indispensable à l’exploitation d’une autre fasse défaut. Or, il y a très peu de ressources qu’on peut exploiter sans en mobiliser d’autres.

 

Ce qui est éminemment le cas du pétrole…

Le pétrole est la porte par laquelle nous pouvons comprendre comment le paradigme qui nous porte depuis le XIXème siècle est remis en question. L’exploitation du pétrole a permis une croissance formidable, d’autant que son prix a baissé tout au long du XXème siècle. Il a permis la division internationale du travail et la mondialisation. Mais, alors qu’il est dans la zone du pic et que les pétroles non-conventionnels ont montré déjà leurs coûts et leurs limites, le système en résultant fonctionne aujourd’hui à la manière d’un piège. Parce que, lorsqu'on est humain, on aspire à garder ses habitudes, en l’occurrence, le confort, la consommation, les voyages, les mêmes façons de vivre, de manger, de nous chauffer, etc. Parce que, intellectuellement, nous restons des addicts de la croissance. Nos hommes politiques ne rêvent que d’annoncer la reprise de celle-ci. Mais lorsqu’il n’y aura plus de pétrole ou lorsque l’exploitation du pétrole atteindra des coûts élevés, cette course aura une fin et si nous ne nous sommes pas préparés à cette nouvelle situation, elle sera insurmontable.

 

Qu’en est-il du problème social ?

Les théories économiques du XIXème siècle, validées au XXème, considèrent qu’il y a trois facteurs de production: le capital, la main d’oeuvre et la nature. A l’époque, le capital était rare. La main d’oeuvre, en termes relatifs, était rare: on allait chercher les gens à la campagne pour les faire travailler dans l’industrie. Les ressources de la nature, en revanche, étaient considérées comme abondantes. Un économiste disait même que les ressources de la nature étaient illimitées puisqu’elles étaient gratuites. Qu’observe-t-on aujourd’hui ? Le capital est surabondant. La main d’oeuvre, c’est triste à dire, c’est la même chose: le chômage augmente dans tous les pays occidentaux. En France, si on enlève la cosmétique statistique, on est à près de 6 millions de personnes qui n’ont pas d’emploi. Il y aussi, dans les pays en voie de développement, tous les gens qui n’ont plus d’emploi structurel, qui n’ont plus la terre qu’ils pourraient cultiver pour se nourrir et qui s’entassent dans les bidonvilles. Un professeur de l’Ecole des Mines de Paris, Pierre-Noël Giraud, vient de publier un livre intitulé « L’homme inutile, du bon usage de l’économie » qui explique comment le système actuel fait des hommes des êtres inutiles qu'il appelle « les nouveaux damnés de la Terre ». Et il conclut qu’il faut se dépêcher de changer de modèle économique afin que l’être humain retrouve une place dans le monde.

La bonne nouvelle à mes yeux est que, selon moi, nous avons encore dix ans pour agir. On n’a pas encore atteint le point de non retour, le stade où, les limites étant franchies, on ne sait plus comment faire, où les eaux sont toutes polluées, les sols érodés, etc. Pour moi, on a encore une marge de manoeuvre. On est dans une situation encore confortable de pré-catastrophe, mais la catastrophe n’est pas inéluctable et tout repose sur nous dans nos divers positionnements d’acteurs. Nous sommes consommateurs, citoyens, salariés d’une entreprise, électeurs, père ou mère de famille, nous avons un banquier, des fournisseurs, etc. Nous avons dans notre vie plein de possibilités d’agir. Mais, le drame, c’est qu’on ne les voit pas forcément. Par exemple, quand je vais acheter un tube de dentifrice dans un supermarché, si je veux m’assurer du contenu et des conditions sociales de fabrication du produit, j’ai du mal à trouver cette information.

 

Alors, que pouvons-nous faire et comment ?

Je ne vous apprendrai pas qu’il y a plein d’initiatives partout, avec des territoires et des associations qui s’engagent. Avec des expériences de gestion des biens communs, des organisations dites « collaboratives », des circuits de recyclage des biens fondés sur la gratuité, etc. Beaucoup de bonnes choses, mais je vais vous en citer deux qui posent la question de la pertinence.

La première, c’est Airbnb qui permet d’accéder à des hébergements de vacances moins coûteux. Alors, comme on a aussi des vols low cost, on voyage davantage et on consomme davantage de pétrole, on produit plus de co2, etc. Je vous donne un autre exemple, tout différent, que je trouve amusant, celui de ce jeune homme, Dan Price, qui a fondé avec son frère une société qui s’appelle Gravity Payments qui fait des cartes de crédit. Un jour, alors qu’il fait son jogging avec une amie, celle-ci lui dit qu’elle ne gagne que 40 000 dollars par an et qu’avec 40 000 dollars par an c’est impossible de joindre les deux bouts. Il réfléchit et se demande avec quelle somme on peut joindre les deux bouts. Il se souvient avoir lu une étude de l’université de Princeton qui disait que la sensation de bonheur ne croissait plus au delà d’un revenu 70 000 dollars par an. L’entreprise gagne beaucoup d’argent. Il rentre, convoque tous les salariés et leur annonce que désormais ils seront payés 70 000 dollars par an. Il y en a qui se frottent les mains, mais ensuite c’est catastrophe sur catastrophe. Les anciens qui étaient déjà à 70 000 dollars ont tous démissionné. Les clients arrêtent de commander car ils pensent que l’entreprise va devoir augmenter ses prix. Préventivement, ils vont à la concurrence. Le frère de Dan, qui est co-actionnaire, lui fait un procès. Une bonne intention qui tourne à la catastrophe.

 

Ce qui permet d’introduire le coeur de notre sujet: comment produire des changements positifs et durables dans le monde ?

Je vais vous parler des observations faites par Stephan Schwartz. C’est un Américain. Dans sa jeunesse, il a participé à des marches contre la guerre du Viet-nam et en faveur des droits civiques. Il a toujours été passionné par la question des changements de société et il a fait des recherches universitaires sur tous les changements importants pour en comprendre les processus et il en a tiré des observations générales qu’il a appelées les « huit lois du changement ». On pourrait se dire que c’est encore un de ces bouquins de recettes américains comme on en connaît tant, mais derrière celui-là il y a trente ans de recherches.

Sa première considération concerne la distinction entre deux types de changement. L’un est le changement par des stratégies de pouvoir, qui peuvent employer la force et la coercition et qui n’a pas des effets durables parce qu’il n’y a pas adhésion des gens qui sont censés mettre en oeuvre ou subir les changements décrétés. Schwartz dit que ce n’est pas la bonne façon de s’y prendre. Les forces de rappel sont considérables et, en plus, cela fait peu de gagnants et beaucoup de perdants. En revanche les changements que l’on induit avec des moyens plus subtils, en s’inscrivant dans la durée nécessaire, ceux-là sont durables.

Il prend un exemple, celui des Quakers. Aux Etats-unis, il y a quelques grandes religions: 52% des Américains sont protestants, 25 % sont catholiques, puis il y a les Evangélistes, les Baptistes, etc. et à la fin on trouve 80 000 personnes qui sont Quakers. C’est un des plus petits groupes religieux. Pour autant, ce que Schwartz a remarqué, c’est qu’il a été à l’initiative des changements sociaux les plus marquants: l’abolition de l’esclavage, l’éducation publique, la réforme pénale, le vote des femmes, les droits civiques, la lutte contre la guerre du Viet-nam, la protection de l’environnement. Schwartz en a conclu qu’il suffit d’une petite poignée d’individus pour déclencher un mouvement capable de prendre une très grande ampleur: par exemple, un couple de Quakers de Vancouver et un couple de journalistes qui luttaient contre la guerre du Viet-nam sont à l’origine de Greenpeace. Quatre personnes… Cela, sous condition de respecter, consciemment ou non, les huit lois que Schwartz a discernées au coeur des grands changements sociaux.

Ces huit lois sont valables à la fois pour les individus et pour les groupes et pour les individus au sein des groupes bien entendu.

La première énonce que « La personne et le groupe doivent porter un vrai dessein ». Il ne s’agit pas d’avoir une idée molle ou un consensus intellectuel. Il faut qu’il y ait un véritable désir, un véritable objectif, profondément partagé, un engagement qu’on va assumer dans la durée.

La deuxième loi dit que « Les personnes et le groupe peuvent avoir des objectifs, mais les résultats ne doivent pas les obséder ». Il faut s’entendre sur les finalités, c’est nécessaire, mais il faut écarter un engagement qui serait fondé sur des solutions préconçues qui vont créer des concurrences au sein du groupe et dont la mise en oeuvre ne tiendrait pas compte de la situation telle qu’elle va se découvrir. Il convient de laisser les solutions émerger au fur et à mesure qu’on avance.

La troisième loi est d’une grande exigence : « Chaque personne au sein du groupe doit accepter que les objectifs puissent ne pas être atteints au cours de son existence et doit être à l’aise avec cela ».

Pourquoi ? Parce que, par exemple, la personne qui aurait rejoint le combat contre l’esclavage en voulant voir, de son vivant, proclamer son abolition, aurait pu être ainsi tentée d’accélérer les évènements. Cela aurait pu la conduire à s’engager dans des stratégies coercitives pour parvenir à ses fins, donc, comme on l’a vu, à fragiliser le résultat final. Il faut accepter l’idée que l’on engage une action qui dépasse l’horizon de notre vie personnelle, que le processus consiste à laisser sur la planète une trace qui sensibilisera d’autres esprits jusqu’à ce que la situation, au moment où elle est mûre, bascule. Cela signifie que, dans la mesure où ils ne pensent qu’à l’horizon de leurs mandatures, les politiques, dans ce cadre, sont hors-jeu. Sans parler de la nature de la la trace elle-même qu’ils veulent laisser: acte de gloriole ou véritable contribution aux progrès de la société ?

Quatrième loi, qui est au moins aussi exigeante que la précédente : « Chaque personne au sein du groupe doit accepter que ce qu’elle fait puisse ne lui apporter aucune reconnaissance et être parfaitement à l’aise avec cela ».

Chacun peut penser sincèrement qu’il est désintéressé. Mais, quand on a l’occasion comme moi d’animer de nombreux groupes, on se rend compte que ce n’est pas si facile. Être apprécié, reconnu pour ce qu’on dit ou fait est un ressort humain tellement profond que c’en est de l’ordre d’un réflexe. Quand on anime un groupe, il faut être très attentifs à ces tentatives de tirer la couverture à soi qui introduisent des concurrences et des conflits.

La cinquième loi met l’accent sur l’égalité de chacun au sein du groupe: « Chaque personne, y compris dans le respect de la hiérarchie des rôle au sein de l’organisation, doit, quels que soient son sexe, sa religion, sa race ou sa culture, jouir d’une égalité fondamentale avec les autres ».

On crée une association sans but lucratif et, tout de suite - et c’est normal - il faut se doter d’un président, d’un secrétaire, d’un trésorier, etc. Mais, au delà de ces rôles, le respect de l’égalité de chacun doit être assuré. Ce n’est pas facile non plus. Vous avez constaté comme moi qu’il y a des associations où certains sont « plus égaux que d’autres » et, très souvent, c’est ce qui tue les projets.

La sixième loi est aussi d’une grande exigence : « Chaque membre du groupe doit exclure la violence, qu’elle soit en pensée, en acte ou en parole ».

On a de très beaux exemples de personnes qui on incarné cela. L’écrivain américain Henry David Thoreau vivait sobrement au coeur de la nature, au bord de l’eau. Il a écrit des livres magnifiques et notamment il a publié en 1849 « La désobéissance civile ». Ce livre est donné comme étant à l’origine du concept de non-violence et c’est la lecture qui a inspiré Gandhi. Et Gandhi a fait des choses spectaculaires afin que les Anglais décident d’eux-mêmes de partir de l’Inde. Son histoire est une véritable épopée et cette épopée, à son tour, a inspiré Martin Luther King. On voit comment ce livre et le concept qu’il présente ont déclenché des réactions en chaîne qui ont permis d’obtenir des résultats impressionnants qu’une armée n’aurait jamais obtenus.

Septième loi: « Mettre en cohérence les comportements privés et les postures publiques ».

Je dirai que ce n’est pas une surprise. Nous avons tous des contre-exemples, nombreux, à l’esprit. Tel homme politique qui prêche pour les énergies renouvelables, se déplace en voiture hybride, mais dont la maison et la vie privée sont un gouffre énergétique… Or la dissonance entre les comportements privés et le message que l’on veut transmettre finit par décrédibiliser le message.

Huitième et dernière loi: Pour les individus comme pour les groupes, « Agir avec intégrité » et, quand on a des choix à faire - et on a en général beaucoup plus de choix possibles qu’on ne pense - et même s’il n’y a pas de choix parfait, « privilégier l’option qui affirme et respecte la vie ».

Par exemple choisir de consommer le produit le plus respectueux de l’environnement ou le plus respectueux des droits de l’homme. C’est faire le choix de la vie dans le respect de la nature et des hommes.

 

N’y a-t-il pas dans ces huit lois des échos de traditions religieuses ?

Schwartz dit que ces démarches s’appuient sur l’être et non sur l’avoir, l’enrichissement matériel ou la recherche du pouvoir. Dans cette mesure, il n’est pas surprenant d’y trouver des échos des démarches spirituelles. Mais lui-même n’est pas parti de là: il est parti de l’observation des mouvements sociaux qui ont réussi. Il est intéressant, d’ailleurs, de relever cette convergence.

 

Mais, à part ces quelques exemples exceptionnels que vous avez cités, tout cela est-il vraiment réaliste ?

Non seulement c’est réaliste, mais c’est déjà appliqué et je vais donner pour exemple le « Mouvement des Villes de la Transition » lancé par Rob Hopkins. C’est un Irlandais, un professeur de permaculture, qui s’est installé dans le Devon, en Angleterre. Très préoccupé par les enjeux que j’ai évoqués au début de cet entretien - le pic du pétrole, la pollution, etc. - il se dit qu’il faut faire quelque chose pour que la population locale se dote de la résilience qui lui permettra de survivre aux chocs énergétiques, économiques et sociaux à venir. Il échange là-dessus avec quelques copains et ils se mettent à parler autour d’eux. Puis, dans leur petite ville de Totnes, les voilà qui multiplient les groupes de réflexion autour de la question « Face à ces problèmes, que pouvons-nous faire ? » Peu à peu, les domaines où agir émergent: la nourriture, les transports, l’habitat, l’éducation, les formes de travail… L’une des particularités de la démarche initiée par Rob Hopkins est qu’il ne vient pas avec des solutions préconçues. Il se contente d’inviter les gens à se mettre autour d’une table pour réfléchir ensemble à ce qu’ils pourraient faire, pour produire des idées d’expériences concrètes à conduire et à tester. Une autre particularité de cette démarche est qu’elle se place dans une perspective à trente ans.

Ils partent de rien mais ils partent quand même. La première conférence publique de Rob Hopkins, sur le pic pétrolier, a eu lieu dans un pub. Puis, comme cela avait du sens, une fondation s’est intéressée à eux et leur a permis d’avoir un petit local et des salariés. Ils ont créé un site Internet. Au fil de l’eau, ils l’ont nourri de leurs réalisations et la magie de la Toile a fait qu’ils ont été repérés et bientôt connus dans le monde entier. Inspirés par leur exemple, des territoires urbains ou ruraux se sont mis en mouvement un peu partout et les gens de Totnes se sont retrouvés à former d’autres gens, à publier des guides, à expliquer comment s’engager très concrètement tout en conservant de bonne relations avec les pouvoirs publics locaux. Car il s’agit bien des initiatives, des projets et de l’engagement de la société civile elle-même et cela peut créer une situation sensible avec la municipalité. Aujourd’hui, ils y a dans le monde environ 500 projets de transition, nos amis sont présents à la COP 21 avec un « cahier d’acteurs » qui présente vingt-et-un projets, et, ce que je trouve formidable, en partant de la thématique du pétrole, ils parviennent à toucher beaucoup de secteurs de la vie quotidienne…

 

Et les entreprises dans tout cela ?

Ils ont vu combien l’entreprise pouvait être un carrefour de bonnes pratiques et de mobilisations et ils viennent de créer une branche qui s’adresse à elle. Leur définition de « l’entreprise de la transition » est: « une entité qui se trouve dans le champ concurrentiel, économiquement viable, répondant à un vrai besoin du territoire ou de la communauté, avec un impact social bénéfique et un impact environnemental soit bénéfique soit neutre ». L’entreprise doit apporter plus de valeur au territoire que le simple profit. Il faut qu’elle utilise les ressources avec mesure et pertinence. Qu’elle soit partie prenante et acteur de la communauté et du territoire et qu’elle renforce la résilience de la communauté.

Sur le site du Mouvement de la Transition, ce qui frappe, c’est le foisonnement et aussi, par rapport au sujet de notre entrevue, le fait que les huit lois discernées par Schwartz sont mises en pratique. Rob Hopkins ne s’est probablement pas inspiré des observations de Schwartz, mais avec son bon sens, son intégrité, il a mis les pas dans ses pas. Autant les analyses de Schwartz sont intéressantes parce qu’il décortique les processus qui conduisent à la réussite, autant la démarche de Rob Hopkins l’est parce qu’elle part du terrain et illustre sans le vouloir le processus décelé par Schwartz.

 

Tout cela n’est-il pas cependant qu’une goutte d’eau ?

Si je regarde les grands changements de société que nous avons évoqués, à un moment il y a comme un point de bascule qui permet aux Pouvoirs publics d’entrer dans le processus au côté de la société civile et de lui donner la puissance qui lui manque encore.

Propos recueillis par Alexander Burough pour Commencements n° 9, Automne 2015. 

(1) Dominique Viel est ancien haut fonctionnaire, en charge du développement durable au sein des ministères de l’Économie et des Finances. Elle vient de publier "Cinquante ans après Printemps silencieux, où en sommes-nous ?", introduction aux Cahiers français n° 401: Exigences écologiques et transformations de la société, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/catalogue/33033304...