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26/04/2022

A propos de la caverne de Platon et du gouvernement des peuples

 

Dialogue entre Sherlock Holmes et le docteur Watson

Toute ressemblance avec des situations connues 
ne serait pas nécessairement une coïncidence


Holmes: Si je voulais contrôler une population, je partirais de Platon, du mythe de la caverne tel qu’il le conte dans le livre VII de La République. C’est l’allégorie de la condition humaine, avec la distance qu’il y a entre ce que nous percevons et la réalité dont nos interprétations ne donnent qu’une esquisse plus ou moins hasardeuse. A mon sens, c’est bien l’espace à maîtriser si l’on veut contrôler un peuple. 

 

Watson: Mais pourquoi diable voudriez-vous contrôler une population ?

 

H.: Je n’en ai aucunement l’intention. J’ai seulement envie de faire une expérience de pensée. Vous savez l’estime relative que j’ai pour notre espèce, à quelques exceptions près. S’il fallait un jour faire face à des enjeux extrêmes que la masse est incapable de comprendre, le monde aurait besoin de dirigeants intelligents pour amener celle-ci jusqu’où il est indispensable qu’elle se rende. 

 

W.: Mais que pourraient donc être ces « enjeux extrêmes » ?

 

H.: Mon cher Watson, vous êtes toujours pressé! Laissez-moi d’abord vous faire faire le chemin de cette réflexion à mon propre pas. A commencer par Platon. Je ne vous l’ai peut-être jamais dit, mais Platon est mon inspirateur. La sagacité que vous admirez en moi et que je me reconnais - encore que j’en sois parfois insatisfait - n’est que l’application de l’enseignement que donne Platon dans cette allégorie. Platon décrit les humains comme enchaînés dans une caverne, face à une paroi, tournant le dos, sans pouvoir se retourner, à la lumière qui vient de l’extérieur. Sur la paroi devant eux, sont projetées des ombres qu’ils s’efforcent d’interpréter. 

 

W.: Je me souviens très bien de ce passage. Je n’y avais pas pensé, mais vous illustrez en effet vous-même cette allégorie. Vous avez sous les yeux ce que tout le monde a sous les yeux, mais vous ne l’interprétez jamais comme tout le monde. 

 

H.: Je peux le faire parce que j’ai connu la caverne et j’en ai discerné la tromperie fondamentale. Dans mon travail de détective, il faut se méfier de la ruse du coupable qui a intérêt à nous envoyer sur de fausses pistes. Les ombres de la caverne sont des fausses pistes. Si j’en reviens à mon « projet » de contrôle, la première chose à contrôler, on le voit bien dans cette fable de Platon, ce sont les perceptions des gens et les interprétations qu’ils s’en font. C’est-à-dire qu’il s’agit d’avoir leur attention, toute leur attention, de filtrer ce qui peut l’attirer et de la nourrir exclusivement de ce que l’on choisit. 

 

W.: Une sorte de propagande ?

 

H.: Bien plus qu’une propagande. Une propagande cherche à couvrir le bruit des autres voix. Là, il s’agit de créer une sorte d’enfermement sensoriel et informationnel.

 

W.: Alors, vous creuseriez des cavernes pour enfermer vos sujets ?

 

H.: Pour moderniser un peu le décor et respecter nos délicats paysages, j’imaginerais plutôt de les enchaîner chez eux - chacun dans sa caverne personnelle ! Notre époque a vu apparaître la photographie et le cinématographe. Un jour, Watson, je l’affirme, on inventera le moyen de véhiculer l’image et le son à distance, de manière quasiment instantanée. Ce serait un outil précieux: l’appareil sur lequel les gens recevraient ces informations comme sur un écran de cinématographe, remplacerait la paroi et les ombres de la caverne. Bien sûr, ce ne serait pas comme notre presse qui fait fleurir les opinions de toute sorte. Au contraire, dans l’optique du contrôle, toute controverse serait discréditée et bannie. Il n’y aurait qu’une vérité accessible.

 

W.: Supposons qu’un jour on invente ce que vous venez de décrire et qu’en plus chaque quidam puisse se doter de l’appareil en question, ce dont je doute fort. Comment allez-vous tous les tenir chez eux, devant un écran de cinématographe ?

 

" Les fers, vous en conviendrez, Watson, même si on les utilise encore pour certains gaillards nuisibles à la société, sont assez démodés. "

 

H.: Les fers, vous en conviendrez, Watson, même si on les utilise encore pour certains gaillards nuisibles à la société, sont assez démodés. Puis, cela coûterait cher. Enfin, la barbarie de ce moyen appliqué à grande échelle pourrait susciter des réactions d’horreur. A la vérité, depuis toujours, il n’y a pas de meilleures chaînes que celles que le prisonnier fabrique lui-même dans sa tête, ni de plus solides que celles de la peur.

 

W.: La peur du gendarme ?

 

H.: Oui, cela marche encore, surtout si l’on fait quelques exemples. Dans certains cas, un seul crâne enfoncé peut épargner beaucoup d’autres violences. Mais ce n’est quand même pas sans risque de susciter la colère de la plèbe. Puis, si vous me permettez, c’est une solution qui, intellectuellement, manque d’élégance. Dans l’idéal, il faudrait susciter une peur qui ne donne à personne, fût-il suicidaire, le désir de se rebeller.

 

Silence.

 

H.: Watson, vous savez comment fonctionne la prostitution ? 

 

W.: Quel est le rapport avec votre sujet ?

 

H.: Les filles qui veulent exercer librement le métier de la chair - que dans le milieu on qualifie d' « insoumises » - sont mal vues. Elle sont régulièrement agressées et battues, et cela jusqu’à ce qu’elles acceptent d’avoir... 

 

W.: Un protecteur ? 

 

H.: Exactement, Watson, un protecteur. Un proxénète pour qui elles travailleront, qui éventuellement les battra aussi mais pas trop. Pour contrôler un peuple, la coercition est le moyen le plus barbare. En revanche, protéger un peuple d’un danger que l’on a soi-même organisé est beaucoup plus astucieux.

 

W.: Oui, mais quel danger dans ce cas ? Un ennemi qui convoite notre territoire ?

 

H.: Cela peut marcher, mais pas dans la durée. Ou alors, il faut changer périodiquement d’ennemi. 

 

Silence.

 

H.: Le plus intelligent serait de créer un danger invisible. S’il est rigoureusement impossible de le percevoir, on ne peut l’identifier ni le combattre soi-même. Il faut alors se fier à ceux qui prétendent le connaître. Cela nous rendra dépendants d’eux et nous leur abandonnerons notre liberté. 

 

W.: Un danger invisible ? Mais lequel ?

 

H.: Je ne parle pas d’une armée d’hommes invisibles ou de créatures extra-terrestres qui échapperaient à nos sens. Non, il faut quelque chose de plus vraisemblable. La crédulité du peuple a des limites, à moins de la préparer patiemment. Watson, qu’est-ce que la nature met à notre disposition en tant que menace invisible ?

 

W.: Le rayonnement ultra-violet ?

 

H.: Pas mal vu ! Mais tout le monde sait ce qu’est un coup de soleil, on peut s’en protéger par des vêtements, une ombrelle, des lunettes, cela n’empêcherait pas les gens de sortir, de se parler, de comploter... Savez-vous à quoi je pense, tout d’un coup ?

 

W.: Vous allez sans doute me le dire !

 

H.: Aux microbes !

 

W.: Encore faut-il qu’il y ait des malades. Or, si votre microbe n’existe pas...

 

H.: On lui donnera l’existence en lui attribuant un nom, en parlant de lui tout le temps. La maladie qu’il donne pourrait avoir des symptômes mal cernés, qui ressembleraient à de nombreuses autres maladies, ce qui multiplierait les cas possibles. En plus, cela enchaînerait le regard des gens au mur de leur caverne, anxieux qu’ils seraient d’avoir les dernières nouvelles sur l’expansion du mal. 

 

W.: Mes confrères se rendront vite compte !

 

H.: Oui, en effet... Vous avez raison, il manque quelque chose à mon dispositif.

 

Silence.

 

H.: L’homme ordinaire a besoin de sacré. Alors que les religions s’éteignent, où le sacré se réfugie-t-il ?

 

W.: Que voulez-vous dire ?

 

H.: A qui, aujourd’hui et de plus en plus, va par dessus tout le respect de la foule ? Qu’invoquons-nous sans cesse ?

 

W.: Le progrès ?

 

H.: Oui, Watson, mais derrière le progrès, qu’y a-t-il ?

 

W.: La technique ?

 

H.: Au dessus de la technique, Watson... Le nouveau dieu ? 

 

W.: Je ne vois pas...

 

H.: La science, Watson ! La science et ses prêtres ! Alors, voilà notre histoire: c’est un nouveau mal, complètement inconnu. Il peut être dangereux ou pas du tout. Il est très mystérieux, quasiment diabolique. Les médecins ne le connaissent pas, ils peuvent le confondre avec d’autres maladies et appliquer des traitements à mauvais escient. On leur recommande donc de ne pas intervenir. Pour le dire, on convoque la science et les savants ! Qui osera les contredire ? 

 

W.: Pas moi. En tant que médecin, je connais les limites de mon savoir mais je sais aussi que c’est pour lui que mes patients respectent mes prescriptions. Même s’il m’arrive d’en tuer accidentellement un de temps en temps. Mais la santé est comme une guerre: on progresse, et il y a des morts sur le chemin. 

 

H.: Watson, vous êtes génial ! C’est tout-à-fait cela !

 

W.: Oui, mais si votre microbe n’existe pas, tout votre échafaudage s’effondre !

 

H.: Il existera, vraiment. 

 

W.: Vous le fabriquerez ?

 

H.: Un jour on le pourra peut-être, mais pour le moment il faudra se contenter d’un microbe qui existe, qui a fait des dégâts dans une lointaine contrée du monde et qui est susceptible de voyager. Une peste, une grippe, une zoonose, que sais-je !

 

W.: Mais, pour créer la frayeur, il faut des malades. Les fabriquerez-vous ?

 

H.: Les esprits auront été préparés de sorte qu’à la moindre goutte au nez, à la plus insaisissable courbature, on puisse s’imaginer avoir été contaminé. Croyez-moi, Watson, le pouvoir d’auto-suggestion des humains est tel que, si on l’aide bien, le rhume de cerveau fera des morts! 

 

W.: Il est vrai que, dans ma pratique, je vois de temps en temps des patients plus malades de leurs peurs que de leurs maladies ! 

 

H.: En outre, des maladies relativement maîtrisables peuvent tourner mal si elles ne sont pas prises à temps. Ceux qui en réchapperont ne remettront pas en question ce qu’ils ont vécu, car ils auront une espèce de fierté de survivants. 

 

W.: C’est totalement irréaliste! Et mes collègues dans tout cela ? Vous croyez qu’ils ne se rendront pas compte de l’arnaque ?

 

H.: Le ministre de la santé, qu’ils respectent car il est censé détenir l’autorité sous toutes ses formes, leur dira: « Nous avons des informations confidentielles, mais nous ne voulons pas effrayer la population. La situation est potentiellement très grave. Dans l’état de nos connaissances scientifiques sur cette maladie, les traitements peuvent aggraver les problèmes. La seule chose à faire est d’éviter la transmission en croisant les doigts. »

 

W.: Je ne vois pas un ministre de la santé digne de ce nom dire une telle chose. Cela revient à interdire aux médecins de soigner. 

 

H.: Je vous rappelle qu’il ne s’agit pas de santé mais de contrôle ! 

 

Silence. 

 

H.: Il ne faut pas écarter l’effet d’aubaine... 

 

W.: Comment cela ?

 

H.: Désolé, Watson, je me parlais tout haut à moi-même. Une vieille affaire qui m’est revenue à la mémoire... Revenons à notre sujet, si vous le permettez. Ce qui menace tout pouvoir, c’est la possibilité que les hommes, impuissants en tant qu’individus, se construisent d’une situation une représentation commune, ce qui les conduit à s’unir, à se coordonner et à mener une action collective. C’est comme cela que les syndicats font plier les maîtres de forge. C’est comme cela que se construisent les oppositions. 

 

W.: En effet !

 

" Vous vous souvenez, quand nous étions écoliers ?

Quelle était la principale interdiction ? "

 

H.: Vous vous souvenez, quand nous étions écoliers ? Quelle était la principale interdiction ?

 

W.: Hum... De copier ?

 

H.: Non, celle-là concerne le seul moment où l’on fait ses devoirs. Une autre, générale.

 

W.: De parler à son voisin ?

 

H.: C’est cela, bravo Watson ! D’ailleurs, vous ne trouvez pas que la pose des élèves, bras croisés sur le pupitre, ne regardant que le tableau noir, ressemble un peu aux humains dans la caverne de Platon ? N’est-ce pas, en définitive, une préparation dès le plus jeune âge à l’obéissance sans discussion ?  

 

W.: Holmes, permettez-moi de vous dire que votre rapprochement est tiré par les cheveux !

 

H.: Watson, vouloir régner sur un peuple, n’est-ce pas le considérer comme un enfant ? 

 

W.: Vous dites que la peur est la meilleure des chaînes. Mais cette chaîne aussi peut se rouiller, surtout si les signes se multiplient qu’il s’agit de rien d’autre que d’une supercherie. Je serais curieux de savoir ce que vous allez imaginer pour éviter dans la durée que les gens se parlent, réfléchissent, complotent. 

 

H.: Vous avez raison Watson. De même que la peur est une solution intellectuellement plus élégante que les chaînes, on doit trouver dans la nature humaine un autre ressort que l’isolement physique pour éviter les connivences.

 

Silence.

 

H.: Il me vient une idée. Watson: si n’importe quelle personne que vous croisez dans la rue est susceptible de sortir soudain un couteau et de vous poignarder, comment vivrez-vous ? 

 

W.: Je vous rappelle que j’ai une carrière militaire derrière moi. Des fous, j’en ai vus. Le danger ne me fait pas peur et, malgré mon âge et les séquelles des combats, je peux encore me défendre !

 

H.: Je le sais Watson ! En fait, je ne voulais pas parler de vous personnellement mais d’un sujet ordinaire, ce que vous n’êtes pas. Décrivons la situation autrement: il y a une folie, je ne sais quoi, une fuite d’un gaz délétère, une intoxication, une drogue, un facteur invisible qui peut faire soudain d’une personne normale un assassin brutal. Quelque chose qui est dans l’air. Vous voyez ce que je veux dire ? 

 

W.: J’ai du mal à voir dans cette idée autre chose qu’une fantaisie de votre imagination. 

 

H.: Watson, réfléchissez ! Et si l’arme du crime, c’était tout simplement vous - votre corps contagieux ? 

 

W.: Ah ! Voilà que vous en revenez à vos microbes! 

 

H.: Watson, vous qui êtes médecin, vous avez bien sûr entendu parler d’Ignace Semmelweis ? 

 

W.: Ce médecin viennois qui a fini fou ? 

 

H.: Et vous savez pourquoi il a fini fou ?

 

" Et vous savez pourquoi il a fini fou ? "

 

W.: Il n’arrivait pas à convaincre ses collègues qu’il ne fallait pas, sans se laver préalablement les mains, passer de la salle de dissection des cadavres à la salle d’accouchement. Pendant quelque temps, il a obtenu d’eux qu’ils se plient à ce qu’ils considéraient comme une lubie. Les décès de fièvres puerpérales chutèrent spectaculairement. Mais les médecins, qui l’avaient fait à contre-coeur, ont voulu reprendre leurs habitudes. Les femmes ont recommencé à mourir. Il n’a jamais pu leur faire admettre la corrélation. Il a fallu, bien plus tard dans le siècle, que le Français Louis Pasteur rende visible le facteur invisible. 

 

H.: Tout juste. Et comment, selon vous, ces médecins distingués, intelligents, compétents, n’ont-ils pu voir à quel point Semmelweis avait raison ?

 

W.: J’avoue que c’est un mystère pour moi. Il paraît qu’on le jugeait fantasque et indiscret. En résumé, sa personnalité ne le rendait pas crédible. 

 

H. Pourtant, les faits étaient là! Ils auraient dû l’emporter sur les préjugés à l’encontre de sa personne. Eh! bien, Watson, c’est là que nous retrouvons Platon ! 

 

W.: Vous allez trop vite pour moi ! 

 

H.: Que ressent-on lorsque l'on parvient à s'évader de la caverne ? 

 

W.: Comment cela ?

 

H.: Quand votre regard, habitué à la pénombre de la caverne, se détourne vers le dehors, il ne supporte pas la lumière crue du soleil. Votre premier réflexe est alors de serrer les paupières, de détourner votre regard. Vous avez peur de vous brûler les yeux et d’être aveugle irrémédiablement. 

 

Holmes tire sur sa pipe. 

 

H.: Puis il y a ce que vous entrevoyez, tellement différent, tellement insaisissable en comparaison des ombres que l’on vous projetait. Notre intellect fonctionne comme nos yeux. Semmelweis invoquait un « facteur invisible ». C’était la vérité, mais c’était aveuglant pour ses collègues. Dans l’esprit de la science positiviste, le mot « invisible » renvoyait aux superstitions que l’on s’efforçait d’éradiquer. Admettre qu’il pût exister un « facteur invisible » remettait trop de choses en question, des choses fondamentales de la pensée scientifique de l’époque. Cela remettait même en question le socle sur lequel ces beaux messieurs se plaisaient à prendre la pose. 

 

W.: Je le comprends. Mais le bon sens quand même aurait dû l’emporter ! 

 

"Le bon sens ? Il lui arrive d’être le pire ennemi de la lucidité." 

 

H.: Le bon sens ? Il lui arrive d’être le pire ennemi de la lucidité. Le bon sens n’est que l’idée que nous nous faisons de ce qui est raisonnable. Combien de fois, quand j’avançais une hypothèse pourtant bien étayée, ai-je entendu cette exclamation: « Holmes, vous exagérez! » Or, c’est la vérité qui, plus souvent qu’on ne pense, exagère en étant au delà de notre catégorie du raisonnable. 

 

Silence.

 

H.: Et savez-vous, Watson ? C’est justement le bon sens, le raisonnable, qui vont donner à ma stratégie de contrôle du peuple la meilleure des protections contre l'insubordination de mes sujets : l’invisibilité !

 

W.: Vous voulez dire que ce qui empêcherait les gens de découvrir votre stratagème, ce serait justement qu’il est déraisonnable de l’imaginer ?

 

H.: Exactement ! Le déraisonnable serait de supputer que, derrière tout cela, il y a une volonté, une création, tout un réseau d’agents au service d’un projet. Celui qui formulerait cette hypothèse serait aussitôt ridiculisé. S’il lui prenait l’envie de persister, il deviendrait haïssable. 

 

W.: Mais, justement, Holmes, je me pose une question depuis un moment: comment pourriez-vous avoir autant de complices sous la main ? 

 

H.: Il y a des millions de gens qui sont prêts à tirer dans le même sens mais pour des raisons différentes. Marx appelle cela « la complicité objective ». Ils ne sauront même pas qu'il y a un projet ou qu'ils sont au service d'autre chose que d'eux-mêmes. Parmi ces raisons, je pourrais vous parler de la fascination de l’argent et du pouvoir, et des corruptions qu’elle entraîne. Mais, pour ce qui est des gros bataillons, je préfère invoquer la compulsion du sauveur. Une menace invisible et omniprésente procure l’occasion de se poser en sauveur. Faire le bien, alors, c’est contribuer à la protection de la population. Y compris contre elle-même. Les gens adorent jouer les sauveurs. Surtout si cela légitime, en même temps, l’exercice de leur méchanceté.

 

W.: De leur méchanceté ?

 

H.: Oui: par exemple sous la forme de l’autoritarisme, de la persécution, etc. Le sauveur a besoin d’un être inférieur qui a besoin de lui pour être sauvé. Mais quand la personne à sauver résiste à son sauveur, c’est-à-dire nie implicitement sa supériorité, celui-ci se change en persécuteur. 

 

W.: Je reconnais bien là votre cynisme Holmes... 

 

H.: Ce n’est pas tout ! Dans toute population, il y a des gens qui emboitent le pas au tambour et marchent en cadence. Si on leur raconte la bonne histoire, ils iront en toute rationalité massacrer le peuple voisin au risque d’y perdre leurs propre vie. Au sein d’une population, ce sont les plus nombreux, et de loin. Si vous les mettez en branle, ils vous donneront le pouvoir. 

 

W.: Holmes, vous voilà un nouveau Machiavel! Vous êtes prêt à conseiller les princes de ce monde! 

 

H.: Détrompez vous Watson ! Les princes de ce monde sont déjà trop dangereux pour que je les fasse bénéficier de mon intelligence quels que soient les honoraires qu’ils pourrait me promettre. Ce sont plutôt les peuples qui sont menacés: trop crédules, trop influençables, le nez sur leurs petites affaires, leurs petits plaisirs. Les romans de Wells et de Verne sont devenus populaires parce qu'ils décrivent un avenir fascinant qui est à notre portée. Mais leur faiblesse est de ne s’intéresser qu’au développement de la puissance matérielle. Or, je le prédis, les grandes ingénieries de demain seront psychologiques. Le siècle qui commence sous nos yeux et peut-être le suivant, si on n’apprend pas la leçon, seront parcourus de grands délires collectifs organisés par des démiurges. Je rêve de peuples éduqués à la lucidité, qui sachent reconnaître les signes avant-coureurs d’une manoeuvre, retrouver le chemin de la vérité et montrer ainsi qu’ils méritent vraiment d’assumer un destin. 

 

06/11/2021

Echos de 1954 et 2007 en 2021

J'ai retrouvé ce texte que j'ai rédigé en 2008. Le relire aujourd'hui lui rajoute une épaisseur supplémentaire. A vous d'en juger ! 

 

Le cinéma est comme ces rêves et ces cauchemars qui nous visitent la nuit et qui, si nous voulons bien les entendre et les déchiffrer, nous apprennent quelque chose sur nos peurs ou nos désirs les plus profondément enfouis. Il nous parle bien sûr de ceux qui le font : les romanciers ou les scénaristes qui ont imaginé une histoire, les réalisateurs qui l’ont élue, les producteurs qui ont accepté de la financer. Mais je crois que, plus largement, le cinéma est un révélateur de la psyché collective. Après avoir vu, la nuit de la Saint-Sylvestre 2007, Je suis une légende, le film de Francis Lawrence avec Will Smith dans le rôle principal, je m’étais demandé ce qu’il nous disait de l’inconscient collectif de ce début de siècle. 

 

Il est intéressant de constater d’abord que, si Richard Matheson a publié Je suis une légende en 1954, il aura fallu attendre 2007 pour que le roman devienne un film (1). Sans nul doute, les projections que nous pouvons faire aujourd’hui sur cette histoire sont-elles différentes de celle qu’un lecteur aurait faites alors que les cendres du maccarthysme fumaient encore. Je suis une légende nous présente d’abord une mégapole – Los Angeles dans le roman, New York dans le film - désertée par les humains. Dans cette ville surréaliste rôdent seulement des animaux échappés du zoo. Puis, au fur et à mesure que nous suivons Robert Neville, le héros, nous découvrons que, plus effrayante que les fauves, une variété humaine cauchemardesque se terre dans le sous-sol des immeubles. Elle vit d’anthropophagie et est physiquement plus redoutable que les loups ou les tigres. 

 

Cette peur d’humains qui ne seraient plus humains est archétypale. Elle est bien au delà de la peur du loup ou du tigre. Qu’il s’agisse des zombies, des vampires ou des créatures fabriquées par le Dr Moreau dans le roman d’H. G. Wells, elle ne cesse de nous hanter. Mais si les récits font évidemment la part belle à l’horreur spectaculaire, ne nous y trompons pas : la véritable horreur est intime. C’est celle de l’âme ou de l’absence d’âme. En tirant un peu plus sur ce fil, on peut imaginer que représenter désertée de toute humanité, livrée aux êtres les plus cruels, une ville qui est le symbole de la civilisation moderne – on peut imaginer que cette mise en scène a aussi une dimension allégorique. On nous parle du monde que nous avons engendré qui, à son tour, engendre des êtres soumis aux dérives de l’hybris.

 

Dans Je suis une légende, le facteur de la mutation qui fait d’êtres humains des créatures de cauchemar est un rétrovirus. En 1954, on aurait pu y voir une allégorie de cette peste des esprits que fut le maccarthysme. Aujourd’hui, ce qui fait écho en nous, c’est la confiance que nous avons perdue dans la science et généralement en tout ce que nous avons cru longtemps respectable. C’est très explicitement la crainte que, soumis à des logiques qui ne sont plus celles de l’intérêt général, nos laboratoires ne déclenchent un jour une réaction en chaîne qui leur échappera. Comme l’apprenti sorcier de Paul Dukas, mis en scène par Walt Disney, qui grâce à une formule magique multiplie les balais censés transporter des seaux d’eau à sa place. Seulement, voilà – et vous ne pourrez pas vous empêcher de faire une analogie avec une mitose incontrôlée ou le remplacement inexorable des hommes par les machines – les balais en question se dédoublent à l’infini et l’eau qu’ils transportent devient un raz-de-marée menaçant. 

 

La solitude du héros de Je suis une légende est spectaculairement mise en scène : la Grosse Pomme déserte, ce n’est pas rien ! Si l’inconscient du spectateur l’incite à s’identifier à Robert Neville, c’est que les sentiments de solitude, de faiblesse et de menaces diffuses deviennent dominants dans nos sociétés. L’ultime accomplissement du système néolibéral, sous prétexte de marché parfait à atteindre, est de conduire à cette atomisation où chacun se retrouve seul et en compétition contre tous.  La solitude est également ressentie par ceux qui, en désaccord avec le système, rêvent d’une vie qu’inspirerait d’autres valeurs au moment où des forces inexorables semblent nous pousser vers un monde sinistre et sans joie. 

 

L’affaire des subprimes a jeté à la rue des milliers d’emprunteurs impécunieux. La crise bancaire mondiale qui en a résulté a incité les actionnaires à dégraisser au maximum. Rien qu’aux USA, des millions d’emplois ont été supprimés et, loin des illusions d’une embellie, le New York Times titrait aujourd’hui que pour des millions de chômeurs, il n’y aurait guère d’espoir avant des années. Ajoutez à cela que pour la première fois de notre histoire, des Etats ont la tête sur le billot, et ce sont les financiers qui manient la hache. Le sentiment d’une catastrophe possible ne se dissimule plus. Aux Etats-Unis, les gens se sont jetés sur les salons de vente d’armes. Certains ont déclaré sans fard qu’avec la paupérisation croissante, il fallait se préparer à défendre ses biens contre la violence de nouveaux desperados. Un mouvement se développe, celui des preppers (« ceux qui se préparent ») qui ne veulent pas être pris au dépourvu par une dislocation générale, un séisme naturel, voire l’Apocalypse.  Les uns en stockent des vivres et des armes au fond d’un bunker, les autres apprennent à cultiver leur jardin et s’efforcent d’être autonomes.

 

Des êtres humains qui ont perdu toute humanité, une société de menaces permanentes, la solitude de l’individu, une apocalypse imminente - voilà les peurs que, de manière plus ou moins métaphorique, Je suis une légende met selon moi en résonance. Mais qu’en est-il des désirs ? Quelles sont les perspectives que peut ouvrir la terrible épreuve d’un coup de torchon mondial, fût-il seulement cinématographique ?  L’ordalie nous invite-t-elle à un accomplissement ? Plus pessimiste que Je suis une légende, le film La route, produit deux ans plus tard – est-ce un signe ? - s’abstient d’évoquer l’issue. La route en question est peut-être interminable ou sans autre espoir qu’une illusion. Je suis une légende - plus explicite ou plus optimiste ? - se termine sur un camp retranché, où l’espoir, veillé comme une flamme fragile, peut renaître. Je crois qu’il y a, dans ces histoires d’effondrement d’un monde, à la fois l’expression d’un grand ras-le-bol et une grande peur d’avoir envie de cet effondrement. Mais, par-dessus tout, il y a me semble-t-il un grand désir de recommencement. 

 

(1) Mon ami Lionel Ancelet me fait remarquer ici  une erreur factuelle: entre 1954 et 2007 ce roman de Matheson n'est pas resté sans adaptation. Cf. son commentaire. 

28/09/2021

Du Titanic à l’ESO

 

 

Nous avons tous ou presque vu le film de Cameron, Titanic, et, si ce n’est le cas, nous avons au moins entendu parler de ce naufrage survenu le soir du 14 avril 1912 dans l’Atlantique nord. Il est devenu mythique car, outre son ampleur, il réunit les éléments d’un drame des plus classiques: la puissance et la présomption, l’hybris et l’aveuglement, et finalement, comme une sanction divine, la catastrophe qui précipite des milliers d’âmes dans les eaux noires de la mort. Tous les éléments d’une tragédie grecque si l’on pense à la guerre de Troie, ou d’un enseignement biblique, si l’on se réfère à la Tour de Babel que Dieu foudroie afin de punir l’arrogance de ses bâtisseurs. 

 

S’agissant du Titanic, le ressort du drame est constitué par le contraste entre la puissance de la technologie et l’inconsistance humaine. Le désastre aurait pu être évité ou, à tout le moins, limité. Limité s’il y avait eu simplement le nombre de canots de sauvetage correspondant à la population qu’il transportait. Mais voilà: le Titanic était par ses constructeurs eux-mêmes réputé insubmersible. Dès lors, à quoi bon s’encombrer de dépenses et d’embarcations inutiles ? Quant à éviter carrément le drame, ç’eût été on ne peut plus simple: l’iceberg avait été repéré assez tôt pour qu’on pût passer à côté. Il eût suffi que le capitaine Smith, interrompant les ronds de jambe qu’il faisait aux passagers des premières, prît connaissance quand il le reçut du message de la vigie et donnât l’ordre de ralentir les machines, d’infléchir de deux ou trois degrés la course du navire, et la traversée se serait poursuivie sans histoire, avec, en prime, la vision sublime d’une montagne de glace qu’irise le soleil couchant. Le destin n’a pas retenu ce scénario. Mais qu’est-ce que le destin en l’occurrence ? Vous pouvez faire les parallèles que vous voulez avec d’autres histoires que nous avons vécues ou que nous vivons. 

 

Cela nous renvoie à cette autre vigie, la malheureuse Cassandre qui, depuis l’Iliade et que les hommes ont une histoire, s’époumone sous de successives réincarnations sans jamais infléchir le cours de l’histoire. Greta Thurnberg est peut-être l’une de ses plus récentes réapparitions. Avant elle, entre autres, moins connu pour cet aspect, il y eut le tsar Nicolas II qui très tôt vit venir ce qui serait la première guerre mondiale, et tenta de conjurer la menace en réunissant en 1899 la conférence dite de La Haye. Succès d’estime conclu par des haussements d’épaules et, quinze ans plus tard, par un conflit que personne ne semblait vouloir et qui sera d’une férocité inouïe. D’ailleurs, le Titanic eut aussi sa Cassandre, en l’occurrence un certain Morgan Robertson qui, en 1898, une quinzaine d’années avant le drame, publia un roman où il décrivait avec une précision sidérante un navire étrangement semblable au Titanic - il s’appelle même « Le Titan » - qui heurte un iceberg et coule. L’imagination de Cassandre est toujours en avance sur les évènements. 

 

L’autonomisation de la technique

Par rapport au drame antique, celui du Titanic apporte une touche propre à l’époque moderne. Il est devenu allégorique de toute situation à la fois menaçante et niée qui implique la puissance technique de l’homme. Alain Gras a dévoilé un phénomène qui est l’une des clés de nos sociétés: l’autonomisation de la technique. Toute nouvelle technologie qui rencontre le succès finit par vivre sa propre vie de manière indépendante de ses initiateurs : elle attire et recrute autour de son prestige émergent les meilleurs éléments, elle capte l’attention et la passion des masses, séduit les partenaires et attire les gisements de ressources, multiplie les interactions avec son environnement physique, économique, financier et psychologique, élimine les concurrents. Elle devient système, c’est-à-dire davantage que la somme de ce qui, tant matériel qu’immatériel, la compose. De la combinaison plus ou moins harmonieuse des logiques hétérogènes qu’elle rassemble, elle produit une logique propre. Cette logique propre - c’est le point important - fait des acteurs du système des passagers plus que des capitaines. De ce processus, l’automobile est un exemple que nous avons en permanence sous nos yeux - au point de ne plus le voir. Du garage des premiers bricoleurs aux publicités dégoulinantes que nous sert aujourd’hui la télévision, en passant par la capitalisation d’inventions innombrables, par l’épopée de la Croisière Jaune, le Touring Club, les guides Michelin, les 24 heures du Mans, le déploiement du réseau routier, des bornes à essence et de la Grande Distribution, la transformation des paysages et l’exploitation des inconscients collectifs, l’automobile est l’histoire de la conquête des humains par une machine. Je gage que la technologie des TGV, auréolée de prestige dès ses débuts, car sacrifiant à ces dieux que sont la vitesse et la performance technique, a créé au sein de la SNCF une sorte d’aristocratie devenue la vitrine du métier, reléguant dans la ringardise les autres trains de la compagnie, qui, de ce fait, ne bénéficiant plus de l’intérêt nécessaire, ont accéléré leur entropie - celle-ci justifiant à son tour le désintérêt qu’on leur conserve. Aujourd’hui, alors que l’on est à la recherche de mobilités économes, l’état de certaines lignes, l’indigence des horaires proposés et les trous qui se sont agrandis dans la toile des dessertes (1) continuent d’encourager l’usage intensif des véhicules individuels et l’investissement sur les routes plutôt que sur les rails. 

 

On pourrait aussi évoquer le glissement des réseaux sociaux d’un service d’échanges de contenus, dont la moisson de données personnelle constitue la rémunération, vers un encadrement qui, dans certains domaines, impose la pensée unique. La « communauté » Facebook s’est ainsi découvert une passion exclusive pour le vaccin anti-Covid et elle fait la chasse à ceux qui partageraient des opinions discordantes. Cette censure ne découle pas du poids des deux milliards et demi de « membres » qu'elle compte, mais des acteurs et des logiques que l’expansion du système l’a conduit à intégrer. Ce phénomène nous montre comment s’y fait l’équilibre des pouvoirs et comment peut s’en dégager un cap inattendu -l'inattendu étant une notion relative aux informations que l'on détient. L’usager de Facebook est dès le début un élément indispensable du système, mais, en dépit de son nombre, à cause de son atomisation, il est un acteur impuissant. L’ironie du sort est que si, pour conserver le service, il passe sur le prix supplémentaire à payer - c’est-à-dire la censure et le filtrage des contenus partagés - cela lui confère un pouvoir: celui d’accroître le centre de gravité qu’est, au sein du système, le contrôle social. J’ai quitté Facebook. 

 

 Il faut penser difficilement les choses faciles

L’autonomisation des techniques révèle autre chose d’essentiel pour la compréhension du monde actuel : parce qu’ils recrutent les humains et que l’humain n’est pas que la rationalité qui permet de les développer, les systèmes techniques apportent leur puissance aux mythes et aux pulsions qu’abrite notre inconscient. Ceux-ci y trouvent à chevaucher une puissance qui inspire les ambitions, oriente les créations et, en retour, nous façonne nous-mêmes en renforçant ceux de nos traits qu’une véritable civilisation chercherait peut-être à pacifier. Pourquoi croyez-vous que les limitations de vitesse, malgré leur indéniable légitimité, sont à ce point rejetées et que l’on continue à produire des voitures aussi inutilement rapides ? Pourquoi croyez-vous que des médications simples, dont les résultats et l’innocuité sont démontrés, ont été écartées voire interdites au profit d’un traitement innovant, malgré le peu de recul que l’on a sur son efficacité, sur ses risques à moyen et long terme et, surtout, sur ses interactions avec l’écosystème global des virus au milieu desquels nous vivons ? 

 

Suffirait-il que Priam se décide à entendre Cassandre et que le capitaine Smith, au lieu de faire salon, se rappelle qu’il est d’abord capitaine d’un navire et lise au moment où il le reçoit le message de sa vigie ? Pourquoi cela ne se passerait-il pas ainsi ? Smith, sur le Titanic, est seul maître à bord après Dieu. Que n’a-t-il sauvé son navire ? Il n’avait qu’un ordre à donner à l’homme de barre. Etait-il incompétent ou léger ? On peut se poser la question, mais résoudre d’un point de vue purement moral le problème que constituent ce drame et bien d’autres ne nous apprendra rien sur les processus à l’oeuvre. Certes, la psychologie fait partie des composantes du système, mais comme le disait Jules Lagneau, le maître du philosophe Alain, « il faut penser difficilement les choses faciles ». Il faut élargir le tableau à la toile des interactions dont Smith et le navire - mais aussi bien un ministre de la santé ou un ministre des transports dans leurs domaines spécifiques - ne sont qu’un élément et, d’une certaine manière, qu’un reflet. Si Smith est le capitaine du navire, il faut voir quel est le système dont ils font tous deux partie, le système qui a créé l’un et en a vendu le service, et mis en place l'autre, tel qu’il est, avec ses compétences et ses insuffisances. On doit même aller plus loin: dans quelle mesure sommes-nous façonnés par nos propres créations techniques, par la matrice sociale qu’elles produisent autour d’elles ? Que développent-elles prioritairement de nous ? Le questionnement que je suggère ici est plus qu’un tatillonnage oiseux: on ne peut rien comprendre aux origines de ce que l’on juge être une mauvaise décision ou une mauvaise politique si l’on part du principe que les hommes en charge sont irrationnels, incompétents ou stupides, ou que la corruption explique tout. Ce qui peut au contraire éclairer le chemin vers une meilleure compréhension est de faire d’abord l’hypothèse que les acteurs sont intelligents et compétents et que, s’il y avait corruption, elle serait avant tout intellectuelle (2). 

 

Le centre de gravité fantôme 

Il faut arriver au point de nous représenter que les systèmes que nous assemblons de manière souvent heuristique et parfois au long des années, acquièrent d’eux-mêmes une autonomie qui dépasse leurs auteurs et acteurs, car - d’autant plus qu’ils sont hétérogènes - ils se donnent un centre de gravité autre que celui dont nous les avions dotés à l’origine. De ce fait, les interventions que l'on peut être tenté d'effectuer sur eux produisent souvent des effets imprévisibles. Cela me fait penser à un jouet extraordinaire que, dans les années 90, j’avais rapporté de Chine à mes enfants. C’était un aigle aux ailes déployées, de la taille de la main, dont la particularité était de tenir sur son bec selon un angle de 25°, sans socle et sans aucun soutien: un défi amusant à la loi de la pesanteur. En fait, la matière dont il était constitué n’était pas du tout homogène et son centre de gravité ne correspondait pas à ce que l’on aurait attendu de sa forme. L’emplacement du centre de gravité détermine la stabilité et les réactions d’un objet en mouvement et, dans le cas d’un vol aux grands angles comme on dit dans l'aviation, le décrochage de sa trajectoire. 

 

Dans ce registre, le navire Titanic propose encore une métaphore :  manifestation de la puissance humaine, pour privé qu’il soit de conscience et d’intention il révèle une sorte d’autonomie qui s’oppose à la volonté de son capitaine. Sa vitesse acquise et son inertie résistent à l’ordre d’infléchir le cap et, même, aggravent la situation en présentant au choc une partie de la coque plus vulnérable que l’étrave. On retrouve cette résistance dans tous les systèmes complexes, même quand ils sont davantage composés d’humain que de machines et même quand l’injonction vient de haut. Une administration, par exemple, deviendra dans le temps un organisme égocentrique qui, au service public qui en constitue le centre de gravité initial, substituera progressivement un intérêt corporatiste: elle privilégiera sa durée, son confort, son enrichissement, sa protection, l’accroissement de son pouvoir et la résistance à un changement qui lui serait imposé de l’extérieur. Sa mission initiale, si elle perdure, n’est plus qu’une sous-production qui sauve les apparences, un centre de gravité fantôme. Mais réformer le système est quasiment impossible tant son homéostasie, ses forces de rappel disséminées dans l’entrecroisement de ses interactions internes, sont puissantes. 

 

J’écrivais plus haut que l’imagination de Cassandre est toujours en avance sur les évènements. Quand nous assemblons un Titanic, nous mettons en branle un système qui, comme je viens de l’évoquer, acquerra une autonomie qui nous dépasse. On pourrait d’ailleurs reprendre ici ce que dit Edgar Morin de l’action qui, à peine mise au monde, s’en va copuler de droite et de gauche. Il y a ainsi des idées qui savent générer autour d’elles un système, lequel leur donne le poids et la vitesse d’un TGV. Parmi celles que l’on peut repérer de nos jours, j'en citerai une qui est faussement bonne : celle de la propreté écologique des énergies dites renouvelables. Pourquoi est-ce une fausse bonne idée ? En trois coups de cuiller à pot: parce qu’il faut des machines et des installations pour capter et transformer en électricité les énergies du soleil, du vent ou de l’eau, et que celles-ci ont un coût écologique largement sous-évalué (3); parce que le flux de production de ces dispositifs est aléatoire et irrégulier; et parce que, sans des esclaves et des dégâts environnementaux dans des pays lointains, nous ne pourrions pas nous équiper. Après avoir idéologiquement neutralisé ses concurrents, le système techno-humain de « l’énergie propre », pour s’assurer de devenir indispensable, a fait la promotion non de la sobriété mais de nouveaux besoins et d’appétits supplémentaires: véhicules électriques à deux, trois ou quatre roues, multiples objets connectés, numérisation de la vie et de la société dans leurs moindres recoins. Vous voyez les contours de l’énorme bâtiment et la vitesse qu’il a déjà prise ? Vous voulez endosser l’habit de Cassandre et lui parler de l’iceberg que constituera une pénurie ici ou là sur la chaîne, une révolte des exploités, un excès de froid, un manque de lithium ou de vent, ou, plus grave, un déficit structurel entre l'énergie produite et l'énergie consommée pour la produire ? Les capitaines Smith de ce navire préfèrent de loin faire des ronds-de-jambe aux politiques dont la vision à long terme est la réélection et aux consommateurs en quête d’une consommation qui manifeste symboliquement leur conscience des enjeux. « Après nous, le déluge! »

 

Le Titanic planétaire

Nos grands systèmes, ces créatures techno-humaines, ont envahi la planète. Au delà de leur diversité de taille et d’activité, ils ont un caractère commun: celui, bien qu’ils soient nos rejetons, d’échapper à nos désirs et à notre contrôle. C’est pourquoi, qu’il s’agisse de justice sociale, d’extinction des espèces, d’épuisement des ressources ou de pollution, Cassandre vaticine en vain. Même si l’un des acteurs qu’elle interpelle venait à l’écouter, le poids et la vitesse acquise par les autres l’emporteraient. Car il nous faut aller encore plus loin que la vision d’une planète simplement peuplée des systèmes que nous avons engendrés. De ce monde qui ne connaît plus le lointain ou le séparé, où désormais tout se touche et s’engrène, émerge un méga-système englobant. Carey King, de l’Energy Institute de l’Université du Texas, l’appelle « ESO » : Economic SuperOrganism (4). C’est le Titanic planétaire à bord duquel nous sommes embarqués, et il est piloté par une nuée de Capitaines Smith. 

 

Face à ce phénomène, l’idée d’un gouvernement mondial, non seulement supranational mais surtout "supra-ESO », qui régulerait le méga-système pour le bonheur des peuples et la santé de la planète, semble à certains être la solution. J’ai du mal à l’imaginer. Un tel gouvernement, s’il voyait le jour, ne pourrait avoir pour géniteurs que les acteurs de l’ESO eux-mêmes, car eux seuls ont le pouvoir de le refuser ou, s’il venait à exister quand même, de le neutraliser. Cela reviendrait à légitimer et accroître une emprise qui existe déjà, qui n’est pas celle du peuple, et à la doubler d’une technocratie mondiale. Dans l’état actuel des choses, il ne pourrait donc être que le prolongement des intérêts des magnats de l’ESO, parmi lesquels, il convient de le souligner, s’est développé un sentiment élitiste qui confine au démiurgisme. « Les milliards que nous avons su accumuler sont la preuve de notre sagacité. La gestion de la planète et le bonheur des peuples ne seront donc jamais mieux assurés qu’entre nos mains. D’ailleurs, notre pouvoir est déjà en grande partie établi et cela du fait de vos échecs et de nos réussites. Une poignée d’entre nous détient autant de biens que le reste de la population mondiale et vos Etats nous doivent plus d’argent qu’ils ne pourront jamais en rembourser. C’est à la fois raison et justice que nous gouvernions vos destinées. » D’ailleurs, quelque divisés ou concurrents qu’ils puissent être, il est un point sur lequel ils trouveront un accord: la gestion du « parc humain » (5). La similitude des politiques sanitaires à la surface de la Terre face à la « crise du Covid » pourrait bien révéler qu'un premier pas a été fait dans ce sens. 

 

Se ré-approprier notre destin ?

Devant ce constat et ces perspectives, on peut se réjouir ou s’inquiéter. Je ferais plutôt partie de ceux qui s’inquiètent. Si, déjà, la promesse d’un monde parfait me rend méfiant, celle d’un monde géré par une élite auto-proclamée, par des tycoons, même éclairés, me répugne. Ce ne serait au mieux, selon moi, qu’un nouvel avatar de ces bonnes intentions qui conduisent au totalitarisme d’un élevage industriel. Etant donné mon âge, je serais à peine concerné, pour autant ce n’est pas ce que je souhaiterais à mes enfants et aux générations qui nous succèderont. Mais, face à l'ESO, on peut aussi avoir un sentiment d’impuissance écrasant et ne rêver que de s’enfuir le plus loin possible de tout. Solution envisageable si l’on n’est pas trop nombreux à se jeter sur les routes de l’exil volontaire; mais, inéluctablement, solution de court terme face à un système que sa dynamique pousse à l’ubiquité. Si cette fuite aux marges peut ménager une respiration à quelques-uns d’entre nous, elle ne préparera pas un avenir meilleur à nos descendants. Je pense à ces cueilleurs de champignons sauvages qu’a étudiés Anna Lowenhaupt Tsing (5), qui, du fin fond de l’Oregon et par des circuits improbables, procurent des matsutake aux gourmets du Japon. S’ils ont trouvé un mode de survie dans la liberté, au surplus respectueux de l’environnement, ils vivent une existence frustre et restent in fine dépendants de l’ESO. On devrait pouvoir rêver mieux.

 

Nous pourrions aussi considérer que nous avons encore la capacité de tisser une autre société. L'espèce humaine, au cours de son histoire, l'a fait bien des fois. Compte tenu de notre situation actuelle, cela nécessiterait d’abord d’imaginer des stratégies pour nous ré-approprier notre destin. Pour cela, nous aurons besoin d'accélérer la compréhension de l’histoire qui nous a conduits où nous en sommes aujourd’hui: passagers impuissants d'un Titanic planétaire sur la destination duquel nous avons autant d'influence qu'en tant que membres de Facebook. 

 

(1) On peut en prendre la mesure en regardant l'ancien plan des lignes du Sud-Ouest dans le hall de la gare Saint-Jean, à Bordeaux.

 

(2) Cf. ma chronique http://indisciplineintellectuelle.blogspirit.com/archive/... 

 

(3) Ne serait-ce que parce que l’on fait rarement le calcul de leur coût « du berceau à la tombe ». 

 

(4) Carey King, The Economic SuperOrganism: Beyond the Competing Narratives on Energy, Growth, and Policy, Springer, 2020. Une recension du livre:  https://www.resilience.org/stories/2021-09-20/are-there-l...

 

(5) Expression du philosophe Peter Sloterdijk. 

 

(6) Anna Lowenhaupt Tsing, Isabelle Stengers et al., Le champignon de la fin du monde, La Découverte / Les empêcheurs de penser en rond, 2017.