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07/12/2014

Le scénario inimaginable

 

 

Grande et mince dans un tailleur gris, les cheveux argentés, le profit acéré, l’oratrice prend place à la tribune.

 

Devant elle, autour de tables rondes fleuries, étincelantes de cristaux et d’argenterie sur les nappes blanches, une centaine de personnes - la fine fleur de l’humanité. 

 

- Chers amis, en ce vingtième anniversaire de notre Ordre, je voudrais que, sans attendre, vous fassiez une ovation à notre camarade F qui, tout au long du mandat qu’il vient d’achever, a fait montre d’une habileté remarquable. Ses administrés ont pu croire que seule son impuissance face aux évènements les conduisait sur la pente de l’appauvrissement, alors que c’était, comme vous le savez, la feuille de route qu’il avait acceptée de nous il y a cinq ans. Honorons un dirigeant impavide et un merveilleux acteur!

 

Des applaudissements nourris saluent un petit homme rondouillard qui rougit puis se penche vers le décolleté de sa voisine de gauche. 

 

- Puisse son successeur, qui nous a également fait allégeance, poursuivre avec son style propre sur la même voie! F a parfaitement illustré notre devise: « La plus grande ruse du diable est de faire croire qu’il n’existe pas ». C’est que la tâche de ONE - l’Ordre des Nouveaux Eclairés - notre tâche - n’est pas facile. Bien que la conscience des enjeux planétaires soit aujourd’hui largement répandue, les décisions que devrait engendrer cette conscience sont rares et localisées. Partout, tout le monde trouve encore mille accommodements avec l’urgence: résolutions sans suite, lois mitigées ou jamais appliquées, mesures reportées, exceptions multipliées… C’est que les pesanteurs restent énormes. Il y a la masse des humains qui continue majoritairement de rêver à l’impossible société de consommation. Il y a ceux qui, pendant des générations ont regardé avec envie le sort de ces nantis et qui commençaient à nourrir l’espoir d’y avoir à leur tour accès. Il y a leurs complices: principalement parmi leurs fournisseurs, quelques nouveaux riches qui, arrivés les derniers au banquet, guignent un sursis de quelques années de gains supplémentaires. Et aussi, malheureusement, on trouve encore, ici et là, il faut le dire, une petite poignée de chefs d’Etat obscurantistes qui veulent donner plus de confort à leur peuple.

 

Quelques « houhou » ponctuent ces derniers mots.

 

- J’allais oublier, tant ils sont dérisoires, ces utopistes aux mains calleuses qui persistent à croire que leurs congénères vont renoncer à leurs sottises pour se mettre au potager! A la vitesse de ces conversions, il y faudra mille ans ! 

 

L’oratrice marque une pause afin de laisser passer quelques ricanements.

 

- Mais, mille ans, vous le savez, mes chers amis, nous ne les avons pas. D’ailleurs, quand bien même les aurions-nous que les affaires de la Terre ne s’en porteraient pas mieux: le gros de l’espèce humaine est insensible au long terme. Il ne réagit qu’au bord du précipice ou l’épée dans les reins. Heureusement, nous - nous qui avons le pouvoir, le vrai pouvoir - nous avons su prendre les choses en main.

 

Elle regarde la salle longuement avant de poursuivre, un ton plus haut:

 

- Il y en a qui croient que les riches sont stupides! Il y en a qui croient que, parce qu’on est riche, on ne s’intéresse pas au sort de la planète! Il y en a qui croient que, parce qu’on est riche, on n’a pas les informations qui circulent partout sur la finitude des ressources et la pollution des éléments! Il y en a qui croient que, parce qu’on est riche on est aveugle! Eh! bien…

 

Elle marque un temps.

 

- Qu’ils continuent à le croire!

 

Quelques « oui! » fusent de la salle, bientôt emportés par une vague d’applaudissements.

 

- Qu’ils continuent à le croire, car nous n’en serons que plus efficaces. Quel est l’enjeu que les premiers d’entre nous ont discerné dès la parution du premier rapport Meadows ? Cet enjeu, c’est n’est pas seulement la survie de l’humanité, c’est l’avenir de la civilisation. Oui, il s’agit de bien plus - et vous le savez, mes amis - que d’accorder à neuf milliards d’estomacs de quoi soutenir une existence crépusculaire. Il s’agit de bien plus que de donner à la multitude de l’eau, de la santé, des distractions et de l’éducation. Il s’agit que les besoins primaires, une fois satisfaits s’ils peuvent l’être, laissent au progrès scientifique, technique, artistique, les moyens nécessaires. Or - nous qui sommes la vraie conscience de la planète - nous pouvons regarder en face une vérité aussi dure qu’incontournable. Si les pharaons d’Egypte ou les empereurs romains avaient eu le coeur mou et n’avaient pas prélevé suffisamment de richesse sur leurs peuples ou leurs ennemis vaincus, si l’Eglise n’avait pas suffisamment prélevé de richesse sur les chrétiens, si les rois n’avaient pas prélevé suffisamment de taxes sur leurs sujets - et les démocraties d’impôts sur la population de leurs petits contribuables - aurions-nous les pyramides, la Vallée des Rois et celle des Reines, les temples, les cathédrales, les académies, les oeuvres d’art, les grands monuments, les merveilles de la technologie et toutes les découvertes scientifiques qui font que notre espèce est autre chose qu’une simple variété animale ? 

 

L’audience semble comme enivrée de cette tirade.

 

- Certes, combien de vies, combien de privations et de souffrances, combien de repas ôtés aux pauvres auront coûté un vitrail de Chartres, l’achat d’une oeuvre par un musée, le financement d’un laboratoire de recherche ou celui d’une expédition hors du système solaire ? Mais n’en valent-ils point la peine ? La civilisation, à toutes les époques, a besoin de deux choses. La première: un écosystème naturel qui lui assure durablement les moyens de la vie. La seconde: une élite qui ne laisse pas partir toutes les richesses en consommations évanescentes, mais qui  en concentre suffisamment entre ses mains pour entretenir des artistes, des chercheurs, des penseurs et réaliser avec eux de grandes ambitions. Ne faisons pas l’erreur de croire que la civilisation consiste en la répartition équitable des ressources, des patrimoines et du confort. Le ventre de la multitude y trouverait peut-être son compte, mais l’Histoire de l’humanité s’arrêterait!

 

Elle balaye à nouveau la salle du regard.

 

- Ne refaisons pas l’erreur des Mayas, des Pascuans et de tant d’autres peuples qui ont épuisé leur environnement et sont morts avec lui. Gandhi avait coutume de dire: « La Terre a de quoi nourrir tous les besoins mais pas tous les désirs ». Vous, vous l’avez compris et vous en avez tiré les leçons. Bien plus que les écologistes, vous avez retenu l’avertissement du Club de Rome: le niveau de vie de l’Américain du Nord, étendu à l’ensemble de l’humanité, nécessiterait six planètes. Nous n’en avons qu’une, pour longtemps encore et peut-être pour toujours si nous gaspillons les précieuses ressources dont a besoin la recherche spatiale. Alors, vous avez compris cette nécessité qui, à la vérité, nous saigne le coeur à tous, à vous comme à moi: celle de trancher aussi bien dans nos idéaux de jadis que dans le… vif. 

 

Elle marque une brève pause, puis reprend:

 

- Non! malheureusement 9 milliards de Terriens ne peuvent pas avoir le niveau de vie moyen d’un Européen ou d’un Américain du Nord. Non! malheureusement toutes les ressources disponibles ne doivent pas être confisquées pour permettre le seul bien-être à court terme de la multitude. Pour que la vie continue, nous devons faire en sorte que l’empreinte écologique de l’ensemble de l’humanité reste inférieure à une planète. Pour que la civilisation continue, nous devons consentir aux économies nécessaires et concentrer les moyens financiers qui en résulteront sur de grands projets! Mais, une fois encore non! nous ne pouvons pas compter sur l'espèce pour qu'elle se réforme d'elle-même ou accepte de ses dirigeants les réformes qui seraient raisonnables, quelle que soit la connaissance qu'elle ait des enjeux. Alors, nous voici, nous, à la fois puissances et agents de l'ombre, pour sauver la planète de sa destruction imminente !

 

Tonnerre d’applaudissements qu'elle apaise d'un geste de la main droite.  

 

- Contrairement à certains extrémistes, nous n’avons pas pour objectif de ramener la population en dessous du seuil des 500 millions d’habitants. Nous entendons ne pas attenter à la moindre vie humaine. Nous sommes opposés à la guerre. Nous sommes opposés aux stérilisations de masse ou aux épidémies organisées. Notre stratégie, plus difficile mais plus humaine, consiste seulement à ramener au niveau supportable à long terme le mode de vie du grand nombre et à le laisser s’organiser sur ces nouvelles bases.

 

Elle jette un coup d’oeil à son bracelet-montre. 

 

- Les choses étant ce qu’elles sont, cela signifie que la seule organisation viable sur Terre est rigoureusement aristocratique: une organisation qui repose sur le pouvoir du petit nombre des meilleurs - ceux qui ont compris les enjeux et fait leurs preuves dans la gestion rigoureuse de toute sorte d’affaires. Un si petit groupe au demeurant que, quelles que soient sa richesse, sa consommation et ses privilèges, il ne représente aucun risque dans la durée, que ce soit en matière de pollution ou de ressources. Quant à la multitude, il suffit qu’en l’espace d’une génération son impact retrouve un niveau légèrement inférieur à ce que la planète peut tolérer, et nous aurons sauvé l’essentiel. Telle est notre dure mission, mais nous sommes en train de la réussir!

 

Une lueur amusée passe dans son regard.

 

- Alors, me direz-vous, c’est la récession, finies les affaires! Eh! bien oui. Les peuples n’auront plus les moyens de nous acheter beaucoup de choses. Mais consolons-nous: nous n’aurions plus les moyens de les produire sans brûler le vaisseau que nous partageons avec eux. Que vaut de continuer à nous enrichir si notre fortune même ne nous permet plus de nous procurer ces biens essentiels que sont de l'air, de l'eau, des aliments et des espaces sains ? Que vaudrait de continuer à nous enrichir si c'est au détriment de l'énergie nécessaire à nos avions, à nos voitures, à nos maisons, à nos bateaux ? La croissance est un mot à bannir car elle condamne notre propre qualité de vie. Nous aussi devons apprendre à réfréner l’infinité de nos désirs! 

 

Dans l’assistance, quelques hochements de tête et des regards échangés. 

 

- Notre légitimité, mes chers amis, est dans la mission que nous nous sommes secrètement donnée au service de la vie terrestre, une mission que nous conduirons à son terme, si impopulaire - si scandaleuse même - qu’elle serait si elle venait à être dévoilée. Mais, n’en doutons point, les siècles futurs feront de nous les sauveteurs de l’humanité: ceux qui, au milieu de l’incurie générale, auront désamorcé la bombe écologique… Après le dîner, j’aurai le plaisir et l’honneur de remettre les prix Herbert-Spencer de ce vingtième anniversaire. Je vous dis à tout à l’heure ! Merci de votre attention.

 

Comme les applaudissements éclatent, une nuée de serviteurs jaillit des quatre coins de la salle afin de servir les entrées.

 

26/10/2014

Plug and play

 

place vendôme,plut anal,paul mccarthyAu bistrot. Cinq ou six copains qui prennent l'apéro derrière moi. Verbatim d'un grand moment de philosophie.  

 

 

- Ce bidule, ça ne ressemble à rien!

- On reconnaît bien la forme d’un sapin de Noël quand même!

- Pas de Noël: il n’y a aucune décoration, pas de guirlandes, pas d’étoile, pas de boules.

- Les boules, elles ne sont pas loin…

- Mon petit-fils, il a trois ans et quand il dessine un sapin, c’est un sapin…

- En fait, vous avez tous vu à la télé que c’est un plug anal déguisé en sapin…

- Un quoi ?

- Un sextoy si tu préfères…

- Un gode quoi!

- Ah! non, un gode, ça n’a pas la même forme et on ne s’en sert pas de la même manière…

- Tu es bien renseigné dis donc! 

- Oui, t’es tombé dans le piège: les âmes innocentes comme les nôtres ont vu un sapin, les pervers comme toi y ont vu un gode! 

- C’est celui qui dit qui l’est!

- P… ! calmez-vous! Allez voir la fiche Wikipédia de l’artiste: sa spécialité c’est de faire des trucs où chacun voit ce qu’il veut, mais son arrière-pensée à lui c’est toujours ça: le c…, la merde…

- Donc, lui, il a à l’esprit un gode, il dessine un sapin qui peut faire penser à un gode et celui qui ne voit pas un sapin mais un gode, c’est le gros salaud de service ?

- Mes frères, voyez le mal qui est en vous! Plutôt que la paille dans l’oeil de votre voisin, voyez la poutre que vous avez dans le…

- Ce ne serait pas lui, plutôt, le gros salaud de service, à imaginer des trucs comme cela ?

- Et il s’est fait payer combien pour gonfler ce gode géant ?

- Ce n’est pas un gode! Un gode ça va, ça vient. Un plug anal, ça ne bouge pas!

- Mais ça sert à quoi alors ?

- Euh… à préparer la pénétration anale…

- Mais comment tu sais tout ça, toi ? Tu t’en sers ?

- Entre nous, en tant que sapin, c’est raté. Alors, il s’agit bien d’autre chose.

- Quand même! Il paraît que les commerçants pour bourges, ils étaient d’accord!

- Ce sont des innocents. Ils n’ont vu que le sapin!

- Tu sais, quand c’est rien que le fric qui t’intéresse, du moment que ça attire du monde devant ta vitrine…

- C’est une vraie mentalité de maquereau.

- Un copain m’a dit que, l’artiste, il veut juste nous faire réfléchir.

- C’est tout réfléchi: il y a longtemps qu’on se le fait mettre, et bien profond! Pas besoin de son sapin pour s’en rendre compte!

- Et lui qui joue les prophètes, ce n’est pas parce qu’il fait semblant de dénoncer qu’il ne fait pas partie de ceux qui nous empapaoutent ! 

 - En attendant, vous avez vu tous ces jeunes qui rejoignent te terrorisme islamique ?

- Je ne vois pas le rapport…

- Il paraît qu’ils sont plusieurs milliers, et beaucoup d’Occidentaux convertis.

- Je ne dis pas qu’il y a un rapport, cela m’est juste passé par la tête.

- Moi, je crois que ce sont des mecs qui sont pleins de violence et qui cherchent un moyen officiel de l’assouvir. 

- Remarque, être plein de violence, il y a parfois de quoi. Les gamins, aujourd’hui, pour trouver du boulot, même avec bac + 50…

- C’est vrai. Ma petite-fille, avec un double mastère, à trente ans elle est encore payée au SMIC. Si c’est pas une honte!

- Mon neveu, il en est à son troisième licenciement en deux ans. La mondialisation, qu’ils disent. « Pour survivre, qu’ils ont dit, nous sommes obligés de délocaliser »! Et nous, on survit comment ?

- Et l’autre qui dit que pour s’en sortir, il faut baisser les salaires! 

- Et le froc!

- On ne comprend plus rien à rien. C'était vraiment important ce truc pour qu'on en fasse un tel raffut ?

- On comprend en tout cas que ce qui intéresse nos ministres en ce moment, c’est l’art! Ils se sont plus affolés pour le dégonflage du gode que pour l’augmentation du chômage!

- On a les soucis qu’on peut!

- Moi, la seule chose qui m’ennuie, ce sont les gars qui l’ont dégonflé. Je ne prendrais pas ma carte chez eux. Sinon, ça m’aurait bien plu d’affaler cette baudruche. J’irais pas faire le djihâd mais…

- Ah! bon ? Je te sentais bien chaud pourtant !

- Arrête tes c… ! J’irais pas faire le djihâd, mais exprimer qu’on préfèrerait une bonne politique sociale et économique plutôt qu’une politique artistique à la mords-moi-le-noeud, c’est une violence qui me ferait du bien!

- C’est vrai, ils se f… de notre gueule au fond.

- Ils font ce qu’il peuvent…

- Le problème, c’est qu’ils ne peuvent pas beaucoup.

- Des impuissants!

- Franchement, vous y croyez encore que ça pourrait aller mieux ?

- Tu nous prends pour des glands ? On n’a plus les moyens de rien, et, quand on les a, il paraît qu’on ruine la planète! 

- C’est vrai ce qu’il dit. On est dans la nasse. On n’a plus qu’à crever!

- En tout cas, c’est vrai que si tout ce qu’on a à faire en matière artistique, c’est de planter des godes géants, ça fait regretter le temps des cathédrales…

- Ouais, à l’époque, c’est nous qui faisions les croisades!

- Tu plaisantes sans doute avec tes cathédrales ? 

- A peine… Tu vois, dans mille ans, les générations futures devant nos plugs anaux dégonflés, seule trace de notre passage dans l’histoire ?

- Elles penseront que nous étions une civilisation de trouduc… 

- Cela te fait rire ? Tu crois que c’est ce qui peut donner le moral à nos jeunes ?

- Mais tu t’attends à quoi ? Tu crois que ça va changer ? Vaut mieux en rire!

- Peut-être, mais quel triste rire… 

23/08/2014

Le sous-préfet hors-champ

 

Pour que ceux que cela pourrait intéresser, une promenade dans mes lectures estivales.

 

Edward Hopper

 

Je commencerai par un livre qui contient peu de texte et qui, de ce fait, est plus une contemplation qu’une lecture, un vrai livre de vacances donc: « Edward Hopper, les 100 plus beaux chefs-d’oeuvres » (1). Edward Hopper (1882-1967) est un peintre américain que j’ai découvert il y a quelques années, par hasard, grâce à la vitrine d’un magasin où se trouvait la reproduction d’un de ses tableaux. J’ai été tout de suite saisi par un éclairage singulier qui éveillait en moi des sensations étranges. La peinture de Hopper s’est révélée à moi comme une madeleine de Proust qui faisait resurgir des atmosphères insituables, évanouies dans les replis de la mémoire. Ainsi, de temps en temps, j’ouvre au hasard le petit album et je laisse venir les impressions. Il y a aussi un peu à lire et, à la faveur du texte, j’ai appris - je suis un Béotien en art - que Hopper est un adepte du « hors-champ ». Qu’est-ce que le hors-champ ? C’est ce qui n’appartient pas au sujet du tableau lui-même, ce qui l’environne mais déverse en quelque sorte une lumière sur la scène principale, lui donne une inflexion, un sens. Et, là, je découvre, en plus de l’éclairage singulier que crée le peintre, une des raisons pour lesquelles, à mon insu, j’ai aimé instantanément Hopper: le hors-champ est mon domaine de prédilection. Mon activité professionnelle et rédactionnelle - et, pour tout dire, ma passion - consiste à faire apparaître le hors-champ qu’évacuent redoutablement la focalisation et l’encadrement de notre pensée. 

 

Histoire de la France buissonnière 

 

Passons à une autre lecture, toute différente en apparence de la peinture d’Edward Hopper, mais est-ce si sûr ? Cela fait deux ou trois mois que je flâne sur les traces de Graham Robb, vélocipédiste, historien et anglais, auteur d’une « Histoire buissonnière de la France » (2). Certes, le livre est assez épais, mais, pour dire la vérité, cette lecture est un tel bonheur que je redoute le moment où je l’aurai achevée. Robb nous donne d’abord une leçon d’amour - d’amour de la France. Car, pour avoir sillonné comme il l’a fait, à la force des mollets, ce « pays aux mille pays » et pour s’être adonné au décorticage d’archives aussi innombrables que parfois triviales, il faut de l’amour, beaucoup d’amour (3). Le résultat, teinté incidemment d’un discret humour britannique, est une investigation intime des hier et des avant-hier qui ne nous ont pas été transmis, abandonnés en chemin par la mémoire collective elle-même. C’est une exploration aventureuse, parfois inquiétante, déstabilisante, exhumation de vies si bien enfouies dans les reliefs de la France profonde qu’elles auraient pu à jamais rester inconnues de nos générations. C’est la découverte d’un pays oublié de nous, mais aussi et surtout d’un pays qui s’ignorait lui-même et qui ne se découvrit peu à peu que récemment, alors qu’il commençait déjà à se transformer. Lorsque, quelques années avant la Révolution, on tente de le cartographier plus finement, un innocent géomètre est lynché par les habitants d’un village qui ne l’entendent pas de cette oreille. Ressentaient-ils confusément, au delà de leurs superstitions, que, si « la carte n’est pas le territoire", elle peut le mettre en danger ? Pour vivre heureux, vivons cachés! La carte, longtemps encore, présenterait une constellation de tâches aveugles. Jusqu’à l’expédition de Martel en 1896, elle ignorait par exemple la merveille que sont les gorges du Verdon. Graham Robb nous fait visiter ce que ne nous montre pas l’art quelque peu pompier de l’Histoire majuscule. Il gratte et révèle les tessons d’une mosaïque dont on ne contemplait jusqu’ici que les motifs monumentaux. Oui, je l’avoue bien volontiers: il s’agit là encore de hors-champ!

 

L’âge des low tech

 

Troisième livre dont la lecture me marquera durablement: « L’âge des low tech » de Philippe Bihouix (4). Voilà un ouvrage qui m’a réjoui parce qu’il est construit sur deux versants: l’ubac, le versant de l’ombre, celui des constats, des analyses et du pessimisme, et l’adret, le versant du soleil, du vouloir et de l’optimisme. Selon moi, c’est un des livres que devrait avoir lu tout honnête homme de ce XXIème siècle. Evidemment, j’y retrouve la passion que la préface à l’album de Hopper m’a permis d’identifier. Mais le hors-champ, ici, n’est pas l’amnésie collective que répare l’historien: ce sont les réalités que refoulent avec entêtement notre représentation de la marche du monde et notamment celle que nous appelons « le progrès ». Ce progrès qui, presque à notre insu - tant cela va de soi - consiste encore et encore en toujours « plus de tout ». Certes, nous savons maintenant - ou bien nous commençons à entendre - que « plus de tout » est incompatible avec le monde fini que constitue une sphère comme la Terre. Mais à l’instar de cette malheureuse courtisane condamnée à la décapitation et qui suppliait le bourreau de lui accorder encore « une petite minute », nous aimerions bien qu’un miracle se produise. Or, cette minute, une fois obtenue, ne serait que la première qui permet d’en mendier une autre, puis une autre encore, jusqu’à oublier le couperet qui, de toute façon, tombera. Sur nous ou sur nos enfants.

 

Alors, que nous propose l’ingénieur ? Le salut par la croissance ? Autant sauver un noyé en lui faisant ingurgiter davantage d’eau. Le maintien, grâce à l’évolution technologique, de nos habitudes dispendieuses ? Ce ne serait là que l’expression de la superstition moderne. Ce serait confier notre destin à un comportement magique et vouloir oublier que, quelque frustrant que ce soit pour nous, « il n’existe rien de tel qu’un repas gratuit » (5). C’est nier contre toute raison qu’il n’est pas une opération industrielle qui ne soit consommatrice d’énergie. Même le recyclage le plus rigoureux dissipe à jamais de l’énergie et de la matière. Même les plateformes grâce auxquelles, sans aucun transport matériel, nous échangeons messages, fichiers et selfies, sont destructrices. Il n’est aucun capteur d’énergie - celle-ci fût-elle aussi gratuite que la lumière du soleil - qui n’ait besoin de consommer des ressources de plus en plus rares pour être construit, entretenu, recyclé et remplacé. Le regard de l’ingénieur, ses calculs sur un coin de table, sont cruels pour nos illusions de fils de riches: toujours il y a un coût qui vient rogner un peu plus l’héritage! Alors, ce que nous propose l’ingénieur, c’est d’abord d’être intellectuellement plus rigoureux, économiquement et industriellement moins prodigues, et, surtout, plus imaginatifs. Et, sans doute, est-ce dans la mise en oeuvre de nouveaux processus créatifs que nous oublierons les besoins artificiels proliférants qui nous squattent aujourd’hui. 

 

Nous sommes des révolutionnaires malgré nous

 

Par une succession de rebondissements, me voilà maintenant avec, entre les mains, « Nous sommes des révolutionnaires malgré nous » (6). Il s’agit d’un recueil de textes de Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994), qu’introduit une brillante préface de Quentin Hardy. L’ouvrage va très loin, mais le plaisir immédiat est esthétique et intellectuel. Esthétique: voilà des gens dont on a peu parlé en dehors de leur sphère d’influence et qui, pourtant, même quand ils abordent les sujets les plus ardus, manient la plume avec l’élégance de l’honnête homme. Intellectuel: la préface de Quentin Hardy pose avec une grande clarté les dix points cruciaux de la pensée de nos auteurs gascons, et ceux-ci, qui écrivaient il y a quelques décennies, font montre d’une fascinante intelligence des perspectives. On pense à La Bruyère commençant ses Caractères par ces mots: « On vient trop tard depuis cinq mille ans qu’il y a des hommes et qu’ils pensent ». Ceux-là - je veux parler de Charbonneau et d’Ellul - ne pensaient pas il y a cinq mille ans. Mais, dès avant la seconde guerre mondiale, discerner et dire clairement que les courants politiques quels que fussent leurs oppositions extrêmes adhéraient à un mythe commun, celui d’un monde se soumettant à l’industrialisation et au progrès technique, vous avouerez que c’est d’autant plus puissant que cela crève les yeux une fois que c’est dit. Au surplus, ce que montrent Ellul et Charbonneau, c’est qu’il y a en jeu un autre registre que celui de la préservation de l’écosystème dont nous dépendons: il s’agit aussi d’anthropologie, il s’agit de ce qu’on fait de l’homme et de sa vie - de ce que les hommes font de leur vie et d’eux-mêmes.

 

L’espèce fabulatrice 

 

Pour Christian Gatard, dont j’ai déjà eu le plaisir d’évoquer le livre ici (7), les mythes sont l’angle mort des démarches prospectives. C’est là l’un des hors-champ qu’il se donne à explorer. Ma cinquième lecture estivale, « L’espèce fabulatrice »(8), n’est pas un livre récent, mais je ne l’avais pas encore lu. L’auteure montre avec brio que l’homme est dans l’impossibilité de ne pas se raconter des histoires et cela à propos de tout et de rien: ce serait comme lui demander de cesser de respirer. Une histoire est la mise en ordre d’un chaos, c’est une interprétation et, comme l’a dit je ne sais plus qui: « Il n’y a pas de délire d’interprétation, toute interprétation est un délire ». Toute histoire, d’une certaine manière, est donc mythique. Les histoires que nous nous racontons, sur nous-mêmes, sur les autres, à l’échelle de notre famille, de notre village, de notre entreprise, de notre pays, nous permettent de faire du kaléidoscope de nos vies individuelles et collectives, de leurs mystères, de leurs souffrances et de leurs frustrations, un récit qui a du sens, une fable qui a minima nous permet de vivre avec ce mystérieux et inséparable nous-même qu’il nous faut bien accepter. De la condition féminine aux conflits meurtriers, de la Bible au roman, Nancy Huston nous montre l’omniprésence de notre fabulation et ses effets. Je me dis qu’on devrait prêter davantage attention aux histoires que les gens se racontent. Elles ont souvent le caractère de prophéties auto-réalisatrices et on pourrait y percevoir en germe les pathologies personnelles et collectives. Car, malheureusement, nous pouvons nous retrouver à choisir des histoires de désespoir, de rage et de haine. Comme nos voisins allemands des années 30. Comme ces gamins des cités qui, un soir, finissent par en martyriser un autre. Comme ces centaines de jeunes Européens qui s’en vont à l’étranger rejoindre les colonnes infernales d’un prétendu « djihadisme » pour s’adonner en toute conscience à la torture, aux viols, à l’esclavagisme et au meurtre. La puissance des histoires est redoutable. Elles créent le monde dans lequel nous croyons devoir vivre alors que nous en sommes les auteurs.

 

 

Le livre du thé

 

 

Je voudrais conclure sur une lecture tout à fait différente mais qui, en définitive - vous n’en serez pas surpris maintenant - relève aussi d’une incursion dans le hors-champ. Je voudrais évoquer « Le livre du thé » de Kakuzo Okakura, que j’ai lu avec une véritable jubilation. Je l’ai découvert grâce au commentaire d’un de mes « friends » facebookiens. Il a été publié au tout début du XXème siècle, à peu près au moment où, en France, sur les pas de Martel, on découvre les gorges du Verdon. L’auteur est un lettré japonais qui redoutait que l’Occident, alors déjà aux prises avec son hystérie industrielle et productive, ne passe par suffisance à côté du sens profond de la civilisation nipponne. Il a choisi d’évoquer, pour nous y initier, la cérémonie du thé. Au vrai, plus qu’une leçon de civilisation japonaise, ce livre est une leçon de civilisation tout court. Une leçon de présence au monde, aux choses, aux êtres. Une leçon de rapport au temps. Une leçon de vie. Je ne vous en dis pas plus afin que, si je vous en ai donné la tentation, vous puissiez le découvrir par vous-mêmes.  

 

(1) Edward Hopper, les 100 plus beaux chefs d’oeuvre, Rosalind Ormiston, Larousse, 2012.

(2) Une histoire buissonnière de la France, Graham Robb, Flammarion / Poche, 2011.

(3) « Ce livre est le résultat de vingt-deux mille cinq kilomètres à vélo et quatre années en bibliothèque » (Graham Robb).

(4) L’âge des low tech, Philippe Bihouix, Le Seuil / Anthropocène, 2014.

(5) Célèbre remarque de Milton Friedman.

(6) Choix de textes de Bernard Charbonneau et de Jacques Ellul, présenté par Quentin Hardy, Le Seuil / Anthropocène, 2014. 

(7)  Cf. ma chronique du 29 juin.

(8) L’espèce fabulatrice, Nancy Huston, Actes Sud, 2008.

(9) Le livre du thé, Kakuzo Okakura, Editions Philippe Picquier, 2006.