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24/12/2017

Noël selon le philosophe Alain

La nuit de Noël nous invite à surmonter quelque chose ; car sans doute cette fête n’est pas une fête de la résignation ; toutes ces lumières dans l’arbre vert sont un défi à la nuit qui règne sur la Terre ; et l’enfant en son berceau représente notre espoir tout neuf. Le destin est vaincu ; et le destin est comme une nuit sur nos pensées ; car il ne se peut point que l’on pense sous l’idée que tout est réglé, et même nos pensées ; il vaut mieux alors ne penser à rien et jouer aux cartes. L’ordre politique ancien effaçait le temps ; l’enfant imitait les gestes du père ; prêtre ou potier, il était d’avance ce qu’il serait ; il le savait, et il ne savait rien d’autre ; l’hérédité fut dans la loi politique avant d’entrer dans nos pensées. Mais savoir pour recommencer ce n’est point du tout savoir. La pensée est réformatrice, ou bien elle s’éteint ; comme on voit par l’action machinale qui se fait sans lumière, et que la lumière trouble. Tout ce qui arrivait, dans ce sommeil de l’espèce, était déjà connu et su et rebattu, guerre, famine ou peste ; tout cela était attendu ; l’enfant naissait vieux. Quand l’Orient nous enseigne que le salut éteint la pensée, il n’enseigne que ce qui fut. Les apparences sont fortes, car l’enfant imite. Le vêtement de la caste et les outils règlent encore ses mouvements de plus près, et ses pensées en même temps que ses mouvements. L’opinion et l’institution ensemble le persuadent. Selon la politesse toute pensée est scandaleuse ; c’est le vieillard qui sait ; espères-tu faire mieux ? Cette loi n’est plus écrite, mais elle est puissante encore. Ce qu’il y a de puéril en toute idée est si activement méprisé par les anciens que l’on voit la jeunesse, après un étonnant départ, bientôt demander pardon à tous les dieux barbus et chauves, et ainsi se faire vieille avant le temps, ce qui est la coquetterie des jeunes ministres. La grande nuit de Noël nous invite au contraire à adorer l’enfance ; l’enfance en elle et l’enfance en nous. Niant toute souillure, et toute empreinte, et tout destin en ce corps neuf ; ce qui est faire le dieu par-dessus les dieux. Que cela ne soit pas facile à croire, je le veux ; si l’enfant croit seulement le contraire, il donnera les preuves du contraire ; il se marquera de l’hérédité comme d’un tatouage. C’est pourquoi il faut résolument essayer l’autre idée, ce qui est l’adorer. Ayez la foi, et les preuves viendront. Il était prouvé qu’on ne pouvait se passer d’esclaves ; mais c’était l’esclavage lui-même qui faisait preuve ; et la guerre aussi est la seule preuve contre la paix. L’inégalité et l’injustice font preuve d’elles-mêmes par le fait, et se justifient par le fait ; de ce que la force règne, il résulte qu’il faut se défendre, et la force règne ; mais c’est un cercle d’institution et de costume ; de quoi il n’y a point pensée à proprement parler ; penser c’est refuser. Je ne lis jamais un discours public sans admirer ces pensées sans penseur, pensées d’abeille, bourdonnement. « Nous recommencerons donc toujours ? » disait Socrate, ce vieillard enfant. Cependant les vieillards pensaient selon leur bonnet, et les jeunes se donnaient l’air vieux afin de mériter le bonnet ; car l’ancienne foi détourne de vouloir. Mais la nouvelle foi commande d’abord de vouloir, et donc d’espérer, car l’un ne va pas sans l’autre. Ces siècles de vieillesse ont justement vieilli sans jamais renoncer à s’accuser eux-mêmes dans le mythe de Noël. Le beau parle mieux que le vrai ; et le trésor des Mages se dépense à condamner les Mages ; ce qui marque la fin du monde antique. L’enfant n’a rien ; l’enfant suffit. Puisque le beau signifie quelque chose, tel est le sens de cette belle image, les rois Mages, chargés d’insignes, adorant l’enfant nu.

Propos du 20 décembre 1922, Bibliothèque de la pléiade, volume 1

04/12/2017

Low tech

 

Sur une invitation de l’ami Philippe Bihouix (1), je me retrouve associé à une réflexion sur les « low tech ». De quoi s’agit-il ? Pour donner l’idée générale, dans le domaine des transports on peut dire que la voiture est high tech, la bicyclette low tech. Mais on pourrait aussi bien mettre en parallèle la marine à voile et l’aéronautique, les paiements électroniques et la monnaie fiduciaire, ou encore la permaculture et l’agriculture intensive. L’idée est que les low tech ont vu leur développement interrompu par l’apparition fulgurante des high tech, alors qu’elles ont encore un potentiel de service et de performance et hypothèqueraient bien moins l’avenir de la planète. Réfléchir sur les low tech, c’est donc explorer des pistes techniques qui permettraient à l’humanité de satisfaire durablement ses besoins fondamentaux, tout en éteignant l’incendie écologique qu’elle a allumé - et sur lequel elle continue de souffler. Cela dit, gardons-nous d’une posture manichéenne: le low tech n'est pas nécessairement le bien et le high tech le mal.

Tout simpliste qu’il soit, je vais reprendre l’exemple de la voiture et du vélo, car il me permettra d’éclairer la problématique générale que je souhaite évoquer. J’ai beaucoup conduit et j’y ai pris énormément de plaisir. Je passais pour un conducteur rapide, précis et sûr. Je n’ai jamais perdu un seul point de mon permis et j’ai sans doute eu de la chance car je roulais plutôt vite. J’ai eu aussi la chance de ne jamais causer ou subir d’accident. Je précise tout cela afin qu’il n’y ait pas maldonne quant à l’interprétation de ce qui suit. Depuis une dizaine d’années, malgré les bonnes relations que j’entretenais avec le volant, je fais l’expérience de vivre sans voiture. Il s’est agi pour moi de m’aligner tant soit peu avec les convictions qu’à la longue, depuis la lecture du premier Rapport Meadow (2), je m’étais forgées. J’ai maintenant si bien intégré le « vivre sans voiture » que je n’envisagerais pas de revenir en arrière. C’est que les bénéfices n’en sont pas seulement pour l’écosystème et les générations à venir : ils sont aussi  pour moi et immédiats, notamment en termes de budget, de santé - et même de plaisir. Pour autant, je ne suis pas devenu fanatique. Je ne m’interdis pas de reprendre le volant quand il n’y a pas d’autre solution - lorsque, par exemple, les transports en commun sont lacunaires ou encore quand je visite une région, ce qui arrive trois ou quatre fois par an. C’est juste devenu une exception, acceptée sans états d’âme - et sans retomber dans l’addiction. Cet exemple va me permettre d’illustrer ce qu’il me paraît essentiel de comprendre: la substitution du low tech au high tech ne sera jamais aussi neutre que le remplacement d’une pièce mécanique par une autre. A tout le moins, il s’agira de bousculer une routine et de changer nos sources de plaisir.

Se passer d’un véhicule personnel à moteur, à Paris, est aisé: le réseau des transports en commun est dense, les rotations de rames ou de bus sont fréquentes. Mais, si les transports en commun sont davantage respectueux de l’environnement et des ressources terrestres que le transport individuel, il ne s’agit pas d’un passage du high tech au low tech. En revanche, quand vous arrivez dans une ville moyenne, comme Les Sables d’Olonne, sans une exigence sur vous-même vous ne parviendrez pas à persister dans votre mode de vie: l’effort à consentir est multiple et, sans surprise, il passe par la marche et, surtout, le vélo. D’évidence, il s’agit d’abord d’un effort physique: au lieu de s’asseoir dans un fauteuil, dans un espace climatisé, à l’abri des intempéries, de tourner une clé ou d’appuyer sur un bouton et de se laisser porter, il faut actionner ses jambes et, parfois, s’exposer au vent, à la pluie, au froid, à la canicule - quand ce n’est pas aux véhicules motorisés. Mais il y a plus que cela: s’agissant du sentiment de sécurité, dans une caisse métallique on se sent protégé et pas seulement des intempéries. En comparaison, le cycliste, tout casqué qu’il puisse être, est éminemment vulnérable.

Le vélo, c’est aussi un autre rapport au temps et à la vitesse qui peut être frustrant. Certes, en ville, pour peu qu’il y ait une piste cyclable, il nous arrive d’avancer plus vite que nos amis automobilistes. On ne peut cependant nier que se déplacer sans moteur prend le plus souvent davantage de temps. Il s’agit donc, à la fois, d’accepter un moindre confort, puis, en termes d’organisation, un allongement de la durée des parcours, et, en termes de sensations, le défilement au ralenti du chemin à faire. Il peut y avoir là l’occasion d’une redécouverte éminemment existentielle : le but du chemin, c’est le chemin lui-même. Autrement dit: faire du chemin à parcourir non un mal nécessaire mais un plaisir en soi.

Autre donnée à prendre en compte: quelle que soit la vigueur que l’on a dans les jambes, notre rayon d’action en tant que cyclistes est raccourci. Ce qui amène à choisir différemment ses activités: on hésitera à faire vingt kilomètres pour un motif futile. C’est-à-dire, finalement, que le temps que l’on pense perdre d’un côté à se mouvoir plus lentement peut être recouvré de l’autre par l’élimination des déplacements sans réel intérêt.

Mais l’usage du vélo appelle encore à un autre effort, de nature sociale celui-là : le renoncement, d’une part, à la conformité au modèle actuellement dominant, et, d’autre part, à la jouissance narcissique de la voiture en tant que prolongement de la persona (3). Quand vous annoncez que vous n’avez pas de voiture, la plupart de vos interlocuteurs, interloquée, se demande si vous ne cachez pas les vraies raisons de cette absence : vous êtes « fauché », on a saisi votre véhicule, votre permis n’a plus de points, vous êtes gravement atteint au niveau neurologique, etc. Bref, « c’est louche ! »

Je vais m’autoriser un autre exemple, encore plus anecdotique que celui du vélo. Philippe Bihouix donne comme exemple possible de retour au low tech, le choix de la machine à café italienne. Jusqu’à ces derniers mois, j’achetais du café moulu. J’avais résisté à la facilité du café en poudre - qu’à vrai dire je ne trouve pas bon - et surtout au charme des capsules. Le breuvage que ces dernières produisent est excellent et il est fait en deux temps trois mouvements: il suffit d’insérer la capsule et d’appuyer sur un bouton. J’ajoute que, lors de la période de lancement, il y avait en plus un petit roucoulement de l’égo à faire partie de ceux qui avaient à la fois l’intelligence et le raffinement d’entrer dans le club des possesseurs de la machine. Aujourd’hui, c’est devenu moins un « marqueur » de distinction que de conformité: on peut passer pour arriéré de ne pas posséder l’engin en question. Mais, si bonne soit-elle, quel désastre en aval de la tasse ! Ma résistance a été soutenue par ma vieille cafetière, achetée il y a un quart de siècle - le jour de la naissance de mon deuxième enfant, cela ne s’oublie pas - et qui rend toujours un service fidèle. Or, ce printemps, le frère cadet du précité m’a offert pour mon anniversaire un café rare. Un café en grains. Heureusement, j’avais le souvenir agréable du son et du parfum de la mouture quand ma grand-mère, tenant dans son giron son vieux moulin à café cubique, en tournait vigoureusement la manivelle. Je n’étais donc pas devant un effort mais devant une « madeleine de Proust ». Un moulin électrique m’aurait sans doute apporté les mêmes sensations olfactives, m’aurait fait gagner du temps, etc. Mais j’ai réfléchi et choisi le low tech. Associé, quand même, à un design moderne. Pour le coup, auprès de certains, je passe pour un original, une sorte d’Amish (4) égaré sur le rivage vendéen.

Pour résumer ce que j’ai observé de ces modestes expériences personnelles, je dirai que passer du high tech au low tech a un impact multiple: physique, psychologique, pratique et social. Je pense que l’on pourrait même ajouter à la liste l’adjectif :« anthropologique ». C’est pourquoi, comme on l’a déjà vu dans d’autres domaines, il faut se garder de croire que l’on tient la solution lorsque l’on tient la technique : celle-ci ne s’installe que si elle est socialement acceptée et adoptée. Ce sera parfois d’autant plus ardu pour le low tech que notre civilisation nous a éduqués principalement selon deux axes: la recherche du moindre effort et le culte du spectacle (5). La voix du GPS a remplacé la carte routière, la médecine curative a repoussé les exigences de la médecine préventive, et l’on apprécie d’autant mieux le moment que l’on vit que l’on peut en faire des selfies et les diffuser. Cette conversion à une vie en pente douce et qui s’apprécie prioritairement dans le spectacle qu’elle donne d’elle-même est ce qui sous-tend en grande partie la création de nouveaux produits et de nouveaux services. Elle en est en quelque sorte la niche. Le low tech, s’il veut promouvoir efficacement ses propositions, n’évitera donc pas la concurrence acharnée des solutions dominantes et la résistance tenace des habitudes qu’elles ont engendrées. Il ne coupera pas à la nécessité de s’appuyer sur les exemples concrets de ceux qui adhèrent à leur philosophie. Si l’on a un minimum de sens civique et d’intérêt pour ses descendants, il convient de l’aider dès maintenant à se faire connaître et à réussir. Nous en reparlerons donc ici. Vos témoignages dans ces sens, chers lecteurs, seront les bienvenus.

(1) Philippe Bihouix, L'Âge des low tech, Vers une civilisation techniquement soutenable, Editions REPAS, 2014. Interview: https://www.bastamag.net/Low-tech-comment-vivre-sans-polluer-Entrons-dans-l-ere-des-low-tech-ou-les . Interview dans Commencements n° 6, 2013-1014, pp. 23 et suivantes: « La voie du low tech ».
(2) Limits to growth, Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jørgen Randers, and William W. Behrens III,1972. Malheureusement traduit en français par Halte à la croissance, ce qui l’a torpillé.
(3) Cf. Carl-Gustav Jung.
(4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Amish
(5) Cf. Guy Debord.

16/05/2016

Commencements n° 10 est en ligne (et en accès libre)

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Le n° 10 de Commencements vient d'être mis en ligne !

 

 

 

 

 

Au sommaire:

Hubert Landier
Loin du Veau d’or, retrouver le sens du sacré pour sauver la planète

Romain Gelin
Les multinationales en passe de se substituer à la souveraineté des peuples ?

Patrick Mercier
Du goût de l’herbe au bonheur du fromage

Sébastien Wittevert
Prenez-en de la graine !

Jacques Lecomte
De la bonté humaine à l’entreprise humaniste

Revue de presse
Gail Tverberg
La mondialisation aux limites

Vous pouvez le lire en accès libre à l'une de ces deux adresses:

https://issuu.com/commencements/docs/commencements_10 

http://co-evolutionproject.org/wp-content/uploads/2016/05...

Vous pouvez le diffuser aussi largement que vous le souhaitez.

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Bonne lecture !