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29/08/2021

Le "K"

« Le K » est une nouvelle de l’écrivain italien Dino Buzzati (1906-1972), l’auteur du « Désert des Tartares ». Elle met en scène une jeune garçon, Stefano, dont le père est capitaine au long cours. Stefano lui confie un jour que, comme lui, il veut parcourir les mers. Le père l’embarque derechef à bord de son navire. Alors que, depuis la poupe, le gamin contemple l’océan, il aperçoit à deux ou trois cents mètres un point noir qui semble les suivre et, intrigué, il l’observe. Au bout d’un certain temps, ne voyant plus l’enfant, le père part à sa recherche et le retrouve, le regard rivé au loin. Stefano lui explique ce qu’il a remarqué. Dans un premier temps, le père scrute la mer à l’oeil nu, mais ne voit rien. Il déploie alors sa longue-vue, la braque dans la direction indiquée et, soudain, blêmit. Il dit alors au gamin qu’il s’agit du « K », un monstre marin, et que c’est de mauvais augure qu’il le suive ainsi. 

 

Le K suivra Stefano dans tous ses voyages, tout au long de sa carrière de marin, et, quelque effort que celui-ci fera pour le distancer, il sera toujours là, à quelques encablures, obstiné. Bien des années plus tard, alors qu’il a cessé de naviguer, de la plage où il se promène Stefano le verra chaque jour, au loin,  immobile, qui semble l’attendre. Parvenu près du terme de sa vie - qu’a-t-il désormais à perdre ? - Stefano décide un matin de prendre une barque et, à la rame, de s’approcher du K. Ils se rencontrent au milieu de la mer, tous deux épuisés. Le K lui dit alors: « Malheureux, pourquoi m’as-tu fui ainsi ? J’avais un cadeau pour toi, mais maintenant que tu vas mourir, que pourras-tu bien en faire ? » Et, expirant, il crache dans la barque du vieil homme qui défaille à son tour une perle énorme, d’une beauté extraordinaire*.

Si vous suivez depuis quelque temps mes publications sur http://capaularge.blogspirit.com/, vous imaginez où je veux en venir: la peur risque toujours de nous inciter à éviter ce qui pourrait nous être éminemment bénéfique. Elle peut d’ailleurs revêtir d’innombrables formes et s’habiller de mots variés qui en reflètent les nombreuses nuances: crainte, appréhension, effroi, désarroi, timidité, frayeur, trac, qu’en-dira-t-on, sans oublier toutes les déclinaisons des diverses phobies. En effet, ce n’est pas la même peur que l’on ressent à se retrouver dans les bois nez à nez avec un grizzly, à passer un examen médical inquiétant, ou à envisager une bifurcation professionnelle radicale. On peut avoir peur d’être blessé au corps, au coeur ou à l’âme, et ce n’est pas la même chose. Cependant, le point commun de toutes ces peurs est, d’une manière ou d’une autre, le risque de nous inhiber. 

 

 

Depuis que nous avons quitté l’état sauvage pour des sociétés complexes, une de nos peurs devenue prédominante est sans doute celle d’être atteint dans le rapport délicat que nous entretenons avec nous-même. Un ami qui avait eu très tôt maille à partir avec le système scolaire me racontait récemment que, dans sa jeunesse, il avait mis fin à ses cours de pilotage à cause d’une réflexion humiliante du moniteur de l’aéro-club. Il ne pouvait pas supporter cela et ce n’était pas par un excès d’orgueil mais à cause d’une fragilité intérieure. L’appréhension de revivre de telles situations l’avait souvent tenu à l’écart de nouveaux apprentissages. Sa vie s’en était évidemment trouvée appauvrie, mais, présentement, il regrettait surtout de n’avoir pas répondu à son plus récent désir d’apprendre la voile. « Tu comprends, me disait-il, au lieu de souffrir passivement toute cette folie sanitaire, ces masques, ces auto-attestations, ces couvre-feu, ces confinements et maintenant ce passe, j’aurais sauté dans mon voilier avec une caisse de bouquins, j’aurais pris le large et caboté de port en port, loin de ces foules domptées, mangeant et dormant à bord. » Il illustrait le constat que le résultat le plus évident de la soumission à la peur est la limitation des expériences que nous pouvons vivre et, au bout, le rétrécissement de notre liberté. 

 

 

Mais la nouvelle de Buzzati nous dit autre chose: la peur, au départ, n’est pas celle de Stefano. Certes, l’enfant est intrigué et peut-être inquiété par ce point qui suit le navire, mais c’est l’interprétation que va lui donner son père qui allumera dans son coeur une angoisse sans fin. C’est la certitude que ce point noir ne saurait être autre chose qu’un être maléfique qui va barrer sa vie définitivement. Cela soulève une question: combien de nos peurs sont-elles véritablement nôtres ? Combien sont-elles davantage la conséquence d’une contamination par notre milieu familial, social ou professionnel, que le produit de notre expérience propre ? Il n’y a pas que des clusters de covid, il y a aussi et depuis toujours des clusters de peurs. 

 

 

La peur, parfois, crée ou projette son objet, elle devient cause d’elle-même. C’est Masséna, je crois, qui, pendant la campagne d’Italie, entre dans un palais abandonné, se heurte dans la pénombre à une forme voilée et s’enfuit en panique, croyant avoir touché un fantôme. Il ne s’agissait que d’une statue que l’on avait voulu protéger. On ne peut sûrement pas reprocher à « l’enfant chéri de la victoire » de manquer de courage. Mais la folle du logis, le prenant par surprise, a tout simplement balayé sa bravoure habituelle. Est-ce le vide ou l’imagination de la chute qui nous donne la sensation du vertige ? Tout le monde, je pense, a éprouvé le vertige, par exemple du haut d’une tour, bien qu’à l’abri derrière un parapet. De même, nous avons tous fait l’expérience de l’attraction qu’exerce un obstacle : le vélo, par exemple, suivra la direction de notre regard fasciné et, à moins de nous ressaisir, nous nous retrouverons les quatre fers en l’air. Il me revient, alors que je donnais une conférence devant quelques centaines de personnes, d’avoir remarqué au premier rang un homme qui me regardait en fronçant les sourcils. J’ai heureusement développé mon propos sans difficulté, mais tout en me racontant qu’au moment des questions cet auditeur-là allait m’amener une contradiction sévère et je me morigénais d’avoir accepté l’invitation à donner cette conférence. Au moment des questions, l'homme prit en effet la parole, et ce fut pour me complimenter. Nous avons tous nos statues voilées de blanc, prêtes à se transformer en fantômes. 

 

 

Face à un grizzly, bien sûr, il ne s’agit pas de faire de la psychologie mais d’avoir la bonne réaction - et j’avoue ne pas savoir laquelle: il paraît que le lourdaud court plus vite qu’un homme et monte très bien aux arbres. Mais, s’agissant des autres manifestations de la peur, quel que soit le mot que l’on utilise, il convient selon moi de se demander quelle est la réponse qui préservera notre potentiel de liberté. Je dis bien « notre potentiel de liberté » et non pas « notre liberté »: la liberté sauvée, telle que nous pouvons nous la représenter aujourd’hui, en fonction de certaines circonstances, peut se payer demain ou après-demain de la ruine de notre potentiel de liberté. Comme le montrent toutes les redditions et toutes les occupations de territoire, signer l’armistice avec l’ennemi apporte un soulagement immédiat mais hypothèque l’avenir. C’est la différence entre l’adaptation en survie et l’adaptation en évolution que j’ai évoquée déjà sur ce blog et qui est un fil rouge de mes parcours. 

 

 

A la faveur du parcours Cap au Large, chaque participant reçoit - entre autres choses - des outils qui lui permettent de procéder, pour et par lui-même, à cette reconnaissance de ses poisons intérieurs. Ensuite, il s’agira de les affaiblir et d’en imaginer les antidotes. L’un d’eux est de cultiver l’avant-goût de ce que l’on désire. Je vous en dirai davantage un jour prochain. Pour le moment, imaginez-vous la vie de Stefano s’il était allé à la rencontre de son « K » au lieu de le fuir au long des années, jusqu’à la fin de sa vie ? Vous-même qui me lisez en ce moment, y a-t-il quelque chose que vous fuyez, année après année, et qui vous éloigne d’une perle précieuse ? 

 

* Je résume la nouvelle de mémoire. 

23/08/2021

Rentrée 2021

Afin d’illustrer ce que peut être une bifurcation de vie, je vais évoquer un personnage de l’histoire de l’Église. Issu de la noblesse basque espagnole, Inigo est un homme de cour, une sorte de haut-fonctionnaire auprès du vice-roi de Navarre. Son tempérament enflammé et son intelligence calculatrice ne peuvent qu’annoncer un grand avenir politique, quand, l’année de ses trente ans, lors d’un siège, un boulet de canon lui brise le genou. 

 

Neuf mois de convalescence - le temps d’une grossesse - dont il ressortira transformé. Pour occuper son immobilité forcée, il lit la vie de saints personnages. Il y trouvera la nouvelle orientation de la sienne. Remis sur pied, quoique toujours et définitivement boitant, il se dépouille de sa fortune, prend le chemin de Jérusalem, puis fonde un nouvel ordre: la Compagnie de Jésus. Nous le connaissons sous le nom d'Ignace de Loyola (1491-1556). 

 

Il arrive ainsi qu’un boulet de canon transforme notre existence. Un boulet de canon, c’est un évènement qui fait mal. Il peut tuer et, si ce n’est pas le cas, il est rare qu’il ne laisse pas des traces voire des handicaps qui vont faire de notre existence d’avant une impasse. Face à une telle situation, les humains ont, en simplifiant, deux types de réaction: ils parviennent à faire leur deuil des projections d’hier et rebondissent, de nouveau féconds; ou bien ils s’enlisent dans le dépit, la tristesse, la stérilité. Nous avons tous croisé des boulets de canon qui nous ont plus ou moins abimés, sinon le corps, en tout cas l’âme. Une maladie d’enfance qui nous interdit une pratique sportive ou artistique. Une gifle paternelle nous enjoignant de rapporter un premier prix plus sérieux que celui de dessin. Une séparation, une faillite, un accident, un refus de promotion, un licenciement. Il peut sembler, dans ces moments-là, que la vie elle-même nous claque la porte au visage. Aujourd’hui, pour beaucoup d’entre nous, l’épidémie de covid et les mesures prises par les pouvoirs publics sont ce projectile malveillant qui ruine le paysage de l’avenir. 

 

Mais le confinement n’apporte pas toujours l’inspiration comme il le fit pour Inigo. Nous n’avons pas providentiellement sous la main la lecture qui nous éclairerait. Les « hasards nécessaires »* qu’évoque Jean-François Vézina ne se présentent pas forcément sur notre chemin. Nous tournons alors en rond, ruminant de sombres pensées, guérissant d’autant plus mal de nos peines ou de nos frustrations. C'est que, parfois, après nous avoir frappé, ce boulet s’attache à notre cheville. J’en ai fait l’expérience. Il m’a fallu plusieurs années de galère ponctuées par une alarme majeure pour que je mobilise l’énergie de m’arracher définitivement à mon marécage d’alors. Il m’a fallu aussi et surtout changer de point de vue sur moi-même. Du sein de mon enlisement, je ne pouvais imaginer ce que je ferais par la suite et où je le ferais. Mais il a suffi d’un entretien pour qu’un premier changement de cap ouvre une route à laquelle je n’aurais pas cru si un voyant me l’avait décrite. 

 

Il y eut donc un point - en géométrie un lieu sans surface - où la possibilité est née, d’abord d’un changement intérieur source d’une ré-orientation, puis, de fil en aiguille, d’une bifurcation qui se révèlera au fil des ans déterminante. Un point d’émergence. Je n’ai cessé d’y réfléchir pour élucider le processus qui m’y avait conduit ou qui l’avait fait apparaître. C’est ainsi qu’à l’aube du troisième temps de ma vie, je me suis attelé à la création de mon parcours « Cap au Large » dont, avant les vacances, j'ai publié quelques pages ici: http://capaularge.blogspirit.com/about.html. « Cap au large », comme on quitte une côte inhospitalière, ennuyeuse ou malsaine pour retrouver l’air que l'on respire à pleins poumons et faire route vers un horizon prometteur. Je pensais à ceux qui, comme ce fut mon cas, languissent sur leur propre chemin. Découvrant a posteriori ce qui avait joué à la fois dans mes atermoiements et dans mes sursauts et mes rebonds, j’ai voulu rassembler toute la sève de mon expérience pour faire de ce parcours « Cap au Large » un accélérateur de prises de conscience et éventuellement d’évolution. Je précise « éventuellement » car il faut garder à l’esprit que « la porte du changement s’ouvre de l’intérieur »**. C’est pour cela que non seulement le contenu mais aussi la pédagogie de « Cap au Large » ont été pensés afin que vous puissiez non seulement voir de vos propres yeux la poignée de cette porte mais en tourner vous-même la poignée.

 

A la veille de cette rentrée de septembre 2021, nombreux sommes-nous hélas! à anticiper de possibles boulets de canon: difficultés cruelles, choix cornéliens, carrières interrompues, activités fragilisées. Aussi, j’envisage de lancer prochainement un ou deux nouveaux groupes « Cap au Large ». Ce sera une aventure intérieure et conviviale de quelques mois, une navigation organisée autour de huit sessions d’une-demi-journée chacune, espacées de quelques semaines de murissement. Dans un premier temps, nous embarquerons huit volontaires (dont deux ou trois sont déjà connus). 

Pour en savoir plus, faites-moi signe et nous pourrons nous retrouver pour une « visio ». Je vous raconterai tout et vous pourrez juger si l’aventure vous convient.

 

* Jean-François Vézina, Les hasards nécessaires, Editions Alexandre Stanké, 2002. 

* Jacques Chaize, La porte du changement s’ouvre de l’intérieur, Calmann-Lévy, 1998.

05/04/2021

Après la pandémie

 

Acte I 

Allocution présidentielle du 25 Floréal, An I

 

Mes chers compatriotes,

Notre république va reprendre le chemin de l’exemplarité !

Vous savez à quel point vous vous êtes endettés afin de soutenir vos entreprises pendant la crise du Covid, crise que votre discipline - associée à une politique gouvernementale rigoureuse - a réussi à réduire. 

Vous savez aussi que, depuis les élections, la Commission européenne - et elle a raison de le faire - n’a de cesse de nous demander la réduction de notre endettement. Elle a raison de le faire, car, au titre de la dette souveraine, chacun d’entre vous en comptant les nourrissons doit 50 000 euros à divers fonds internationaux. 

Nous avons depuis longtemps dépassé les bornes et nous sommes menacés d’une mesure internationale qui entraînerait le blocage des comptes de la France et, avec lui, la suspension du paiement des salaires des fonctionnaires et des pensions de retraite, du versement des aides agricoles, l’arrêt de tous les investissements non productifs comme la rénovation des hôpitaux, des HLM, etc. 

Jusqu’à présent, vous le savez, afin de maîtriser la dette nous n’avions que deux leviers: l’un est l’impôt dont malgré mes efforts pour l’alléger la pression n’a cessé d’augmenter; le deuxième est la réduction des dépenses publiques dont on a beaucoup parlé à propos de la Santé lors de la crise sanitaire. 

Je ne vous cache pas que, pour moi, ce mécanisme est d’une grossièreté que je qualifierai de barbare.

Rompant avec le laxisme et l’irresponsabilité de mes prédécesseurs qui se sont contentés de faire au fil des jours des ajustements à la marge, bref tout sauf une vraie politique, j’ai décidé, afin de vous soulager de son service, de porter un coup décisif à la dette !

C’est donc une guerre et, je vous le promets, tous ensemble nous la gagnerons. Nous la gagnerons cette année-même. 

Elle se déroulera en trois temps.

D’abord, j’ai décidé de supprimer toute fiscalité liée à la propriété immobilière. C’est ainsi qu’à partir du 13 Prairial de cette année, l’Etat deviendra propriétaire de toutes les résidences principales et secondaires que possèdent ses ressortissants sur le sol français. 

Vous n’aurez rien à faire, vous n’aurez même pas à vous présenter chez le notaire. A minuit, le 12 Prairial, le fichier informatisé de la propriété privée sera automatiquement mis à jour et l’Etat se substituera à vous. 

Aussitôt, les propriétaires de ces résidences deviendront locataires de l’Etat à qui, comme il est normal, ils verseront naturellement un loyer. Celui-ci, à l’instar de l’impôt sur le revenu, sera prélevé automatiquement à la source. Toutefois, pour favoriser votre acclimatation à ce nouveau régime, le premier prélèvement sera différé de six mois.

Qui dit location, dit contrat de location. Les règles d’occupation des locaux concernés parviendront à chaque ex-propriétaire, avec la notification du montant de son loyer, dès la bascule faite, le 13 Prairial.

Devenant propriétaire, l’Etat assurera le gros entretien et les réparations des logements: une charge que vous apprécierez de ne plus supporter. Mais ce n’est pas tout. En ce qui concerne les crédits contractés par les accédants à la propriété, un autre grand soulagement que les ménages apprécieront aussi : ces crédits seront repris par l’Etat. 

Bien évidemment, vous resterez redevables de vos consommations personnelles d’eau et d’énergie. Cependant, vous savez que nous avons ici et là, depuis quelques années, en particulier l’hiver, des problèmes d’approvisionnement, notamment électrique. Nous sommes en train de réfléchir à un dispositif qui, au nom de l’Egalité qu’affirme fièrement notre devise républicaine, à laquelle je suis attaché comme vous le savez, permettrait d’organiser la solidarité nécessaire afin d’éviter qu’il y ait selon les régions ou les réseaux des foyers que le sort avantage ou désavantage. J’ai insisté auprès du Gouvernement pour qu’il me propose rapidement un dispositif qui mette tous les Français sur un pied d’égalité. 

Oui, je vous entends: c’est une révolution ! La France n'est-elle pas, justement, le pays des révolutions ?

Imaginez-vous ce que celle-ci représente pour vos enfants et petits-enfants ? Vous vous disiez « Vivement que l’on n’entende plus parler de cette dette! » Eh! bien, c’est ce que vous allez offrir aux générations futures : ne plus entendre parler de la dette ! 

Voilà, brièvement exposé mais de manière suffisamment claire, je l’espère, le premier temps de notre grande réforme. J’en viens au deuxième. 

L’Etat logera l’ensemble de ce parc immobilier, avec la responsabilité de son entretien et de sa gestion, dans une structure dédiée que nos juristes sont en train d’élaborer. En vue du troisième temps, cette structure devra déterminer la politique et les moyens de sa rentabilité.

« Et la dette ? » allez-vous me demander. 

J’y viens justement avec le troisième temps.

Le troisième temps consistera à revendre le parc immobilier ainsi créé: vous l’aurez maintenant compris, c’est le prix de cette vente qui sera reversé à nos prêteurs et qui diminuera ainsi spectaculairement le volume de la dette de la France. Je conçois que ce qui va se passer constituera pour certains d’entre vous une sorte de sacrifice, mais ce sacrifice - s’il fallait ainsi le nommer - a, vous en conviendrez, une belle contrepartie !

Sans doute vous demandez-vous qui peut avoir les moyens d’acquérir un parc immobilier d’une telle ampleur. Je ne vous cache pas qu’il y a peu d’entités d’une surface suffisante pour cela. C’est pourquoi je m’active au plan international afin de constituer avec de grands partenaires financiers un consortium ad hoc. Pour autant, sachez que nous avons déjà reçu des intentions d’acquérir. Nous les étudions aussi évidemment, mais vous serez d’accord avec nous qu’il ne s’agit pas de vendre à n’importe qui le patrimoine des Français - votre patrimoine.

J’entends déjà vos soupirs de soulagement: enfin! cette satanée dette qui nous écrasait et menaçait de devenir aussi obsessionnelle que le coronavirus va être ôtée de vos épaules !

Mes chers compatriotes, je ne doute pas de votre gratitude et je vous remercie de votre attention.

 

 

Acte II

Difficultés passagères

 

Le Gouvernement croyait les Français affaiblis par les deux ans de pression sanitaire qu’ils venaient de subir. Certes, les jours qui suivirent l’allocution présidentielle, bien quelle eût concerné des millions de personnes, il y eut peu de vagues. On peut supposer que les propriétaires étaient sous le choc, incrédules, espérant se réveiller bientôt. Jamais on n’aurait imaginé ce qui venait d’arriver. Ceux qui lisaient le plus se souvenaient vaguement que ce scénario avait été agité par de soi-disant « lanceurs d’alerte » qui prétendaient avoir mis leur nez dans les dossiers d’un think tank proche du Nouveau Socialisme. L’accusation de complotisme avait étouffé leurs voix. Supprimer la petite propriété individuelle ? Allons, c’est impossible ! Arrêtez de faire de l’alarmisme ! Napoléon Ier l'avait pourtant bien dit: « Impossible n’est pas Français ».

 

Les sondages du lendemain de l’allocution présidentielle mirent en avant une sorte d’acquiescement de la population, dont on ne put dire cependant s’il était le fait de la surprise, du fatalisme ou d’autre chose. Peut-être, parmi ceux qui approuvaient la mesure, pouvait-on trouver une proportion de locataires qui n’avaient pas la moindre perspective d’accéder un jour à la propriété et qui se réjouissaient que tout le monde se retrouvât ainsi dans les mêmes draps. Mais, comme l’institut de sondage n’avait pas retenu le statut des sondés, on en fut réduit à des conjectures. 

 

Les médias diffusèrent quelques micro-trottoirs qui venaient conforter les sondages. Une petite dame âgée, prénommée Mauricette, manifesta son contentement: elle n’aurait plus à se soucier de l’entretien et des réparations de sa petite maison. Un jovial rondouillard compara ce transfert de propriété à un viager avec l’avantage supplémentaire qu’avoir l’Etat pour débirentier était la sécurité maximale qu’on pût rêver. L’intervieweur n’eut pas la présence d’esprit de lui rappeler que c’était lui qui allait verser un loyer à ce prétendu débirentier. Mais il y avait longtemps que les journalistes semblaient ne plus avoir de présence d’esprit. Depuis les débuts de la crise sanitaire, les questions les plus pertinentes étaient rarement posées et, quand elles l’étaient, elles obtenaient encore plus rarement une vraie réponse. Au cours du micro-trottoir, un plaisantin, probablement, déclara aussi qu’il ne savait comment déshériter ses enfants et qu’ainsi c’était chose faite. 

 

Plusieurs économistes vinrent sur les plateaux de la télévision expliquer tous les avantages de cette mesure et en vanter le caractère extraordinairement novateur, pour ne pas dire disruptif. C’était, selon eux, win win pour toutes les parties prenantes. L’expression win win - gagnant gagnant - fit florès aussitôt et elle devint la devise et le cri de ralliement de la majorité présidentielle. De leur côté, des médecins se félicitèrent que, l’Etat étant maître des résidences, on pourrait désormais équiper systématiquement celles-ci de tout le matériel nécessaire à la « veille santé » de la population. L’un d’eux cita un modèle de toilettes commercialisé au Japon, qui analysait au passage l’urine et les défécations et pouvait transmettre les analyses au médecin, à l’ARS et à l’assurance-maladie*. Un transhumaniste se moqua de l’invention japonaise - elle est nippone ni mauvaise plaisanta-t-il - et démontra la possibilité, avec le logement devenu espace hyperconnecté, d’hybrider massivement l’homme et le « réseau » pour avoir une information en continu sur les données vitales des habitants, sans passer par les toilettes. 

 

Le 12 Prairial, à minuit, le transfert eut lieu comme prévu. Indolore. Au matin, les propriétaires de la veille se réveillèrent locataires et constatèrent qu’ils ne ressentaient qu’une sourde angoisse. Cependant, lorsque, quelques heures plus tard, ils reçurent le document leur révélant le montant du loyer qu’il leur faudrait bientôt acquitter, la tristesse et la colère envahirent les foyers. Ceux qui poussèrent la curiosité jusqu’à lire les clauses du bail dans le détail furent encore plus mal à l’aise: un bailleur de l’époque de Balzac n’eût pas fait mieux. Leur ressenti immédiat fut qu’ils n’étaient plus chez eux, ce qui était juridiquement exact. Puis ils se dirent que c’étaient les détails habituels de ces contrats et essayèrent de se noyer dans les routines de leur quotidien. 

 

Cependant, quand une proportion accrue de la population concernée se rendit compte des implications de la réforme et que la franchise de loyer approcha de sa fin, la tension se mit à monter. Elle émanait principalement de deux « clusters » - le mot, mis à la mode par l’épidémie était utilisé maintenant à tout propos. D’une part, il y avait tous les fils et filles des ex-propriétaires, qui avaient espéré hériter un jour la maison de leurs parents. Ils ne parvenaient pas à déglutir la pilule, à croire que perdre l’espérance d’un bien est plus pénible que perdre le bien lui-même. Ils traitèrent leurs parents d’aveugles, d’irresponsables et d’égoïstes pour n’avoir pas vu venir cette fourberie et avoir mis et laissé au pouvoir une clique d’escrocs. D’autre part, tous les membres des petites communautés de plus en plus nombreuses qui s’étaient constituées autour d’un projet de vie basé sur le concept d’autonomie locale, se retrouvaient pour leurs logements locataires de l’Etat, donc dépendant de lui, avec le risque de ne pouvoir honorer le loyer compte tenu du modèle économique qui était le leur. Ils voyaient s’évanouir la « transition » qu’ils avaient imaginé engager. Quelques-uns d’entre eux avaient connu l’époque des ZAD et avaient encore le sang vif. Sous leur impulsion, commencèrent alors des manifestations qui inquiétèrent l’Etat. Cela d’autant que le Ministre des Finances allait commettre la maladresse de passer d’un loyer mensuel à un loyer trimestriel et d’en prélever d’avance, et non à terme échu, la première échéance.

 

L’on dit qu’une nuit, vers trois heures du matin, le Président, contaminé par les insomnies dont souffrait son épouse, convoqua sans délai le premier ministre et le locataire de Bercy pour les sermonner. De cet entretien secret, quelques bribes - on ne sait comment - s’échappèrent. N’avait-il pas dit qu’il ne fallait pas brusquer les choses ? « La dette, on va la diminuer comme jamais dans notre histoire, alors quelle est cette obsession de faire rentrer de l’argent à tout prix ? » De mauvais esprits interprétèrent cette prétendue fuite d’information comme la mise en scène, pour les gogos, du bon et du méchant. Pendant que le bon et le méchant font mine de se disputer, le train continue de rouler vers sa destination. Puis, maniant la carotte et le bâton, le Président de la République fit donner les forces de l’ordre - en leur demandant de ne pas frapper trop fort** - et annonça en même temps un allègement des loyers de l’ordre de 7,5% pour les trois prochains mois sauf en cas de contravention à l’ordre public. Il annonça aussi la création d’un comité citoyen consultatif d’une centaine de membres pris au hasard sur les listes électorales. 

 

A la différence des ouvriers de Germinal et moins encore que les Gilets Jaunes, les petits propriétaires n’avaient l’habitude de se mesurer aux forces de l’ordre. Il fut facile à celles-ci de les disperser. Les ex-Zadistes avaient pris de l’âge et ils furent trop peu nombreux pour enrayer la déroute. Il y eut une vague de suicides qui emporta principalement des gens dont on put vérifier qu’ils étaient déjà atteints de problèmes psychologiques. Un préfet fut assassiné, probablement par un terroriste caractériel. Un calme lourd et résigné retomba sur le pays.

 

Dans les mois qui suivirent, il y eut ici et là une multitude d’incidents qui alimentèrent une grogne impuissante. Une fuite d’eau relevant du propriétaire, donc de l’Etat, ne fut arrêtée qu’au bout de quatre mois, laissant une ardoise de plusieurs milliers d’euros au locataire. Plusieurs familles connurent un hiver sans chauffage. D’autres locataires se retrouvèrent au tribunal pour non paiement des loyers, alors que le préfet refusait d’expulser les squatteurs qui s’étaient installés dans leur logement à la faveur des vacances. Les médias traitèrent cela avec humour, insistant sur la rareté de ces « bugs ». Les représentants du consortium financier devenu propriétaire du parc immobilier créé par l’Etat français, vinrent à la télévision apporter le chiffre réconfortants des logements réhabilités et modernisés, et le nombre de moratoires accordés aux ménages en difficulté.

 

On s’habitue à tout. On s’adapte à tout. La vie continua. 

 

 

Acte III

Le retour des complotistes

 

Sur les réseaux sociaux, depuis l’affaire que certains ont appelée le MSHGate, les vidéos complotistes ont repris de plus belle. 

 

Vidéo d’un économiste:

  • Je suis atterré ! Une escroquerie aussi grossière, et rien ni personne pour l’empêcher ! Voilà donc que l’on a spolié les Français, une grande partie des Français, de leur patrimoine afin, avait-on dit, de soulager le pays de la totalité de sa dette. Et le résultat, c’est quoi ? Le résultat, c’est que nous sommes toujours endettés ! On découvre aujourd’hui que le Gouvernement a finalement bradé le patrimoine des Français. Il prétendait avoir des offres d’achat. Or, l’on apprend qu’au bout d’un an de prétendues négociations, le prix de la transaction ne représente plus que 40% de la valeur initiale des biens volés aux Français ! Peut-on parler d’incompétence ? Cette apparence de nullité ne dissimulerait-elle pas plutôt la plus grande arnaque de tous les temps ?

 

  • Comment se fait-il que ni la presse, ni les représentants du peuples, ne peuvent obtenir la copie du contrat qui a été signé par l’Etat avec le Consortium ? Que les copies qui circulent sont toutes caviardées au point qu’à peine un tiers du texte est lisible ?

 

  • Et que nous annonce au surplus la société gestionnaire ? Un durcissement de l’encaissement des loyers et des conditions d’occupation des logements ! Des procédures d’expulsion simplifiée avec le recours d’office à la force publique ! Cela, alors qu’une grande partie de ces logements sont occupés par des retraités - leurs ex-propriétaires - c’est-à-dire des personnes âgées en même temps que la catégorie sociale dont les revenus ont le plus diminué au cours de ces dernières années - si l’on excepte les chômeurs! Mais, évidemment, encore une fois, ce sera être complotiste que se poser des questions ?

 

Sur une chaîne spécialisée, en revanche, au moment de la rétrospective annuelle l’optimisme triomphe :

« Heureux investisseurs ! Ne vous avions-nous pas conseillé de miser sur MySweetHome. Eh! bien, à peine entré en bourse, le titre a enregistré une plus-value de 50 % ! Merci qui ? » 

 

Commentaire de l’économiste précédemment cité:

  • Cette plus-value ne représente que la différence entre la vraie valeur du patrimoine des Français et le prix bradé que le Gouvernement a accepté !  

 

Commentaire du Ministre de l’Intérieur :

- Il est temps d’en finir avec la complosphère et ses dérives fascisantes !

 

Un an plus tard, à vingt heures:

 

Mes chers compatriotes, 

Malgré vos efforts et les nôtres, la note de la France continue de se dégrader, car non seulement elle s’est dépossédée d’une part considérable de son patrimoine pour freiner sa chute, mais ce qu’il reste de dette est encore considérable. Pressé par les instances internationales, le Gouvernement étudie un programme de privatisation qui pourrait impliquer l’éducation, la santé, le patrimoine historique et le réseau des routes nationales. Libérer les générations à venir de la dette, telle est l’ambition que nous avons chevillée au corps. Conscients de votre soutien, nous ne lâcherons rien !

 

 

Acte IV

Emission « 5 colonnes à la Une »

 

* Au cours de ces trois dernières années, ce sont environ 25% des personnes devenues locataires de leur logement qui ont dû le quitter, faute d’avoir les moyens de faire face à la hausse des loyers et des charges locatives. Les plus touchées sont les personnes à la retraite. Le consortium MySweetHome explique qu’il a dû investir massivement afin de réhabiliter un patrimoine en grande partie vieillissant et l’enrichir du système de veille médicale et sanitaire dont le Gouvernement avait prescrit la généralisation dans l’acte de cession. 

 

* On a enregistré une hausse des suicides dans la tranche d’âge supérieure à soixante-dix ans. Cependant, malgré ce que prétendent les milieux complotistes où prolifèrent actuellement des sectes dangereuses, il ne semble pas que ce soit en rapport avec les problèmes de logement. Notre enquête montre qu’une grande partie de cette population s’est repliée sur les HLM et s’y trouve bien.

 

* Micro-trottoir

« Bien sûr, ce n’est pas l’espace et la tranquillité que nous avions dans notre ancienne maison. Nous nous sommes aussi séparés d’un lieu qui était empreint de nos souvenirs. Mais, à vrai dire, ce n’est pas plus mal. Ce n’est pas sain au fond de s’encombrer du passé. En plus, cela fait moins de ménage pour ma femme et cela nous laisse un peu d’argent de poche. »

 

« C’est plus normal que notre maison - je veux dire: notre ancienne maison - accueille une famille. Il y a moins d’espace perdu. Dans la situation où est la France, il faut savoir se serrer les coudes entre compatriotes ».  

 

« Cela faisait des mois qu’on attendait d’être mieux logés. Nous, c’est-à-dire moi et ma famille, mes enfants, ma mère. C’est vrai que c’est plus logique qu’à six nous puissions vivre dans une grande maison avec un jardin et une piscine qu’occupaient seulement deux personnes avant la réforme. Pour les enfants, c’est génial. » 

 

« Les écologistes se félicitent de ce qu’a fait le Gouvernement. En effet, quand le parc immobilier existant est suffisant pour loger une population, pourquoi chercher midi à quatorze heures ? Construire de nouveaux logements, c’est puiser sur les ressources limitées de la Terre et ce sont des pollutions de toute sorte. Ç’aurait été du gaspillage de ne pas faire ce qui a été fait. C’est un pas significatif dans la réponse au réchauffement climatique. »  

 

Quelques brèves

 

* Le Gouvernement vient de créer un conseil scientifique pour analyser le phénomène qu’il juge préoccupant de la multiplication des SDF. Le président de cette nouvelle structure, le Dr Défraîchy, a déclaré que la complexité du sujet nécessite une approche transdisciplinaire et que, faute de statistiques fiables, il faudra sans doute attendre plusieurs mois avant qu’il soit en mesure de rendre son rapport et d’énoncer des préconisations. Il précise toutefois que l’on a vraisemblablement exagéré le phénomène. 

 

* Des sociétés de gestion sur le modèle de MySweetHome sont apparues un peu partout dans le monde et obtiennent leur entrée en bourse. Cela entraîne une tension sur les titres relatifs à cette activité. Toutefois, en annonçant un programme de renouvellement des occupants de son parc de logement, MySweetHome a vu ses actions reprendre du poil de la bête. Les observateurs se demandent quand même combien de temps la société continuera de trouver les leviers de croissance de sa rentabilité. 

 

* Depuis qu’elle reçoit de diverses autorités nationales l’autorisation de déployer son système de veille sanitaire, la société MySweetHealth ne cesse de voir la valeur de ses titres s’envoler. Plus de vingt millions de logements dans le monde sont aujourd’hui équipés de capteurs de données physiologiques. Cependant, le PDG de la société a déclaré que ce qui reste à faire est colossal. Il envisage de prêter aux Etats par l’intermédiaire de sa filiale financière afin de leur faciliter l’acquisition de ses installations.  

 

* En même temps, la société de restauration collective MySweetHunger déploie un service de repas à domicile qui prend en compte les données de santé des locataires fournies par MySweetHealth. Notre ministre de la santé s’est félicité de cette innovation qui, grâce à une diète hygiénique, assurera aux locataires une longue vie en bonne santé tout en épargnant le budget de la communauté nationale. Dans le monde, plusieurs ministres de la santé ont annoncé une règlementation faisant obligation aux personnes dont les paramètres de santé s’écartent des moyennes recommandées d’adhérer à ce service, faute de quoi leur accès aux soins pourrait être réduit. 

 

* Le phénomène semblait éteint: aux cris de « Vivre libre! » et de « Etienne! Etienne! », des colonnes que l’on soupçonne d’être composées d’anciens Zadistes mais où se dissimuleraient des sectes et des mouvements d’extrême-droite se sont mises à converger des quatre coins de France vers Caylus, dans le département du Lot. Pourquoi Caylus, cela reste un mystère.  Un historien évoque le phénomène des croisades d’enfants de l’époque médiévale. Mais Caylus n’est pas Jérusalem et n’est connue que pour ses fossés où Paul Féval situe une scène de son roman Le Bossu. En tout cas, le ministre de l’intérieur a déclaré qu’il avait la situation en main. 

 

* https://www.arte.tv/fr/videos/102579-000-A/toilettes-conn... 

** Il y eut cependant quelques éborgnés.