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20/05/2014

Histoire non-électorale farfelue du Président Bio

 

 

 

- Papy, Papy, raconte-moi l’histoire du Président Bio !

- Ah! un sacré bonhomme, mon gars, tu peux me croire! Son premier discours politique, qu’on a appelé l’Appel du 29 février… 

- Pourquoi l’a-t-on appelé ainsi ?

- Ben, parce qu’il l’a prononcé un 29 février…

- C’est tout ? Alors ?

- Eh! bien, son Appel n’avait rien d’un discours politique. L’homme était un scientifique et il nous a fait un cours de biologie cellulaire… 

- C’est qui, Lulaire ?

- Tu me l’as déjà faite, Léandre !

- C’est pas une raison pour ne pas rire!

- Ah! Ah! 

- Bon, c’est mieux que rien. Alors ?

- Eh! bien, il nous a d’abord expliqué que l’étoffe de la vie est la complexité. C’est-à-dire que, lorsque tu suis l’évolution qui va des minéraux jusqu’aux organismes vivants et à l’homme, tu trouves des systèmes composés d’une combinaison croissante de molécules puis de cellules différentes. 

- C’est un peu compliqué cette histoire de complexité… 

- Compare l’eau au corps du poisson - ou d’un être humain!

- Mouais… L’eau, c’est toujours de l’eau, tandis que dans notre corps il y a de l’eau, mais aussi les cheveux, la peau, les yeux, le foie, etc. Alors ?

- Il nous a donc dit que nous étions faits d’une grande diversité de cellules et que, si elles ont des besoins communs - par exemple d’eau et d’oxygène - elles ont aussi des besoins propres à leurs diverses fonctions.

 - Comme des véhicules qui utilisent des carburants différents ?

- C'est cela. J’en viens à l’essentiel: pour préserver son équilibre intérieur, chaque cellule est entourée d’une membrane qui laisse entrer certaines choses et pas d’autres. Tout cela contribuant à conserver à la cellule ses singularités. Il a d’ailleurs parlé d’une « identité » cellulaire. Il nous a expliqué que si l’on dissolvait les membranes des cellules qui composent notre corps, leurs contenus s’épancheraient, se mélangeraient, et nous mourrions. 

- Et c’est comme cela qu’il est devenu président ?

- Parce que son discours nous a permis de décoder scientifiquement le mal dont nous souffrions! Nous étions des cellules dont on dissolvait la membrane! 

- Mais pourquoi on vous faisait cela ?

- Si la membrane est ce qui permet à la cellule de se conserver, on peut dire qu’elle lui donne une sorte d’autonomie. 

- Pourquoi ?

- Parce que tu maîtrises quelque chose qui te concerne. Tu contrôles ce qui entre et sort. Et cela, ça faisait problème, surtout si l’on considère que les cellules dont je te parle, c'étaient les êtres humains eux-mêmes mais mais aussi leurs pays.

- Des méga-cellules alors!

- Oui, mais qui fonctionnent à l’image des toute petites. Et - qu'il s'agisse des individus ou des pays - le contrôle ne s'exerçait pas seulement sur des choses matérielles mais aussi sur les idées et les émotions. 

- Et pourquoi cela faisait problème ?

- Il y avait ceux qui pensaient que cette autonomie pouvait dériver vers de la belliquosité et qui rêvaient d’une planète sans frontières.

- La frontière, c’est la membrane ?

- Oui. Et elle filtre les marchandises et les gens, mais aussi les règles qui vont organiser la vie. On peut être des pays voisins et ne pas vouloir vivre à l’identique, ou avoir un mode de vie qui ne correspond pas à la même organisation économique. Cela n'empêche pas d'être amis.

- Et la.. bellimachin ?

- Le goût de la guerre. Et il y avait aussi d’autres organismes, parfois plus puissants et plus riches que les pays et qui auraient bien voulu aussi supprimer les frontières.

- Des bons et des méchants, alors, qui veulent la même chose ? C’est zarbi…

- Je dirais plutôt des naïfs et des rapaces. La question de fond, c’est le territoire: qui a le droit de l’exploiter et de décider comment on y vit, ce qu’on y mange, ce qu’on y cultive et comment ? Ceux qui y vivent - ou ceux qui ont les moyens de l’acheter ou d’imposer leurs règles ? Et si j’ajoute que ceux qui ont ces moyens les ont acquis grâce à une escroquerie aux dépens des pays…

- Elle est de plus en plus embrouillée ton histoire… Et le président Bio ?

- J’y viens. Nous venions de nous voir imposer l’obligation d’autoriser la culture des OGM. 

- Je sais ce que c’est les OGM! J’ai vu Ogemic Park, le film de Steenberg Spieler!

- Dans un sens, ce fut une bonne chose. C’est ce qui a fait exploser les frustrations et les colères qui s’accumulaient depuis 2005.

- Dis donc, ça remonte à loin! Qu’est-ce qui s’était passé en 2005 ? 

- Le peuple avait voté contre un projet de Constitution européenne qui amorçait la dissolution de nos membranes et nos hommes politiques l’ont quand même signé.

- Ils vous ont fait ça et vous n’avez pas fait la révolution ? Je veux pas dire, Papy, mais… 

- Tu n’as pas vécu cette époque, tu ne peux pas comprendre!

- Ne te fâche pas, ça m’étonnait, c’est tout!

- Quand on nous a imposé les OGM, nous nous sommes retrouvés 2 millions de manifestants à Berlin. Il s’en est fallu de peu que la tête de Von Rampouille se retrouve au bout d’une pique.  

- Et le Président Bio ?

- C’est là qu’il a pris la parole et expliqué ce que je te disais: un pays qui ne conserve pas une membrane qu'il contrôle livre sa population aux puissances du dehors. Quand tu n’es plus maître des règles qui s’appliquent chez toi, tu n’as plus de chez toi, tu es chez les autres. Et, les autres, ils n’ont pas forcément les mêmes intérêts que toi. Peut-être que, pour eux, tu n’es qu’un moyen de s’enrichir. Un pays sans frontière, cela fait des hommes et des femmes sans défense, parce qu'un individu ne fait pas le poids face à de tels pouvoirs. Et, un jour, cela fait des humains sans identité, des consommateurs, rien que des consommateurs. 

- Et c’est tout ?

- Les histoires qu’on se raconte font notre destin. Jusque là, la seule histoire qui se racontait, qui se posait comme la vérité, comme scientifique, c’était celle de l’économie. Au point qu’on attendait sans cesse la reprise de la croissance matérielle tout en sachant que cette croissance empoisonnait la planète. Au point qu’on voyait l’emploi disparaître mais qu’on réclamait davantage encore du processus qui entraînait cela.

- Je veux pas dire, mais… Ouais, enfin… Donc, le Président Bio, il vous a apporté une autre histoire, celle des petites cellules ? C’est tout ? 

- Léandre, il a changé notre logiciel d’exploitation…

 

 

 

19/05/2014

Culture de la confusion

 

 

Mesrine-Concours-flash_portrait_w532.jpgJ’ai souvenir - et vous aussi peut-être - de cette affiche de cinéma qui, à s’y méprendre, semblait annoncer un film sur la Passion du Christ. Il ne fait aucun doute pour moi que l’auteur a joué l’analogie. Mais de qui en vérité était le profil que l’on voyait en gros plan ? De Jacques Mesrine (1) dont je n’ai sans doute pas besoin de vous rappeler la crapuleuse biographie. Certes, Barrabas jouit plus facilement qu’un prophète de la faveur du vain peuple, mais comment justifier un amalgame aussi outrancier ? Dans cette confusion des genres, doit-on voir le reflet d’une crasse ignorance ou celui d’une perversion délibérée ? A moins qu’il ne s’agisse, une fois encore, que d’une cynique opération de marketing. Auquel cas, on ne peut éviter la question des effets à long terme sur nos structures mentales de ce brouillage des histoires et des valeurs, qui, aujourd’hui, est devenu quotidien et qui fait penser à la novlangue de George Orwell..

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Voici un petit texte auquel, j’imagine, nous souscririons tous: « Laissez-moi vous parler d’une chose que j’ai apprise. Si vous vous apprêtez à vivre quelque chose sans amour, surtout ne le faites pas. Ne vous engagez pas dans une relation sans amour, car tôt ou tard vous réaliserez que c’était une perte de temps. N’exercez pas une profession sans passion: même l’argent ne suffira pas à combler votre frustration. Ne cuisinez pas sans amour, car même si la recette est respectée le résultat sera insipide. N’adoptez pas un animal sans lui donner de l’amour. N’échangez plus sans amour. Quoi que vous fassiez, vous n’arriverez à rien sans amour ». Mais quelle en est la finalité ? Une voiture à acheter. Je n’en dirai pas ici la marque pour ne pas faire le jeu de sa notoriété. On peut en conclure que l’amour est essentiel quand il est au service d'un produit industriel.

 

Ces dernières semaines, dans des registres différents mais avec le même biais qui veut nous faire prendre le bas pour le haut et le trivial pour le sublime, nous avons eu notre lot d’héroïsmes de carton-pâte, de générosités d’opérette et de révolutions avec ou sans culotte. Par exemple, nous avons eu des garçons qui ont porté la jupe à Nantes, un homme-femme à barbe au concours de l’Eurovision, une semaine post-porn à l’Institut d’études politiques de Paris, sans oublier le groupe Twin Twin - qui a peut-être fait Sciences Po - débarquant complètement nu sur un plateau de télévision.

 

Je n’ai rien contre les étudiants nantais qui, pour manifester leur opposition au sexisme, se sont vêtus d’une jupe. Au moins, la cause est bonne. Soit ils se sont offert une provocation de potache, soit ils ont sincèrement cru qu’ils feraient ainsi avancer la cause des femmes. Et peut-être ont-ils même pensé faire d’une pierre deux coups, pourquoi pas ? Pour moi, c’est une plaisanterie qui ne fait rien avancer tout en laissant croire - et c’est là ce que je lui reprocherai - qu’on a fait quelque chose. Une bonne conscience à bon compte, qui laisse les problèmes intacts. Quant à Coquillette Saucisse et au groupe Tous à poil, celui-ci perdant et celle-là gagnante du même concours de l’Eurovision, je ne vois qu’un jeu de provocation pour prendre ou reprendre des parts du marché médiatique. Tout ce petit monde-là ne fait que chevaucher la tendance « sexe et mascarade » qui a aujourd’hui le vent en poupe dans nos pays. Mais, afin de mieux embarquer les bonnes âmes de nos chaumières bobo, on travestit ces divers exhibitionnismes en actes de bravoure, de générosité ou de progrès. 

 

Je suis autant que tout le monde ému et scandalisé par l’enlèvement des deux cents lycéennes du Nigéria et je me félicite que les Etats qui se sentent concernés se décident à prendre des mesures pour venir à leur secours. Pour autant, je suis perplexe devant le grand déluge de people arborant une pancarte « bring back our girls ». C’est de l’ordre de la jupe nantaise et de l’acte de générosité à bon compte, mais avec des effets pervers que les bonnes intentions n’ont pas envisagés. Du jour au lendemain, la secte de BH (sans L) est devenue le centre d’une attention mondiale. Je vois les ravisseurs s’esclaffer: grâce au narcissisme médiatique de l’Occident, leurs actions ont fait un bond inespéré à la bourse de la notoriété! Quel coup de marketing! Je suis prêt à parier qu’il a dépassé leurs attentes. Le bon coeur sans l’intelligence est une porte ouverte sur le monde de Gribouille. La sacro-sainte naïveté de notre élite médiatique n’aura fait qu’accroître le prix des otages. Mais, que voulez-vous, on aura vécu un grand phénomène de communion médiatique où le bon peuple se sera retrouvé en union fusionnelle avec Daniele Obama, Valérie Rottweiler et Julie Gayet. Le rêve! Que dis-je: la Parousie - un avant-goût du paradis!

 

Je suis tout aussi perplexe devant les injonctions coercitives auxquelles ces actes symboliques de générosité ou ces mises en scène pipolisées entr’ouvrent la porte. Surtout, ne manifestez pas le moindre désir d’un peu de recul ou de réflexion et évoquez encore moins un doute que vous pourriez avoir envie d’éclaircir! Douter est interdit, réfléchir un signe de traîtrise. De l’invitation sirupeuse, on glissera très vite à: « Si vous n’êtes pas avec nous, c’est que vous êtes une sombre brute ». Si, par exemple, vous trouvez ridicule cette histoire du jupe nantaise, c’est que vous êtes contre les femmes. Si vous ne vous sentez pas à l’aise avec l’idée de la gestation pour compte d’autrui ou le post-porn, vous êtes un être arriéré, un frustré et probablement un homophobe. On n’en finirait pas d’énumérer les chantages tyranniques de cette générosité qui ouvre les bras à tout et n’en finit pas de se répandre. Générosité facile car cantonnée à des déclarations. Facebook lui offre un écosystème particulièrement favorable avec ces « friends » qui vous envoient un texte ou une image accompagnés de ce commentaire : « Si tu es d’accord avec moi, affiche cela sur ton statut ». Serais-je d’accord que je refuse de m’exécuter.  

 

40 000 expulsions brutales et des assassinats… Cela se passe en ce moment. Le coupable ? Une secte. Très riche de surcroît et qui a le bras long. Je gage que vous n’en avez pas entendu parler. Aussi horrible que scandaleux, n’est-ce pas ? Si je vous précise maintenant que la secte dont je parle est celle des footeux et que les cruautés dont il s’agit constituent les préparatifs du Brésil pour accueillir, le mois prochain, la grand messe qu’est le match d'ouverture de la vingtième Coupe du monde de football, qu’allez-vous me dire ? Ah! si ce n’est pas une secte religieuse, ce n’est pas pareil ! Là, il s’agit d’une communion planétaire autour d’une compétition pacifique puisque sportive. Que diable, on ne peut pas appliquer la même analyse (2) ! En effet. Quand BH enlève 200 lycéennes, grand raout. Mais quand la ville de Sao Paulo passe au karcher les quartiers des misérables, autre poids, autre mesure… Je vous livre mon opinion: ceux qui ont prévu d’être devant leur poste de télévision pour regarder ces matches sont d’ores et déjà les complices de cette sauvagerie, car c’est pour le temps de cerveau disponible qu’ils vont offrir aux annonceurs qu’on la perpètre.

 

Dans notre société du spectacle, quand on a signé une pétition, fait la danse des canards dans la rue ou « liké » un statut sur Facebook, on a un peu trop tendance à se prendre pour l’étudiant de la place Tian'anmen se dressant face à un char d’assaut. En outre, à nous laisser persuader de confondre Jésus et Barabas, un tas de ferraille et d’électronique et une histoire d’amour, des histrions de média avec des héros ou encore une mascarade avec un acte de bravoure, nous nous retrouvons sur une pente redoutable. Nous marchons sur les traces du personnage d’Orwell dont l’apprentissage de la novlangue se fait par la désorganisation des processus de l’esprit. Le résultat est la confusion mentale qui prive de toute capacité d’analyse, qui rend même futile le désir de démêler le faux du véritable, l’inutile du productif, la pacotille de la pierre précieuse. Et, en outre, à confondre les agitations symboliques avec l’intervention dans et sur le réel, on en oublie que l’agir est autre chose qu’une pantomime évanescente. Vous voulez, par exemple, marquer votre soutien aux femmes ? Prenez contact avec une association comme Le nid ou adhérez à un syndicat pour réclamer l’égalité salariale. Vous voulez marquer votre désapprobation quant au déplacement brutal des misérables de Sao Paulo ? Eteignez votre poste le jour du match. Vous pourrez être un héros. Un vrai. Mais dans la discrétion. 

(1) Je veux dire évidemment: de l’acteur qui l’incarnait.

(2) http://leplus.nouvelobs.com/contribution/886977-expulsion...

17/05/2014

Fable non-électorale farfelue

 

 

- Raconte-moi encore comment vous avez sauvé la démocratie !

 

- Mon petit gars, je te l’ai raconté cent fois !

 

- Oui, mais j’aime cette histoire. Encore, s’il te plaît…

 

- Bon. Mais attends, il faut que je rassemble mes souvenirs. Tu sais, cela remonte à de plus en plus longtemps.

 

- Commence là où il n’y avait plus de démocratie, mais vous ne vous en rendiez pas compte!

 

- Ce n’est pas le plus drôle, mon petit gars… Mais, bon… Ah! je ne sais pas par quel bout commencer…

 

- Tu parles toujours de la fabrique du contentement…

 

- La fabrique du… Non, ce n’est pas cela… Encore que… Non, en fait je t’ai parlé de la « fabrique du consentement ».

 

- Contentement, consentement, c’est presque la même chose, non ? Une lettre de différence…

 

- A y penser, tu a peut-être raison…  

 

- Allez!

 

- Oui, oui…  Ecoute, mon petit gars, il y a trois siècles, mes ancêtres - donc les tiens - en ont eu assez d’être les sujets d’un roi. Alors, ils ont fait la Révolution…

 

- Mais pourquoi en avaient-ils assez d’être les sujets d’un roi ? Ce n’était pas bien ? 

 

- Non, ce n’était pas bien. A l’origine, la noblesse était issue des périodes troubles de notre histoire et elle avait des devoirs, dont celui de protéger le peuple. Mais, peu à peu, la paix s’était répandue et la protection n’avait plus lieu d'être. Etaient restées les obligations du peuple à l’égard de ces protecteurs pourtant devenus inutiles. Le prix de cette protection avait permis aux ambitieux de se presser à la cour du roi de France qui, lui-même, pour bâtir ses demeures et assurer son rayonnement…

 

- C’est quoi, le rayonnement ?

 

- C’est quand les gens oublient leur intérêt et s’imaginent qu’ils participent de la grandeur de celui qui les exploite… On les prive du nécessaire et ils se consolent avec des phantasmes…

 

- C’est quoi, des phantasmes ?

 

- Si tu m’interromps tout le temps, on n’y arrivera pas! Bon, disons, que les phantasmes sont des illusions. Alors est venu un moment où les difficultés du quotidien ont été plus fortes que ces illusions et nos ancêtres - les tiens - ont renversé la monarchie et ont instauré la République.

 

- Parce que c’est mieux ?

 

- Ils le pensaient. 

 

- Ils se trompaient alors ?

 

- Oui et non.

 

- Tu ne pourrais pas être plus simple ?

 

- Ce que les hommes veulent en premier lieu, c’est la liberté.

 

- Ah ? Moi, je croyais qu’ils voulaient surtout avoir de quoi vivre…

 

- Ce n’est pas faux. Mais la liberté fait la dignité de l’homme, elle lui permet de choisir sa vie.

 

- Je t’ai bien écouté, plusieurs fois. Quand tu parles de cette Révolution, j’ai l’impression que tout le monde ne voulait pas la même chose. Les uns voulaient de quoi manger, les autres voulaient de la liberté.

 

- Ce n’est pas aussi tranché que cela, mais ce n’est pas faux.

 

- Et alors ?

 

- Finalement, tu as raison, tout peut se résumer au conflit entre ceux qui veulent la liberté et ceux qui veulent juste plus de biens matériels… 

 

- Mais ça sert à quoi, la liberté ?

 

- A vivre comme on l’entend. A ne pas se soumettre aux idées de quelqu’un d’autre. A l’idée qu’il se fait de la manière dont nous devrions vivre.

 

- Et alors ?

 

- Alors… Tu m’embrouilles ! 

 

- Désolé !

 

- Bon… Ce qui s’est produit, c’est que le peuple a pu désigner lui-même ceux qui dirigeraient le pays. 

 

- C’est ce qu’on appelle les élections ?

 

- Oui. Mais, le problème, c’est que les gens élus par le peuple ont adopté les mêmes comportements que les anciens nobles: ils ne protégeaient plus les gens mais ils avaient besoin de leur argent…

 

- Mais pour quoi faire ? Il n’y avait plus de roi, alors il n’y avait plus de cour où se la péter…

 

- Nous n’avions plus de roi et, en effet, plus de cour. Mais il y a toujours un niveau au dessus de celui où on est, avec des gens qui nous donnent l’impression que nous sommes plus grands quand on se sent petit mais qu’ils nous acceptent à leur table.

 

- Comment ça se fait qu’on se sente petit quand on dirige un pays ?

 

- Cela dépend de l’histoire qu’on se raconte. Si l’on se raconte une histoire où la grandeur vient de la taille, alors on regarde les plus gros que soi et on cherche à leur plaire, à avoir leurs faveurs. 

 

- Et que se passe-t-il ?

 

- Il se passe qu’avoir la faveur des plus gros se paye. Imagine, les gros qui regardent ce petit qui bave d’envie de faire partie de leur club. A ton avis, que vont-ils faire ?

 

- Il va falloir que le petit le mérite ?

 

- Tout juste. On va lui demander d’apporter des gages, par exemple de renoncer à quelque chose de cher…

 

- Je me souviens! Il va donner quelque chose, mais il va rester méprisable quand même! Mais pourquoi ?

 

- Pourquoi ? Parce qu’on ne respecte que celui qui résiste. Celui qui brade son pays ou son héritage pour un avantage personnel est quelqu’un qu’on peut acheter, donc quelqu’un de méprisable puisque quelqu’un d’autre, en payant un peu plus cher, pourra l’acheter aussi.

 

- Et le sauvetage de la démocratie ?

 

- Tu te souviens que le régime démocratique repose sur des élections au moyen desquelles le peuple élit ses représentants ?

 

- Jusque là tout va bien!

 

- Oui, mais ceux qui veulent le pouvoir vont créer des organisations qu'on appelle des partis et au bout d’un certain nombre d’années on ne pourra élire que les candidats présentés par deux ou trois partis dominants. 

 

- Mais pourquoi cela ? Le peuple est libre de voter pour qui il veut ?

 

- Certes. Mais il ne peut voter que pour ceux qu’il connaît et il ne peut élire que ceux qui parviennent à rassembler un certain nombre de voix. Comme pour le sport, les médias ne parlent que des équipes en vue. Donc, l’expression de la volonté du peuple est bien canalisée. 

 

- C’est vrai que la tendance des gens est de voter pour ceux qui ont une chance d’être élus.

 

- Parce que les gens s’enferment dans la perspective d’une victoire à court terme. Ils ne donnent ainsi à aucun petit une chance de devenir grand. Le résultat, c’est que le pouvoir se retrouve tout le temps entre les mains des deux ou trois mêmes factions.

 

- Cela pourrait faire des différences quand même ?

 

- Les promesses rendent les fous heureux! Derrière toutes les marques de lessive, il y a le même fabricant.

 

- Un parti politique, ce n’est pas une marque de lessive !

 

- Un parti politique, à une certaine taille, ce sont des ambitieux qui, pour être élus, promettent au peuple ce qu’il a envie d’entendre, et qui font en même temps des courbettes aux gens dont ils veulent être reconnus. Bref, on pouvait voter pour qui on voulait, parmi ceux dont les médias voulaient bien parler, on se retrouvait avec des politiques très semblables parce que la référence de ces gens-là ce n’était pas nous - le peuple - c’étaient des puissances extérieures à notre pays et même à nos intérêts.

 

- Et alors ?

 

- Et alors, il devint un jour évident qu’on tournait en rond à élire tantôt le parti A, B ou C. Tout le problème, nous nous en rendîmes compte, provenait de ce que, pour être élu, il fallait le véhicule d’un parti, mais que celui-ci dès qu’il était assez puissant trahissait ses électeurs. En lui donnant évidemment les meilleures raisons du monde. 

 

- Voilà le moment que j’adore !

 

- Et je te comprends! On avait remarqué que, dès qu’un parti se retrouvait dans un gouvernement, il était comme châtré. Sa référence, je l’ai dit, n’était plus ceux qui l’avaient élu mais ceux à qui son personnel voulait plaire. Par loyauté ou « réalisme », les adhérents de ces partis restaient coits et, en tout cas, sans influence, et les gens élus en leur nom finissaient par cautionner des politiques inverses de celles sur lesquelles ils avaient brigué la voix des électeurs. 

 

- Et alors ? Et alors ?

 

- L’idée a germé un jour - devant les périls écologiques croissants - d'un parti qui ne présenterait jamais de candidat aux élections, qui ne briguerait jamais le pouvoir. D'un parti dont les membres s’engageraient à ne jamais se présenter, mais qui garderaient les élus sous une étroite surveillance. L’idée a plu et s’est répandue comme une traînée de poudre! Elus avec une fraction des 15 ou 20 % seulement de suffrages exprimés, les hommes politiques portés aux plus hautes charges manquaient en fait de légitimité. Ils n’en étaient que davantage exposés aux critiques du parti des « non candidats ». Avec eux, pas moyen de négocier: ils n’offraient aucune prise ayant renoncé à toute ambition !

 

- Quel était le moyen de pression de ce parti sans élus ?

 

- L’opinion publique informée par des médias dont l’actionnariat était populaire au lieu d’être entre les mains d’une oligarchie.

 

- Mais comment avez-vous pu constituer de tels médias ?

 

- Eh! mon petit gars, tu as vu l’heure ? Ce sera pour une autre fois !