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19/05/2014

Culture de la confusion

 

 

Mesrine-Concours-flash_portrait_w532.jpgJ’ai souvenir - et vous aussi peut-être - de cette affiche de cinéma qui, à s’y méprendre, semblait annoncer un film sur la Passion du Christ. Il ne fait aucun doute pour moi que l’auteur a joué l’analogie. Mais de qui en vérité était le profil que l’on voyait en gros plan ? De Jacques Mesrine (1) dont je n’ai sans doute pas besoin de vous rappeler la crapuleuse biographie. Certes, Barrabas jouit plus facilement qu’un prophète de la faveur du vain peuple, mais comment justifier un amalgame aussi outrancier ? Dans cette confusion des genres, doit-on voir le reflet d’une crasse ignorance ou celui d’une perversion délibérée ? A moins qu’il ne s’agisse, une fois encore, que d’une cynique opération de marketing. Auquel cas, on ne peut éviter la question des effets à long terme sur nos structures mentales de ce brouillage des histoires et des valeurs, qui, aujourd’hui, est devenu quotidien et qui fait penser à la novlangue de George Orwell..

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Voici un petit texte auquel, j’imagine, nous souscririons tous: « Laissez-moi vous parler d’une chose que j’ai apprise. Si vous vous apprêtez à vivre quelque chose sans amour, surtout ne le faites pas. Ne vous engagez pas dans une relation sans amour, car tôt ou tard vous réaliserez que c’était une perte de temps. N’exercez pas une profession sans passion: même l’argent ne suffira pas à combler votre frustration. Ne cuisinez pas sans amour, car même si la recette est respectée le résultat sera insipide. N’adoptez pas un animal sans lui donner de l’amour. N’échangez plus sans amour. Quoi que vous fassiez, vous n’arriverez à rien sans amour ». Mais quelle en est la finalité ? Une voiture à acheter. Je n’en dirai pas ici la marque pour ne pas faire le jeu de sa notoriété. On peut en conclure que l’amour est essentiel quand il est au service d'un produit industriel.

 

Ces dernières semaines, dans des registres différents mais avec le même biais qui veut nous faire prendre le bas pour le haut et le trivial pour le sublime, nous avons eu notre lot d’héroïsmes de carton-pâte, de générosités d’opérette et de révolutions avec ou sans culotte. Par exemple, nous avons eu des garçons qui ont porté la jupe à Nantes, un homme-femme à barbe au concours de l’Eurovision, une semaine post-porn à l’Institut d’études politiques de Paris, sans oublier le groupe Twin Twin - qui a peut-être fait Sciences Po - débarquant complètement nu sur un plateau de télévision.

 

Je n’ai rien contre les étudiants nantais qui, pour manifester leur opposition au sexisme, se sont vêtus d’une jupe. Au moins, la cause est bonne. Soit ils se sont offert une provocation de potache, soit ils ont sincèrement cru qu’ils feraient ainsi avancer la cause des femmes. Et peut-être ont-ils même pensé faire d’une pierre deux coups, pourquoi pas ? Pour moi, c’est une plaisanterie qui ne fait rien avancer tout en laissant croire - et c’est là ce que je lui reprocherai - qu’on a fait quelque chose. Une bonne conscience à bon compte, qui laisse les problèmes intacts. Quant à Coquillette Saucisse et au groupe Tous à poil, celui-ci perdant et celle-là gagnante du même concours de l’Eurovision, je ne vois qu’un jeu de provocation pour prendre ou reprendre des parts du marché médiatique. Tout ce petit monde-là ne fait que chevaucher la tendance « sexe et mascarade » qui a aujourd’hui le vent en poupe dans nos pays. Mais, afin de mieux embarquer les bonnes âmes de nos chaumières bobo, on travestit ces divers exhibitionnismes en actes de bravoure, de générosité ou de progrès. 

 

Je suis autant que tout le monde ému et scandalisé par l’enlèvement des deux cents lycéennes du Nigéria et je me félicite que les Etats qui se sentent concernés se décident à prendre des mesures pour venir à leur secours. Pour autant, je suis perplexe devant le grand déluge de people arborant une pancarte « bring back our girls ». C’est de l’ordre de la jupe nantaise et de l’acte de générosité à bon compte, mais avec des effets pervers que les bonnes intentions n’ont pas envisagés. Du jour au lendemain, la secte de BH (sans L) est devenue le centre d’une attention mondiale. Je vois les ravisseurs s’esclaffer: grâce au narcissisme médiatique de l’Occident, leurs actions ont fait un bond inespéré à la bourse de la notoriété! Quel coup de marketing! Je suis prêt à parier qu’il a dépassé leurs attentes. Le bon coeur sans l’intelligence est une porte ouverte sur le monde de Gribouille. La sacro-sainte naïveté de notre élite médiatique n’aura fait qu’accroître le prix des otages. Mais, que voulez-vous, on aura vécu un grand phénomène de communion médiatique où le bon peuple se sera retrouvé en union fusionnelle avec Daniele Obama, Valérie Rottweiler et Julie Gayet. Le rêve! Que dis-je: la Parousie - un avant-goût du paradis!

 

Je suis tout aussi perplexe devant les injonctions coercitives auxquelles ces actes symboliques de générosité ou ces mises en scène pipolisées entr’ouvrent la porte. Surtout, ne manifestez pas le moindre désir d’un peu de recul ou de réflexion et évoquez encore moins un doute que vous pourriez avoir envie d’éclaircir! Douter est interdit, réfléchir un signe de traîtrise. De l’invitation sirupeuse, on glissera très vite à: « Si vous n’êtes pas avec nous, c’est que vous êtes une sombre brute ». Si, par exemple, vous trouvez ridicule cette histoire du jupe nantaise, c’est que vous êtes contre les femmes. Si vous ne vous sentez pas à l’aise avec l’idée de la gestation pour compte d’autrui ou le post-porn, vous êtes un être arriéré, un frustré et probablement un homophobe. On n’en finirait pas d’énumérer les chantages tyranniques de cette générosité qui ouvre les bras à tout et n’en finit pas de se répandre. Générosité facile car cantonnée à des déclarations. Facebook lui offre un écosystème particulièrement favorable avec ces « friends » qui vous envoient un texte ou une image accompagnés de ce commentaire : « Si tu es d’accord avec moi, affiche cela sur ton statut ». Serais-je d’accord que je refuse de m’exécuter.  

 

40 000 expulsions brutales et des assassinats… Cela se passe en ce moment. Le coupable ? Une secte. Très riche de surcroît et qui a le bras long. Je gage que vous n’en avez pas entendu parler. Aussi horrible que scandaleux, n’est-ce pas ? Si je vous précise maintenant que la secte dont je parle est celle des footeux et que les cruautés dont il s’agit constituent les préparatifs du Brésil pour accueillir, le mois prochain, la grand messe qu’est le match d'ouverture de la vingtième Coupe du monde de football, qu’allez-vous me dire ? Ah! si ce n’est pas une secte religieuse, ce n’est pas pareil ! Là, il s’agit d’une communion planétaire autour d’une compétition pacifique puisque sportive. Que diable, on ne peut pas appliquer la même analyse (2) ! En effet. Quand BH enlève 200 lycéennes, grand raout. Mais quand la ville de Sao Paulo passe au karcher les quartiers des misérables, autre poids, autre mesure… Je vous livre mon opinion: ceux qui ont prévu d’être devant leur poste de télévision pour regarder ces matches sont d’ores et déjà les complices de cette sauvagerie, car c’est pour le temps de cerveau disponible qu’ils vont offrir aux annonceurs qu’on la perpètre.

 

Dans notre société du spectacle, quand on a signé une pétition, fait la danse des canards dans la rue ou « liké » un statut sur Facebook, on a un peu trop tendance à se prendre pour l’étudiant de la place Tian'anmen se dressant face à un char d’assaut. En outre, à nous laisser persuader de confondre Jésus et Barabas, un tas de ferraille et d’électronique et une histoire d’amour, des histrions de média avec des héros ou encore une mascarade avec un acte de bravoure, nous nous retrouvons sur une pente redoutable. Nous marchons sur les traces du personnage d’Orwell dont l’apprentissage de la novlangue se fait par la désorganisation des processus de l’esprit. Le résultat est la confusion mentale qui prive de toute capacité d’analyse, qui rend même futile le désir de démêler le faux du véritable, l’inutile du productif, la pacotille de la pierre précieuse. Et, en outre, à confondre les agitations symboliques avec l’intervention dans et sur le réel, on en oublie que l’agir est autre chose qu’une pantomime évanescente. Vous voulez, par exemple, marquer votre soutien aux femmes ? Prenez contact avec une association comme Le nid ou adhérez à un syndicat pour réclamer l’égalité salariale. Vous voulez marquer votre désapprobation quant au déplacement brutal des misérables de Sao Paulo ? Eteignez votre poste le jour du match. Vous pourrez être un héros. Un vrai. Mais dans la discrétion. 

(1) Je veux dire évidemment: de l’acteur qui l’incarnait.

(2) http://leplus.nouvelobs.com/contribution/886977-expulsion...

17/05/2014

Fable non-électorale farfelue

 

 

- Raconte-moi encore comment vous avez sauvé la démocratie !

 

- Mon petit gars, je te l’ai raconté cent fois !

 

- Oui, mais j’aime cette histoire. Encore, s’il te plaît…

 

- Bon. Mais attends, il faut que je rassemble mes souvenirs. Tu sais, cela remonte à de plus en plus longtemps.

 

- Commence là où il n’y avait plus de démocratie, mais vous ne vous en rendiez pas compte!

 

- Ce n’est pas le plus drôle, mon petit gars… Mais, bon… Ah! je ne sais pas par quel bout commencer…

 

- Tu parles toujours de la fabrique du contentement…

 

- La fabrique du… Non, ce n’est pas cela… Encore que… Non, en fait je t’ai parlé de la « fabrique du consentement ».

 

- Contentement, consentement, c’est presque la même chose, non ? Une lettre de différence…

 

- A y penser, tu a peut-être raison…  

 

- Allez!

 

- Oui, oui…  Ecoute, mon petit gars, il y a trois siècles, mes ancêtres - donc les tiens - en ont eu assez d’être les sujets d’un roi. Alors, ils ont fait la Révolution…

 

- Mais pourquoi en avaient-ils assez d’être les sujets d’un roi ? Ce n’était pas bien ? 

 

- Non, ce n’était pas bien. A l’origine, la noblesse était issue des périodes troubles de notre histoire et elle avait des devoirs, dont celui de protéger le peuple. Mais, peu à peu, la paix s’était répandue et la protection n’avait plus lieu d'être. Etaient restées les obligations du peuple à l’égard de ces protecteurs pourtant devenus inutiles. Le prix de cette protection avait permis aux ambitieux de se presser à la cour du roi de France qui, lui-même, pour bâtir ses demeures et assurer son rayonnement…

 

- C’est quoi, le rayonnement ?

 

- C’est quand les gens oublient leur intérêt et s’imaginent qu’ils participent de la grandeur de celui qui les exploite… On les prive du nécessaire et ils se consolent avec des phantasmes…

 

- C’est quoi, des phantasmes ?

 

- Si tu m’interromps tout le temps, on n’y arrivera pas! Bon, disons, que les phantasmes sont des illusions. Alors est venu un moment où les difficultés du quotidien ont été plus fortes que ces illusions et nos ancêtres - les tiens - ont renversé la monarchie et ont instauré la République.

 

- Parce que c’est mieux ?

 

- Ils le pensaient. 

 

- Ils se trompaient alors ?

 

- Oui et non.

 

- Tu ne pourrais pas être plus simple ?

 

- Ce que les hommes veulent en premier lieu, c’est la liberté.

 

- Ah ? Moi, je croyais qu’ils voulaient surtout avoir de quoi vivre…

 

- Ce n’est pas faux. Mais la liberté fait la dignité de l’homme, elle lui permet de choisir sa vie.

 

- Je t’ai bien écouté, plusieurs fois. Quand tu parles de cette Révolution, j’ai l’impression que tout le monde ne voulait pas la même chose. Les uns voulaient de quoi manger, les autres voulaient de la liberté.

 

- Ce n’est pas aussi tranché que cela, mais ce n’est pas faux.

 

- Et alors ?

 

- Finalement, tu as raison, tout peut se résumer au conflit entre ceux qui veulent la liberté et ceux qui veulent juste plus de biens matériels… 

 

- Mais ça sert à quoi, la liberté ?

 

- A vivre comme on l’entend. A ne pas se soumettre aux idées de quelqu’un d’autre. A l’idée qu’il se fait de la manière dont nous devrions vivre.

 

- Et alors ?

 

- Alors… Tu m’embrouilles ! 

 

- Désolé !

 

- Bon… Ce qui s’est produit, c’est que le peuple a pu désigner lui-même ceux qui dirigeraient le pays. 

 

- C’est ce qu’on appelle les élections ?

 

- Oui. Mais, le problème, c’est que les gens élus par le peuple ont adopté les mêmes comportements que les anciens nobles: ils ne protégeaient plus les gens mais ils avaient besoin de leur argent…

 

- Mais pour quoi faire ? Il n’y avait plus de roi, alors il n’y avait plus de cour où se la péter…

 

- Nous n’avions plus de roi et, en effet, plus de cour. Mais il y a toujours un niveau au dessus de celui où on est, avec des gens qui nous donnent l’impression que nous sommes plus grands quand on se sent petit mais qu’ils nous acceptent à leur table.

 

- Comment ça se fait qu’on se sente petit quand on dirige un pays ?

 

- Cela dépend de l’histoire qu’on se raconte. Si l’on se raconte une histoire où la grandeur vient de la taille, alors on regarde les plus gros que soi et on cherche à leur plaire, à avoir leurs faveurs. 

 

- Et que se passe-t-il ?

 

- Il se passe qu’avoir la faveur des plus gros se paye. Imagine, les gros qui regardent ce petit qui bave d’envie de faire partie de leur club. A ton avis, que vont-ils faire ?

 

- Il va falloir que le petit le mérite ?

 

- Tout juste. On va lui demander d’apporter des gages, par exemple de renoncer à quelque chose de cher…

 

- Je me souviens! Il va donner quelque chose, mais il va rester méprisable quand même! Mais pourquoi ?

 

- Pourquoi ? Parce qu’on ne respecte que celui qui résiste. Celui qui brade son pays ou son héritage pour un avantage personnel est quelqu’un qu’on peut acheter, donc quelqu’un de méprisable puisque quelqu’un d’autre, en payant un peu plus cher, pourra l’acheter aussi.

 

- Et le sauvetage de la démocratie ?

 

- Tu te souviens que le régime démocratique repose sur des élections au moyen desquelles le peuple élit ses représentants ?

 

- Jusque là tout va bien!

 

- Oui, mais ceux qui veulent le pouvoir vont créer des organisations qu'on appelle des partis et au bout d’un certain nombre d’années on ne pourra élire que les candidats présentés par deux ou trois partis dominants. 

 

- Mais pourquoi cela ? Le peuple est libre de voter pour qui il veut ?

 

- Certes. Mais il ne peut voter que pour ceux qu’il connaît et il ne peut élire que ceux qui parviennent à rassembler un certain nombre de voix. Comme pour le sport, les médias ne parlent que des équipes en vue. Donc, l’expression de la volonté du peuple est bien canalisée. 

 

- C’est vrai que la tendance des gens est de voter pour ceux qui ont une chance d’être élus.

 

- Parce que les gens s’enferment dans la perspective d’une victoire à court terme. Ils ne donnent ainsi à aucun petit une chance de devenir grand. Le résultat, c’est que le pouvoir se retrouve tout le temps entre les mains des deux ou trois mêmes factions.

 

- Cela pourrait faire des différences quand même ?

 

- Les promesses rendent les fous heureux! Derrière toutes les marques de lessive, il y a le même fabricant.

 

- Un parti politique, ce n’est pas une marque de lessive !

 

- Un parti politique, à une certaine taille, ce sont des ambitieux qui, pour être élus, promettent au peuple ce qu’il a envie d’entendre, et qui font en même temps des courbettes aux gens dont ils veulent être reconnus. Bref, on pouvait voter pour qui on voulait, parmi ceux dont les médias voulaient bien parler, on se retrouvait avec des politiques très semblables parce que la référence de ces gens-là ce n’était pas nous - le peuple - c’étaient des puissances extérieures à notre pays et même à nos intérêts.

 

- Et alors ?

 

- Et alors, il devint un jour évident qu’on tournait en rond à élire tantôt le parti A, B ou C. Tout le problème, nous nous en rendîmes compte, provenait de ce que, pour être élu, il fallait le véhicule d’un parti, mais que celui-ci dès qu’il était assez puissant trahissait ses électeurs. En lui donnant évidemment les meilleures raisons du monde. 

 

- Voilà le moment que j’adore !

 

- Et je te comprends! On avait remarqué que, dès qu’un parti se retrouvait dans un gouvernement, il était comme châtré. Sa référence, je l’ai dit, n’était plus ceux qui l’avaient élu mais ceux à qui son personnel voulait plaire. Par loyauté ou « réalisme », les adhérents de ces partis restaient coits et, en tout cas, sans influence, et les gens élus en leur nom finissaient par cautionner des politiques inverses de celles sur lesquelles ils avaient brigué la voix des électeurs. 

 

- Et alors ? Et alors ?

 

- L’idée a germé un jour - devant les périls écologiques croissants - d'un parti qui ne présenterait jamais de candidat aux élections, qui ne briguerait jamais le pouvoir. D'un parti dont les membres s’engageraient à ne jamais se présenter, mais qui garderaient les élus sous une étroite surveillance. L’idée a plu et s’est répandue comme une traînée de poudre! Elus avec une fraction des 15 ou 20 % seulement de suffrages exprimés, les hommes politiques portés aux plus hautes charges manquaient en fait de légitimité. Ils n’en étaient que davantage exposés aux critiques du parti des « non candidats ». Avec eux, pas moyen de négocier: ils n’offraient aucune prise ayant renoncé à toute ambition !

 

- Quel était le moyen de pression de ce parti sans élus ?

 

- L’opinion publique informée par des médias dont l’actionnariat était populaire au lieu d’être entre les mains d’une oligarchie.

 

- Mais comment avez-vous pu constituer de tels médias ?

 

- Eh! mon petit gars, tu as vu l’heure ? Ce sera pour une autre fois !

 

09/05/2014

Du SMIC et du jeudi de l'Ascension

 

 

Les attaques contre le SMIC, les salaires et les pensions de retraite, et même les jours de congé, se sont multipliées ces derniers temps et reviennent de plus en plus souvent sur le devant de la scène. C’est le signe selon moi d’un assaut qui s’organise et d’une préparation psychologique à des mesures impopulaires. Les bonnes histoires qui marchent ont besoin de bons et de méchants. Ce qui nous trompe, c’est que nous ne voyons pas à quel point les bons et les méchants peuvent être complices. Donc, les méchants de service commencent par évoquer des solutions scandaleuses. Ceci permet aux bonnes âmes de service, la main sur le coeur et droites dans leurs bottes, de s’insurger courageusement. Puis on monte une négociation féroce et on soulage l’angoisse des gogos en passant une réformette qu’on qualifiera peut-être de provisoire et qui n’a l’air de rien dans l’instant mais où le peuple laissera de ses plumes par la suite. Une de ces mesures provisoires dotées d’un clapet de non retour. 

 

Je n'ai rien contre une baisse du SMIC si c’est dans l’intérêt de la communauté nationale. Sous deux conditions toutefois. Que, d’abord, l’ensemble de l’échelle des salaires contribue avec un pourcentage progressif au sacrifice. Pourquoi avec un pourcentage progressif ? Parce qu’enlever cent euros à quelqu’un qui en gagne 1000 le prive de biens plus essentiels qu’à celui qui en touche trois mille si on lui en enlève trois-cents. J’inclus évidemment dans ce sacrifice solidaire les rémunérations de nos politiques: je dirais même que la mesure passera d’autant mieux qu’ils donneront d’abord un exemple suffisant. Que diable, nous sommes en démocratie, pas sous l’Ancien Régime! Et, pour être clair, celui qui écrit ces lignes fait partie de la classe vache-à-lait, la classe moyenne: il fait donc preuve, en l’occurrence, de civisme et de solidarité.

 

Ma deuxième condition, essentielle, est que, une fois réduit, le SMIC permette néanmoins de vivre correctement et de partager les fruits de l'activité économique. Mais, à y réfléchir, comment vit-on dès aujourd’hui avec le SMIC ? Que reste-t-il après avoir payé le logement, l'eau, l'électricité, les transports nécessaires pour se rendre au travail ? A Paris, et sans doute dans bien des grandes villes françaises, pour un célibataire, même pas de quoi manger ! Alors, de qui se moque-t-on ? Quand une économie ne peut fonctionner qu’en payant ses travailleurs en dessous du seuil de pauvreté, n'est-ce pas cette économie et l'organisation de la société même qui sont malades ? « Ah! mais, mon pauvre monsieur, votre indigence intellectuelle fait que vous n’avez rien compris à la beauté et à la performance de l’économie moderne! Il faut résonner sur le long terme: un jour, à la surface de la planète, toutes les conditions s’égaliseront d’elles-mêmes grâce à la parfaite fluidité du marché des produits et du travail. » Les promesses rendent les fous heureux, comme on dit de l’autre côté des Pyrénées. Je crois que l’humanité a déjà payé pour ce genre de croyance, grands soirs et lendemains qui chantent. 

 

Les exploiteurs sont dans leur logique quand ils réclament plus d’exploitation, comme le renard dans le poulailler quand il saute de poule en poule. Je les laisse glapir. Mais, comme je reste un intellectuel attaché à la logique des démonstrations, il faudra quand même que leurs larbins, ces distingués économistes qui viennent doucereusement agiter leur goupillon au journal de vingt-heures, m’expliquent où est la performance d'un système au sein duquel celui qui travaille, après avoir payé son logement, n'a plus rien pour se nourrir ? C'est l'Etat qui compensera ? Ce même Etat auquel ces mêmes entreprises trouvent légitime de ne pas payer d'impôts (cf. les profits de Total et ce qui en est fiscalisé en France)... Non, Messieurs, acceptez qu'on vous voie comme vous êtes, mais n'en rajoutez pas sur la malhonnêteté intellectuelle.

 

Laissons de côté les discours et essayons de retrouver une perspective historique. Revenons - en accéléré - sur ces quarante ou cinquante dernières années. La situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui a été précédée de trois étapes. La première a été l’accroissement de la productivité industrielle qui a donné aux entreprises les moyens de mieux rémunérer les salariés. Ce qui ne veut pas dire que cela va de soi pour les employeurs, car il y en a encore qui pensent que nous avons perdu la deuxième guerre mondiale à cause des congés payés décidés par le gouvernement de Léon Blum. Ensuite, le gouvernement du Général de Gaulle tente de mettre en oeuvre des relations équitables entre la rémunération du capital et celle des salariés. Cependant, dès les années 60, la déconnexion commence, le capital cherche à se libérer du « partage des fruits de la croissance ». Le bon peuple ne s’en rend pas compte en raison d'un stratagème génial: son pouvoir d’achat est maintenu grâce au développement massif du crédit à la consommation. Enfin, c’est l’externalisation de la production vers des pays à faible coût de main d’oeuvre qui permet de procurer aux Français, appauvris à leur insu, les objets qu’ils convoitent, sans que leurs employeurs aient pour autant à trop mettre la main au portefeuille. Savez-vous qu’aujourd’hui, à travers nos articles de mode bon marché, nos écrans plats et autres smatrtphones, nous avons tous une palanquée lointaine d’esclaves qui travaillent pour nous dans des conditions inhumaines ?

 

Ce faisant, avec cette délocalisation, on se tire une balle dans le pied - ou plutôt, on tire une balle dans le pied de la France car ceux qui tiennent le pistolet s’en sortent plutôt bien. En effet, on détruit finalement l’emploi domestique, et le double stratagème du crédit à la consommation et de la délocalisation ne permet plus de compenser la baisse du pouvoir d’achat. Alors, c’est la dette souveraine qui augmente pour financer entre autres choses le soutien direct ou indirect aux populations orphelines de revenu ou de revenu suffisant et toutes les charges qui découlent d'une société à deux ou trois vitesses. En pleine crise bancaire, je me souviens que le Wall Street Journal - ce n’est pas coutume - avait accordé un bon point à la France: ses amortisseurs sociaux avaient évité une chute de la consommation. 

 

Mais, allez-vous me dire, si diminuer les revenus des consommateurs expose à la baisse de la demande, donc au ralentissement des affaires, nos capitaines d’industrie et les politiques à leur solde sont ineptes ? C’est ne pas voir le vrai fonctionnement de l’économie mondialisée. Celui-ci est une forme de nomadisme aux itinéraires changeants. C’est d’abord la séparation des lieux de production de ceux de consommation. Il s'agit de produire où les salaires et la fiscalité sont les moins élevés pour vendre où les gens ont les moyens de payer le meilleur prix. Mais, tout étant en évolution dans ce monde, le couple lieu de production - lieu de consommation est instable au possible et fait l’objet de révisions régulières. C’est en quelque sorte le principe - la durée de rotation mise à part - de l’assolement triennal. L’économie mondialisée actuelle ne vit que des différences - mouvantes - entre les diverses économies du monde.

 

L’histoire ne s‘arrête pas là. Le dernier acte est en train de se jouer sous nos yeux et chez nous. Il s’agit maintenant, pour préparer l’avenir, de casser les pays où les salaires et les systèmes sociaux sont trop onéreux, de sorte qu’ils soient en mesure de prendre un jour la relève des actuelles économies émergentes où les coûts seront, entre temps, devenus trop élevés. Bref, il s’agit de maintenir en permanence des disparités afin que les marchandises glissent naturellement d’un lieu de production vers un lieu de consommation sans que les capitalistes aient à consentir des sacrifices sur leurs bénéfices.  L’esprit de Ford est loin, qui voulait produire ses voitures à un prix tel et rémunérer ses ouvriers à un salaire tel que ceux-ci puissent s’acheter celles-là.   

 

Derrière ou dessous tout cela, il y a aussi un discours de père fouettard qui fait du travail une valeur transcendante et, implicitement, de l’homme un être éternellement tenté par la paresse et l’oisiveté. Songez au débat récurrent sur les jours de congé en semaine issus du calendrier chrétien ou marquant la commémoration de nos morts et de nos victoires. Je ne vois pas où est - j'entends: économiquement parlant - le problème de ces jours de congé: qui donc a fait main basse sur les gains considérables de productivité de nos industries au point que ces jours chômés depuis longtemps ne soient plus supportables ? Sur le plan anthropologique, j'ajouterai que dire qu'il est normal de passer l'essentiel de son énergie dans le travail, que l’on soit bien ou mal payé, n'est qu'une idéologie propagée par l'ère industrielle. Or, même si cette société dont la seule échelle de valeur est financière et économique ne lui en laisse guère le choix, l'homme n'est pas qu'un être de production et de consommation. Certains crieront peut-être à l’obscurantisme, mais il y a une réelle sagesse dans la Bible quand elle prescrit le repos hebdomadaire afin que l’être humain puisse s'occuper d'autre chose que des biens matériels. Sans aller jusqu’à dire que « l’homme ne se nourrit pas seulement de pain mais aussi de la parole de Dieu », on peut accepter l’idée qu’entre production et consommation nous avons quelque chose de plus à faire de nos vies.