02.11.2009
Le miroir de Cassandre
Un extrait du dernier livre de Bernard Werber:
"Etre lucide est une malédiction. Mieux vaut ne pas voir. Comme il doit être apaisant d'être un crétin béat, de ne pas savoir, de croire les mensonges, de hurler avec les loups, d'encourager les prédateurs à tuer, d'aller dans le sens de la pente. Comme il doit être agréable de polluer, de trouver des excuses au tyran et des défauts aux victimes."
23:05 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : prospective, société, littérature
11.10.2009
La route
Le roman de Cormac MacCarthy "La route" (merci à Martine de me l’avoir fait lire) est emblématique dans le dépouillement de son propos: l’errance d’un homme et d’un enfant dans un monde de suie, calciné, réduit à la couleur du charbon, un monde de peur où les êtres humains sont des loups les uns pour les autres et où on marche parce que marcher est la seule manière de conjurer le désespoir. On a le droit de rejeter cette vision en se gaussant. Pour dérangeante qu’elle soit, elle peut cependant nous dire deux choses. La première, explicite, est en forme d’avertissement : nous sommes en train de détruire le monde et voilà ce qu’il peut devenir. La seconde nous renseigne sur les fantasmes qui nous hantent aujourd’hui et sur lesquels nous devrions nous interroger. Car le livre a eu un grand succès, ce qui montre - au-delà du talent du narrateur - sa résonance avec le Zeitgeist ou à tout le moins avec un ressenti largement répandu.
Parmi les experts qui se projettent dans l’avenir, les plus nombreux une fois qu’ils ont fait leur grand écart n’imaginent en fait qu’une simple variation autour du présent que nous avons sous les yeux. Ils nous resservent sans cesse la même choucroute : ne varie que le dosage entre les différentes variétés de saucisse. Ne leur demandez pas d’imaginer le couscous ou le cassoulet : cela relève pour eux d’univers impossibles. Ce serait anecdotique si ces gens-là n’étaient nombreux, persuasifs et, en définitive, dangereux. Ils jouissent souvent, en effet, d’une autorité qui leur permet de nous enfermer dans les limitations de leur pensée et jouent sur ce qui nous rassure : plus cela changera, plus ce sera comme aujourd’hui. Or, tout au contraire, ce qu’il faudrait en cette période cruciale, c’est nous délivrer des représentations qui encouragent à faire durer un monde qui atteint sa phase terminale et peut nous entraîner dans sa décomposition.
Rares sont ceux qui mettent en question les bases même de nos projections sur l’avenir. On les trouvera plutôt chez les romanciers. C’est un auteur de science-fiction, Morgan Robertson, qui imagine quatorze ans avant l’évènement, avec une précision confondante, la tragédie du Titanic. Plus libres de leur imagination, mais aussi par nature observateurs tous azimuts, les conteurs d’histoire voient les ressorts qui passent inaperçus aux yeux des spécialistes. La faiblesse du Titan, c’est moins sa conception que l’hybris de ses créateurs et de son capitaine. Vous pouvez faire un rapprochement avec la crise actuelle qui, comme l’analysent entre autres Hervé Juvin ou Bernard Stiegler, est d’abord anthropologique.
J’ai en ce moment à l’esprit des romans d’Henri Bordage, de Jean-Michel Truong et le film The Island. Les conteurs savent brasser l’hétérogène. C’est une aptitude aussi indispensable que peu répandue. Ils hybrident – parce qu’ils ont la licence mais aussi le culot et le talent de le faire - des registres qu’on ne pense pas à rapprocher, les faisant accoucher de perspectives inattendues. Ils enfantent ce qui ressemble pour nous à des monstres. Ils n’ont fait cependant que combiner au sein de configurations dont le passé abonde, des ingrédients largement répandus dans notre société: dérives psychologiques banales, modèles économiques et situations politiques ordinaires. Mais toutes poussées un peu au delà de leur niveau habituel.
Ce ne sont que monstres invraisemblables si nous croyons encore que « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » et oublions les leçons de l’Histoire. Par exemple celle que nous rappelle, près de Strasbourg, le camp du Struthof qu’on peut désormais visiter. Les chambres à gaz et les expériences sur l’humain résultent du croisement d’un raisonnement bureaucratique et industriel ordinaire avec une vision eugéniste du progrès et la dérive d’un peuple humilié. Dans Le Successeur de pierre, la situation du héros n’est que la réalisation de l’individualisme parfait au sein du rêve ultralibéral que l’auteur croise avec l’utopie Internet. L’intérêt de ce récit n’est pas dans sa dimension prédictive. Il est dans l’alerte à nos dérives et à leurs synergies dangereuses.
Qu’ils nous parlent par symboles ou plus trivialement, les conteurs ont ainsi plus de chance que les professionnels de la prospective d’ouvrir au cœur de l’invraisemblance des scénarios pertinents. Le problème, comme le souligne Rob Hopkins du réseau de Totnes Transition Town, c’est que nous n’avons à l’heure actuelle que deux grands récits à nous raconter et que tous deux ne nous aident guère : « Business as usual » ou « Mad Max ». Que faire pour en susciter un troisième, qui serait source d’énergie et d’espoir pour l’humanité ? Attendre l’apparition d’un nouveau messie comme dans L’Evangile du Serpent d’Henri Bordage ?
14:58 Publié dans Prospective | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : prospective, société, écologie, économie
07.10.2009
Dialogique
J’ai toujours du mal à me faire comprendre lorsque j’évoque la question de la responsabilité au sein de la société. En effet, je soutiens l’opinion paradoxale que le fauteur de violence est totalement responsable de ses actes en même temps que la société est totalement responsable de l’apparition de fauteurs de violence en son sein. Quand vous vous trouvez sur le mode binaire – 0 ou 1, noir ou blanc, etc. - difficile de comprendre un pareil point de vue. Cependant, il me semble assez clair que nier la liberté de l’autre, c’est lui enlever la possibilité - donc la responsabilité - de se structurer en accord avec les besoins d’une société pacifique. C’est une belle occasion pour lui de laisser impunément libre cours aux impulsions que nous avons tous - cf. la délinquance en costume trois pièces - mais devons impérativement dépasser. Mais, pari passu, considérer que la société n’est pas la matrice de ce qui se produit en elle-même, c’est une erreur d'analyse et c'est aussi offrir un terreau aux maux que partout et toujours la misère et l’humiliation, jointes à la culture de valeurs purement matérielles et narcissiques, ont engendrés. Il y a une responsabilité individuelle et une responsabilité collective et aucune des deux n’est réductible à l’autre. La sagesse des Nations, dit que le fondement de la société humaine est double : le lien et la loi.
14:16 Publié dans Aveuglement | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : société, violence, dialogique
16.09.2009
La commission Stiglitz
Aujourd'hui, je vous invite à rendre une petite visite au blog de Paul Jorion que j'aurai le plaisir d'accueillir tout à l'heure pour une conférence sur "la crise, ses causes et ses perspectives": http://www.pauljorion.com/blog/. Paul Jorion avait annoncé ladite crise dans un de ses livres et a en avait expliqué les ressorts deux ans avant qu'elle se produise...
08:06 Publié dans Prospective | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : pib, indice du bonheur brut, économie, société, écologie
12.09.2009
Boutefeu
Les tribulations d’un ministre de la république auront peut-être l’avantage de nous éclairer sur les dérives de la démocratie quand ses serviteurs deviennent courtisans. Courtisans du Prince dont ils peuvent attendre faveurs, honneurs et avantages s’ils ont les mots qu’il faut. Mais aussi, et c’est plus grave selon moi, courtisans du peuple. Comment expliquer sinon qu’un homme intelligent ait pu tenir des propos incompatibles avec une charge qui, pour être exercée avec crédibilité, exige de son titulaire qu’il soit insoupçonnable du moindre arbitraire ? Mais notre homme sait ce que bon nombre de Français, hélas ! pensent et disent. Vraisemblablement, il aura voulu leur donner un signe de complicité.
Chercher les faveurs du prince ou celles du peuple est contraire à l’esprit même de la démocratie. Un vrai serviteur de la démocratie n'est pas là pour caresser le ventre des citoyens. Il est là pour les éclairer. Il doit de ce fait pratiquer la vertu de l’exemple et d'abord dans le langage qu'il tient. Et, tâche difficile et exigeante entre toutes, plutôt que flatter la bêtise, il doit faire comprendre la voie de l’intelligence. L’ascèse propre à ces fonctions, c’est le renoncement au désir de plaire. Etre droit dans ses bottes, ce n’est pas jouer les bravaches ou glapir avec les roquets des jardins de banlieue. C’est penser juste et dire ce qu’on pense. En l’occurrence, filer un couplet raciste, ce n’était pas penser juste. C’était faire d’obscènes papouilles au bof qui sommeille en chacun de nous.
Je vais vous faire entendre un autre son de cloche. Evidemment, la voie que je vais évoquer est sans doute trop peu spectaculaire pour les amateurs de la scène publique - et trop douce pour la violence de ceux que Brassens brocardait en les appelant les « honnêtes gens ». Parmi les femmes remarquables que j’ai la chance de connaître, il en est une qui intervient en ce moment dans des établissements scolaires de la banlieue parisienne. Sa mission : remettre dans une dynamique constructive des jeunes en plein décrochage, voire en désespérance. Si vous imaginez une population bigarrée, vous ne vous trompez pas. Il se trouve d’ailleurs que cette femme est elle-même issue d’une communauté qui a très lourdement payé son tribut au racisme européen. Alors, je vous demande ce que cela vous ferait si vous entendiez un gamin de quatorze ans, d’origine africaine, fermé comme une huître, vous dire enfin: « Je vous remercie parce que vous vous êtes adressée à moi comme à quelqu’un de normal ».
S’il y a quelque chose que nous devons craindre, ce n’est pas la grippe du cochon, c’est la bofitude ! Elle tue à coup sûr. Mais l’esprit seulement. Le bonhomme continue à s'agiter avec toutes les apparences de la vie. C'est trompeur.
16:18 Publié dans Coups de gueule | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : économie, société, démocratie
11.09.2009
Mort du GRIT de Jacques Robin
La mort d’une organisation est parfois aussi triste que celle d’une personne. En l’occurrence, il s’agit du Groupe de Recherche Inter- et Transdisciplinaire qui était l’émanation et le reflet d’un homme hors du commun: le Dr Jacques Robin. Assez peu connu du grand public, Jacques Robin était pourtant une figure de la vie intellectuelle de notre pays. Avant le GRIT, il avait fondé le fameux « Groupe des Dix » - un cénacle qui réunissait Henri Atlan, Jacques Attali, Robert Buron, Joël de Rosnay, Henri Laborit, André Leroi-Gourhan, Edgar Morin, René Passet, Michel Rocard et Michel Serres - et peu de temps avant de nous quitter, il a publié, en collaboration avec Laurence Baranski, L’urgence de la métamorphose (Des Idées et des Hommes, Paris, 2007).
C’est ma psychothérapeute toulousaine, Marie-Jo Dursent Bini, qui, dans les années 80, m’avait recommandé la lecture de Changement d’Ere, livre que j’ai dévoré et qui m’a permis de me sentir moins seul avec les idées qui me traversaient la tête. Lorsque j’ai quitté Toulouse pour la capitale, elle m’a donné les coordonnées de Transversales, ce qui m’a permis de rencontrer Jacques Robin. S’il y a de grands esprits que je n’ai pu remercier de ce que je leur dois, j’ai eu le bonheur, dans le cadre de The Co-Evolution Project, d’organiser une de ses dernières interventions publiques : http://pagesperso-orange.fr/co-evolution/Soir%E9e%20du%20...
On pourrait penser que, n’étant pas dépendante de la brièveté de la vie humaine, une structure a toutes les chances de survivre à son fondateur. Arie de Geuss, dans La pérennité des entreprises, révèle qu’étrangement il n’en est rien. L’histoire des entreprises montre que très rares sont celles qui deviennent centenaires. Le GRIT, quant à lui, n’aura survécu que deux ans à son fondateur. Si le grain ne meurt, il ne peut porter fruit... Je souhaite qu’il en soit de même pour ce que nous avait légué Jacques Robin.
PS : plutôt que d’essayer de résumer ce qu’on pouvait trouver auprès de Jacques Robin et du GRIT, je vous invite à visiter le site de Transversales Sciences et Culture, qui ne sera plus actualisé mais reste ouvert : http://grit-transversales.org/
10:48 Publié dans Vivre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : prospective, société, écologie, économie, complexité
25.08.2009
Le progrès, ce serait quoi ?
D’instinct, je répondrais : la diminution de la souffrance subie mais aussi infligée.
La civilisation industrielle a fleuri et continue de fleurir parce qu’elle a apporté dans ce sens une contribution indéniable. La machine a remplacé nos muscles et même une partie de nos cerveaux. Elle a libéré du temps humain tout en multipliant les objets qui nous rendent la vie plus facile, plus agréable. C’est ce qu’on appelle l’augmentation du niveau de vie. Parallèlement, les échanges matériels n’ont jamais couvert d’aussi vastes espaces. Nous mangeons de l’ail d’Argentine, utilisons des téléphones asiatiques, buvons des vins d’Australie. Dans le domaine médical, notre pouvoir de soigner et éventuellement de guérir s’est considérablement accru. En ce qui concerne les télécommunications, l’interconnexion entre les êtres humains est maintenant de l’ordre de l’instantanéité et de l’ubicuité, quelle que soit la distance. A preuve ce modeste blog qui est lu aussi bien à Saint-Barth d’Agenais qu’à Pékin ou en Pennsylvanie – n’est-ce pas Jean-Marie, Xuemei et Janice ?
Le problème, c’est que cette civilisation industrielle qui, pour nous, a fini par se confondre avec le progrès, est devenue semblable au légendaire Catoblépas : elle se dévore elle-même. Pour que tous les habitants de la Terre puissent jouir du niveau de vie moyen des Américains du nord, il faudrait - en termes de ressources et de capacité d’absorption des déchets - environ six planètes. Sauf à nier cette réalité à l’instar d’un ivrogne qui s’entête à vanter les vertus de l’alcool, on voit bien que ce n’est pas viable. La pollution que dégagent nos activités et les mauvais comportements encouragés par la « société de consommation » ont amorcé un recul de la qualité de la vie. La mondialisation des échanges matériels ne durera que ce que durera le pétrole bon marché, c’est-à-dire plus très longtemps. Les NTIC nous promettent une « nouvelle économie » : pour autant, les « métaux rares » que nécessitent nos téléphones portables, nos ordinateurs et nos écrans sont de plus en plus rares – et convoités. Enfin, pour terminer une liste qui pourrait être plus longue, la recherche médicale fait toujours plus de la même chose – plus de substances chimiques, plus de vaccins – au détriment d’autres approches et, vraisemblablement, de la compréhension et du renforcement des équilibres naturels de la santé.
Cela dit, compte tenu de ce qui précède et aussi des factures qui s’accumulent – énergétiques, économiques, démographiques et sociales – nous serons amenés nolens volens et plus vite que nous ne le souhaitons à reconsidérer nos façons de vivre. Est-ce à dire que l’humanité va retomber dans des ténèbres dont elle avait réussi à sortir ? Boris Cyrulnik, dans Les vilains petits canards, et aussi les praticiens de la « narrative » – n’est-ce pas Dina* ? – disent que, plus ce que ce qui nous arrive, ce qui compte c’est ce que nous nous racontons à propos de ce qui nous arrive. Or que nous racontons-nous aujourd’hui ? Quelle est le récit qui porte notre génération ? Rob Hopkins, le promoteur des « villes de la Transition », dit** qu’il nous manque une histoire collective pour donner du sens aux temps qui viennent. C’est comme si – je le cite - nous n’avions que deux scénarios : l’un qui est faux, celui du « Circulez, il n’y a rien à voir, tout va continuer comme avant », l’autre, désespérant, celui d’un futur digne de Mad Max.
L’histoire que je suis tenté de me raconter, c’est que l’humanité avance en tâtonnant, au risque de trébucher et, si elle côtoie l’abîme, d’y tomber. Je dirais que nous avons suivi une route, peut-être la plus évidente, en ce qui concerne l’amélioration de la condition humaine. Parce que ce qui nous était le plus douloureux et nous a donc marqués, c’étaient les pénuries matérielles. Mais, au point où nous en sommes, cette route nous ramène maintenant vers des pénuries encore plus dramatiques. Heureusement, même si nous ne les voyons pas facilement, il reste d’autres voies à explorer. En définitive, notre civilisation – si on peut l’appeler ainsi – n’est pas sans relation avec les dérives qu’analysait Paul Diel au niveau des personnes, elle en est sans doute même rien de moins que le reflet. Pour ce psychologue, l’élan de base de l’humain est un élan de réalisation de soi. Mais les jouissances matérielles et narcissiques qui tirent leur pouvoir de nos blessures profondes, en gauchissant cet élan, en le détournant, nous égarent. Elles nous font perdre de vue ce qu’il appelait notre « motivation essentielle ». Peut-être cette motivation essentielle est-elle le lieu d’équilibre où nous pouvons recréer un monde qui soit en harmonie avec l'humain et avec les contraintes d’une planète finie ? Et si c'était cela le progrès ?
* http://www.dinascherrer.com/
* * Dans Transitions n° 2.
20:27 Publié dans Vivre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : économie, développement, développement personnel, société, consommation
20.08.2009
Notre cher et vieux pays
Il y a des photographies, à peine les avez-vous agrandies que vous voyez déjà les pixels. Inutile de les scruter davantage : elles n’ont rien de plus à vous donner que ce qu’elles livrent au premier regard. D’autres, à l’opposé, quelle que soit l’échelle de votre observation, ne cessent d’être généreuses. Chaque point de la grande image recèle un bouquet de plus petites images qui s’épanouissent dans une diversité foisonnante, et ainsi de suite presqu’à l’infini.
Ainsi de notre belle France selon moi. Ces dernières semaines, j’ai eu l’avantage, en bougeant de quelques kilomètres entre Quercy et Vendée d’en faire l’expérience. Sur un territoire réduit, l’entrelacement de reliefs contrastés, l’influence proche ou lointaine de mers différentes produisent, parfois à une échelle vernaculaire, une extraordinaire diversité de paysages, de terroirs et même de climats. Vous longez une côte ? La forêt succède au marais. Quelque pas encore et c’est le Donegal ou l’Afrique du Nord. Vous êtes à l’intérieur ? Une paire d’heures et vous passez de la plaine aux coteaux, des falaises blanches abruptes aux grasses prairies, de la touffeur à la fraîcheur… Cette diversité va jusqu’à la qualité acoustique de l’air que l’on respire : Alfred Tomatis montrait que, d’une région à une autre, il transporte différemment les sons et façonne ainsi notre oreille.
A son tour, cette diversité en engendre d’autres. Quel pays, sur une surface aussi modeste, a produit autant de savoir-faire singuliers, matérialisés par une multitude de productions culturales, par les matériaux et les formes de l’habitat, par les cuisines et les saveurs - par les fromages, les charcuteries et les vins ? Cette notre diversité résonne encore dans la variété de nos accents, héritiers de nos parlers disparus. Je vais faire plaisir à mon ami Xavier Dalloz dont c’est la marotte : oui, en France, quoi que l’on demande, la réponse est rarement unique. Nous avons porté à un point extrême la production de la diversité. C’est un axe majeur de notre génie pour autant que nous restions le reflet de notre territoire. Je voudrais bien retrouver le nom de celui qui a dit : « Apprendre, c’est apprendre à faire de plus fines et nombreuses distinctions ». La France est le lieu par excellence où l’on peut développer cet apprentissage.
Cultiver les multiples registres de la diversité avec la sensibilité qui permet de les goûter, n’est-ce pas la réponse aux limitations de notre condition humaine ? N’est-ce pas mettre de l’infini, ou en tout cas de la surabondance, dans un espace et un temps comptés ? Alors, la philosophie à inventer ne serait-ce point celle du labyrinthe, cette figure bien connue de notre moyen-âge ? Le labyrinthe, c’est, dans l’espace le plus réduit, le chemin le plus long que l’on puisse parcourir. Notre cerveau, d’ailleurs, n’est pas sans lui ressembler : celui-ci s’enrichit non pas parce qu’il s’enfle, comme un sac, de chaque information qu’il reçoit – sinon nous ressemblerions déjà aux Sélénites d’H.-G. Wells – mais en se complexifiant.
Au détour de cette réflexion, je retrouve la théorie de Robert Ulanowicz* : la diversité en interaction est source de résilience. Au-delà du bonheur qu’elle procure, voilà une autre bonne raison de la cultiver ! Mais la diversité a deux ennemis majeurs : la volonté de pouvoir des uns qui tend à l’uniformisation du monde et des êtres - cf. ce fer à repasser qu'est la mondialisation - et la capitulation des autres. Les autres, c'est nous. Ne capitulons plus !
* Cf. Transitions n° 2, disponible en m’écrivant.
13:47 Publié dans Vivre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : france, économie, société, diversité, gastronomie
13.08.2009
Changements
Notre époque aura eu, en apparence tout au moins, la religion du changement. Une véritable obsession si l’on regarde plus particulièrement les modes managériales. Combien de livres auront-ils été écrits dans le style « Changez que diable ! », assortis d’anathèmes du genre « Il n’y a pas de bonnes habitudes » ! Combien de consultants auront-ils fait leur fromage du « changement organisationnel », et combien de formateurs de séminaires divers et variés sur le thème « faire bouger vos collaborateurs » !
Pour autant, aucune époque n’aura davantage pédalé, le nez dans le guidon, dans la direction du ravin. C’est que le changement dont on nous a abreuvés n’a qu’un objectif : ne rien changer à la finalité initiale du système qui est de mettre l’humanité toute entière, à chaque seconde de sa vie, au service d’une économie marchandisée. Non seulement n’y rien changer, mais faire plus vite et plus fort. Alors, changer, oui, mais pour mieux servir cette fin. Marcuse avait bien vu le biais introduit par l’américanisation de la psychanalyse : le bonheur par l’adaptation. La coercition s’est faite lénifiante. On ne la voit même plus. Le système a eu le dessus. Car il y a une forme de changement qui n’est que soumission. Comme l’écrivait Vauvenargues : la servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer. Et le risque est là. Robert Ulanowicz a montré qu’un système survit par la variété des réponses qu’il peut apporter aux changements de son environnement. Cette variété est contingente de la diversité qu'il entretient en son sein. Le problème de tous les systèmes totalitaires, qu’ils soient explicites ou larvés, c’est qu’ils ne supportent que des clones. C'est même le symptome du totalitarisme : marcher au pas même dans sa tête et visser le boulon selon la procédure.
De temps en temps, une intuition du danger, un individu mal cloné ou une erreur d’analyse provoquent un réflexe à l’opposé de cette mécanique. On va, par exemple, organiser un séminaire de « créativité », faire l’éloge de l’intelligence locale, encourager l’innovation à tous les niveaux. Illusion, manipulation ? Je ne connais guère que Jean-François Zobrist, quand il dirigeait FAVI, qui soit allé loin sur ce chemin, et semble-t-il avec bonheur. A l’opposé, les entreprises étouffent plus souvent dans l’œuf le poussin qu’elles ont fécondé. C’est que la capacité créative des gens est une manifestation de leur liberté. Les inviter à en faire usage dans des organisations qui ne tolèrent en fait aucun jeu, c’est dire au prisonnier : j’ouvre la porte, tu es libre, mais sois raisonnable : ne sors pas ! On s’étonne que les gens soient malades le dimanche soir et dépriment au moment de la rentrée !
La France se caractérisait par une micro-économie diffuse. Il existe encore des régions, comme la Vendée, où ce phénomène est palpable : il y a des petites ou moins petites entreprises de secteurs très différents à la périphérie de chaque ville, bourg ou village. Mais, entre la délocalisation des activités ou la suppression de la taxe professionnelle (dont l’Etat n’assurera que partiellement et transitoirement la compensation), que va-t-il rester aux communes ? Ceux qui se représentent le marché du travail idéal comme un système de vases communicants à l’intérieur duquel circulent les travailleurs, à l’image des devises dans les circuits financiers, ne se moquent-ils pas de l’humain ? Ne savent-ils pas que, lorsqu’on a de faibles salaires, l’écosystème familial et social – le potager du père retraité, la grand-mère qui garde le bébé, les services de bricolage qu’on se rend entre collègues – est pour moitié et peut-être plus dans la qualité de la vie ?
Ces écosystèmes locaux menacés ou déjà ébranlés nous montrent peut-être l’issue à la crise dans laquelle nous sommes entrés, dont il est important de comprendre selon moi qu’elle est consubstantielle au système. L’économiste sud-américain Manfred Max-Neef a montré que, pour répondre à ses besoins, l’humain développe quatre modes : le faire, l’avoir, l’être l’interagir. Le faire, c’est quand je cultive mes tomates. L’avoir, c’est quand je les achète. L’interagir, c’est quand je prends plaisir à créer et cultiver un jardin avec mes compagnons. L’être, ce sera mon rapport épicurien, respectueux, au légume qui est dans mon assiette.
Nous avons privilégié l’avoir jusqu’à l’exclusion de tout autre mode. Sommes-nous capables d’imaginer une société où celui-ci ne représenterait plus que 20% des réponses à nos besoins ? Pour répondre à cette question, je suggère de commencer par l’interagir. Pourquoi ne pas se retrouver ici et là, à Caylus, à Yeu ou à Villemur, en Vendée, en Corse ou dans le Ségala, pour en parler ? Ce serait cela, le vrai changement: nous retrouver.
08:03 Publié dans Prospective | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : société, économie, écologie, développement personnel
11.08.2009
Lire ou relire Marcuse
Plus actuel que jamais!
http://internationalnews.over-blog.com/article-34586835.h...
08:38 Publié dans Indisciplinés historiques | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : économie, société, démocratie

