UA-110886234-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22/03/2021

Eloge de l'exercice complotiste (7/7): La plus belle ruse du diable

 

7. La plus belle ruse du diable

 

Il y a quelques jours, YouTube a clôturé unilatéralement la chaîne de France Soir qui comptait 270 000 abonnés. Auparavant, depuis l’irruption du covid, nombre de scientifiques ou de lanceurs d’alerte en désaccord avec les thèses et mesures sanitaires retenues par le Gouvernement ont déjà vu, sur cette plateforme ou sur d’autres, leurs publications censurées. Serait-ce que YouTube, Facebook et Twitter ont une équipe de savants d’un niveau tel qu’elle soit à même de se mêler d’un débat scientifique ? Je ne parlerai même pas des gardiens autoproclamés de la vérité qui répandent impunément des mensonges sur les uns ou les autres du moment qu'ils critiquent la gestion de la prétendue crise sanitaire, comme cette minuscule officine que je préfère ne pas citer qui dénigre bassement Alessandra Henrion-Caude. Or Mme Henrion-Caude est une généticienne qui a au moins d’aussi bonnes garanties de compétence que le vedettariat médical des plateaux de télévision. Mais il y a pire en matière de désinformation. Comment a-t-on pu porter aussi loin le mensonge que l'étude, bidonnée à grands frais, que The Lancet a publiée, à laquelle fut donné le plus d’écho possible et sur laquelle l'OMS et notre Gouvernement s'appuieront pour interdire le traitement précoce du Covid à l'hydroxychloroquine ? Cette même étude qui sera dénoncée non par les médias de masse, qui semblent ne plus avoir de journalistes d'investigation, mais par des lanceurs d'alerte - de France Soir par exemple - et que The Lancet, piteusement, retirera quelques jours plus tard ?  


Depuis que le coronavirus squatte les plateaux de télévision, force est de constater que la censure et les fatwas pseudo-scientifiques sont devenues banales. Je rappelle, par exemple, que pour un différend scientifique Didier Raoult a été menacé de mort par un de ses "confrères" de Nantes. Par comparaison, le procès de Galilée sera bientôt du pipi d’opérette. Or, le fait même que la pratique du mensonge, des insultes et de la censure soit devenue banale devrait induire tout citoyen quelque peu éveillé, s’il ne l’a déjà fait, à remettre en question sa représentation du monde. Nous ne sommes plus dans le monde que nous croyions. Il faut le dire et le redire: que le droit d’expression et a fortiori le débat scientifique soient entravés constitue un changement radical de société dont les conséquences potentielles sont considérables. Bien sûr, tout le monde n’est pas censuré et on a de ce fait un paysage en trompe-l’oeil. Il faut atteindre un certain nombre de followers, donc une notoriété menaçante, pour se retrouver sous surveillance. J’imagine que les censeurs adoptent la règle des 20/80: s’en prendre aux 20% des divergents qui font 80% de l'audience. Les 80% à faible audience qu’on laisse à peu près tranquilles - comme moi - servent ainsi à entretenir l’illusion du maintien de la liberté d’expression.


La science n’avance pas grâce aux conformistes. Elle avance grâce à une remise en question permanente, c’est-à-dire grâce aux voix discordantes qui, à leurs risques et périls, s’en prennent aux dogmes et à leur clergé. Les citoyens, quant à eux, que l'on juge suffisamment intelligents pour avoir encore le droit de vote, se forgent leurs idées dans la confrontation et l’échange. Il leur appartient de décider de la société dans laquelle ils veulent vivre et notamment des risques qu’ils sont prêts à prendre et de ceux qu’ils préfèrent écarter. Selon la métaphore de Platon, en démocratie le peuple est l'armateur du navire et décide de sa destination, le capitaine est responsable de la route à prendre pour y parvenir. Les citoyens peuvent se tromper ? Etre libre, c’est avoir ce droit et, oserai-je ajouter, il vaut mieux être victime de ses propres erreurs que de celles des autres. Sans une libre-circulation des opinions dans leur diversité, les mensonges ont un boulevard devant eux, et il n’y a pas de démocratie possible.

 

Quels sont les critères, les compétences et les ressorts des dirigeants des « réseaux sociaux » et de certains groupuscules fanatiques pour décider de ce que nous avons le droit de savoir ? Les plateformes qui censurent invoquent les « règles de la communauté ». C'est une terminologie mensongère. Elles ne constituent en rien une communauté. Elles ne sont pas des organismes coopératifs dont les usagers seraient en même temps les membres. Sinon, ceux-ci devraient être consultés et débattre entre eux avant que l’on décide que telle opinion ou telle autre doit être censurée. En vérité, ces plateformes ne sont rien d'autre que des terrains privés sur lesquels on nous concède la possibilité de planter notre tente en échange de tout ce que l’on pourra apprendre sur nous. Alors, quels sont les critères d’éviction ? Comme dans tous les romans policiers, il faut chercher à qui le crime profite. 

 

En ce qui concerne ce qui a trait au covid, j’observe d’abord une forme de complicité avec les marchands de vaccin, car les règles de la prétendue « communauté » vont systématiquement à l’encontre des propositions de traitement précoce et menacent toute critique de la vaccination - en l’occurrence, avec celui de Pfizer notamment, d'une thérapie génique qui ne dit pas son nom. Je n’exclue pas une connivence politique car les genres peuvent être mêlés, mais quel peut être l’intérêt de YouTube ou de Facebook à complaire au gouvernement français ? J’y reviendrai, mais, pour le moment restons sur le terrain d’une forme de solidarité entre des géants de l’économie mondialisée. Quelle peut être la nature de cette complicité ? Plusieurs hypothèses sont envisageables. Je vous laisse soupeser dans quelles proportions elles peuvent justifier une telle pratique de la censure. 

 

La première qui vient à l’esprit est celle des liens d’intérêt. Mais en quoi les GAFAM auraient-ils besoin de l’argent ou des influences de BigPharma ? Une autre hypothèse serait celle d’une solidarité de classe: entre membres de la ploutocratie mondiale, on ne se refuse pas quelques services, un jour ou l’autre un retour d’ascenseur peut être le bienvenu. Personnellement, ces deux premières hypothèses - qui peuvent se combiner - n’emportent pas vraiment mon adhésion. Elles ne me semblent pas se suffire à elles-mêmes. Pourquoi les GAFAM soutiendraient-ils une politique médicale davantage qu’une autre ? Parce que le modèle économique qui consiste à évacuer les vieux produits sans rendement financier au profit de nouveaux produits à grosse marge relève d’une même école de gestion devenue une école de pensée, une idéologie ?

 

Et la dimension politique ? Le soutien apporté aux gouvernements est-il seulement justifié par les mesures sanitaires qu’ils promeuvent, ou cela va-t-il plus loin ? A-t-on l’explication de la clôture du compte de France Soir sur YouTube après l’interview d’un humoriste ? 270 000 abonnés floués en appuyant sur un bouton ! Invoquera-t-on, s’agissant de Bigard, la protection des populations contre des propos scientifiques dangereux ? Ou bien s’agit-il de protéger des politiciens ? Mais pourquoi, à moins qu'il s'agisse d'hommes-liges que les grandes compagnies ont infiltrés au sein de la puissance publique ?

 

Il reste une hypothèse - et si vous en avez d’autres à partager, elles seront les bienvenues - c’est celle non plus d'une complicité mais d’une solidarité fondée sur une idéologie commune, sur la représentation partagée d’une « Terre promise » à atteindre et de la « gouvernance » (que j’ai évoquée précédemment) à mettre en place pour y parvenir.


Peut-être avez-vous du monde une représentation plus simple que la mienne. J’avoue que, pour moi, les évènements que nous avons sous les yeux depuis un an n’ont pas un sens évident et que les discours officiels ne parviennent pas à emporter ma conviction. Trop de contradictions, trop de flou, trop de mensonges aussi effrontés qu'avérés au fil des mois. Expliquer ce qui se passe au moyen de nos catégories habituelles laisse mon besoin de comprendre sur sa faim. Mais, bien sûr, si j’essaye de partager mes doutes et de trouver une interprétation plus cohérente et qui embrasse en même temps toutes les pièces du puzzle, on me jettera l’anathème du complotisme. Ce dont, autant vous le dire, je me tamponne le coquillart sur toutes les longueurs d’onde. On peut craindre les balles, je le comprends, mais se laisser arrêter par des invectives est battre trop facilement en retraite. 


Ceux que l’on accuse bêtement de complotisme peuvent produire des scénarios biaisés, excessifs. Dans un monde comme le nôtre, ils ont au moins le mérite de nous rappeler que la réalité est une construction de notre esprit et de proposer plusieurs façons d’interpréter les ombres qui défilent sur les parois de notre caverne. Ils nous invitent à renoncer à la passivité de l’esprit et à user des différents processus de notre intelligence pour construire et non recevoir notre représentation de la réalité. Je ne nie pas qu’il y ait des individus voire des groupes qui soient la proie d’un délire d’interprétation. Mais, comme l’a dit Clément Rosset: « il n’y a pas de délire d’interprétation puisque toute interprétation est un délire ». Entendez par là que, dès lors que l’on extrapole de ce que l’on voit, dès lors qu’à partir de cela on commence à élaborer un récit, on se retrouve, si rationnelles qu’elles puissent paraître, dans les constructions de notre imagination, dont chacun d'entre nous place les bornes en fonction de ce qu'il estime très subjectivement vraisemblable. Je rappelle que, pour une majorité de gens, il fallut attendre le retour des survivants pour que soit reconnue l’existence des camps de la mort dans toute leur horreur. Jusque là, celui qui affirmait cette existence passait au moins pour déraisonnable. Le plus difficile à penser pour la plupart des êtres humains est la capacité de malfaisance de certains de leurs congénères. Pour autant, face à l'opacité de certaines situations, vouloir savoir et vouloir comprendre, quels que soient les risques d'errement, est un besoin légitime de l’humain.

 

Nous ne sommes pas des enfants qu’il faut protéger de la pornographie. Penser par soi-même est essentiel. Avoir accès à l’information n’est pas négociable. Dans la mesure où elle n’appelle pas à la violence et respecte l’autre, je soutiens farouchement la liberté d’expression. La censure ne sert qu’à protéger le mensonge et les menteurs. Pourquoi ? Parce qu’avoir le pouvoir de l’exercer n’est pas corrélé avec la garantie de la sincérité. J’entends être maître de ce que je lis et des interprétations que je peux en tirer. J’entends rester libre de commettre des erreurs, et je préfère trébucher sur mon propre chemin que passer à toute allure dans un train que je n’ai pas choisi. 

 

La plus belle ruse du diable est de faire croire qu’il n’existe pas. 

 

15/03/2021

Eloge de l'exercice complotiste (6/7): L’aléatoire, l'invisible et le cheval

 

6. L’aléatoire, l'invisible et le cheval

 

Ce n’est pas parce qu’un phénomène ne présente pas les apparences classiques du pouvoir qu’il ne recèle pas une énergie pouvant s’ordonner à une intention extérieure qui le récupérerait. Il est important de ne pas voir des complots où il n’y en a pas, il l'est aussi de surveiller ce qui, sans en avoir les apparences, représente cependant l’assemblage d’une puissance à prendre en considération.

Parallèlement, ce n’est pas parce qu’un phénomène n’a aucune intentionnalité pour ressort qu’il ne faut pas le surveiller. La marée n’a que faire des attentes des hommes, elle répond au mouvement de la Terre et de la Lune, mais quand elle est haute les plus gros vaisseaux, jusque là immobilisés, peuvent accéder au port ou en sortir. Un phénomène sans intention peut ainsi offrir son support à des joueurs qui en ont une et qui le chevaucheront comme le surfeur une vague qu’il n’a pas créée mais qui l’emporte. Je ne pense pas que le covid, même s’il semble avoir les caractéristiques d’un artefact, ait été volontairement lâché dans la nature. Cependant, l’aubaine qu’il a constituée pour certains joueurs est évidente: il a fourni l’opportunité de gains considérables, d’un contrôle inouï des populations, de la valorisation de certaines théories scientifiques ou médicales, sans parler des tribunes qu’il a offertes aux egos de tout poil. 

Nombre d’évènements résultent selon moi davantage de « complicités objectives », comme aurait dit  Marx, que d’intentions communes. La rencontre aléatoire d’éléments hétérogènes peut engendrer quelque chose d’inattendu, modifier l’équilibre des forces, voire entraîner de vrais basculements - tout en donnant l’impression qu’il y a à tout cela un orchestrateur qui en fait n’existe pas. Un exemple: toujours à cause du covid, les gens payent encore moins en liquide qu’auparavant, car les pièces et les billets qui passent de main en main sont un vecteur idéal pour un virus qui se déplace par portage. Ces nouveaux comportements vont dans le sens souhaité par certains acteurs de l’économie qui n’ont rien à voir avec la santé et la médecine. La numérisation totale de la monnaie permet un contrôle total des flux financiers. Peuvent y être favorables ceux qui voient davantage de tricheries fiscales chez les pauvres que chez les riches. Peut l’être également le ministère des finances qui ferait ainsi l’économie de la monnaie à frapper ou à imprimer et qui sait qu’il lui est plus facile de prendre un peu à beaucoup que beaucoup à quelques-uns. Peuvent y être favorables tous les affamés de ces data qui leur permettent de mieux nous connaître. L’accueilleraient sans déplaisir les banques qui récupèreraient ainsi des flux qui leur échappent encore et se débarrasseraient de la corvée coûteuse et fastidieuse de mettre à disposition les coupures de toute taille. Pourrait le vouloir aussi un Etat désireux de renforcer son contrôle. Mais supprimer la monnaie fiduciaire quand elle représente quinze pour cent des flux provoquerait un tollé. Grâce aux vagues épidémiques, l’usage des pièces et des billets est tombé si bas que bientôt l’inconvénient d’une telle mesure sera acceptable. Pour ceux en tout cas qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. 

Les transformations invisibles

Sont aussi à observer, si l’on veut essayer de discerner la force des choses et sa direction, ce que le philosophe et sinologue François Jullien appelle « les transformations silencieuses » (1). Ce sont des changements si lents, si subtils, qu’ils échappent à notre regard. Comme il l’écrit: « Grandir - nous ne voyons pas grandir: les arbres, les enfants. Seulement, un jour, quand on les revoit, on est surpris de ce que le tronc est devenu déjà si massif ou de ce que l’enfant désormais nous vient à l’épaule.» Je vous propose un exercice: regardez autour de vous et, avec la référence de votre mémoire, ouvrez vos sens. Qu’est-ce qui, insensiblement s’est transformé, autour de vous, au cours de ces dernières années ? N’hésitez pas à être d’abord au plus près de vos perceptions et à comparer à vos souvenirs les couleurs, les odeurs, les sons, les volumes… Quelle direction, quelles mutations possibles cela suggère-t-il ?

Quand il s’agit de faire évoluer des opinions qui, prises à froid, bloqueraient la réalisation de leurs desseins, les tacticiens savent induire un genre de transformations discrètes. La première chose pour y parvenir est de se donner le temps, donc de s’y prendre bien en amont. Ensuite, il convient de ne pas rechercher au début une décision formelle et de se contenter d’une succession de modestes « pourquoi pas ? », parfois même tacites. Le temps aidant, le simple fait qu’un sujet devienne familier allège les inquiétudes et crée en sa faveur une pente imperceptible.

Le cheval de Troie

Evoquer plus haut une chevauchée m’a fait penser au récit du cheval de Troie dans l’Odyssée. C’est une autre manière, pour un changement, d’être invité par ceux-là même qui n’en voudraient pas. Les crédules Troyens ont ouvert les portes de la cité  à ce cheval apparu miraculeusement sur une plage alors que leurs ennemis avaient disparu. Ce faisant, ils ont introduit ceux-ci, qui étaient cachés à l’intérieur, dans la cité. Nombre d’engouements de notre époque me paraissent susceptibles d’être des chevaux de Troie. Je vous laisse y penser et si vous avez envie de partager vos hypothèses en commentaire, vous serez les bienvenus. 

Les incohérences apparentes

Il y aurait bien d’autres choses à dire. Le sujet me passionne car il rejoint l’exercice mental de la prospective, cette « indiscipline intellectuelle » (3) qui donne son nom à mon blog, mais j’en terminerai par les incohérences apparentes. L’incohérence n’existe pas. La série « Dr House » par exemple, montre que l’incohérence des symptômes n’est que la manifestation d’un diagnostic mal posé. Même la folie a sa cohérence. L'incohérence que nous percevons ne peut être que la manifestation d’une cohérence située à un niveau qui nous échappe. Ne pas se poser de questions devant l'incohérence, ou lui trouver des réponses trop faciles, est dangereux. Qui peut savoir ce que la cohérence qui nous échappe est en train d’engendrer ? 


(1) François Jullien, Les transformations silencieuses, Grasset, 2009. 

(2) L’expression est de Michel Godet. 

(Suite et fin au prochain épisode)

05/02/2021

Les vieux

 

Avant la fermeture des bistros

 

C’était jeudi, le jour où Alain, Gérard, Yves, Walter et Pierre avaient pris l’habitude de se retrouver pour prendre un café, parfois rejoints par Michel. 

 

Le confinement décrété par le Gouvernement avait interrompu cette habitude. Au dé-confinement, ils avaient repris leurs rendez-vous hebdomadaires, mais mollement. L’un d’entre eux, d’ailleurs, continuant à craindre la contagion, refusait de venir. L’atmosphère n’était plus aussi enjouée qu’auparavant, les humeurs étaient facilement maussades. 

 

Alain évitait de se demander s’il n’y allait pas par devoir. Ce jour-là, il était en avance. Il choisit une des tables libres et, allant s’y asseoir, prit en passant un des journaux mis à la disposition de la clientèle. Il n’eut pas besoin de préciser au garçon qu’il attendait des amis. Un article attirait son attention quand Gérard arriva, le souffle court. 

 

- Salut ! Alors, tu te refais à la vie normale ? » lui demanda Alain en levant les yeux de sa lecture.

L’autre haussa les épaules, manifestement grognon. 

- Tu parles d’une vie normale ! Et avec mes fichues articulations ! Rester enfermé quasiment deux mois me les a encore plus grippées. Et toi ?

- J’ai finalement recommencé le jogging dans les bois, un bonheur. Mais c’est l’atmosphère de la ville qui me pèse.

Avec un soupir, l’autre s’assit précautionneusement, se tourna pour appuyer sa canne au mur, derrière lui, puis lui refit face.

- C’est sûr ! Tu sais qui vient aujourd’hui ?

- Non, on verra bien.

Alain ne pouvait retenir ses yeux de revenir vers l’article qui avait capturé son attention. 

- Quelque chose d’intéressant dans le journal ? Est-ce possible ?

- Je te le dirai dans une minute. Tu te commandes quelque chose ? 

Gérard se tourna vers le bar et fit signe au garçon qui lui apporta aussitôt un café. 

Là-dessus, Walter fit son apparition, le teint enflammé. D’un geste rageur, il arracha son masque.

- Salut à vous, jeunes gens l

- Salut à toi, l’ancêtre !

C’était une de ces plaisanteries aussi usées qu’inusables: Walter était d’un an l’aîné du groupe. 

Tout en se laissant tomber sur une chaise, il éclata :

- Je viens de me prendre une prune de cent-vingt-cinq euros !

- Oh ! 

- Pour venir du parking jusqu’ici - 100 mètres - j’aurais dû mettre la muselière ! J’ai voulu discuter avec les poulets, je reconnais que je me suis un peu énervé, alors ils ne m’ont pas fait de cadeau !

- Tous les plaisirs se payent !

- C’est vrai que cela devient pénible. 

- J’ai l’impression que l’on n’en sortira jamais. 

Yves qui les rejoignait à l’instant, encore debout, avait entendu cette dernière phrase: 

- Je crains que tu n’aies raison. Nous n’en sortirons pas car, dans ce brouillard, personne n’a envie d’être responsable d’une catastrophe toujours possible. C’est le loto inversé: ne surtout pas jouer ! Au contraire, chacun y va de sa surenchère pour montrer combien il nous aime. 

- Il n’y a pas à dire, tu nous remontes bien le moral !

 - Le brouillard sera peut-être levé par un évènement qui dédouanera ceux qui décident.

- Comme ?

 - Comme l’arrivée d’un vaccin. 

- C’est ça! On passera se faire piquer chez le vétérinaire, ils pourront se laver les mains, et hop! arrivera ce qui arrivera.

Alain, songeur, replia posément le journal, se rencogna et, du regard, fit le tour de leur petite tablée. Il attendit que le garçon eût posé la dernière tasse de café sur la table.

- Je viens de lire une histoire surprenante. 

Cette déclaration alluma chez ses amis une lueur d’intérêt teintée de scepticisme. 

Alain poursuivit:

Imaginez: un gars de quatre-vingt dix ans, un retraité de chez nous, est parti en Afrique, dans une réserve où on lutte contre le braconnage de l’ivoire qui décime les éléphants. Il a fait un gros don à une association et, après avoir visité la réserve, il a été assez persuasif pour qu’une patrouille l’emmène en tournée…

- Et ?

- La patrouille est tombée sur des braconniers, il y a eu un échange de coups de feu, notre nonagénaire a pris une balle et il est mort.

- Elle est vraiment gaie ton histoire !

- Mais qu’est-ce qu’il allait faire là-bas, ce vieux fou ? Pouvait pas rester tranquillement chez lui à regarder les éléphants à la télévision ? 

- Il était marié ?

- Oui. Sa femme n’avait pas voulu l’accompagner. Elle est partagée entre la colère et les pleurs.

- Je la comprends. Il fallait l’enfermer !

Walter, jusque là muet, intervint :

- Je ne suis pas d’accord avec vous! Pas d’accord du tout ! Qu’est-ce que cela vaut donc une vie qui se traîne entre les visites au toubib, les prises de sang, les boîtes de pilules, sans parler de la mémère maniaque et du chien probablement neurasthénique! Et tout cela dans le décor de rêve d’un pays où tu ne peux pas mettre le nez dehors sans ta muselière !

- Mais va-z-y, toi, en Afrique ! Tu sors à peine de chez toi depuis qu’il y a cette histoire de virus !

- Je sais, j’ai tort, j’en suis convaincu ! Mais où est le plaisir de sortir avec toutes ces restrictions, ces masques partout ? Ça me déprime plus que de rester chez moi !

Yves, en guise de commentaire :

- « Tu auras le choix entre une vie longue et ennuyeuse ou courte et passionnée ». 

- Le nonagénaire, paraît-il, avait une fascination quasiment amoureuse pour les éléphants mais n’en avait jamais approché. Il a eu une vie longue, peut-être ennuyeuse, mais il l’a finie passionnément.

- Et à quoi ressemblait-il ? Il devait quand même être fringant pour faire cela !

- Sur la photo, il a un peu l’allure de Clint Eastwood, un grand dégingandé. La veille de son départ, il aurait dit à la feuille de chou locale qui était venue l’interviewer : « J’ai rêvé de ce jour toute ma vie. J’ai été comptable parce que mon père l’était et voulait que je le sois. J’ai épousé une comptable. On a vécu très comptablement… C’est pour moi l’heure de la déraison! » 

- Le vieux monsieur indigne ! Mais s’il avait cette passion, pourquoi avoir attendu si longtemps ? 

- Le même âge que Clint, n’est-ce pas ? Il y en a qui tiennent bien la rampe !

- A côté, finalement, avec mes vingt ans de moins, j’ai l‘impression d’être vieux.

- Tu as vingt ans de moins mais vingt kilos de plus que lui !

- Clint n’est pas le seul. Dans un autre domaine, regardez Edgar Morin: il est presque centenaire.

- Et, lui, il a toute sa tête, ce n’est pas comme d’autres !

- Comment cela, « pas comme d’autres » ? Il y a une allusion là ?

- Cela me fait penser au pauvre Juju.

- Le malheureux ! Un homme qui n’avait bu que de l’eau toute sa vie, un cancer du foie!

Alain secoue la tête:

- C’était un buveur passif peut-être ?

- Arrête ! Tu n’es pas drôle ! C’était un bon copain, Juju. 

- Ce n’est pas le seul qu’on a laissé dernière nous, et la liste s’allonge. Vous avez su pour Grégoire ?

- Hélas! Tu te rappelles quand on avait fait ce séminaire au Tchad…

Gérard part dans une histoire que, dans ce même café, il a déjà contée cent fois. Sans doute est-ce un des meilleurs souvenirs professionnels de sa vie. 

Alain lui fait remarquer qu’il se répète. Avec humeur, Gérard répond:  

- Ben oui, quelle perspective ai-je de revivre des moments comme celui-là ? N’est-ce pas pareil pour nous tous ? On est tous en vie, mais à nous entendre, j’ai l’impression que l’on a déjà vécu tout ce que l’on peut vivre… 

- …et qu’il ne nous reste que la salle d’attente du dernier avion!

- Faut être réaliste: pour ce qui est des moyens physiques, on est quand même plus ou moins diminués ! Il y a des choses qu’on ne peut plus faire. 

- De toute façon, on n’a plus aucune utilité sociale. En dehors du boulot que nous n’avons plus… 

- Vous croyez que vraiment il n’y a pas des choses que l’on puisse encore faire ?

- Les pantoufles, les livres, c’est pas si mal que ça quand on a passé sa vie à bosser. D’autant que, bien qu’on ait cotisé toute notre vie, il faudrait encore justifier notre existence ! Bonjour la considération ! 

- Cela pose des questions quand même » dit Alain.

- Ah! oui ? Lesquelles ?

- J’ai l’impression que ces deux mois de confinement et les restrictions qui les prolongent ont accéléré notre vieillissement. Je ne veux vexer personne mais nos conversations sont devenues - comment dire ? - tristounettes ! 

- « Tristounettes » ? Que veux-tu nous dire là ?

- Ne vous vexez pas si je vous donne des exemples. Toi, la première chose et presque la seule dont tu parles maintenant, c’est du nombre de fois que tu t’es levé la nuit. Sinon, c’est toutes les horreurs que tu lis dans la presse. Et toi, si ce ne sont pas tes genoux, ce sont tes chevilles, tes lombaires, tes cervicales - ou ta femme…

Il n’a pas le temps d’aller plus loin: devant cette attaque inattendue de sa part, la consternation tombe sur les visages et Walter recommence à rougir:

 - Et alors ? Tu crois que c’est drôle ? De Gaulle lui-même disait que la vieillesse est un naufrage ! Et toi, tu te mets dans quelle catégorie ?

- Eh! bien, je dirais que tous ensemble, moi y inclus, on dirait que nous ne sommes plus que des… rétroviseurs ! 

- C’est bien, les souvenirs! A notre âge, n’est-ce pas ce qu’il y a de meilleur ?

- Je vous rappelle quand même d’où je viens. Il y a deux ans, vous vous en souvenez, on ne donnait pas cher de ma peau. Alors, cette vie que j’ai crue un moment perdue, j’ai envie de la respecter. 

- C’est vrai que tu as eu beaucoup de courage et que cela a dû compter dans ta rémission. Mais on n’est pas tous égaux devant la vieillesse et la maladie. Tu citais Clint: tout le monde n’a pas la chance d’avoir un patrimoine génétique exceptionnel ! 

- OK. Je vous propose de prendre la chose par un autre bout. Vous ne niez pas que la façon dont on se nourrit agit sur notre santé ?

- Mon toubib se charge de me le rappeler ! A cause du confinement, j’ai pris trois kilos et je ne sais plus combien de grammes de cholestérol dont je n’arrive pas à me débarrasser. 

- Donc, tu es d’accord là-dessus ? Vous autres aussi ? 

Ils maugréent un oui.

- Alors, ce dont on se nourrit psychologiquement doit avoir une influence aussi ?

- Qu’est-ce que tu entends par « se nourrir psychologiquement » ?

- Je veux parler, par exemple, des sujets que l’on rumine. 

- Mais, à ça, on n’y peut rien !

- Comment on n’y peut rien ? Tu ne peux pas choisir vers quoi tu orientes ton attention ? 

- Oulala ! On se calme ! Je n’ai pas envie de me prendre la tête ! 

Imperturbable, Alain poursuit:

- Vous savez, la fameuse lapalissade: « Un quart d’heure avant sa mort, il était encore en vie » ? Ce n’est pas ce que l’on croit. « Etre en vie », à l’époque, voulait dire davantage que n’être pas mort. On peut être vivant sans être en vie ! J’ai peur que ce soit ce qui nous guette.

- Où veux-tu en venir ?

- Vous ne pensez pas que, pour notre bien, nos rencontres du jeudi pourraient être plus… pétulantes ? 

En rentrant chez lui, Alain se dit ce jour-là que tout n’était pas perdu. Il fallait voir comment s’y prendre. Sinon… Eh! bien, sinon, ce café du jeudi ne serait plus un plaisir et du point de vue de son hygiène mentale, il vaudrait mieux qu’il cesse de fréquenter le groupe.  


(A suivre peut-être)