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21/05/2024

Vivre jusqu’au bout (4)

 

« Use it or loose it »

 

Le désir de protéger est naturel et positif, mais il peut aussi conduire à de multiples dérives. La protection est potentiellement une lame à double tranchant : d’une part, exagérée, elle peut affaiblir le protégé, physiquement, intellectuellement et moralement ; de l’autre, elle peut encourager chez le protecteur un autoritarisme qui tourne à la persécution du protégé. Les professions de « sachants » sont particulièrement exposées à ce dévoiement, comme dans le milieu médical où le délire covidien a révélé davantage de Knock que d’Hippocrate. Il semble que certains choix, dans ce domaine, nous soient refusés, car, pour l’autorité, il s’agit de rien de moins que se substituer à nous-mêmes.  

 

Le réflexe de sur-protection ne concerne pas seulement les enfants. Je le vois à l’oeuvre à l’égard des personnes âgées et j’ai envie de reprendre une des phrases de ma précédente chronique: « Nourris, surveillés, protégés, à l’abri de quasiment tout accident, nantis d’un vétérinaire à demeure, que pourraient-ils souhaiter de mieux ? » Partant d’un bon sentiment, l’excès de protection nous prive des activités qui nous maintiennent alertes et retardent notre affaissement. Moins nous marchons par peur de tomber, plus nos jambes risqueront de nous trahir quand nous voudrons les utiliser. Moins nous monterons d’escaliers pour ne pas nous fatiguer, plus le tonus de nos muscles, de notre coeur et de nos poumons glissera vers la défaillance. Moins nous aurons d’interactions avec les autres, avec les animaux, les plantes, le vivant en général, plus nous nous éloignerons de la vie. Au bout du bout, c’est la longévité que l'on veut protéger qui s’en trouvera abrégée. 

 

On a une fâcheuse tendance à penser qu’à un certain âge la cuisse de canard confite dans son pot de graisse est la meilleure métaphore du bonheur qui nous reste à vivre. J’ignore si l’on a fait des études sur le sujet, mais il me semble que l’on a une faible idée du nombre et de la diversité des stimulations qu’une vie quotidienne normale procure à notre corps et à notre psyché. Cette sous-estimation entraîne que la perspective de l’EHPAD ne paraît pas si problématique à tant de gens, qu’il s’agisse des personnes concernées elles-mêmes ou de leurs familles. 

 

De toute façon, me dira-t-on, il faut bien un jour accepter de vieillir! D’évidence, cela fait partie de la sagesse que nous devons acquérir. Mais accepter de vieillir ne doit pas conduire au choix de vieillir plus vite. J’ai évoqué les jambes, mais le reste est à l’avenant: le souffle, le cerveau, le coeur, la mémoire, la sociabilité, les cinq sens: tout doit être maintenu à un certain niveau d’activité, faute de quoi nous mettons en oeuvre une accélération artificielle de notre déclin. D’autant que tout cela semble fonctionner en système et que l’état de la mémoire, peut-être, n’est pas si loin de celui des jambes. Quoi de plus globalement débilitant que le tête-à-tête permanent avec l’écran de la télévision ? Quoi de moins riche en stimuli que les quatre murs d'un milieu aseptisé ?

 

Le désir de protéger n’est pas nécessairement pur. Il peut exprimer, comme je viens de l’évoquer, un goût du pouvoir qui se justifiera au nom d’une cause. Il peut aussi résulter d’un besoin d’être aimé ou d’une culpabilité sournoise. L’insatiabilité étant une caractéristique du besoin d’être aimé comme de la culpabilité pathologique, le risque alors est que le protégé les perçoive et les exploite afin de continuer à vivre à l’abri de tout véritable engagement personnel. Je ne juge personne, mais il ne faut pas fermer les yeux sur ces phénomènes. 

 

Sans partager la thèse darwinienne de l’individualisme à la Ayn Randt, qui refuse tout soutien de la société à l’individu, il convient d’admettre qu’un excès d’assistance retarde et finalement menace l’autonomie que chacun d’entre nous doit pouvoir développer tant pour son bénéfice personnel que pour l’établissement d’une relation équitable avec la société. Une capacité d’adaptation tournée vers l’évolution et non seulement vers une survie sous assistance a parfois besoin de la rude provocation du réel. Cependant, certaines populations peuvent être dans un tel état de décrochage qu'un choc n'aurait que des effets néfastes. 

 

Parmi celles auxquelles l’administration de notre pays, aidée de quelques associations, apporte son assistance, il y a les SDF. Je me suis souvent demandé comment une personne normale peut sortir de cet état lorsqu’elle l’a vécu durant des mois et des années. Dans cette existence crépusculaire qui ne devrait être qu’un malheureux passage aussi réduit que possible, un certain nombre semble s’établir définitivement. De même pour les immigrants. A part les munir de quelques subsides, les aider dans leurs démarches administratives, que fait-on au juste pour les conduire à l’autonomie ? Pour un certain nombre, il y a un fossé me semble-t-il que la seule assistance matérielle ne peut permettre de franchir. Plutôt que compter sur une rencontre improbable entre les individus et un marché du travail qui ne les attend pas, ne faudrait-il pas imaginer pour eux des activités de transition ? Ne pourrait-on concevoir des chantiers à la faveur desquels ils acquéraient (ou ré-acquéraient) des comportements et des compétences de base, se nourriraient et découvriraient leur besoin d'être utile ? Il fut un temps lointain où la mairie de Paris envoyait des « colons » en province pour y apprendre le maraichage. Quand on disperse aujourd’hui des populations d’immigrants dans les villages, songe-t-on à leur autonomie ? Songe-t-on, par ailleurs, à développer non seulement le « vivre ensemble », qui n'est qu'une juxtaposition, mais aussi le « faire ensemble » ? Peut-on rêver - c'est un exemple - à un jardin partagé où se mêleraient les populations ?

 

« Use it or loose it » dit-on en anglais: « Servez-vous en ou perdez-le". Cela vaut pour les jambes mais aussi pour bien d’autres choses, la première d’entre elles étant sans doute le réflexe de l’effort. Moins nous faisons d’effort, moins d’effort nous serons capables de faire. Les domaines d'application ne manquent pas. Il est rare qu'une pente "naturelle" nous entraîne dans une bonne direction. 

 

(à suivre)

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