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25/01/2021

La liberté, la joie et le reste

 

 

Sur la grand plage des Sables d'Olonne, l'exubérance des chiens enivrés par l’espace m'a toujours réjoui. Ils sont une invitation à l’enfant libre qui sommeille en nous, souvent assommé par le sérieux de l’âge adulte. Vendredi dernier, j'en ai vu un que j'ai trouvé particulièrement génial. De type colley écossais, il allait vers chaque congénère qui se présentait sur son chemin, faisait comme une invitation à jouer et hop! les deux compères, aboyant joyeusement, partaient à fond de train en faisant de grandes boucles qui, de temps en temps, passaient dans la mer où ils s’éclaboussaient sans ralentir. Puis, ses maîtres continuant d'avancer, l'infatigable colley les rejoignait et réitérait son invitation à un autre compère rencontré un peu plus loin. Il a fait cela cinq ou six fois jusqu’au terme des deux kilomètres de plage. Aucun chien n'a eu peur de le voir s’approcher et ne s'est dérobé à son invitation. Pour clôturer, il a traversé une mare au galop et fait s'envoler un nuage de mouettes. Je me suis dit: voilà le modèle du manager ou de l’enseignant. Il communique par sa posture et son énergie, il sait mettre les autres en mouvement, son élan entraîne sans effort et lui-même y trouve un plaisir essentiel. Une belle illustration du concept d’autotélisme développé par Mihaly Csikszentmihaliyi qui inspire mes parcours de développement. 

 

L’autotélisme me fait penser à un autre concept, celui de l’Enfant libre. Celui-là est du père de l’Analyse Transactionnelle, le psychiatre américain Eric Berne (1910-1970). L’Enfant libre est une de nos six instances intérieures que Berne appelle « états du moi », à côté du Parent Critique, du Parent Nourricier, de l’Enfant Adapté Soumis ou Rebelle et de l’Adulte. Ce sont des formes différentes de notre énergie personnelle que nous endossons de manière plus ou moins contrôlée en fonction de nos interactions avec ceux qui nous entourent. L’Enfant Libre est comme le chien sur la plage, il est joie et spontanéité. Il est aussi jaillissement et créativité. C’est l’énergie première sans laquelle nous ne serions pas. Quand je pense à un personnage qui incarnerait le mieux l’Enfant Libre, celui qui me vient aussitôt à l’esprit est Tom Sawyer, le jeune héros de Mark Twain. L’Enfant Libre, c’est évidemment celui qui fait l’école buissonnière. Dans un autre genre, on pourrait également citer François Bernardone, dit François d’Assise, ce troubadour que le commerce de draps de son père ennuie et qui préfère la liberté que la pauvreté procure, d’aller chanter Dieu et ses créatures sur des chemins improbables. Me vient aussi à l’esprit le visage de Gérard Philippe. 

 

L’excentricité est souvent l’une des manifestations extérieure de l’Enfant libre. Je suis en train de lire « Au royaume des glaces » d’Hampton Sides*, l’histoire vraie d’une expédition polaire dans le dernier quart du XIXème siècle. L’auteur y présente un personnage ayant réellement existé, James Gordon Benett, richissime propriétaire du Herald, qui va sponsoriser l’expédition de De Long. Doté d’une vitalité extraordinaire, Benett pratique de nombreux sports, toujours avec excès, et s’intéresse à tout. On le juge fantasque mais il est aussi génial. En 1870, convaincu qu’un journal doit aller au devant des histoires, il avait envoyé Henry Stanley au fin fond de l’Afrique à la recherche de Livingstone. Il a précédé Orson Welles dans le domaine du canular: s’il n’a pas imaginé comme lui une invasion d’extra-terrestres, en 1874 son journal a publié un faux reportage, plein de détails sanglants et macabres, sur une prétendue évasion des fauves du zoo de Central Park. Un jour, à Amsterdam, alors qu’il venait d’assister à un spectacle musical et désireux de courtiser la vedette féminine, il invita celle-ci à bord de son voilier avec toute la troupe. Puis, il fit discrètement lever l’ancre, promena tout ce monde sur l’Atlantique pendant plusieurs jours et se fit donner la pièce à bord. Au retour, il les indemnisa tous, le théâtre y compris qui avait perdu plusieurs représentations de son fait. 

 

Intérieurement, je pense que nous savons tous ce que nous ressentons quand nous accueillons notre Enfant Libre et aussi lorsque, par la même occasion, nous le sentons éventuellement faiblard, apeuré. Heureusement, nous avons aussi des relations qui, pour notre bonheur, savent mettre le leur aux commandes, et par résonance il vient alors stimuler le nôtre. Une de mes amies a ainsi le don subtil de tout enchanter d’un ton de voix, d’un sourire. Mais, vous l’aurez peut-être remarqué, l’Enfant Libre, sans même qu’il cause du tort, s’attire la désapprobation de certaines personnes. Il peut les inquiéter, comme dans le dessin dont j’ai choisi d’illustrer cette chronique. Elles peuvent aussi lui jalouser cette liberté qu’elles n’osent pas s’accorder. Sur la plage, la grande majorité des promeneurs qui croisait ce chien le trouvait sympathique et souriait. Il y avait aussi quelques indifférents, puis, tout de même, quelques visages fermés. C’est agaçant, n’est-ce pas, ces enfants, ces animaux - ces imbéciles - qui n’ont pas conscience de la gravité des choses ! J’avoue que leur agacement m’agace ! A leur sujet, de Gaulle parlait des « pisse-froid » et ma mère, moins militairement, des « éteignoirs ». 

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Il y a le faux Enfant Libre. Dans la typologie de Berne: l’Enfant Adapté Rebelle. Celui-là est constamment en conflit avec l’autorité mais il est, au vrai, dépendant et prisonnier de ce conflit. Il a besoin de cette figure à laquelle s’opposer. A l’intérieur de lui-même, ce n’est pas la joie pure de l’Enfant libre, mais la tension du chercheur de bagarre, et ce n’est pas la liberté qui règne mais le besoin d’un adversaire. L’Enfant Adapté Rebelle est la réponse mécanique à l’autorité normative, limitante, que Berne appelle le Parent Critique. L’Enfant libre vit, tout simplement. Il se réjouit du chien qui court sur la plage et ira peut-être courir avec lui, indifférent aux éteignoirs. Si, d’aventure, il transgresse, en faisant par exemple l’école buissonnière, ce n’est pas par provocation ou pour prouver quoi que ce soit. Défier une autorité quelconque ne l’intéresse pas. Notre Président de la République peut se plaindre de la prolifération des « procureurs », mais cette prolifération est un effet mécanique. Quand je regarde l’expression récurrente des visages de nos politiques depuis des mois, j’ai l’impression d’une galerie de Parents Critiques. Quand ce n’est pas l’Enfant Adapté Soumis, le Parent Critique suscite face à lui l’Enfant Adapté Rebelle. En revanche, tous nos « procureurs » feraient bien de se méfier: ce n’est pas parce qu’ils expriment leur colère qu’ils manifestent leur liberté. Le philosophe Alain disait: « A qui veut empêcher ma liberté, je la prouve témérairement ». Je vois, par exemple, qu’après n’avoir pu assister au départ du Vendée Globe, on râle maintenant d’être interdits d’accueillir les skippers qui reviennent de leur tour du monde. Râler est une attitude d’Enfant Adapté Rebelle. Pour Berne, l’Enfant Adapté Rebelle et l’Enfant Adapté Soumis ne sont que les deux faces d’une même pièce. 

 

 

La culture, l’éducation et les règlementations ont tellement brimé l’Enfant Libre et il en est résulté tant de frustrations qu’il s’en faut de peu qu’on le considère comme l’état idéal. Cependant, ce n’est pas si simple. D’abord, se sentir frustré ne prouve pas la légitimité du désir bridé. Mais, sans malice aucune, sans intention de nuire, l’énergie de l’Enfant Libre est par nature égoïste et anarchique. Le chien fou peut se retrouver dans un jeu de quilles. Ce que j’ai évoqué plus haut de James Benett en donne un bon exemple. Sa fortune lui permettait de compenser les préjudices que sa conduite pouvait entraîner, mais, pour un Enfant Libre aux moyens ordinaires, c’est plus compliqué. La société s’emploie à se protéger de cette énergie par l’intériorisation de la discipline. Malheureusement, de la discipliner à l’inhiber, il n’y a pas une grande distance, d’autant que moins on supporte l’insécurité plus on veut contrôler. Si je ne suis pas partisan de la devise facile « Il est interdit d’interdire », il me semble néanmoins que notre matrice sociale, renforcée par la gestion de la crise sanitaire, engendre beaucoup d’Enfants Adaptés, qu’ils soient rebelles ou soumis. Or l’Enfant Libre est indispensable à la fois à la joie de vivre et à la créativité d’une société. Il y a un équilibre à ajuster. En attendant, retrouver chacun d’entre nous notre Enfant Libre, vivre avec lui en bonne intelligence, peut être de l’ordre d’une hygiène ou d’une reconquête. 

 

* Editions Paulsen, 2018. Hampton Sides est aussi l’auteur de The lost city of Z, dont James Gray a tiré un film. 

20/09/2020

La liberté et le sentiment de liberté

 

 

Jusqu’à l’arrivée du covid, les espaces publics au grand air - les rues, les places, les quais, les rivages, les marchés de plein vent - étaient des lieux où l’on se sentait libre. Certes, il y avait des règles formelles ou informelles à respecter: la courtoisie, le code de la route avec ses feux de circulation et ses passages pour piétons, les conventions vestimentaires. Mais, à part pour certains d’entre nous à qui un panneau limitant la vitesse à 80 km / heure fait les mêmes effets qu’un chiffon rouge, la frustration était nulle. Dans le monde d’avant, on respirait donc librement. La seule autorité que l’on ressentait était notre autorité intérieure, autrement dit notre liberté au sein d’un monde organisé. Peut-être étions-nous simplement bien adaptés.

 

Depuis le confinement et même avec le déconfinement, la sensation qui prédomine est celle de l’omniprésence d’une autorité extérieure. «  Big brother is watching you. » Ce gente de situation est d’autant plus pesant que l’autorité en question ne nous semble pas mériter notre confiance, voire même que nous avons des doutes quant à sa légitimité. Ce point est à souligner, car il peut y avoir là une zone de fracture potentielle. En attendant, avec ou sans masque, l’air que nous respirons dans la rue en est comme appauvri de son oxygène. Peut-être cela passera-t-il et avons-nous seulement besoin d’un temps d’adaptation à ces règles plus restrictives, après lequel nous retrouverons notre ponctuellement souffreteux sentiment de liberté. Peut-être la fin de l’avant-dernier film de Clint Eastwood, La Mule, est-t-elle une métaphore du bonheur que nous pouvons attendre de l’avenir.

 

Dans l’espace privé, bien qu’évidemment plus étroit, on respire un peu mieux. Mais seulement parce que le contrôle ne s’y exerce pas directement. Pas encore. Cependant, en attendant que les pandores ou les smartphones viennent s’y assurer de nos comportements, pour la première fois dans l’histoire les injonctions à la distanciation sociale et au port du masque sont répétées ad nauseam par la radio et la télévision. Je dois avouer que je commence à en avoir assez du storytelling de « René qui prépare le barbecue » et de « Selim qui rend visite à sa grand-mère ». Vivement qu’il pleuve sur le barbecue de René et que Selim aille voir sa grand-mère au cimetière !

 

Le débat sur le masque n’en finit pas. Est-il efficace, ne l’est-il pas ? Que pourrait-il cacher d’autre que notre visage ? On se souviendra que son histoire a commencé avec des déclarations unanimes de nos dirigeants et experts. « Les masques n’ont aucun intérêt pour le grand public » (Jérôme Salomon, médecin infectiologue, directeur général de la Santé, BFMTV, 4 mars). « Le port de masque, en population générale dans la rue, ça ne sert à rien » (Edouard Philippe, Premier ministre, TF1, 13 mars). « Je suis surpris de voir par la fenêtre de mon ministère le nombre de personnes qui sont dans la rue avec des masques (…) alors que cela ne correspond pas à des recommandations » (Olivier Véran, médecin, ministre de la Santé, déclaration à la presse, 16 mars). Les mêmes, sans rougir, sans présenter d’excuses, sans faire amende honorable, ont transformé ce masque qu’ils disaient inutile en impératif catégorique. Il est même devenu une menace de punition pour les dévergondages collectifs que seraient des retrouvailles familiales. Tous ces aspects triviaux ne doivent pas nous faire oublier la dimension symbolique de l’affaire, qui est sans doute première.

 

Derrière ce débat qui frise parfois l’empoignade, il y a au moins trois logiques d’action: la logique sanitaire, la logique relationnelle et la logique de la liberté. Les mauvais esprits en rajouteront une quatrième: la logique politique. Aujourd’hui, je vous laisserai explorer vous-mêmes ce terrain.

 

La logique sanitaire est une logique de précaution. A ce titre, on ne saurait trop faire peur aux enfants afin qu’ils ne traversent pas la rue. A partir de là, on peut repérer l’amplification naturelle à cette logique : chacun, par sécurité, rajoute son tour de vis afin de ne pas être plus tard accusé d’une coupable incurie. Avec une telle dérive, on peut en venir à tuer les gens pour leur éviter de tomber malades. Quant à l’efficacité des mesures, à leur opportunité ou à leurs dégâts collatéraux, les opinions même scientifiques sont divisées comme tout ce qui touche depuis le printemps à cette épidémie. Donc, on les adoptera toutes, ensemble ou successivement. Même si l’on ne pourra jamais rien prouver, lorsqu’on sera sorti de l’auberge - à condition d’en sortir - on pourra toujours leur attribuer tout ou partie de notre salut et chacun de leurs promoteurs pourra réclamer sa part de la gratitude populaire.

 

La logique sanitaire actuelle est en opposition impitoyable avec la logique relationnelle. Celle-ci vient de nos tripes: nous sommes des êtres sociaux, affectifs, dont les sens sont orientés à la communication. Les poignées de main, les bises, les étreintes, quand elles sont interdites, constituent un appauvrissement cruel de notre vie sensorielle. Le visage de l’autre, quand nous pouvons le voir, est en général la première chose que nous regardons de lui, qui nous parle de lui, de ce qu’il vit dans le moment, de ce qu’il peut représenter pour nous. Le philosophe Alain disait que la bouche est plus révélatrice de quelqu’un que ses yeux. Les expressions du visage qui partent des mâchoires précisent nos mots, les teintent d’émotion, de sincérité ou de mensonge, parfois même les remplacent. Sous le masque, nous pouvons sourire, faire la grimace, esquisser un baiser ou tirer la langue, nos yeux en diront si peu et de manière tellement ambiguë que l’incommunicabilité prévaudra. Si l’on devait porter durablement cette muselière, sans doute faudrait-il apprendre une gestuelle compensatrice.

 

Enfin, il y a la logique de la liberté. Le masque est quelque chose que je n’ai jamais porté de ma vie, qu’à tort ou à raison m’impose une autorité qui à l’origine le déconseillait. Si j’ai un caractère naturellement discipliné, voire soumis, je n’en aurai pas beaucoup d’états d’âme. Il se peut même que la figure du protecteur en filigrane de ces injonctions me rassure. En revanche, si j’ai le rapport à l’autorité sourcilleux, ce n’est pas la même histoire. Pour citer à nouveau Alain: « Si quelqu’un veut empêcher ma liberté, je la lui prouve témérairement ». En tout cas, j’aimerais ici pointer une autre dérive que je trouve dangereuse: chez un certain nombre de personnes, la discipline des gestes entraîne l’abdication de la pensée. Il leur est difficile de porter le masque tout en gardant leur esprit critique. Un pas de plus et, même en étant aussi respectueux des règles qu’elles, si vous vous autorisez à exprimer le moindre doute devant elles, vous serez accusé de délit d’opinion.

 

Eprouver le sentiment de la liberté est relatif aux situations que nous vivons et à ceux avec qui elles nous confrontent. Ce sentiment est relié à des symboles qui sont différents selon les individus. Pour certains, c’est le choix du vêtement, pour d’autres le rapport au temps, au langage, à l’occupation de l’espace public, etc. Parfois, le sentiment de la liberté a besoin de se vivre plus intensément et c’est alors l’entrée en transgression, en résistance ou en lutte. Il y a deux formes vestimentaires apparemment opposées qui nous invitent à nous écarter d’une opinion binaire : le niqab et le crop top. On peut décider que porter l’un ou l’autre est une forme de soumission: la collégienne qui montre son nombril adhère à une dynamique grégaire promue par les réseaux sociaux, la musulmane qui à l’inverse se voile de la tête aux pieds à une coutume séculaire maintenue par les mâles. Mais on peut aussi imaginer que la collégienne, face aux injonctions puritaines des adultes, affirme sa liberté en adhérant à un mouvement provocant, et que la femme voilée revendique son identité culturelle face à ce que notre société - pour elle étrangère - entend lui imposer. Dans les deux cas, il y a en même temps l’acceptation d’un conformisme et l’exercice d’une résistance.

 

L’économie du sentiment de liberté résulte donc de la façon dont je réponds à ces deux questions:
- face à qui veux-je en priorité affirmer que je suis libre ?
- entre plusieurs conformismes, lequel sied-il à l’identité que je cultive ou veux afficher ?

Mais, dans la situation où nous nous retrouvons du fait de l’épidémie, la question fondamentale est plutôt celle de la liberté que du sentiment de liberté:

- jusqu’où sommes-nous prêts à échanger des pans de notre liberté contre une sécurité plus ou moins démontrée ?

En poussant le bouchon un peu plus loin:

- Au delà de quel niveau de restriction, le risque est-il préférable à la sécurité ?

 

 

 

 

 

21/03/2020

Du confinement intérieur

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J’ai beaucoup travaillé avec des personnes qui, en raison de la focalisation à laquelle leur métier et leurs responsabilités les contraignaient, demandaient à « lever le nez du guidon ». Non pas pour faire du tourisme intellectuel, mais parce qu’elles étaient conscientes que l’on peut être pris au dépourvu quand, d’un lieu que notre regard n’embrassait pas, une perturbation nous atteint. Mes séminaires et mes « parcours de développement humain » ont pour ressort principal le rapport à l’imprévu. Pourquoi y a-t-il de l’imprévu ? De quelle manière nous préparons-nous à l’accueillir ? Comment nous adaptons-nous à sa survenance ? Voire: comment l’invitons-nous ? Il n’y a rien de gratuit dans cette démarche: nos histoires individuelles et collectives sont faites de bifurcations le plus souvent subies et parfois mal exploitées. Mais l’imprévu est une notion relative. En tant que formateur, mon objectif est d’éclairer le rôle de nos processus cognitifs et de faire en sorte qu’on accueille un « peut-être » à côté des certitudes qui peuplent nos esprits et engendrent la scotomie mentale. Ma philosophie pourrait se résumer ainsi: « Peut-être cela est-il étonnant, peut-être cela n’arrivera-t-il pas de notre vivant. Autorisons nous cependant à l’envisager: si cela vient à se produire, nous aurons une avance potentiellement salvatrice ».

 

Cet intérêt pour l’imprévu provient sans doute de mon expérience personnelle. Cela a pu commencer très tôt puisque je suis né avant terme et sous césarienne, mais je ne m’attarderai pas sur cette spéculation. A plusieurs reprises, dans ma vie, ce que je tenais pour sûr ou désirable a été balayé, parfois douloureusement. Avant d’être en âge scolaire, je voyais dans la rue les plus grands que moi partir à l’école et en revenir. C’était quelque chose de mystérieux et que j’avais envie de connaître. Un jour d’octobre 1953, par un petit matin clair et frais, mon tour vint. Au bout d’une heure de classe, je n’avais qu’un désir: m’enfuir ! Une quinzaine d’années plus tard, l’imprévu fut l’annonce que mon père, âgé de cinquante-sept ans, jusque là aussi vivant qu’on peut l’être, était condamné. Pour utiliser une expression que j’ignorais à l’époque, le « signal faible » dont on n’imagina pas ce qu’il annonçait fut un simple saignement des gencives. De la clinique toulousaine où on l’avait envoyé, mon père m’appela un soir, plein d’énergie et d’optimisme. Il rentrerait dans quelques jours. Je m’empressai de communiquer cette nouvelle à notre médecin de famille qui me répondit sobrement: « Pourriez-vous venir me voir ? » C’était le début de l’automne, il tombait des cordes mais, quand je laisse ce souvenir affleurer spontanément, j’ai aussi l’image d’innombrables flocons qui virevoltent. Je ne saurais dire laquelle de ces deux images, de la pluie ou de la neige, est juste. Le bon sens me dit seulement qu’en cette période de l’année ce ne pouvait être de la neige. Dix minutes plus tard, j’étais dans le cabinet du docteur et je l’entendais me lire le compte-rendu qu’il avait reçu du professeur qui avait pris mon père en charge. Littéralement : « Leucémie myéloblastique aiguë, pronostic sombre ». A l’époque, on dissimulait aux malades les diagnostics sans espoir, mais il fallait bien que quelqu’un de la famille fût informé. Ma mère étant dépressive, ma grand-mère fragile, bien que je n’eusse que vingt-et-un ans j’étais le seul à qui notre docteur pouvait dire la vérité. Je vous laisse à imaginer, outre l’horreur pour moi de cette nouvelle, le choc intérieur que fut la collision de ces informations contradictoires. Je pense que ce choc a joué un rôle décisif sur ma structure mentale. Il y a implanté ou en tout cas renforcé un principe de défiance associé à un désir aigu de voir au delà des ombres de l’illusion. L’allégorie platonicienne m’a permis d’ennoblir cette disposition, au point que « Les ombres de la caverne » est devenu le titre du livre que j’ai publié en 2011.

 

Il y eut, au cours de cette maladie fatale, un épisode singulier. Alors qu’il traversait une bonne période, mon père, qui ignora jusqu’à la fin la réalité de son état, décida un jour de surseoir à la prise de sang périodique. Ma mère, d’ordinaire si pointilleuse, l’approuva. Il est vrai qu’il paraissait en parfaite santé. Je connaissais le risque mais je ne pouvais pas le révéler. Je ne parvins pas à les faire changer d’avis. L’angoisse folle qui s’était emparée de moi se transforma alors en une tempête. Devant mes parents interloqués, j’explosai. Pour autant, je restai muet sur l’essentiel. Etait-ce à un fils de livrer à son père la cruelle vérité que les médecins jugeaient ne pas devoir lui dire ? Une semaine plus tard, le retour des malaises se chargea du reste. Bien que je n’aie pas exactement vécu le drame de Cassandre puisque je ne pouvais pas révéler la vérité, j’ai fait l’expérience d’avoir une conviction douloureuse que l’on ne parvient pas à partager.

 

Détenir une information que l’on ne peut dire ou qui ne rencontre que le rejet fait de vous un mouton noir. Soulever certaines questions aussi. Lors de la parution du premier « Rapport au Club de Rome » sur Les limites de la croissance, qui, selon moi, mettait le doigt sur une évidence - et nous le vérifions de nos jours - je ressentis à quel point j’étais une sorte d’original, expérience que j’avais faite dès mes premiers jours de classe et qui m’avait laissé désemparé. Il y a en moi quelque chose d’imperméable à certains conformismes. Le déni collectif n’entame pas mes convictions. Dans certains domaines, aujourd’hui, j’ai le réconfort d’être de moins en moins seul.

 

Ce désir de voir au delà des ombres, que j’ai évoqué plus haut, nourrit des années plus tard ma passion pour la prospective et, parallèlement, pour l’étude de ces phénomènes de déni, de rigidité mentale, de conformisme intellectuel qui nous rendent parfois aussi stupides que vulnérables. Je me souviens par exemple d’avoir organisé, au début des années 90, des séminaires sur le potentiel du commerce électronique et n’avoir recueilli sur le moment qu’un succès d’estime. A quelques années de là, certains des participants s’en souvinrent et j’eus des compliments a posteriori. Ce n’est pas que je sois particulièrement intelligent, mais avoir été en grande partie autodidacte m’a donné une liberté de pensée que ne bloquent pas des réflexes orthodoxistes ou de subordination définitive aux sachants. Je ne peux pas penser autrement que par moi-même, fût-ce en boitant. Ce n’est pas non plus que je sois un visionnaire, c’est seulement que, lorsque j’écoute ou lis certaines choses, j’ai une sorte d’intuition de ce qu’il serait pertinent de prendre en compte, quelque invraisemblable que cela puisse paraître dans le moment. Je me rappelle, par exemple, avoir fait intervenir le regretté Bernard Lietaer sur la crise des subprimes: alors que les économistes du 20 heures nous annonçaient qu’on aurait oublié tout cela dans deux mois, Bernard affirma que la crise serait longue et profonde. J’ai eu aussi le privilège d’inviter à témoigner Paul Jorion, revenu des Etats-unis, l’un des rares experts à pouvoir prouver aujourd’hui qu’il avait annoncé cette crise puisque, non sans mal, il avait réussi à faire publier avant qu'elle survienne un essai prophétique.

 

L’étude de l’histoire et des aveuglements qui la parsèment nourrit la réflexion prospective. J’ai évoqué en passant les difficultés rencontrées par Paul Jorion pour se faire publier tant ce qu’il annonçait semblait saugrenu. Peut-on encore rappeler, tellement elle est connue, la cécité de la firme Kodak dont un des jeunes ingénieurs avait inventé la photographie numérique et qui est morte de sa croyance dans la supériorité définitive de la photographie argentique ? Doit-on rappeler le sort dramatique du médecin Ignace Semmelweis (1818-1865), persécuté par ses pairs et mort dans la folie, pour avoir évoqué la possibilité que les hécatombes de femmes en couches dans les hôpitaux avaient quelque chose à voir avec un facteur invisible ? Doit-on rappeler les analyses de Paul Watzlawick sur le cercle infernal maintes fois observé qui consiste à faire toujours plus de la même chose alors même que l’on obtient toujours plus du contraire de ce que l’on recherche ?

 

Dans le cadre de mes prospections intellectuelles, j’ai eu la chance de rencontrer des esprits particulièrement affutés. Parmi d’autres que je citerai en d’autres occasions, m’a particulièrement marqué la fréquentation d’Andreu Solé, l’auteur de « Créateurs de Mondes ». Quand Andreu m’a montré qu’en amont de nos représentations, il y avait à notre insu un filtre aussi simple que puissant - nos possibles, impossibles et non-impossibles - et que ces filtres délimitaient le monde - pour ne pas dire le bocal - dans lequel nous vivons, ce fut pour moi le « Bon sang! Mais c’est bien sûr! » de l’inspecteur Bourrel. Cela explique que les oeuvres d’imagination soient parfois plus pertinentes que les exercices de prévision rédigés par les « réalistes », car le réalisme n’est qu’un assemblage de préjugés dont le statut de la fiction permet de se libérer. Un petit rayon de ma bibliothèque rassemble quelques-uns des ouvrages qui me paraissent lourds de pertinence de ce point de vue-là. Impossible, le naufrage du Titanic, pourtant décrit avec une étonnante précision, en 1898, par Morgan Robertson dans son roman Futility ? Impossible que des terroristes détournent des avions et les jettent sur les deux tours de New York ? Tom Clancy l’a cependant imaginé dans son roman Sur ordre, paru en 1996. Impossible l’existence d’un facteur invisible d’infection proposée par le malheureux Semmelweis ?

 

Ces dernières années, ma réflexion s’est étendue à la manière dont nous vivons nos vies personnelles, car ce triple filtre des possibles, impossibles et non-impossibles, évidemment nous confine. J’ai raconté ailleurs comment il me fallut la menace subite d’une grave maladie pour que je sorte de l’invisible prison que je m’étais construite et que je m’ouvre à la possibilité de devenir ce que jusque là je n’aurais pu ni souhaiter ni même imaginer. Les personnes qui recourent aux Approches narratives font la même expérience quand elles prospectent patiemment dans leur autobiographie les « fines traces » de celui ou celle qu’il y a en eux à leur insu, qu’une histoire dominante a refoulé.

 

 

Je vous propose de nous retrouver ici pour, en échangeant si vous le souhaitez nos expériences du confinement, prendre soin de nos besoins physiques, psychologiques et, osons le mot, spirituels. Et aussi pour préparer notre retour à la liberté.

 

Tirées de mon expérience, voici quelques questions qui pourraient recéler un peu de pertinence:


Quels sont les principaux possibles, impossibles et non-impossibles que vous avez vu basculer dans votre vie ?


Quels sont les principaux possibles, impossibles et non-impossibles qui pourraient basculer dans un proche avenir ?


Dans ce cadre, quel bien pourriez-vous vous faire à vous-même ?