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21/03/2020

Du confinement intérieur

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J’ai beaucoup travaillé avec des personnes qui, en raison de la focalisation à laquelle leur métier et leurs responsabilités les contraignaient, demandaient à « lever le nez du guidon ». Non pas pour faire du tourisme intellectuel, mais parce qu’elles étaient conscientes que l’on peut être pris au dépourvu quand, d’un lieu que notre regard n’embrassait pas, une perturbation nous atteint. Mes séminaires et mes « parcours de développement humain » ont pour ressort principal le rapport à l’imprévu. Pourquoi y a-t-il de l’imprévu ? De quelle manière nous préparons-nous à l’accueillir ? Comment nous adaptons-nous à sa survenance ? Voire: comment l’invitons-nous ? Il n’y a rien de gratuit dans cette démarche: nos histoires individuelles et collectives sont faites de bifurcations le plus souvent subies et parfois mal exploitées. Mais l’imprévu est une notion relative. En tant que formateur, mon objectif est d’éclairer le rôle de nos processus cognitifs et de faire en sorte qu’on accueille un « peut-être » à côté des certitudes qui peuplent nos esprits et engendrent la scotomie mentale. Ma philosophie pourrait se résumer ainsi: « Peut-être cela est-il étonnant, peut-être cela n’arrivera-t-il pas de notre vivant. Autorisons nous cependant à l’envisager: si cela vient à se produire, nous aurons une avance potentiellement salvatrice ».

 

Cet intérêt pour l’imprévu provient sans doute de mon expérience personnelle. Cela a pu commencer très tôt puisque je suis né avant terme et sous césarienne, mais je ne m’attarderai pas sur cette spéculation. A plusieurs reprises, dans ma vie, ce que je tenais pour sûr ou désirable a été balayé, parfois douloureusement. Avant d’être en âge scolaire, je voyais dans la rue les plus grands que moi partir à l’école et en revenir. C’était quelque chose de mystérieux et que j’avais envie de connaître. Un jour d’octobre 1953, par un petit matin clair et frais, mon tour vint. Au bout d’une heure de classe, je n’avais qu’un désir: m’enfuir ! Une quinzaine d’années plus tard, l’imprévu fut l’annonce que mon père, âgé de cinquante-sept ans, jusque là aussi vivant qu’on peut l’être, était condamné. Pour utiliser une expression que j’ignorais à l’époque, le « signal faible » dont on n’imagina pas ce qu’il annonçait fut un simple saignement des gencives. De la clinique toulousaine où on l’avait envoyé, mon père m’appela un soir, plein d’énergie et d’optimisme. Il rentrerait dans quelques jours. Je m’empressai de communiquer cette nouvelle à notre médecin de famille qui me répondit sobrement: « Pourriez-vous venir me voir ? » C’était le début de l’automne, il tombait des cordes mais, quand je laisse ce souvenir affleurer spontanément, j’ai aussi l’image d’innombrables flocons qui virevoltent. Je ne saurais dire laquelle de ces deux images, de la pluie ou de la neige, est juste. Le bon sens me dit seulement qu’en cette période de l’année ce ne pouvait être de la neige. Dix minutes plus tard, j’étais dans le cabinet du docteur et je l’entendais me lire le compte-rendu qu’il avait reçu du professeur qui avait pris mon père en charge. Littéralement : « Leucémie myéloblastique aiguë, pronostic sombre ». A l’époque, on dissimulait aux malades les diagnostics sans espoir, mais il fallait bien que quelqu’un de la famille fût informé. Ma mère étant dépressive, ma grand-mère fragile, bien que je n’eusse que vingt-et-un ans j’étais le seul à qui notre docteur pouvait dire la vérité. Je vous laisse à imaginer, outre l’horreur pour moi de cette nouvelle, le choc intérieur que fut la collision de ces informations contradictoires. Je pense que ce choc a joué un rôle décisif sur ma structure mentale. Il y a implanté ou en tout cas renforcé un principe de défiance associé à un désir aigu de voir au delà des ombres de l’illusion. L’allégorie platonicienne m’a permis d’ennoblir cette disposition, au point que « Les ombres de la caverne » est devenu le titre du livre que j’ai publié en 2011.

 

Il y eut, au cours de cette maladie fatale, un épisode singulier. Alors qu’il traversait une bonne période, mon père, qui ignora jusqu’à la fin la réalité de son état, décida un jour de surseoir à la prise de sang périodique. Ma mère, d’ordinaire si pointilleuse, l’approuva. Il est vrai qu’il paraissait en parfaite santé. Je connaissais le risque mais je ne pouvais pas le révéler. Je ne parvins pas à les faire changer d’avis. L’angoisse folle qui s’était emparée de moi se transforma alors en une tempête. Devant mes parents interloqués, j’explosai. Pour autant, je restai muet sur l’essentiel. Etait-ce à un fils de livrer à son père la cruelle vérité que les médecins jugeaient ne pas devoir lui dire ? Une semaine plus tard, le retour des malaises se chargea du reste. Bien que je n’aie pas exactement vécu le drame de Cassandre puisque je ne pouvais pas révéler la vérité, j’ai fait l’expérience d’avoir une conviction douloureuse que l’on ne parvient pas à partager.

 

Détenir une information que l’on ne peut dire ou qui ne rencontre que le rejet fait de vous un mouton noir. Soulever certaines questions aussi. Lors de la parution du premier « Rapport au Club de Rome » sur Les limites de la croissance, qui, selon moi, mettait le doigt sur une évidence - et nous le vérifions de nos jours - je ressentis à quel point j’étais une sorte d’original, expérience que j’avais faite dès mes premiers jours de classe et qui m’avait laissé désemparé. Il y a en moi quelque chose d’imperméable à certains conformismes. Le déni collectif n’entame pas mes convictions. Dans certains domaines, aujourd’hui, j’ai le réconfort d’être de moins en moins seul.

 

Ce désir de voir au delà des ombres, que j’ai évoqué plus haut, nourrit des années plus tard ma passion pour la prospective et, parallèlement, pour l’étude de ces phénomènes de déni, de rigidité mentale, de conformisme intellectuel qui nous rendent parfois aussi stupides que vulnérables. Je me souviens par exemple d’avoir organisé, au début des années 90, des séminaires sur le potentiel du commerce électronique et n’avoir recueilli sur le moment qu’un succès d’estime. A quelques années de là, certains des participants s’en souvinrent et j’eus des compliments a posteriori. Ce n’est pas que je sois particulièrement intelligent, mais avoir été en grande partie autodidacte m’a donné une liberté de pensée que ne bloquent pas des réflexes orthodoxistes ou de subordination définitive aux sachants. Je ne peux pas penser autrement que par moi-même, fût-ce en boitant. Ce n’est pas non plus que je sois un visionnaire, c’est seulement que, lorsque j’écoute ou lis certaines choses, j’ai une sorte d’intuition de ce qu’il serait pertinent de prendre en compte, quelque invraisemblable que cela puisse paraître dans le moment. Je me rappelle, par exemple, avoir fait intervenir le regretté Bernard Lietaer sur la crise des subprimes: alors que les économistes du 20 heures nous annonçaient qu’on aurait oublié tout cela dans deux mois, Bernard affirma que la crise serait longue et profonde. J’ai eu aussi le privilège d’inviter à témoigner Paul Jorion, revenu des Etats-unis, l’un des rares experts à pouvoir prouver aujourd’hui qu’il avait annoncé cette crise puisque, non sans mal, il avait réussi à faire publier avant qu'elle survienne un essai prophétique.

 

L’étude de l’histoire et des aveuglements qui la parsèment nourrit la réflexion prospective. J’ai évoqué en passant les difficultés rencontrées par Paul Jorion pour se faire publier tant ce qu’il annonçait semblait saugrenu. Peut-on encore rappeler, tellement elle est connue, la cécité de la firme Kodak dont un des jeunes ingénieurs avait inventé la photographie numérique et qui est morte de sa croyance dans la supériorité définitive de la photographie argentique ? Doit-on rappeler le sort dramatique du médecin Ignace Semmelweis (1818-1865), persécuté par ses pairs et mort dans la folie, pour avoir évoqué la possibilité que les hécatombes de femmes en couches dans les hôpitaux avaient quelque chose à voir avec un facteur invisible ? Doit-on rappeler les analyses de Paul Watzlawick sur le cercle infernal maintes fois observé qui consiste à faire toujours plus de la même chose alors même que l’on obtient toujours plus du contraire de ce que l’on recherche ?

 

Dans le cadre de mes prospections intellectuelles, j’ai eu la chance de rencontrer des esprits particulièrement affutés. Parmi d’autres que je citerai en d’autres occasions, m’a particulièrement marqué la fréquentation d’Andreu Solé, l’auteur de « Créateurs de Mondes ». Quand Andreu m’a montré qu’en amont de nos représentations, il y avait à notre insu un filtre aussi simple que puissant - nos possibles, impossibles et non-impossibles - et que ces filtres délimitaient le monde - pour ne pas dire le bocal - dans lequel nous vivons, ce fut pour moi le « Bon sang! Mais c’est bien sûr! » de l’inspecteur Bourrel. Cela explique que les oeuvres d’imagination soient parfois plus pertinentes que les exercices de prévision rédigés par les « réalistes », car le réalisme n’est qu’un assemblage de préjugés dont le statut de la fiction permet de se libérer. Un petit rayon de ma bibliothèque rassemble quelques-uns des ouvrages qui me paraissent lourds de pertinence de ce point de vue-là. Impossible, le naufrage du Titanic, pourtant décrit avec une étonnante précision, en 1898, par Morgan Robertson dans son roman Futility ? Impossible que des terroristes détournent des avions et les jettent sur les deux tours de New York ? Tom Clancy l’a cependant imaginé dans son roman Sur ordre, paru en 1996. Impossible l’existence d’un facteur invisible d’infection proposée par le malheureux Semmelweis ?

 

Ces dernières années, ma réflexion s’est étendue à la manière dont nous vivons nos vies personnelles, car ce triple filtre des possibles, impossibles et non-impossibles, évidemment nous confine. J’ai raconté ailleurs comment il me fallut la menace subite d’une grave maladie pour que je sorte de l’invisible prison que je m’étais construite et que je m’ouvre à la possibilité de devenir ce que jusque là je n’aurais pu ni souhaiter ni même imaginer. Les personnes qui recourent aux Approches narratives font la même expérience quand elles prospectent patiemment dans leur autobiographie les « fines traces » de celui ou celle qu’il y a en eux à leur insu, qu’une histoire dominante a refoulé.

 

 

Je vous propose de nous retrouver ici pour, en échangeant si vous le souhaitez nos expériences du confinement, prendre soin de nos besoins physiques, psychologiques et, osons le mot, spirituels. Et aussi pour préparer notre retour à la liberté.

 

Tirées de mon expérience, voici quelques questions qui pourraient recéler un peu de pertinence:


Quels sont les principaux possibles, impossibles et non-impossibles que vous avez vu basculer dans votre vie ?


Quels sont les principaux possibles, impossibles et non-impossibles qui pourraient basculer dans un proche avenir ?


Dans ce cadre, quel bien pourriez-vous vous faire à vous-même ?

 

10/05/2018

Connaissez-vous Andreu Solé ?

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi l’avenir a surpris de si nombreuses organisations qu’elles en sont mortes de langueur quand ce n'est pas sur le coup ?

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi ce n’est jamais le fabricant de bougies qui invente l’ampoule à incandescence ?

4554fe96fc07a4fd35b19757658ef88c.jpgPourquoi on parle sans cesse de changement tout en faisant seulement toujours plus de la même chose ? Pourquoi les entreprises installées ne sortent jamais un produit ou un service vraiment différent ? Pourquoi toutes les solutions inventées pour résoudre un problème ne sont que pauvres variations sur un même thème ? Pourquoi vos exercices de prospective sont passés à côté d’un iceberg ? Pourquoi les nouveaux entrants finissent par bouleverser les références de tout le monde ? Pourquoi, pour être clair, les « réunions stratégiques » produisent de l’eau de boudin malgré l’épaisseur – et le coût - des études censées les alimenter ?

Lisez Créateurs de Mondes d’Andreu Solé.

J’ai eu la grande chance de faire intervenir Andreu (prononcer Andréou) dans mes séminaires. Je ne me lasse pas de l’écouter. C’est, à mon sens, pour nous gens d'entreprise, une des réflexions les plus puissantes de notre époque. Le stratège qui ne s’est pas frotté à elle ne mesure ni l’étroitesse de sa prison ni l’étendue de ses potentialités.

Que nous dit Andreu Solé ? Que, lorsqu’un groupe se réunit pour aborder une question « stratégique », une décision fondamentale a déjà été prise dans tous les esprits, un consensus tacite est établi qui multiplie les sens interdits et les sens giratoires. D’entrée de jeu, les dés sont pipés. Ce consensus interdit d’atteindre ce qui devrait être exploré.

Quel est-il ? Celui du monde dans lequel on est. Si vous fabriquez des fours à micro-ondes, vous resterez dans le monde du four à micro-ondes et, si vous êtes banquier, dans celui du banquier. Je veux dire que vous regarderez la réalité depuis votre monde, à travers lui. Comme un poisson rouge le fait de son bocal. Et, vous n’allez pas le nier, le bocal est transparent, n’est-ce pas ?

Plus grave: vous parviendrez même à faire entrer vos interlocuteurs – clients, prospects, collaborateurs, journalistes, fournisseurs - dans ce bocal. D’où la pertinence de plus en plus relative des études de marché : même le client n’imagine pas l’offre qui, demain, va transformer ses habitudes. 

Une caractéristique fondamentale, structurante, de n'importe quel monde, qu’il s’agisse des Aztèques ou du four à micro-ondes, c’est ce qu’on y considère comme possible et impossible. Conséquence logique, ce qui n’est pas dans la continuité de notre monde ne peut se trouver qu'ailleurs. Dans des mondes où ce qui est impossible pour nous est possible pour d’autres et vice versa. Des mondes qui, de ce fait, nous restent invisibles jusqu'au jour où ils entrent dans le nôtre en le faisant voler en éclats. Vous voyez les implications de ce constat lorsqu’il s’agit de faire de la prospective ?

12/06/2014

Conspirateurs malgré eux ? (1)

 

 

 

Sous la plume ou dans la bouche de certains, le terme « théorie du complot » est devenu un anathème qui disqualifie toute tentative d’expliquer les évènements que nous subissons comme le résultat d’une intention ou d’un plan que déploierait de plus ou moins longue main une organisation cachée. Cet anathème, comme d’autres d’ailleurs, a sinon pour objectif mais au moins pour effet de cloîtrer la spéculation intellectuelle dans des cadres politiquement corrects. Même si la théorie du complot - mais encore faudrait-il expliciter de quoi l’on parle - a assez peu ma faveur, je me méfie des anathèmes. L’Histoire a trop souvent manifesté que pouvait surgir inopinément ce que les hommes avaient jusque là cru impossible pour qu’on n’évacue pas par principe une hypothèse. Surtout si elle invite à regarder ce qui se passe avec un peu plus d’imagination qu’une analyse comptable.  

 

D’abord, qu’entend-on au juste par « théorie du complot » ? Des choses différentes voire contradictoires et c’est pourquoi il est facile de jeter l’enfant avec l’eau du bain, sans parler des caricatures que l’on peut en faire. Pour les uns, il s’agirait d’une organisation occulte qui, depuis des siècles, se transmettrait le pouvoir d’influer sur les affaires du monde. Pour d’autres, il s’agit de cette caste singulière - mélangeant la ploutocratie et ses valets - qui se rassemble chaque année à Bilderberg ou à Davos. Pour d’autres encore, qu’a inspirés la série X Files, le complot est le fait du complexe militaro-industriel américain. Vous trouverez aussi ceux qui supputent une conspiration mondiale des Juifs, des francs-maçons, de l’Islam, des Chinois, de Monsanto, des banquiers ou des Jésuites. Bien évidemment, je n’ai évoqué que quelques-uns des « usual suspects ». L’idée générale que l’on peut retenir de ce tableau à la Dubout est qu’il y aurait à l’oeuvre, au niveau planétaire, des pouvoirs illégitimes, et que ceux-ci, animés d’intentions malhonnêtes, agissent dans l’ombre. Leur ambition centrale serait de s’assurer - s’ils ne l’ont déjà fait - la gestion de la planète et, en passant, la domination de l’humanité. 

 

Je ne crois pas à une sorte de conseil d’administration secret des affaires terrestres. En revanche, qu’il y ait des groupes d’intérêts qui s’efforcent plus ou moins honnêtement d’influencer le cours des choses à leur bénéfice, cela ne fait pour moi aucun doute. Mais les sources de pouvoir sont diverses, les intérêts des uns et des autres plus souvent antagonistes que convergents, et l’ensemble que cela forme est bien trop disharmonieux, dessine une ligne bien trop erratique pour révéler l’action d’une main invisible unique et toute-puissante. Du moins - j’y reviendrai - dans une vision de long terme. Mon hypothèse préférée est que, du fait des interactions aussi inévitables que souvent aléatoires au sein de ces pouvoirs et de ces intérêts, nous pouvons avoir - par ce que l’on appelle un processus d’émergence - tous les effets d’une conspiration, et cela sans qu’il y ait un véritable tireur de ficelles caché dans la caisse à guignols. Lorsque Gavrilo Princip assassine le 28 juin 1914 l’archiduc d’Autriche et son épouse, croyez-vous que son objectif - et celui du groupe Jeune Bosnie auquel il appartient - est de déclencher une guerre mondiale ? Croyez-vous qu’il ait été manipulé par quelque entité occulte qui voyait là le moyen d’enclencher des hostilités planétaires ? Sans doute, si l’on fait la cartographie des acteurs en présence, en trouvera-t-on beaucoup pour qui la guerre serait une aubaine: l’occasion de régler un conflit, de reprendre un bout de territoire ou de s’enrichir. Mais la tourmente enclenchée par un attentat est bien davantage de l’ordre d’un Mikado d’intérêts égoïstes et cyniques qui s’enchevêtrent que du projet d’une communauté occulte. Tout, en réalité, peut se passer comme s’il y avait un dessein commun sans même que soient alliés ceux qui l’induisent en poursuivant simplement leurs objectifs égoïstes.

 

A défaut d’une conspiration, peut-il y avoir des conspirateurs ? Cela me paraît évident. Tout groupe tant soit peu puissant et qui a envie de se sécuriser, de prospérer, grossir et perdurer ne peut que chercher à accroître son influence sur le monde. Et on connaît bien les méthodes utilisées qui vont du lobbying des législateurs à la corruption des politiques en passant par la désinformation, la diffusion idéologique et la coercition financière. Vous vous souvenez comment, il y a quelques années, l’Etat a essayé de nous fourguer des vaccins inutiles, voire dangereux, malgré les lanceurs d’alerte et le déficit de la Sécurité sociale ? Vous avez vu l’adoption de législations liberticides en ce qui concerne les semences afin de favoriser les produits de l’industrie ? Cette aspiration à devenir de plus en plus gros, à dominer des marchés de plus en plus larges, peut-elle conduire une organisation à vouloir rien de moins que la domination planétaire ? Pourquoi pas - à tout le moins dans son domaine. Je me souviens d’une multinationale qui, dans les années 90, avait pour « mission statement » que chaque enfant du monde puisse prendre un vrai petit-déjeuner avant de partir à l’école. Sous-entendu: un petit-déjeuner qui contienne tous les éléments nécessaires à sa croissance, tels que ceux-ci ont été scientifiquement établis. On était tenté d’applaudir devant une telle ambition qui semble plus humanitaire qu’économique. Mais, bien sûr, ce petit-déjeuner, dans la pensée des dirigeants de cette société, ne pouvait que provenir de ses usines: n’avaient-ils pas, bien au delà des familles et des traditions locales, la légitimité de la connaissance scientifique et des moyens techniques ? Alors, s’agit-il là d’une tentative de domination du monde ? Cela dépend de la représentation que l’on se fait de la domination. J’en connais qui parleraient d’un totalitarisme larvé et ils auraient sans doute raison. Monopoliser l’offre des petits déjeuners, c’est d’abord uniformiser les régimes alimentaires et tuer les identités qui s’expriment à travers la nourriture. En second lieu, c’est offrir le choix d’une gamme de produits qui dissimule l’absence d’un autre choix: celui du fournisseur. Enfin, par le jeu du découplage géographique de la production et de la consommation, c’est appauvrir le lieu de vie et la société des consommateurs. 

 

Maintenant, multipliez cette ambition par le nombre de grandes entreprises qui prétendent nous nourrir, nous soigner, nous transporter, nous instruire, nous distraire, etc. On ne pourra pas parler d’une conspiration mondiale car elles sont en concurrence pour capter nos capacités de dépense. Pour autant, pièce par pièce, morceau par morceau, et à coup de cette « fabrique du consentement » que dénonce inlassablement Noam Chomsky et qu’elles pratiquent toutes, ne nous retrouverons-nous pas dans une situation de dominés ? En outre, des chercheurs suisses, étudiant les relations capitalistiques entre les entreprises, ont fait apparaître qu’une dizaine de groupes seulement règne sur les marchés la planète. Alors, avons-nous besoin d’une conspiration plus ou moins sulfureuse pour expliquer l’état actuel du monde ? Rajoutez un secteur: celui de la finance. Celui-là avait été moins visible jusqu’à ces dernières années, mais combien d’institutions, de pays, d’entreprises, de politiques de tout poil les créanciers du monde tiennent-ils désormais par les bourses ? 

 

Ceci pourrait clore le débat. Mais, si l’on veut avoir une vision plus claire des courants de pouvoir qui sillonnent la planète, il convient de dépasser la notion de groupes d’intérêts. La prospective, selon moi, est souvent trop serve de la réflexion sur les mécanismes économiques et, à l’inverse, s’attache trop peu aux croyances et aux Weltanschauung des dirigeants. On peut se demander, au delà des liens capitalistiques ou des intérêts matériels objectifs, quelle vision de ce que devrait être une bonne organisation de la planète se font ceux qui ont peu ou prou les moyens de l’induire. On peut s’interroger sur les courants de pensée qui irriguent leurs cerveaux.

 

(à suivre)