02.11.2009

Le miroir de Cassandre

Un extrait du dernier livre de Bernard Werber:

MiroirCassandre_104.jpg"Etre lucide est une malédiction. Mieux vaut ne pas voir. Comme il doit être apaisant d'être un crétin béat, de ne pas savoir, de croire les mensonges, de hurler avec les loups, d'encourager les prédateurs à tuer, d'aller dans le sens de la pente. Comme il doit être agréable de polluer, de trouver des excuses au tyran et des défauts aux victimes."

11.10.2009

La route

Le roman de Cormac MacCarthy "La route" (merci à Martine de me l’avoir fait lire) est emblématique dans le dépouillement de son propos: l’errance d’un homme et d’un enfant dans un monde de suie, calciné, réduit à la couleur du charbon, un monde de peur où les êtres humains sont des loups les uns pour les autres et où on marche parce que marcher est la seule manière de conjurer le désespoir. On a le droit de rejeter cette vision en se gaussant. Pour dérangeante qu’elle soit, elle peut cependant nous dire deux choses. La première, explicite, est en forme d’avertissement : nous sommes en train de détruire le monde et voilà ce qu’il peut devenir. La seconde nous renseigne sur les fantasmes qui nous hantent aujourd’hui et sur lesquels nous devrions nous interroger. Car le livre a eu un grand succès, ce qui montre - au-delà du talent du narrateur - sa résonance avec le Zeitgeist ou à tout le moins avec un ressenti largement répandu.

 

Parmi les experts qui se projettent dans l’avenir, les plus nombreux une fois qu’ils ont fait leur grand écart n’imaginent en fait qu’une simple variation autour du présent que nous avons sous les yeux. Ils nous resservent sans cesse la même choucroute : ne varie que le dosage entre les différentes variétés de saucisse. Ne leur demandez pas d’imaginer le couscous ou le cassoulet : cela relève pour eux d’univers impossibles. Ce serait anecdotique si ces gens-là n’étaient nombreux, persuasifs et, en définitive, dangereux. Ils jouissent souvent, en effet, d’une autorité qui leur permet de nous enfermer dans les limitations de leur pensée et jouent sur ce qui nous rassure : plus cela changera, plus ce sera comme aujourd’hui. Or, tout au contraire, ce qu’il faudrait en cette période cruciale, c’est nous délivrer des représentations qui encouragent à faire durer un monde qui atteint sa phase terminale et peut nous entraîner dans sa décomposition.  

 

Rares sont ceux qui mettent en question les bases même de nos projections sur l’avenir. On les trouvera plutôt chez les romanciers. C’est un auteur de science-fiction, Morgan Robertson, qui imagine quatorze ans avant l’évènement, avec une précision confondante, la tragédie du Titanic. Plus libres de leur imagination, mais aussi par nature observateurs tous azimuts, les conteurs d’histoire voient les ressorts qui passent inaperçus aux yeux des spécialistes. La faiblesse du Titan, c’est moins sa conception que l’hybris de ses créateurs et de son capitaine. Vous pouvez faire un rapprochement avec la crise actuelle qui, comme l’analysent entre autres Hervé Juvin ou Bernard Stiegler, est d’abord anthropologique.

 

J’ai en ce moment à l’esprit des romans d’Henri Bordage, de Jean-Michel Truong et le film The Island. Les conteurs savent brasser l’hétérogène. C’est une aptitude aussi indispensable que peu répandue. Ils hybrident – parce qu’ils ont la licence mais aussi le culot et le talent de le faire - des registres qu’on ne pense pas à rapprocher, les faisant accoucher de perspectives inattendues. Ils enfantent ce qui ressemble pour nous à des monstres. Ils n’ont fait cependant que combiner au sein de configurations dont le passé abonde, des ingrédients largement répandus dans notre société: dérives psychologiques banales, modèles économiques et situations politiques ordinaires. Mais toutes poussées un peu au delà de leur niveau habituel.

 

Ce ne sont que monstres invraisemblables si nous croyons encore que « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » et oublions les leçons de l’Histoire. Par exemple celle que nous rappelle, près de Strasbourg, le camp du Struthof qu’on peut désormais visiter. Les chambres à gaz et les expériences sur l’humain résultent du  croisement d’un raisonnement bureaucratique et industriel ordinaire avec une vision eugéniste du progrès et la dérive d’un peuple humilié. Dans Le Successeur de pierre, la situation du héros n’est que la réalisation de l’individualisme parfait au sein du rêve ultralibéral que l’auteur croise avec l’utopie Internet. L’intérêt de ce récit n’est pas dans sa dimension prédictive. Il est dans l’alerte à nos dérives et à leurs synergies dangereuses.   

 

Qu’ils nous parlent par symboles ou plus trivialement, les conteurs ont ainsi plus de chance que les professionnels de la prospective d’ouvrir au cœur de l’invraisemblance des scénarios pertinents. Le problème, comme le souligne Rob Hopkins du réseau de Totnes Transition Town, c’est que nous n’avons à l’heure actuelle que deux grands récits à nous raconter et que tous deux ne nous aident guère : « Business as usual » ou « Mad Max ». Que faire pour en susciter un troisième, qui serait source d’énergie et d’espoir pour l’humanité ? Attendre l’apparition d’un nouveau messie comme dans L’Evangile du Serpent d’Henri Bordage ?

14.09.2009

Le doute et le débat

Imaginez que l’on vous démontre aujourd’hui que le réchauffement climatique n’est pas dû à l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère et encore moins à l’activité humaine, voire même qu’il n’y a pas de réchauffement climatique du tout, mais un simple effet de cycle. Comment allez-vous réagir ? Vous me rétorquerez sans doute que nombre d’experts se sont déjà prononcés en faveur de l'hypothèse du réchauffement climatique et de son origine humaine, et qu’il me faut arrêter de dire tout et n’importe quoi. On a d'ailleurs vu des films qui emportent la conviction, comme celui d’Al Gore, Une vérité qui dérange. La cause est entendue !

 

Cependant, la compréhension que nous pouvons avoir du monde s'est toujours fortifiée de la volonté systématique de douter. Les certitudes sont le tombeau de l’esprit. A la fin du XIXème siècle, il y avait un consensus dans les milieux savants quant au fait qu’on connaissait à peu près tout de ce qu’il y avait à savoir sur la vie et l’univers. Puis il y eut Einstein – pour ne citer que lui – et il a ébranlé cette belle arrogance. Le petit employé du Bureau des Brevets de Berne s’était intéressé à une anomalie du monde physique que la théorie dominante considérait comme marginale et balayait négligemment. Construire un système qui intégrât élégamment cette anomalie conduisit notre homme à élaborer la théorie de la relativité, ce qui provoqua une révolution dans notre représentation du monde et de la matière.

 

Je reviens au CO2 et au réchauffement climatique. Les anomalies marginales, dans ce scénario, ne manquent pas. Nous avons affaire à un système éminemment complexe. Je ne saurais m’étendre sur les points d’affrontement entre les tenants de la thèse du réchauffement et les autres. Mais une chose m’inquiète, c’est quand on veut faire taire l’une ou l’autre des parties. Alors, je me demande ce qui est en train de supplanter la démarche scientifique : l’idéologie ou des intérêts matériels ? Il apparaît en tout cas (cf. http://www.irefeurope.org/viewEvent.php?eventId=139 ) qu’un récent Rapport de l’Agence Américaine pour la Protection de l’Environnement (EPA) a été interdit à la publication. Statistiques à l’appui, l’auteur de ce rapport, Allan Carlin, démontre en une centaine de pages que la Terre a déjà connu dans le passé des périodes de réchauffement et de refroidissement, que la planète a actuellement plutôt tendance à se refroidir et que les émissions de CO2 n’ont rien à voir avec la température globale. C’est un pavé dans la mare du consensus actuel. C’est un pavé aussi dans celle où s’organisait déjà un nouveau Monopoly mondial : si l’on suit la thèse d’Allan Carlin, on peut se demander si la lutte contre un réchauffement climatique illusoire ne serait pas une des dernières inventions de tycoons en quête de business.

 

Je suis incapable de vous dire si M. Carlin a raison ou tort. Je connais, dans notre pays, des personnes compétentes qui partagent son analyse. Mais ce qui de prime abord m’interroge, c’est le retour à des pratiques dignes des régimes totalitaires. En effet, lorsque M. Carlin a fait connaître ses conclusions, la réaction de l’EPA a été de lui en interdire la divulgation sous quelque forme que ce soit. On peut se demander pourquoi une société dite démocratique répugnerait ainsi au débat. Serait-ce qu’il ne faut plus inquiéter des citoyens devenus trop stupides pour comprendre ? En tout cas, c’est un constat que la crise ne fait que renforcer semble-t-il : dans certains milieux, il est de moins en moins supporté qu’une décision doive faire l’objet d’une discussion ou qu’une opinion qui diverge de la ligne du parti puisse s’exprimer.

 

Je vois au moins deux dangers dans cette dérive. Le premier, c’est qu’à être dépendante de groupes d’intérêt et non d’études impartiales, la représentation des enjeux cruciaux de l’humanité soit profondément biaisée. Si tel est le cas, nous gaspillons des ressources précieuses pour nous protéger d’un mal imaginaire, cependant que les vrais problèmes, ceux liés au pic des ressources de toute sorte ou à la pollution et à ses effets, continuent de croître et d’embellir. Deuxième danger, peut-être plus grave : le débat est à la démocratie ce que le doute est à la science. La seule voie possible.  La démocratie serait-elle en danger ? Et s’il était plus tard que nous le pensons ?

11.09.2009

Mort du GRIT de Jacques Robin

La mort d’une organisation est parfois aussi triste que celle d’une personne. En l’occurrence, il s’agit du Groupe de Recherche Inter- et Transdisciplinaire qui était l’émanation et le reflet d’un homme hors du commun: le Dr Jacques Robin. Assez peu connu du grand public, Jacques Robin était pourtant une figure de la vie intellectuelle de notre pays. Avant le GRIT, il avait fondé le fameux « Groupe des Dix » - un cénacle qui réunissait Henri Atlan, Jacques Attali, Robert Buron, Joël de Rosnay, Henri Laborit, André Leroi-Gourhan, Edgar Morin, René Passet, Michel Rocard et Michel Serres - et peu de temps avant de nous quitter, il a publié, en collaboration avec Laurence Baranski, L’urgence de la métamorphose (Des Idées et des Hommes, Paris, 2007).

 

C’est ma psychothérapeute toulousaine, Marie-Jo Dursent Bini, qui, dans les années 80, m’avait recommandé la lecture de Changement d’Ere, livre que j’ai dévoré et qui m’a permis de me sentir moins seul avec les idées qui me traversaient la tête. Lorsque j’ai quitté Toulouse pour la capitale, elle m’a donné les coordonnées de Transversales, ce qui m’a permis de rencontrer Jacques Robin. S’il y a de grands esprits que je n’ai pu remercier de ce que je leur dois, j’ai eu le bonheur, dans le cadre de The Co-Evolution Project, d’organiser une de ses dernières interventions publiques : http://pagesperso-orange.fr/co-evolution/Soir%E9e%20du%20...

 

On pourrait penser que, n’étant pas dépendante de la brièveté de la vie humaine, une structure a toutes les chances de survivre à son fondateur. Arie de Geuss, dans La pérennité des entreprises, révèle qu’étrangement il n’en est rien. L’histoire des entreprises montre que très rares sont celles qui deviennent centenaires. Le GRIT, quant à lui, n’aura survécu que deux ans à son fondateur. Si le grain ne meurt, il ne peut porter fruit... Je souhaite qu’il en soit de même pour ce que nous avait légué Jacques Robin.

 

PS : plutôt que d’essayer de résumer ce qu’on pouvait trouver auprès de Jacques Robin et du GRIT, je vous invite à visiter le site de Transversales Sciences et Culture, qui ne sera plus actualisé mais reste ouvert : http://grit-transversales.org/ 

04.09.2009

Crise et prospective

Je me contenterai aujourd'hui de vous recommander un excellent éditorial de notre ami Armand Braun dans la Lettre prospective de ce mois: http://www.prospective.fr/

26.07.2009

Le piano, la myxomatose et l'écologie de l'action*

Je crois que c’est le remarquable interprète de Chopin, Boris Berezovski, qui est devenu pianiste parce qu’il n’y avait plus de place en classe d’accordéon. Sans porter le moindre jugement de valeur sur les instruments en cause – mais je connais mes préférences – on peut parier que cette bifurcation vers le clavier lui vaut aujourd’hui une vie très différente de celle qu’il aurait vécue s’il avait apprivoisé le piano à bretelles. Dans La part de l’autre, Eric-Emmanuel Schmidt pousse le bouchon encore plus loin. Il imagine Hitler reçu à l’Ecole des Beaux-arts de Vienne et faisant ensuite carrière non dans la politique mais dans la peinture. Je vous laisse imaginer les conséquences de cette bifurcation-là…

 

Vu depuis le présent, le passé a toujours quelque chose de déterministe. Nous repérons les enchaînements, les confluences, les obstacles qui ont produit les évènements que nous connaissons. Restent invisibles, cependant, tous les jeux qu’il y avait dans les systèmes intriqués, tous les aiguillages dont le fonctionnement ou le dysfonctionnement ont favorisé l’histoire que nous connaissons – ou croyons connaître.

 

Le problème est que cette façon de considérer l’Histoire contamine notre rapport au futur. Notre époque, au surplus, a l’obsession de la maîtrise. La place qu’y a prise l’économie matérielle et la banalité de faire de l’argent avec de l’argent y sont sans doute pour quelque chose : pour nous tout a caractère d’investissement et doit donc avoir un retour. Nous voudrions que le monde se comporte comme une banque qui nous servira sans faillir et en toute sécurité le taux d’intérêt que nous avons choisi. Alors, cherchant un avenir sur lequel appuyer cette aspiration, nous oublions que plus un système est complexe, moins il est prévisible. Nous oublions aussi que, y compris en tant qu’individus, nous faisons partie des courants qui le traversent.

 

Au vrai, dans cet exercice de supputation, nous répudions notre liberté. Il est très difficile pour l’humain qu’ont produit les Trente Glorieuses d’accepter l’incertitude, fût-elle issue de celle-ci. Avec la société de consommation, nous avons perdu la sagacité de ceux qui savaient qu’on ne vit qu’à l’incertain. Alors, comment ne pas vouloir la maîtrise quand elle seule, quelque illusoire qu’elle soit, nous rassure ? Les Aztèques sacrifiaient des milliers de vies pour obtenir du soleil qu’il renaisse au terme de chaque année. Que faisons-nous ? A l’instar de ces peuples qui ont scruté le ciel, élaboré une histoire de leurs dieux et qui s’interrogeaient sur les intentions de ceux-ci, nous spéculons sur l’évolution de la crise et nous avons notre clergé : les astrologues de l’économie et de la finance qui nous disent les tables de la loi et les sacrifices que nous devons consentir pour apaiser les colères divines.

 

Au surplus, dans notre illusion de maîtrise associée au refoulement de ce qui nous dérange – l’inépuisable complexité des interactions dont est tissé le monde - nous produisons des artefacts dont nous sommes incapables d’imaginer ce que, copulant avec une réalité qui nous échappe, ils engendreront. Nous lâchons, par exemple, des OGM dans la nature en affirmant « Pas de problème, on maîtrise ». Nous devrions nous souvenir plus souvent d’Henrique de Beaurepaire Aragao et du Docteur Armand-Delille. Le premier a eu l’idée, pour lutter contre les lapins qui pullulaient en Australie, de répandre la myxomatose. Le second en a fait de même en France. Aujourd’hui, répandre volontairement une épizootie fait l’objet de sanctions sévères. Rappelons toutefois que le Docteur Armand Delille était membre de l'Académie de Médecine et Vice-président de la Société de Biologie et qu’il a reçu en 1956 une médaille avec la mention : "La Sylviculture et l'Agriculture reconnaissantes".

 

Pour le meilleur ou pour le pire, l’inattendu est toujours au rendez-vous.

 

* "L'écologie de l'action": une page magnifique d'Edgar Morin dans La Méthode.

09.06.2009

Hou la menteuse!

Les travaux des sociologues sur la sensibilité du vulgum pecus sont innombrables, mais on s'intéresse plus rarement à celle des grands de ce monde. Cependant, le climat d'une société dépend souvent de leur humeur. Il y a là, d'évidence, une lacune à combler.

Une fois que vous aurez pris connaissance de ces anecdotes:

http://www.lematin.ch/actu/monde/convoquee-police-traite-...

http://www.lepost.fr/article/2009/03/24/1469310_casse-toi...

merci de me faire connaître des situations similaires qui auraient pu être vécues sous les règnes de Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valérie Giscard d'Estaing, François Mitterand et Jacques Chirac.

08.03.2009

Cassandre II, le retour

J’ai plusieurs fois constaté que l’imagination des écrivains taille des croupières aux prospectivistes professionnels. C’est sans doute que l’inspiration romanesque, se passant du souci de vraisemblance, se libère du corset de la rationalité et peut rivaliser avec la réalité, toujours plus féconde que la pensée ordinaire. Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler Cyrano de Bergerac (1619-1655) qui, dans son roman L’Autre monde, décrit avec précision un poste de radio.

Prenez Bienvenue à Gattaca, ce film sorti en 1997. Qui aurait pensé, il y a douze ans, que la question de l’eugénisme était autre chose qu’une folie totalitaire ou un sujet de science-fiction ? Pourtant, le seul fait d’avoir désormais accès au patrimoine génétique d’un individu et de pouvoir ainsi prédire les maladies dont il sera atteint place les gestionnaires des compagnies d’assurance dans une position délicate. Doit-on faire abstraction de l'accessibilité de cette connaissance dans l’établissement des tarifs ? Si vous ajoutez à cela qu’une intervention sur le génome permet aux parents volontaires d’éliminer chez leur progéniture les déficiences détectées, vous avez mis le pied à Gattaca. Quelle compagnie d’assurance va-t-elle assurer au même prix l’enfant né d’un processus naturel et celui qui aura bénéficié de l’intervention des laboratoires ? « Désolé, Madame, Monsieur, vous avez refusé les secours de la science, votre bébé ne présente pas assez de garanties pour nous. Dans soixante-dix ans il sera sujet à l'hydropisie. Nous sommes bien sûr prêts à l’assurer mais, compte tenu de son handicap génétique, il vous en coûtera un malus de 300 % ».

Sur cette lancée, je vous invite à revoir le deuxième volet de la trilogie Highlander. La destruction de la couche d’ozone par les activités humaines a exposé la Terre aux mortelles radiations solaires. Jusque là, rien de surréaliste. Heureusement, l’immortel Connor McLoed a conçu un immense bouclier magnétique qui enveloppe la planète et permet ainsi à la vie d’y perdurer. Cela ne va pas sans quelques inconvénients: sous le couvercle la lumière est chiche, l’atmosphère glauque, la maintenance du dispositif ruine les Etats et les individus, et le moral des humains s’en ressent. Un jour cependant le héros découvre que la couche d’ozone s’est reconstituée depuis longtemps et que le maintien coûteux du bouclier ne sert que les intérêts de la multinationale qui en assure l’entretien.

Cet épisode d’Highlander m’a fait penser au réchauffement climatique. L’unanimité est faite à peu près partout: la Terre se réchauffe, la preuve en est ces malheureux ours polaires à la dérive sur des morceaux de banquise. Avec son film Une vérité qui dérange, son prestige d’ancien vice-président et le talent qu’on lui sait, Al Gore a fait partout une campagne efficace. On en a oublié que le sujet ne fait pas l’unanimité des milieux scientifiques. Il est en effet des esprits qui osent encore penser – et ils ne manquent pas d’arguments - que nous sommes plutôt entrés dans une période de refroidissement. Une de ces périodes comme nous en avons déjà connu dans un passé relativement récent – les mini-glaciations des XIIIème et XIVème siècles. Les signes de réchauffement nous abusent, ils seraient le produit de causes omises ou sous-estimées dans les calculs : par exemple le rejet des eaux d’irrigation contribue à l’élévation de la température et de niveau de l’océan. Bref, pour qui voudrait réfléchir, ce serait l'heure de Descartes, celle du doute de principe.

Que la réalité d’une menace soit difficile à évaluer, cela fait partie de notre monde et de la condition humaine. Mais si ce péril fait déjà tourner les compteurs et les tiroirs-caisses de ceux qui l’annoncent, on est en droit de se méfier. Cassandre ne gagnait rien à annoncer la ruine de Troie. En revanche, les fabricants d’armes ont toujours aimé que les peuples rêvent de guerre. Si vous avez la curiosité de regarder un peu où les prophètes friqués du réchauffement climatique ont placé leurs billes, vous vous rendrez compte qu’ils ont fait comme les actionnaires de Connor MacLeod: dans des sociétés qui s’apprêtent à nous protéger du réchauffement.

Parmi les romans selon moi les plus invraisemblables, il y avait L’île du Docteur Moreau d’Herbert George Wells (1866-1946): le Dr Moreau est un émule du Dr Frankenstein, mais il ne se contente pas d’assembler des morceaux d’êtres humains, il y mêle des membres d’animaux. Rêverie morbide d’un écrivain en mal d’inspiration ? En Grande-Bretagne, le pays de Wells, le Législateur a récemment autorisé les chercheurs à réaliser des « chimères » en combinant des ADN humains et animaux. Bien sûr, celles-ci doivent être détruites avant d’avoir dépassé l’âge de quelques semaines. Je parie une caisse de Dom Pérignon qu’un de nos apprentis sorciers, discrètement encouragé par quelques sponsors, décidera un jour d’en laisser grandir quelques-unes, histoire de voir...

Les romans nous parlent de ce qu’il y a aux tréfonds de notre âme. Ils sont visionnaires en ce qu’ils nous livrent ce qui, parfois à notre insu, nous fait courir. Bienvenue dans le laboratoire du Dr Mabuse!

01.03.2009

Pourquoi n'entendons-nous jamais Cassandre ?

C’est Eschyle – et non Homère – qui, dans sa pièce Agamemnon, fait de Cassandre la prophétesse désespérée que personne ne croit. Cassandre annonce la ruine de Troie et les évènements lui donneront raison. Tout au long de l’Histoire, le scénario qu’a perçu et mis en scène le génial dramaturge se répètera au point de devenir archétypal : toujours il y a quelqu’un pour avertir des menaces qui pèsent sur la cité et personne pour l’entendre. Pour ne pas nous éloigner de la situation que nous vivons, je me contenterai de citer, entre autres Cassandre, Bernard Lietaer et Paul Jorion qui tous deux ont vu venir – et de loin - le cataclysme financier, en ont expliqué les causes et l’ont écrit. Ce n’est pas qu’ils aient été contredits, c’est qu’ils n’ont tout simplement pas été entendus. Je rappelle souvent dans mes séminaires l’exemple de Peter Wack qui, à la fin des années 60, à la Shell, produisit un scénario où les pays producteurs d’hydrocarbures remettaient la main sur leurs gisements, hypothèse dont tout le monde se gaussa - jusqu’au mois de novembre 1973 où nous connûmes le premier choc pétrolier. Ensuite, bien sûr, innombrables furent ceux qui expliquèrent ce qui s’était passé et on en oublia qu’à part quelques farfelus personne pourtant ne l’avait vu venir!

Le seul fait d’avoir envisagé ce scénario, fût-ce sans y croire beaucoup, permit cependant à la Shell de réagir plus rapidement que ses concurrentes lorsque survint l’évènement imaginé: si l’annonce d’une épreuve possible ne permet pas forcément de la conjurer, au moins nous donne-t-elle une chance de mieux tirer notre épingle du jeu. C’est pourquoi, à lire les réactions des lecteurs du journal Le Monde à la divulgation d’un scénario établi par le LEAP, je suis empli de consternation. Voilà un groupe de prospectivistes qui pense que l’avenir immédiat n’est pas rose et nous en avertit. Selon lui, le cataclysme financier va durement impacter l’économie réelle. Jusque là, je ne vois que du bon sens. Avec 500 à 600 000 suppressions d’emplois chaque mois rien qu’aux Etats-Unis, la consommation ne pourra qu’y décroître et comme l’économie mondiale est à la remorque d'un consommateur américain devenu insolvable et que le réflexe purement financier des entreprises est de licencier pour protéger leurs actionnaires, le château de cartes économique et social, de proche en proche, va s’effondrer. Déjà, la Chine et d’autres pays n’envisagent-ils pas un autre mode de croissance que l’exportation ? Or, si l’économie réelle est à ce point affectée, si le chômage augmente, si les dispositifs de solidarité périclitent faute de moyens, si les importations des économies émergentes ne nous permettent plus de maintenir artificiellement notre pouvoir d’achat, si les Etats, déjà surendettés, à vouloir assister le système financier sont entraînés par le fond, que va-t-il arriver ?

Le LEAP en arrive à la conclusion que des troubles sociaux se produiront, plus ou moins graves selon les pays et aggravés par l’impuissance financière des Etats à soutenir leurs administrés. Les approvisionnements de denrées essentielles pourront alors connaître des ruptures – le monde de la grande distribution est tout sauf philanthrope quand son ratio de rentabilité est concerné – et ce d’autant qu’avec la mondialisation aucun pays ne jouit plus de l'autosuffisance alimentaire et qu’il faudra du temps, même sur un territoire bien doté comme celui de la France, pour la restaurer. Dès lors, tout est possible : accroissement des larcins, développement du pillage, enchaînement diabolique de répressions et de violences. On a vu au cours de l’Histoire le rôle qu'ont joué les disettes dans la chute des gouvernements, la généralisation de l’état de fait et, parfois, l'apparition de régimes brutaux. Ce n'est pas parce qu'on espère un pareil scénario qu'on en reconnaît le caractère plausible.

C’est alors qu’interviennent ceux que Cassandre dérange. L’un, qui manque de perspectives historiques, rappelle doctement que le Club de Rome s’est trompé : il avait annoncé le pic pétrolier pour l’an 2000 ! L’autre livre de source sûre que Cassandre cherche à se faire de la publicité en vue des élections. Un troisième témoigne du fait que, dans son quartier, l’ail d’Argentine et les courgettes du Maroc répondent toujours présent à l’appel. Tous ou presque réagissent comme si on leur voulait du mal. Un de mes amis, spécialiste du renseignement économique, a étudié l’histoire du Titanic. Il a trouvé une information selon laquelle, lorsque lui fut remise la dépêche annonçant qu’il y avait un iceberg sur sa route, le capitaine, occupé à jouir de sa gloriole auprès de ses passagers les plus huppés, l’a fourrée dans sa poche sans la lire. La leçon de cette histoire c’est peut-être que le réalisme - que notre époque cependant ne cesse d'invoquer - ne l’emporte pas sur notre désir de jouir en paix de nos menus plaisirs et de la représentation du monde qui va avec. C’est ainsi qu’à la saison des amours les chats aveuglés par la testostérone se font écraser en traversant la route.

08.11.2008

EROEI*

Le monde demain, voire de tout à l'heure, quoique nous en ayons, ne ressemblera pas à celui d'aujourd'hui.

Le pétrole facile est le facteur-clé de la production industrielle de masse et de la mondialisation, autrement dit du monde que nous avons créé autour de la "société de consommation". Mais quel qu'ait été le génie de notre espèce dans cette création, l'existence des énergies fossiles a été déterminante. Sans elles, même nos idéologies seraient aujourd'hui différentes. Il n'est jusqu'au pavillon de banlieue et à l'individualisme moderne qui ne leur doivent quelque chose.

Dans les années 30, aux États-unis, lorsque vous dépensiez une unité d'énergie pour extraire du pétrole vous en receviez plus de 100 en retour. C'est un effet de levier considérable. Cependant, ce rapport de 100/1 a décru au cours des années au fur et à mesure que les meilleurs gisements s'épuisaient et qu'il fallait en exploiter de moins accessibles et de moindre qualité. En 1970, le rapport avait déjà fortement diminué, mais il était encore de 30 unités d'énergie obtenues pour une unité dépensée. Aujourd'hui, la moyenne mondiale se situe autour de 20/1 et, si l'on peut affirmer que nous n'avons pas épuisé les réserves, il convient de préciser que le rendement ira décroissant.

Si l'on regarde du côté des autres énergies, qu'on les qualifie de complémentaires ou de substitution, il faut vraiment y mettre de la bonne volonté pour croire qu'elles vont nous permettre de conserver le monde actuel au prix de simples ajustements. Avec un retour sur énergie dépensée actuellement supérieur à 23/1, l'énergie hydroélectrique arrive largement en tête. Mais la plupart des grands sites sont déjà exploités et certains de ceux qui existent commencent à être affectés par la diminution des précipitations. L'énergie éolienne, en ce qui la concerne, se situe autour de 11/1 et encore si on ne tient pas compte de la compensation des périodes sans vent par d'autres sources d'énergie. Le solaire photovoltaïque est entre 2,5/1 et 4,3/1. Les biocarburants - dont on a vu qu'ils entrent en outre en concurrence avec les cultures vivrières - affichent un modeste 2/1. Pour compléter le tableau, souvenons-nous aussi que les hydrocarbures ne sont pas les seules ressources qui s'épuisent ou dont l'extraction exige une énergie croissante. Sur la liste des pénuries à venir, nous avons le gaz, le charbon , l'uranium, et nous pouvons rajouter les métaux rares dont nos "nouvelles technologies" sont friandes.

Or, malgré ces perspectives, nous sommes semble-t-il dans le scénario du fabricant de bougies qu'obsède la pérennité de son produit. Toute son attention y est piégée: il essaye de l'améliorer, de faire en sorte qu'elle dure plus longtemps, qu'elle coûte moins cher, qu'elle brille davantage, qu'elle pue moins quand on la mouche. Il recherche de meilleures mèches, des substituts au suif ou des fournisseurs moins gourmands. Enfermé dans l'univers de la bougie, il ne voit rien d'autre. Il en oublie qu'elle est une réponse à un besoin : celui de lumière. N'est-ce pas le même aveuglement dans lequel nous nous entretenons aujourd'hui avec des concepts comme le "développement durable" qui nous laissent croire que tout va continuer comme avant ? Si, au lieu de parler de "développement durable", on parlait de bonheur ?

* Energy return on energy invested.

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