UA-110886234-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16/03/2013

«C’était avant» (II)

 

 

 

Il y a, sommairement, deux manières de s’occuper de sa santé: adopter un mode de vie qui lui est favorable ou bien ne rien changer aux habitudes qui lui nuisent et aller chercher dans l’arsenal médical de quoi réparer nos maux au fur et à mesure qu’ils surgissent. C’est la même chose avec l’écosystème: on peut choisir d’agir en amont, en limitant par exemple l’introduction de substances nocives dans l’air, l’eau ou la terre, ou bien préférer intervenir en aval en multipliant les traitements correctifs. On peut choisir de ne pas répandre dans nos champs des produits qui tuent les abeilles, ou bien accepter la disparition de celles-ci qu’on remplacera par une pollinisation artificielle. Economiquement,  fabriquer des produits nocifs d’une main et leur antidote de l’autre permet de multiplier - au bénéfice de quelques-uns - les sources d’enrichissement matériel. Se substituer à la nature une fois qu’on l’a stérilisée, également. C’est comme la guerre: une fois que l’on a fabriqué et vendu les armes, on peut s’engraisser à reconstruire ce que les armes ont détruit. 

 

Si nous y regardons de plus près, nous pouvons voir sans trop de difficulté qu’une grande partie de l’activité économique actuelle est engendrée par la nécessité de réparer ce qu’une autre partie de cette même activité a abimé ou détruit en amont. Une étude parue il y a quelques années dans la revue Futuribles montrait que les obèses américains faisaient ainsi prospérer plusieurs secteurs: l’alimentation industrielle bien sûr, mais aussi la télévision, la médecine, les cabinets de psychologues, les salles de fitness, les aliments diététiques et même - par anticipation de chiffre d’affaires puisqu’ils décèdent précocement - les pompes funèbres. En comparaison, les personnes menant une vie plus sobre et plus saine apparaissaient, du point de vue économique, comme de bien mauvais citoyens. Omniprésente, une question est là, qui plongera sûrement les héritiers de nos problèmes dans la stupéfaction: celle des conséquences de nos comportements sur l’emploi.

 

Parce qu’il constitue le moyen le plus répandu de contribuer à la création de richesses et de gagner sa vie, mais qu’en même temps il est la victime systématique d’à peu près tout ce qui se passe - la mondialisation qu’on appelait de nos voeux, l’explosion des dettes souveraines ou les politiques d’austérité conséquences de la crise bancaire - l’emploi est devenu l’obsession de nos sociétés. Comme les économistes nous ont rebattu les oreilles du lien indissoluble qu’il a avec la Déesse Croissance, nous continuons d’invoquer les faveurs de celle-ci et de lui sacrifier tout ce qui nous tombe sous la main, sans prendre en compte que, lorsqu’elle répond favorablement aux aspirations des hommes, cela se traduit par une ruine accélérée de leur environnement. Les habitants de Pékin, les riverains des zones d’extraction de gaz de schiste ou les peuples premiers que l’on chasse de leur sylve pour y produire des bio-carburants peuvent en témoigner. Ils sont loin d’être les seuls.  

 

Maintenant, imaginez la catastrophe économique que ce serait, si nous nous mettions à vivre plus raisonnablement, plus sainement. Si nous réduisions notre bougeotte, usions moins de véhicules, consommions moins d’énergie. Si nous mangions moins de certains aliments - moins de viande, moins de laitages - et tirions un peu plus de bonheur des choses simples et gratuites qui nous entourent. Les industries pharmaceutiques et le monde médical dans son ensemble, les constructeurs automobiles, les travaux publics, les industries agro-alimentaires - pour ne citer qu’eux - verraient s’amenuiser les emplois qu’ils nous procurent encore aujourd’hui, et la masse des chômeurs et des pauvres grossirait encore. Autrement dit: nous ne pouvons rien faire sans aggraver une situation qui, de toute manière, va se dégradant inexorablement. L’absurdité même de ce constat devrait nous montrer de quoi il s’agit en réalité: de rien d’autre qu’une construction de notre esprit qui nous enferme. Je sais que je me répète, mais tant que nous aurons la paresse de penser encore et toujours que ce qui nous arrive est une crise, nous ne pourrons que tourner en rond et les choses continueront d’aller de mal en pis. Ce que nous vivons n’est pas une crise, c’est une métamorphose. Qu'observons-nous aujourd’hui dans nos sociétés, outre le déclin de l’emploi ? Un appauvrissement progressif des classes moyennes. Une misère rampante qui s’étend de proche en proche. Des services publics dont les budgets vont durablement à la baisse. D’immenses quartiers qui deviennent des zones de non-droit... Nous sommes comme des ours polaires s’agrippant à des glaçons qui fondent inexorablement sous leurs griffes. Peut-être vaudrait-il mieux sauter dans l’eau froide pour gagner d’autres rivages tant que nous en avons encore la force. 

 

La réalité, c’est que nous tentons de réfléchir avec un logiciel qui bogue. Au lieu d’émuler notre résilience, il nous paralyse. Nous avons succombé à une représentation de l’économie qui a entraîné un tel décalage avec la réalité et avec nos besoins que, comme un délire de monomane, elle engendre une usine à gaz dépourvue de sens et dont les commandes ne répondent plus. Alors, revenons à des questions simples. Ceux qui ont fait les révolutions sont toujours partis de questions simples. Du genre: «Pourquoi les uns souffrent-ils de pléthore tandis que les autres meurent de faim ?» Sur un territoire aussi généreux que la France, est-il compréhensible quand on forme une communauté nationale de 60 millions de citoyens qui ont besoin de nourriture, de vêtements, de logements, de meubles, de distractions, etc., que chacun d’entre eux ne puisse y trouver son utilité en contrepartie du moyen d’y vivre ? Est-il davantage compréhensible, quand on sait les progrès de productivité considérables que nous avons faits au cours des trois dernières générations, qu’une telle communauté ne puisse procurer à chacun de ses membres ce dont il a besoin, sauf à faire travailler des esclaves à l’autre bout du monde ? 

 

Comme l’a vu Manfred Max-Neef, ce qui façonne une communauté, c’est la façon dont elle choisit de répondre aux besoins de ses membres. Des hommes, des femmes, des enfants, aujourd’hui, dans les pays encore les plus riches de la planète, manquent du nécessaire. On explique ce manque par un manque d’emplois et le manque d’emplois par le manque de croissance. Mais, en l’occurrence, «emploi» fait partie des mots qui nous abusent parce, sans y paraître, il implique tout un système déjà verrouillé. C’est l’arbre qui cache la forêt. Il dissimule par exemple une référence qui est celle de la société marchande et monétarisée: je ne peux me procurer la réponse à mes besoins qu’en l’achetant, et je ne peux le faire qu’à condition de vendre moi-même mon temps contre de l’argent. Il dissimule aussi la prééminence donnée à des réponses à nos besoins qui nécessitent ces organisations lourdes et complexes qu’on appelle entreprises. Le système actuel s’est cristallisé autour d’elles. La croissance, au sein de ce système, n’est une solution exclusive que pour ceux qui veulent que rien ne change. Elle permet de faire l’aumône aux uns tout en continuant d’enrichir les autres: voilà pourquoi elle a la faveur de ceux qui prétendent présider aux destinées de la planète. Alors, sommes-nous capables de penser que cette forme d’organisation sociale et économique n’est qu’une parmi l’infini nombre de celles que nous pourrions expérimenter ? Choisirons-nous l’hygiène ou la pharmacie ? Ou préfèrerons-nous la certitude d'une perte à l’espoir d’un gain ?