07/12/2013
Le vrai racisme
Les manifestations contre le racisme ont fait un flop et j’en suis bien aise. Je commence à être agacé par une certaine cohorte de pères et mères la vertu qui, pour le pet de travers d’un malappris, ne manquent pas une occasion de descendre courageusement dans la rue avec l’ambition de culpabiliser des Français qui n’en peuvent mais. Pour aggraver mon cas à leurs yeux, j’ajouterai que je n’ai aucun goût pour la repentance historique. L’Histoire est ce qu’elle a été, on ne la réécrira pas. Nos ancêtres ont vécu ce qu’ils ont vécu - et, quand je dis «nos» ancêtres, j’entends par là l’ensemble de l’espèce humaine - il y a eu des bourreaux et des victimes, des conquérants et des conquis, des capitaines et des fantassins, des exploiteurs et des exploités, et nous avons tous payé un très lourd tribu aux guerres tribales, mondiales ou régionales, religieuses, politiques ou mercantiles engendrées par les oligarchies les plus variées.
Si l’on veut émerger du bourbier, il est urgent de se rappeler la phrase de Sartre: ce qui compte, ce n’est pas ce qu’on a fait de moi, c’est ce que je fais de ce qu’on a fait de moi. Que chacun arrête de se dire qu’il est le produit exclusif de l’autre et prenne son destin en main au lieu de s’enfermer dans le cercle des griefs cultivés à l’envie! La France et l’Allemagne, au temps de de Gaulle et d’Adenauer, malgré des millions de morts et de bonnes raisons de s’en vouloir à jamais, ont su enterrer la hache de guerre, et le grand homme qui vient de nous quitter en Afrique du sud n’a cessé par sa vie et sa parole de nous répéter qu’il faut savoir se libérer de l’histoire du passé pour écrire celle de l’avenir. D’ailleurs, à tous ceux qui, du monde entier, iront se presser plus ou moins hypocritement autour de sa dépouille, j’aimerais rappeler cette phrase du Christ: «Quand tu présentes ton offrande à l’autel, si tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, va d’abord te réconcilier avec ton frère; puis reviens, et alors présente ton offrande." J’en imagine quelques-uns qui pourraient avoir un détour à faire avant de rendre leur hommage à Madiba.
Comme certains taux d’intérêts, la définition du racisme me semble aujourd’hui de plus en plus flottante. Pour moi, fondamentalement, le racisme est le refus d’accorder à des êtres humains la dignité et les droits dont d’autres jouissent, en raison d’une différence «raciale» que l’on résumera à des traits physiques, comme principalement la couleur de la peau, qui en feraient une espèce à part. Ce refus peut arguer de l’infériorité ou de la malignité de la «race» considérée. Mais comment devient-on raciste ? Je ne vais pas écrire ici un traité mais vous dire, brièvement, comment je me représente le mécanisme. D’abord, le racisme puise dans la couche profonde de nos réactions instinctives, reptiliennes, celles du chat qui se hérisse devant le chien. Le hérissement est naturel, mais être civilisé, c’est le surmonter, comme on a appris à surmonter la pulsion tout aussi naturelle du rut. Là-dessus, le racisme se nourrit du phénomène de projection mis en lumière par Freud, qui consiste à voir dans l’autre ce que nous refusons de voir en nous-même parce que la honte nous en serait insupportable. Troisième stade: cette projection engendre le processus de la prophétie auto-réalisatrice - l’effet Pygmalion dans sa version négative - à savoir que ce que je pense de l’autre influence son comportement au point qu’il va me donner raison. Enfin, quatrième stade, l’image qu’on a de l’autre devient un excellent mobile pour l’exploiter, le spolier ou tout simplement l’abandonner à la misère, sans souffrir de problèmes de conscience. Là-dessus, peuvent venir se greffer deux phénomènes qui renforceront les convictions qu’on a développées. D’une part, hélas! des dommages réellement causés par des membres de la population en question, agression, déprédation, vol, etc. qui laissent un goût de peur et d’humiliation sans cesse réactivé par les récits qui, autour, se construisent et se développent. D’autre part, les conditions de vie auxquelles on relègue cette population qui favorise chez elle, quand elle ne l’y contraint pas, le recours aux expédients, à la délinquance et à la violence.
Quand on évoque le racisme, c’est-à-dire la conviction qu’il y a des races inférieures et supérieures, on a tous à l’esprit la traite des noirs, les plantations de coton et les guerres de colonisation dont ont été victimes les Africains, les Asiatiques et les Peaux-rouges. Mais n’avons-nous pas eu aussi nos propres esclaves, sur notre sol ? Que dire de ceux de l’Antiquité ? Que dire des moujiks en Russie, sous le règne des tsars ? Que dire des mineurs écossais dont Ken Follett, sans exagération, nous décrit la vie dans Le pays de la liberté ? Attention! allez-vous me dire, il n’y avait pas de différence de «race» entre l’exploiteur et l’exploité! Cependant, quelle représentation de l’exploité se faisait selon vous l’exploiteur pour être capable d’assigner, en toute bonne conscience, un sort aussi misérable à d’autres hommes ? Que croyez-vous qu’il se devait de penser pour pouvoir rester dans son rôle d’esclavagiste ? «Ces gens-là ne sont pas comme nous, ma chère» dit je ne sais plus quel personnage dans je ne sais plus quelle histoire, parlant des ouvriers. Pour accepter, sans en tomber malade de l’âme, de pressurer outrancièrement l’autre, il faut le croire, quelle que soit la couleur de sa peau, d’une espèce inférieure.
C’est où je veux en venir. La grande question, selon moi, est de sortir de l’antiracisme émotionnel pour revenir à des enjeux qui dérangent davantage. On s’émeut d’une injure stupide et les donneurs de leçon patentés descendent dans la rue, mais on en fait beaucoup moins s'agissant de ceux qui engrangent des milliards quand les êtres humains qui travaillent à les enrichir, bien qu’ils s’épuisent au labeur, ont à peine de quoi vivre. Accepter qu’un homme soit rémunéré 1000 ou 1500 fois plus que le plus modeste de ses employés, n’est-ce pas valider qu’il y a des êtres humains supérieurs et d’autres qui sont inférieurs ? L’absence d’une différence de couleur de peau en fait-elle un scandale moindre, voire autre ? Seulement, voilà: toucher à cela n’est plus seulement donner des leçons de morale à Mme Michu. C’est s’attaquer au système. C’est remettre en question l’avantage que nous tirons, ici, des esclaves que nous avons là-bas, au Bangladesh ou ailleurs. Plus sournoisement, c’est peut-être aussi remettre en question l’admiration que nous avons pour une certaine forme de réussite. Le vrai racisme n’est pas qu’un débordement de langage, c’est un système social.
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