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09.04.2008

Eloge de la désobéissance

Si l’on compare notre niveau de conscience et de savoir avec les désordres et les souffrances de toute sorte qui, du fait des hommes, affectent les hommes, on est saisi de perplexité. Très majoritairement, que nous soyons Français, Américains, Russes, Chinois ou Indiens, que nous soyons chrétiens, musulmans, juifs, hindouistes, animistes ou agnostiques, l'humanité se compose de braves gens. Alors, comment cet immense gâchis est-il possible?

Vous souvenez-vous de « I comme Icare », avec Yves Montant dans le rôle d’un procureur qui enquête sur l’assassinat du président des Etats-Unis? Une des séquences du film est la reconstitution de l’expérience conçue par Stanley Milgram à l’université de Yale au début des années 60. Cette expérience met en scène trois personnages dans un laboratoire de recherche. L’idée, telle qu’elle est scientifiquement exposée par celui des trois qui porte une blouse blanche, est de mesurer les effets de la punition et de la peur sur l’accélération de l’apprentissage. Le deuxième personnage, un « cobaye » volontaire, est attaché sur un siège de dentiste, devant un écran. Quelques électrodes sont fixées ici et là sur son corps. Des listes de mots sont projetées sur l’écran et le cobaye doit les mémoriser et les restituer. S’il se trompe, le troisième personnage, recruté par petites annonces, doit appuyer sur un bouton et lui envoyer une décharge électrique. Si les erreurs se multiplient, l’intensité de ces décharges ira croissant jusqu’à atteindre 450 volts.

L’expérience commence, le cobaye commet évidemment des erreurs et reçoit les premières décharges électriques. A partir d’un certain voltage, il se met à manifester de plus en plus bruyamment sa douleur, passant progressivement des gémissements aux hurlements et suppliant qu’on mette fin à l’expérience. La personne qui doit appuyer sur le bouton se tourne alors vers le superviseur en blouse blanche. Celui-ci se montre inflexible : l’expérience doit être menée à son terme, il faut aller jusqu'au bout. Il arrive alors que, partagé entre son devoir et la souffrance qu’il inflige, « l’électrocuteur » s’en prenne à sa « victime », l’accusant de se trouver à cause d'elle dans une situation impossible.

Vous l’avez soupçonné, le véritable cobaye n’est pas l’homme en train de se tordre et de gémir sur le fauteuil du supplice : il s’agit seulement d’un acteur et l’équipement électrique est factice. Le véritable cobaye est, à son insu, la personne recrutée pour quatre dollar de l’heure, et l’expérience ne porte pas sur le rapport entre punition et apprentissage mais sur le « taux d’obéissance ». Maintenant, si c’est la première fois que vous entendez parler de cette expérience, restez assis: 62,5% des vrais cobayes – fût-ce à leur corps défendant - sont allés jusqu’à administrer des électrochocs atteignant 450 volts.

Alors, la « vertu d’obéissance », vous en pensez quoi maintenant? Désormais, quand vous ferez par obligation une chose qui vous met mal à l’aise, demandez-vous où est la blouse blanche et quel est le système de croyance qu’elle mobilise en vous. Personnellement, je me suis déjà abandonné à l’emprise des blouses blanches. Je me suis dramatiquement retrouvé du côté de l’institution scolaire contre un de mes enfants. Il fallait, encore et encore, que je le fisse travailler et que je le « visse ». Toujours plus de la même chose. Evidemment, toujours plus du même résultat, pour lui comme pour moi. Car, à chaque rencontre avec ses professeurs, c’était le même film et j’avais tendance à le prendre un peu plus en grippe. Or ce n’était ni un cancre ni un fainéant mais – je l’ai enfin découvert - un surdoué qui souffrait énormément. L’existence de ce blog, à vrai dire, doit beaucoup à cette expérience de vie.

Nous ne sommes souvent qu’un maillon dans une chaine et, de ce fait, il se peut que ce qu’on nous invite à faire nous paraîsse bien peu de chose. A quoi bon se rebeller, à quoi bon même se poser des questions ? Puis, quelle légitimité avons-nous face aux blouses blanches : professeurs, ingénieurs, managers, prix Nobel d’économie ou de médecine, capitaines d’industrie et autres experts de tout poil ? Les lois de l'économie, le progrès de la science, la bottom line: quelle est la légitimité de ce que nous ressentons face à l’univers de la rationalité et de ceux qui la détiennent ?

Eh ! bien, pour conclure, voici deux convictions chèrement acquises. D’abord, ce bien peu de choses dont chacun d’entre nous assure l’exécution peut constituer au bout du compte une chaîne des plus malfaisantes. Cette chaîne, il faut savoir la rompre. Comme pour le SIDA, cet invisible virus, nous devons refuser que certaines choses passent par nous. Quant à notre légitimité, à nous, les ignares, les irrationnels, les irresponsables de service, les «sans blouse blanche», je vous laisse avec cette réflexion d’Albert Camus : « Entre ma mère et la justice, je choisis ma mère ».


Pour en savoir davantage sur l'expérience de Milgram:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_de_Milgram

Commentaires

Ta publication du jour me fait terriblement penser a tous ceux qui ont souffert dans les camps de concentration car ceux qui les administraient étaient habillement déculpabilisés-manipulés par un langage administratif deshumanisant....

Mefions nous de tous les uniformes (même du costume cravate. Ce serait quoi pour les femmes ?)

Garder au fond de soi un peu d'esprit rebelle serait salvateur ? ! plus encore : de le transmettre !

Ecrit par : Anette | 09.04.2008

Tu as vu juste Anette. Les expériences imaginées par Milgram avaient pour objectif d'aider à comprendre ce qui faisait de braves gens ordinaires les complices d'une politique infâme, en l'occurrence celle du régime nazi. Le roman "Les bienveillantes" propose à sa façon une réponse à cette question. Le film "Douze hommes en colère" soulève au fond la même. Sans esprit rebelle, tout est possible, surtout le pire. Il n'y a que le pouvoir pour demander l'obéissance: il n'existe que par elle. Rien que cela devrait nous rendre soupçonneux.

Ecrit par : Thierry | 09.04.2008

Merci Thierry. C'est vrai que la psychosociologie est née de vouloir répondre à cette question de savoir comment un homme a pu emporter avec lui une population dans une horrible politique. L'élaboration d'une théorie de l'influence a été la première vocation de cette nouvelle science.
J'ai à ce propos l'habitude de dire avec beaucoup d'ambition que je ne suis pas le pilote du train d'Auschwitz. La problématique du système nazi était de dissoudre le système de décision dans un rayonnement bureaucratique et, comme tu le précises Thierry, la part de responsabilité de chacun devenait ainsi infime. Le conducteur du train ne faisait que rentrer celui ci dans le camp... C'est tout, et pourtant s'il ne rentre pas...
Voilà pourquoi je me refuse de hurler avec les loups, de relayer une rumeur, de devenir recéleur d'un information privée, de faire quoi que ce soit qui torde mon éthique, aussi peu soit-il, mais encore faut-il que je le perçoive. Voila pourquoi je trouve mon affirmation ambitieuse.
Bien amicalement à toi, Thierry.

Ecrit par : Jean-Marc SAURET | 11.04.2008

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