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30.04.2008

Illusionnisme

Une amie que, par prudence, je ne citerai pas a quitté il y a une paire d’années son métier de reporter, jugeant qu’elle contribuait davantage à la désinformation qu’à l’information. Etait-ce que la chaîne qui l’employait diffusait des mensonges ? Désolé! A priori, non ! Beaucoup plus simplement cette chaîne privilégiait l’information susceptible de « faire » de l’audience, ce qui dans certains cas ne recouvre pas exactement l’information que vous jugeriez digne d’être diffusée. Et même - le temps d’antenne étant cher et limité - ce qui peut se faire au détriment de celle-ci.

La confidence de cette amie m’a fait comprendre au moins deux choses. Premièrement, que la qualité de l’information ne se suffit pas de la véracité : tout dépend de ce dont on s’abstient simultanément de parler. Deuxièmement, qu’on peut nous tromper sur l’actualité sans avoir l’intention de nous abuser, sans malhonnêteté en quelque sorte, du seul fait des contraintes économiques inhérentes à un métier ou à une entreprise. De ce fait, le fonctionnement et la survie de la démocratie dépendent en premier lieu – mais pas seulement - de notre capacité à détecter ce dont on ne parle pas, qu’on ne voit pas et qui, très éventuellement bien sûr, pour des raisons diverses, peut nous être volontairement caché. Autant dire qu’elles dépendent de notre propre exigence de lucidité.

Un jeu très simple circule sur l'Internet. On vous présente six cartes à jouer et on vous demande d’en choisir une, de la bien regarder et de prononcer son nom à haute voix – par exemple : « roi de trèfle » - en vous abstenant de clicker dessus. Puis on vous annonce que, lorsque vous aurez appuyé sur la touche entrer de votre ordinateur, le système va la reconnaître et la retirer du jeu. Vous suivez le protocole et, avec un frisson délicieux, vous appuyez sur entrer. Lorsque le jeu réapparaît, «votre» carte, effectivement, n’y est plus. Extraordinaire, n’est-ce pas ? Vous pouvez recommencer en changeant de carte, cela marche à tous les coups.

Vous voulez la solution ? C’est génialement simple. Le système, évidemment, ne peut deviner celle des cartes que vous avez choisie. Alors, chaque fois que vous faites entrer, il les change toutes. Seulement, focalisé que vous êtes sur «la vôtre» - et on a tout fait pour cela: «regardez-la bien», «mémorisez-la», «prononcez son nom à haute voix» - tout ce que vous voyez c’est son absence ! On peut aussi déceler dans ce tour un autre ingrédient, plus subtil : l’envie que vous éprouvez peut-être secrètement de voir quelque chose d’extraordinaire - une envie très humaine mais qui a donné le pouvoir à pas mal d’illusionnistes.

Alors, un conseil : chaque fois qu’on voudra obtenir votre attention et qu’on l’orientera vers un de ces mots qui prétendent résumer le monde – au hasard : la bottom line, la mondialisation, la concurrence, l’Europe ou le PNB, par exemple - méfiez-vous ! On ne sait jamais… Quand le prestidigitateur oriente notre regard d’un côté, c’est ailleurs que cela se passe. Faites l’hypothèse – à titre d’exercice bien sûr - que ce dont nous parlent nos « grands médiatiques » est comme le doigt pointé du prestidigitateur, puis – sans leur retirer de votre intérêt - demandez-vous dans quelle direction vous allez regarder.