05/04/2008
Une semaine chez Ubu Roi
29 mars
Au Japon, 51 millions de cotisations de retraites non identifiées. La Sécurité sociale ne sait plus à qui verser les pensions correspondantes… Commentaire du professeur Matsubara Ryûchiro, de l’université de Tokyo : « Il n’existe aucune relation entre les individus et la société dans laquelle ils vivent ». Et il redoute que cela attise la tentation du nihilisme.
1er avril
"La Grande-Bretagne s'interroge sur la création d'embryons hybrides humains-animaux". Ce n'est pas un poisson. C'est le titre d'un article qui m'a été communiqué par Anette. Juste deux extraits pour vous en faire apprécier la discrète saveur:
"La publication dans le quotidien The Times, mercredi 10 janvier, d'un appel de quarante-cinq spécialistes, parmi lesquels figuraient trois Prix Nobel, a visiblement fait pencher la balance. L'influence de Lord Winston, l'un des signataires, ancien conseiller scientifique de Tony Blair, une personnalité très médiatisée, a également joué. Tout comme les pressions du lobby de la puissante industrie pharmaceutique, l'un des derniers fleurons industriels du Royaume-Uni, très en pointe dans la recherche sur les maladies neuro-dégénératives.
"Ce sont les équipes déjà impliquées dans les recherches sur les cellules souches qui souhaitent également pouvoir disposer de chimères. En pratique, ces dernières seraient créées en plaçant le noyau de cellules humaines (prélevées notamment chez des malades) au sein d'ovocytes animaux (lapins ou bovins, par exemple). De telles expériences ont déjà été menées, notamment en Chine et aux Etats-Unis."
Même si l'engagement corrélatif serait de supprimer les embryons bien avant leur maturité, autorisez au moins l'obscurantiste que je suis, incapable d'apprécier les perspectives insondables du progrès médical, insoucieux des maladies dégénératives qui l'attendent au tournant, à avoir la nausée! Puis, quelle tentation ce pourrait être de laisser quelques-unes de ces chimères atteindre leur terme, histoire de mieux comprendre ce qui se passe... Cette hypothèse vous paraît-elle aussi invraisemblable que cela ? Comme disait Oscar Wilde: "Je résiste à tout sauf à la tentation".
2 avril
Conférence d’Alain Parant, démographe et prospectiviste. Selon le chercheur, vers 2030 le déséquilibre français sera tellement grand entre les inactifs et les actifs que ceux-ci cesseront de payer. Ce qui remettra notamment en question le niveau de vie des retraités et le financement de l'accompagnement du grand âge. En aparté, cependant, un collègue me glisse : « Quid de l’incidence écologique dans ces projections ? » C’est vrai qu’une fois encore nous raisonnons « à univers constant ».
3 avril
Hu Jia, 34 ans, est condamné à trois ans et demi de prison par la première cour intermédiaire de Pékin. Hu Jia est une figure emblématique du mouvement chinois pour les droits de l’homme. Motif de la condamnation : « incitation à la subversion de l’autorité de l’état ». Avec les prochains JO, ce genre d’individu fait tache dans le paysage. La poussière, sous le tapis! Tout le monde pourra ainsi faire semblant de n'avoir rien vu. Enfin, comme disait Chamfort : «L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu».
4 avril
Les « groupes de haine » se multiplient aux Etats-Unis. Depuis 2000, le nombre de groupes incitant à la haine raciale s’est accru de 48% (rapport du Southern Poverty Law Center, article sous la signature de Corine Lesnes, correspondante du Monde à Washington). Alors, le libre marché, dans le pays même qui s’en est fait le champion, n’est pas source de richesse et d’harmonie ? Oui, je suis d’accord : mon raccourci est un peu brutal !
5 avril
Les « émeutes de la faim », prophétisées en octobre 2007 par Jacques Diouf, le directeur de la Food and Agricultural Organization seraient-elles déjà là ? Une trentaine de pays connaissent des troubles politiques sociaux. Le coût moyen d’un repas y a augmenté de 40%. Au Mexique, le prix de la tortilla fait sortir les gens dans les rues. A Dakar, beaucoup de familles ne font plus qu’un repas par jour. En Thaïlande, premier des pays exportateurs de riz, les rizières sont désormais sous la surveillance de vigiles.
La Banque mondiale, dans son dernier rapport, fait amende honorable : on n’aurait pas dû tout miser sur les cultures d’exportation au détriment des cultures vivrières. La surdité est donc guérissable ? Et si on en profitait pour revoir nos modèles de développement ?
13:25 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : société, économie, médecine, écologie
03/04/2008
Liberté d'expression (2)
Les réactions que j'ai recueillies à la suite de ma précédente chronique me donnent envie de préciser mon point de vue en repartant de l'exemple que j'ai donné: celui des caricatures de Mahomet.
D'abord, je ne partage pas totalement l'idée d'une relativité du bien et du mal. Il me semble que le mal surgit dès que je fais souffrir l'autre dans sa chair ou dans son âme sans pouvoir me prévaloir d'une légitime défense - ou bien si les voies que j'ai choisies sont inappropriées au strict besoin de celle-ci.
Sans en appeler au "Aime ton prochain" qui dépasse souvent nos moyens ordinaires, je plaide, a minima, pour la civilité. Se moquer de ce qui est cher à l'autre, même si nous ne comprenons pas pourquoi il y est attaché, est cruel et irrespectueux.
Je plaide ainsi pour l'efficacité: est-ce que me moquer de ce qui est cher à l'autre me permet d'obtenir ce que je prétends obtenir de lui: son intérêt, son respect voire son adhésion?
Enfin, je me porte partie civile contre l'usurpation. Alors même que nous prétendons à la supériorité de nos convictions et de nos croyances, notre comportement ne trahit-il pas une autre motivation que celle de les faire partager?
15:10 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : société, politique, développement personnel
02/04/2008
Liberté d'expression
Je suis - évidemment - un farouche partisan de la liberté d’expression. Sans la possibilité du débat et de la circulation des idées, le mensonge peut règner et le lit est alors fait à toutes les dérives. Pour autant, je ne considère pas que les caricatures du prophète Mahomet constituent par exemple une expression respectable de cette liberté. Je ne vois pas ce que notre civilisation peut gagner – je ne vois même pas ce qu’il y a de civilisé - à froisser la sensibilité des êtres humains dont on ne partage pas les références. Il ne me viendrait pas à l’idée de faire de la peine à mes amis en me moquant de quelque chose qui leur est cher, qu’il s’agisse de leur croyance en Dieu, de leur histoire, de leurs parents, de la forme de leurs oreilles, de leur voiture ou de leur vieux chien. Réciproquement, il ne leur viendrait pas à l’idée de me faire de la peine par le même moyen. Il y a suffisamment de vrais sujets de débat, il y a suffisamment d’inimitiés dans ce monde, pour ne pas en rajouter. L’humour peut n’être qu’une arme qui n'ose pas dire son nom.
Aurions-nous oublié le « nous » et la sociabilité qui lui permet de se construire pacifiquement ? J’ai appris une chose au cours de ma vie, c’est que les occasions de blesser sont nombreuses, et que les cicatrices, même refermées, restent longtemps sensibles. Mais voilà : nous n’en avons pas toujours conscience car tenir l’aiguille ne produit pas le même effet qu’être piqué. André Conraets, le père de la Pédagogie éclosive, est un de ceux qui m’a fait apparaître combien nous pouvons polluer inutilement une conversation par des mots ou des comportements qui mettent l’autre mal à l’aise. J’insiste sur le mot « inutilement »: que gagne en effet la relation quand un mot d’esprit fait du mal à l’autre? Que gagnons-nous si notre interlocuteur se referme, ne songe qu’à la douleur ou à la honte que nous lui avons infligée, et ne nous entend plus? Que gagnons-nous s’il considère que nous avons été déloyaux à son égard? Que gagnons-nous si nous engageons la dynamique trop humaine du mimétisme : mot pour mot, puis maux pour maux? Nous rendrons-nous compte que l’autre n’est que notre miroir?
Mais peut-être avons-nous parfois d'autres objectifs que ceux que nous affichons. Car qui serait assez maladroit pour commencer par indisposer gratuitement celui qu'il veut attirer dans son camp? Peut-être voulons-nous seulement rendre politiquement correcte la violence qui est en nous et qui a besoin d'un méchant pour se décharger.
08:00 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : société, liberté, politique

