20.05.2009

S'enrichir (2)

Une autre manière de s’enrichir, pratiquée largement aujourd’hui, c’est de vendre des choses qui vont engendrer des problèmes puis de vendre la solution à ces problèmes. Suivez bien l’exemple des obèses américains, il vous éclairera. C’est une stratégie en deux temps.

 

Premier temps : dans une population a priori normale, faites émerger une population d’obèses. Pour cela, d’une main vendez de la junk food agrémentée de saveurs qui créent progressivement une dépendance, et, de l’autre, produisez des émissions de télévision qui mettent en scène ces aliments sous un jour flatteur tout en scotchant votre cible sur son canapé, ce qui lui évitera de perdre en bougeant la graisse dont vous voulez l’enrober. Dans ce cas-là, le canapé focalisé sur la télé agit comme la stalle où on engraisse industriellement les animaux en les privant du moindre mouvement.

 

Deuxième temps, diffusez des séries télévisées remplies d’Apollon et d’Aphrodite, de telle sorte que, lorsque vos obèses se regarderont dans la glace, ils finissent par se trouver franchement moches. Pour faire bonne mesure, rajoutez aussi quelques émissions sur les risques de l’obésité pour la santé. Entre l’addiction dans laquelle ils sont tombés et la honte et la peur que vous leur avez communiquées, vous les tenez ! Ils sont maintenant franchement malheureux, désespérés peut-être. Il n’y a plus qu’à leur proposer de dépenser l’argent qui n’est pas remonté chez les fabricants de bières, sodas et hamburgers divers dans les aliments basses-calories, les salles de fitness, les médicaments contre la déprime, voire auprès des psychanalystes et, un peu plus tard, en cas d’infarctus ou d’AVC, auprès du secteur hospitalier.

 

Contemplez ce business model, n’est-il pas génial ? Il vous suffit d’imaginer que ces malheureux se nourrissent convenablement, ont une hygiène de vie convenable, pour voir tous les secteurs de l’économie actuelle qui en pâtiraient. On peut sophistiquer le dispositif en ajoutant pour ceux qui travaillent un management persécuteur, des relations professionnelles difficiles, voire des difficultés financières et un sentiment d’insécurité permanent. Cela prédispose à manger et boire encore davantage, à dépenser compulsivement, à se laisser tomber devant la télé. Cela peut conduire à emprunter auprès des banques, ce qui fera des parties prenantes supplémentaires.

 

Autre exemple. Celui de l’agriculture industrielle. Gilles Clément, que j’interviewais l’autre soir pour le n° 2 de Transitions, disait que cette agriculture, si elle a de hauts rendements, n’est globalement pas rentable. Ses deux mamelles, si je puis dire, sont les ajouts chimiques – engrais et pesticides - et les semences modifiées, plus fragiles que les variétés anciennes. La victime collatérale de leur usage excessif est la biodiversité. Les équilibres naturels se défont peu à peu. Mais, chaque fois qu’un maillon de la chaîne disparaît, nous sommes obligés d’en rajouter afin d’obtenir les récoltes que nous escomptons. Peu à peu, la nature nous passe la main, mais la tâche est d’une complexité qui dépasse nos raisonnements linéaires. Alors, après avoir tenté des plantes qui résistent aux insectes, on en vient à en concevoir qui résistent… aux insecticides ! Là aussi, d’une main on apporte une solution qui engendre un problème et, de l’autre, on apporte une solution à ce problème et, bien sûr, celle-ci engendrera un problème à son tour. C’est ce qu’Anne-Caroline Paucot, dans son « Dictionnaire du futur », appelle un « solublème » : solution d’aujourd’hui, problème de demain. Mais, à chaque nouveau tour des petits chevaux, vous pouvez entendre le tiroir-caisse !

 

Quelquefois, l’écosystème des intérêts est moins évident. Par exemple, la multiplication des poches de pauvreté et d’humiliation a toujours été, dans n’importe quelle société, la cause de la violence. On pourrait donc imaginer qu’il vaudrait mieux gérer avec plus de justice pour faire l’économie des ennuis qui en résultent. Pas du tout ! D’abord, un peu plus d’équité dans la distribution des revenus pénaliserait d’abord les riches, ceux qui détiennent le capital des sociétés.  Mais en outre, deuxième perte pour eux, la réduction de la violence en amont diminuerait la nécessité de protéger les braves gens et leurs biens. Ce serait un marché dont se priveraient les actionnaires et pas eux seulement. J’aimerais connaître le nombre d’emplois que l’insécurité a permis de créer ne fût-ce qu’au titre du gardiennage. Même si elles doivent casquer de temps en temps, les sociétés d’assurances connaissent probablement un accroissement de chiffre d’affaires sur ce type de garanties. Les fabricants de serrures, portes blindées, caméras et autres engins de surveillance passent aussi à la caisse. Enfin, en ce qui concerne les hyper-riches, les gated communities coûtent probablement plus cher en conception, réalisation, maintenance et gardiennage qu’un habitat normal, fût-il luxueux : encore un marché. Accessoirement, la violence donne aux dirigeants politiques quelques arguments pour affermir leur pouvoir et nous vendre de l’ordre. Alors, imaginez qu’on retombe au niveau du sentiment d’insécurité des années 60, quand la France comptait moins de 500 000 chômeurs. Vous voyez tous les fonds de commerce qui auraient du plomb dans l’aile ? Croyez-moi, l’injustice est avantageuse.

 

Entendons-nous bien, je ne prétends pas que tout cela relève d’un dessein mûri et organisé. Quand les cicadelles de Gilles Clément mangent les pucerons dans son jardin, ce n’est pas qu’elles aient le dessein de préserver ses roses ou de lui être agréables. Cela s’agence tout simplement ainsi. Ce que je veux dire, c’est que l’ordre des choses n’est pas une fatalité mais un choix. Le choix de conquérir des uns, mais aussi le choix de laisser faire des autres. On a la société qu’on mérite.

Commentaires

Absolument implacable. J'ajoute à la description clinique du dispositif l'installation dans l'esprit des gens de processus d'auto-observation, d'auto-évaluation et d'auto-normalisation permanentes que Foucault (et tous les adeptes de l'approche narrative, démarche thérapeutique visant à aider les personnes et les communautés à se "désincarcérer" de ce système) appelait le pouvoir moderne. Ces systèmes étant programmés directement par la culture dominante et installés un peu comme des logiciels dans la vie des personnes et des groupes afin qu'ils se conforment tout seuls (donc gratuitement) à la norme qui leur est imposée implacablement mais avec toutes les apparences de la séduction et du libre choix.

Ecrit par : Peter White | 21.05.2009

Eh! oui, le Panopticon est même devenu invisible!

Ecrit par : Thierry | 21.05.2009

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