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15/12/2010

Eloge de l'inégalité

De tout temps, les pauvres ont encombré les riches.

Les pauvres sont plus nombreux que les riches. Ils s’expriment mal. Ils n’ont pas de bonnes manières. Ils sont sales. Ils puent. Ils sont paresseux, serviles et hypocrites. Ils sont dangereux. En plus, justement parce qu’ils sont dangereux, les pauvres coûtent cher : si on prend le risque de les laisser aussi pauvres qu’ils le mériteraient, on peut se retrouver avec des jacqueries, des grèves, des émeutes, voire des révolutions. Donc, il faut sacrifier quelques miettes pour qu’ils se tiennent à leur place.

Cette inégalité du sort ne se laisse pas toujours dissoudre dans le cynisme. Alors, pour se donner la bonne conscience dont on a besoin pour rester riche ou l’être encore plus, on a inventé le karma, la prédestination, l’aumône, le darwinisme. Bref, si vous êtes riche, c’est que vous le méritez ; si vous êtes pauvre, c’est que vous le méritez.

Avouez qu’il n’a pas été facile d’être riche ces dernières décennies : les miettes à abandonner pour avoir la paix étaient de plus en plus grosses, elles finissaient par ressembler à des petits pains. Elles s’appelaient allocations familiales ou de chômage, cotisations de retraite, sécurité sociale, impôt sur le revenu et même – je rêve ! – impôt sur la fortune. Et j’en passe. Sous prétexte que vous aviez du bien ou que vous génériez du cash flow, des démocraties imbéciles prétendaient vous sucer le sang sans vergogne. A cela s’ajoutaient de ridicules mesures de protection. La fluidité du marché du travail, qui vous permettrait d’envoyer un ouvrier de Mazamet à l’île Maurice, avec à son salaire la retouche correspondante, a été ralentie par des règlements stupides. Arrondir sa fortune de quelques petits millions devenait un calvaire. 

Heureusement, une évolution, celle-là dans le bon sens, a commencé il y a quelques années. Il y avait à surmonter un sacré obstacle : cette satanée équation du père Ford. Pour le promoteur de la T, il fallait que la paie des ouvriers et le prix des biens produits par l’usine permettent à ceux-là d’acheter ceux-ci. On a d’abord réussi à déconnecter le revenu du travail du revenu du capital. Quelques dégraissages – les salariés, c’est bien connu, sont la graisse de l’entreprise, pas le muscle ou l’intelligence – quelques dégraissages ont limité la prétention de certains à mieux partager les fruits de la croissance. Puis, pour que ce ne soit pas trop douloureux et pour maintenir « la société de consommation » dont on avait encore besoin, on a développé le crédit. D’une pierre trois coups : les salariés peuvent jouir de plus de biens que leur salaire ne leur permettrait d’en acquérir, ils écoulent ce que le capital fabrique et ils enrichissent un autre magnat du Monopoly : la banque. 

Mais rendre les salariés emprunteurs plutôt que leur assurer des salaires plus élevés, cela restait du gagne-petit. La vraie trouvaille a été quand on a déconnecté la création de richesse de l’économie réelle, ce qu’en langage courant on appelle: faire de l’argent avec de l’argent. Même plus besoin d’avoir des consommateurs qui consomment ou des emprunteurs solvables – donc à qui assurer un revenu ! La cargaison d’un tanker change dix fois de propriétaire entre son port de départ et son port d’arrivée et on s’en met plein les poches sans que le volume de pétrole transporté ait varié d’un centimètre cube. On peut en faire de même avec les matières premières, les denrées alimentaires, les droits à polluer. On a appris à jouer et à gagner à la hausse comme à la baisse. Sur une tête d’épingle, le système et ses vassaux font des fortunes.

Les résultats sont là. Aux U.S.A., au cours de ces dernières années, les pauvres sont devenus plus nombreux et de plus en plus pauvres, les classes moyennes s’enfoncent nettement. A l’inverse, les riches, guère plus nombreux qu’hier, voient leur fortune se multiplier plus généreusement que les pains et les poissons bénis par le Christ. La brèche est ouverte. L’histoire ne fait que commencer.

Le troisième coup de génie a été, le système financier ayant connu une embardée, de faire cracher les Etats. On leur a fait valoir que la faillite générale du système bancaire engendrerait un séisme qui emporterait tout. Transis d’effroi, ils ont mis la main au portefeuille. Comme jamais ils ne l’auraient fait, notez-le bien, pour lutter contre la misère.

Les spéculateurs ont alors saisi qu’ils pouvaient désormais jouer contre les Etats qu’ils avaient affaiblis. Malheureux pays qui avez vécu à crédit, vous voilà à passer sous les fourches caudines de ceux que vous venez de sauver ! La Grèce est garrotée, asphyxiée. Dans le couloir des usuriers, les « pigs » se pressent. Le Royaume-Uni, exemplaire, adopte une politique d’austérité qui mettra ses sujets à genoux. Vous voyez la boucle qui se referme ? Pour sauver la note qui décide des taux d’intérêt appliqués à la dette publique, une seule solution : en finir avec les politiques sociales. C’est le retour de pauvres moins coûteux.

Nous ne sommes pas au bout du film cependant. Il reste un obstacle sur la route du capitalisme financier: cette Union européenne qui, malgré son imprégnation libérale, représente encore une tentative de régulation de la jungle. Mais, pour la puissante Allemagne, l’Euro est un joug qui la force à faire attelage avec des canards boiteux que les spéculateurs harcèlent à propos. Quelle tentation de revenir au Mark ! Or, que vole en éclat l’Euro et l’Union européenne se dissoudra et avec elle le témoin encombrant d’une société qui aurait pu être plus juste.

Jamais la ploutocratie mondiale n'a manifesté une telle voracité. Jamais elle n’a voulu payer moins d’impôts. Jamais elle n'a refusé avec autant de détermination toute forme de régulation. Jamais elle n’a acheté autant de kilomètres de côtes et de milliers d’hectares qu’en ce moment. Jamais il n’y a eu autant de milices privées pour si peu d’armées de conscription. Ce ne sont plus les régimes démocratiques, représentatifs d’une communauté nationale et d’un intérêt général qui structurent le monde. Ce sont les puissances d’argent à qui les Etats ont commencé de tout abandonner, y compris la santé et la police. Le monde sera bientôt organisé pour les riches. Dans notre pays, alors que la pauvreté s’étend, on réduit le soutien que l’Etat apportait au logement social en même temps qu’on interdit les habitats de fortune : l’essentiel, désormais, c’est que les trottoirs soient propres.

Commentaires

Merci Thierry pour cette contribution vibrante, qui nous aide à garder les yeux ouverts sur ce spectacle incroyable de notre Monde en marche ... vers l'abyme.

Dans la catégorie : "ceux qui gouvernent vraiment" ... lire cette "édifiante histoire du NY Times" :
http://www.pauljorion.com/blog/?p=19323,
et celle-ci :
http://www.pauljorion.com/blog/?p=19411

Le NYT est écrit par des crypto-terroristes de Tarnac c'est sûr !

Écrit par : Pierre Clause | 16/12/2010

En 1900 et des brouettes, des gens se sont frités pour la séparation des pouvoirs entre l'Eglise et l'Etat. A quand la séparation des pouvoirs entre la haute finance et l'Etat ?

Juste ça. Juste ne plus pouvoir être à la fois acheteur et vendeur, juge et juré, quand on est à la tête d'un pays démocratique.

J'en rêve.

Écrit par : DavidManise | 16/12/2010

Quelle verve incroyable, cher Thierry ! Tout est dit. Tu clos cette année de manière abyssale. Que sera 2011 ?

Écrit par : Christian Mayeur | 16/12/2010

Un résumé incroyablement puissant et synthétique de la grenade dégoupillée sur laquelle nous sommes assis et que nos gouvernements ont lâchement laissé se développer tandis que les banques se shootaient en fabriquant de toutes pièces des Himalayas de pognon ne correspondant a aucune histoire dans le monde réel. Ta plume devient plus incisive, plus tranchante, plus amère aussi. Mais comment ne pas l'être ?

Écrit par : Pierre Blanc-Sahnoun | 19/12/2010

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