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10/06/2011

Robert Taïmiz-Maunez

 

 

Ce matin-là, Robert Taïmiz-Mauney sortit son 4x4 plus tôt que d’habitude : on annonçait encore des « Opérations Escargot ». Cela devenait un mal récurrent, comme les campagnes contre les campagnes de vaccination. Le trafic risquait d’être très fortement ralenti. Or, comme à l’accoutumée, Robert Taïmiz-Mauney avait une journée particulièrement chargée.

 

Cependant, et c’était bizarre, les douze kilomètres de quatre voies qui le menaient au quartier des bureaux se révélèrent quasiment déserts et c’est avec une bonne heure d’avance que Robert Taïmiz-Maunez arriva dans le parking et glissa son badge dans l’ascenseur qui le déposait chaque jour à l’étage 154 - juste en dessous du 155, celui du président et de sa garde rapprochée.

 

Les portes de l’ascenseur se refermèrent doucement et, après qu’une voix suave eut annoncé comme d’habitude : « Vous avez demandé l’étage 154, l’ascenseur va monter », la cabine commença à s’élever doucement. Robert Taïmiz-Mauney eut l’impression que l’ascension durait plus longtemps que d’habitude. Peut-être le fait d’être seul dans la cabine ? Cependant, en y réfléchissant, il n’avait pas ressenti l’effet habituel de l’accélération. Il voulut profiter de ce temps mort pour appeler un de ses collaborateurs à qui il avait remis la veille au soir un dossier urgent à lui rendre dans la matinée. Il sortir son smartphone et prononça le nom du collaborateur dans le micro. Rien. Il regarda le petit écran : la connexion était faible mais présente. C’est alors que la voix suave de l’ascenseur déclara : « Vous avez essayé d’appeler depuis l’ascenseur. Toute manœuvre qui consisterait à faire plus d’une chose à la fois n’est pas possible. » Robert Taïmiz-Mauney n’en crut pas ses oreilles. « Des terroristes ! » se dit-il. « Des terroristes contrôlent l’immeuble ! » Une sueur froide l’envahit d’un coup, ses mains se mirent à trembler, sa vue à se brouiller. Il s’appuya à la paroi de la cabine. Comme si elle le voyait, la voix reprit: « Vous ne devez pas avoir peur. Nous ne vous voulons aucun mal. Bien au contraire, nous ne voulons que votre bien. » « Vous vous payez ma tête ! » ne put se retenir d'éjaculer Robert Taïmiz-Mauney. Il avait réalisé que plusieurs minutes s’étaient écoulées et que l’ascenseur n’était toujours pas arrivé au 154ème étage. Bougeait-il d’ailleurs ? Comme si elle avait entendu ses pensées, la voix lui répondit : « Votre ascenseur s’élève à la vitesse de dix centimètres par seconde, la vitesse – ou plutôt la lenteur – qui nous a paru la limite à respecter désormais ».

 

Reprenant ses esprits, Robert Taïmiz-Mauney répliqua : « Si vous voulez mon bien, comme vous le prétendez, arrêtez ce cinéma et amenez-moi à mon étage à la vitesse qui me convient ! » La réponse vint, toujours empreinte de suavité: « La vitesse qui vous convient est destructive. Destructive pour vous, pour la société, pour la planète. Vous allez faire l’expérience de la « vitesse bio ». Nous espérons qu’au terme de cette dégustation, vous en aurez compris tous les avantages et que vous renoncerez à vos mauvaises habitudes. » De nouveau  Robert Taïmiz-Mauney eut le tournis. Il avait envie de s’asseoir, là, dans cette cabine, et de se cacher la tête dans les bras. Il avait envie de pleurer ! C’est le moment où les portes s’ouvrirent sur le 154ème étage. Il sortit, titubant un peu, jeta un regard en arrière comme pour saisir l’image de son interlocutrice invisible, puis se dirigea vers son bureau. Une fois assis devant son ordinateur, il recouvra un peu de calme. Il appuya sur une touche et attendit que l’écran s’éclairât. Un message apparut avant même que les divers logiciels eussent été initialisés : «Cet ordinateur mettra exactement dix minutes et trente secondes à atteindre son état opérationnel. Merci de faire bon usage de ce temps disponible, par exemple pour aller respirer devant votre fenêtre et apprécier la vue qu'elle vous donne et que vous ne voyez plus.»  Robert Taïmiz-Mauney jura. La colère prenait le dessus sur l’angoisse. Il décrocha le téléphone pour appeler la sécurité - comment n'y avait-il pas pensé plus tôt! - et entendit un message enregistré : « Bonjour ! La sécurité sera à votre disposition immédiate s’il y a menace d’atteinte à l’intégrité physique d’un être vivant. Sinon, veuillez laisser votre message, nous vous rappellerons dans la journée et au plus tard demain ». Il beugla dans l'appareil des mots incompréhensibles – et sans doute grossiers - puis raccrocha.

 

Lorsque l’ordinateur voulut bien lui apporter ses services habituels, Robert Taïmiz-Mauney alla sur un site d’information en continu. Il découvrit que la planète tout entière était tombée entre les mains de terroristes dont on ne savait rien! Tout ce qui avait recours à l’informatique pour fonctionner – autrement dit tout ! – était en état de lenteur. La première cible des terroristes avait été les bourses du monde. Les ordres de vente ou d’achat se faisaient bien dans l’ordre chronologique de leur enregistrement, mais ils étaient traités à la vitesse de la poste à cheval ! On voyait des êtres humains s’agiter devant la placidité des écrans lumineux comme s’ils avaient l’espoir de leur communiquer à force un peu de leur hystérie. Les barrières d’autoroute avaient été frappées plus tardivement. Depuis une heure environ, chaque portique ne laissait passer qu’un véhicule par minute. Au même moment, les véhicules dotés d’informatique embarquée avaient refusé de dépasser 15 kilomètres à l’heure en ville et 60 sur autoroute. Des millions d’autres personnes, mues comme des hamsters par on ne savait quelle influence mystérieuse, avaient décidé de se rendre au travail à pied ou à vélo. Les webcams les montraient, avançant paisiblement. Certaines même, après ce qui ressemblait à une promenade, décidaient benoitement de rebrousser chemin : le temps pour rejoindre leur atelier ou leur bureau et en revenir aurait représenté une journée entière !

 

« Mais enfin, ce tas d’imbéciles ne se rend pas compte qu’on ne va pas les payer à rester chez eux ! » s’exclama Robert Taïmiz-Mauney. Sur une WebTV, le ministère de la sécurité nationale essayait de diffuser un message. Mais celui-ci passait tellement au ralenti qu’il était incompréhensible : on eût dit un vieux 78 tours lu en 33. Sur les cinq continents, des hackers avaient aussi fracturé les systèmes informatiques des ministères de l’Education et des Grandes Ecoles. En l’espace d’une nuit, ils avaient modifié tous les programmes d’enseignement en rajoutant par exemple des plages de temps libre un peu partout, des « débats philosophiques » ici et là, et autres stupidités. Dans les usines aussi bien chinoises qu’indiennes, brésiliennes ou françaises, les chaînes automatisées fonctionnaient au dixième ou au douzième de leur cadence. Dans les aéroports, les vols d’une journée étaient étalés sur une quinzaine de jours.  Anecdotique peut-être, mais phénomène signalé quand même par quelques observateurs, des objets en fin de vie s’étaient remis à fonctionner correctement comme s’ils avaient un regain de jeunesse.  Pour Robert Taïmiz-Mauney, le coup de grâce fut cependant le message de son CEO qui s’était retrouvé bloqué avec d’autres CEO dans un forum mondial où il était arrivé la veille au soir. « D’accord avec mes collègues réunis ici, et en toute liberté de pensée et de parole, nous avons décidé de supprimer les reportings trimestriels. Nous pensons qu’un reporting tous les trois ans est suffisant et qu’il libérera beaucoup de potentialités dont nous avons besoin ».

 

Fin de la publication trimestrielle des résultats ? Fin de cette terrible et magnifique compétition qui justifiait les salaires versés à des gens comme lui, Robert Taïmiz-Mauney ? Pour des "potentialités" ? C’était la fin du monde ! Au milieu de ses pensées d'apocalypse, Robert Taïmiz-Mauney sursauta en entendant le bruit de l’ascenseur qui s’ouvrait. Il eut à l’esprit la brève image d’un groupe d’hommes encagoulés portant des armes lourdes. Mais c’était son assistante, Marie-Luce, toute distinction et sourire comme d’habitude. Robert Taïmiz-Mauney regarda sa montre : une heure et demie de retard. Il ouvrit la bouche, prêt au reproche, et la laissa béante : Marie-Luce se mouvait au ralenti, comme dans un film !

 

Robert Taïmiz-Mauney rentra le soir chez lui, épuisé des lenteurs auxquelles il s’était vainement heurté toute la journée, comme une mouche contre une vitre. D’ailleurs, il fit à pied les douze kilomètres qui le séparaient de son domicile. Son 4x4, subitement, il n'aurait su dire pourquoi, le dégoutait. Il laissa errer son regard tout en marchant. Les seuls êtres qui continuaient leur vie à leur vitesse habituelle étaient les fruits et les légumes dans les jardins alentours.

Commentaires

Elle est toute bonne celle là :)
Merci pour ce moment de détente et de ... len...teu...r.
Prends ton temps pour la suite, mais pas trop quand même ;).

Écrit par : Thierce | 13/06/2011

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