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05/06/2011

Cygnes noirs

 

J’ai déjà évoqué ce livre de Nassim Nicholas Taleb que tout stratège devrait avoir lu car il parle de ce que tout stratège redoute : l’imprévu. Son auteur, en 2007, avait été invité au séminaire de direction d’une grande banque française. Cela se passait sur l’île de Serendip – Sri Lanka si vous préférez – qui aurait dû inspirer les participants puisque la sérendipité consiste à faire des trouvailles imprévues. Que nenni ! Un silence courtois ensevelit l’exposé de notre trader philosophe. Mais le hasard est parfois ironique. Il ne fallut guère plus de quelque mois pour que la banque en question se découvrît un cygne noir de la taille d’une vache volante. Et quelques mois de plus pour que le monde connaisse un séisme financier dont nous n’avons pas fini de payer les dégâts.

 

Le cygne noir est un évènement qui surgit, « out of the blue » comme le disent si bien les Anglais, que personne ou quasiment personne – à part quelque Cassandre déjantée - n’avait jusque là imaginé. Ces derniers temps, les cygnes noirs ont été légion. Nous avons eu ce tsunami financier qui a fait de l’économie occidentale et des Etats les plus aisés du monde un assemblage de châteaux de cartes. Nous avons eu des éruptions volcaniques qui ont paralysé le trafic aérien et qui pourraient bien se reproduire. Nous avons eu – nous avons - la révolution arabe le long de la Méditerranée et au-delà. Nous avons eu le sinistre de la centrale nucléaire de Fukushima où rien n’est encore réglé. Nous avons eu un directeur du FMI appréhendé sur l’accusation de violences sexuelles sur la personne d’une femme de chambre. Malgré leurs outils statistiques sophistiqués, les compagnies d’assurance sont confrontées à une croissance des sinistres naturels de grande ampleur… On n’en finirait plus.

 

Parallèlement, jamais on n’a dépensé autant de temps, d’intelligence et d’argent pour mettre tout sous contrôle. J’ai déjà évoqué l’outil statistique, largement utilisé par les fabricants de produits titrisés et par les traders, dont on sait où ils nous ont conduits sans jamais l’avoir anticipé. Il y a la prolifération de la législation prudentielle : textes, procédures et contrôles en veux-tu en voilà. Dans le domaine de la santé, il y a la multiplication de mesures de précaution : désinfections et antibiotiques, campagnes de dépistages et de vaccinations. Et la sophistication croissante de la prévision météorologique donne l’idée à certains, pour vraiment maîtriser la situation, d’intervenir sur le climat. Là aussi, on n’en finirait plus.

 

Et, paradoxalement, c’est la multiplication des cygnes noirs. Les maladies nosocomiales frappent dans les lieux les plus désinfectés. Des gens attrapent les maux contre lesquels ils avaient été vaccinés ou meurent des médicaments qu’on leur administre. Les compagnies qui ont la plus belle charte déontologique – rappelez-vous Enron – sombrent dans le scandale. Une centrale nucléaire sinistrée échappe à ses opérateurs. La saga des scandales financiers ne connaît pas de fin malgré l’empilement des ratios et des contrôles obligatoires depuis l’affaire de la Barings au début des années 90. Et jamais la roche tarpéienne n’a été aussi près du capitole…

 

Le cygne noir nous renvoie moins à l’étude des phénomènes extérieurs que, d’abord, à nos processus psychologiques. Dans l’univers, les évènements ne sont ni prévus ni imprévus : ils se produisent, tout simplement. La notion de prévu ou d’imprévu est relative à la représentation que nous nous faisons du monde, des autres ou de l’autre – voire, parfois, de nous-mêmes. Elle est relative à notre agenda. Je vois trois phénomènes qui mériteraient d’être regardés de plus près. Le premier, c’est le système  artificiel que nous avons construit, qui requiert des conditions de fonctionnement de plus en plus précises et qui, de ce fait, supporte de moins en moins l’aléa le plus modeste. Notre rapport au temps est symptomatique de ce point de vue-là. Nous sommes passés du cadran solaire à l’heure digitale, d’un temps approximatif, flexible, à un minutage de plus en plus rigoureux. Il n’est que de voir, sur le quai du métro, le nombre de portables qui jaillissent des poches si la rame, par suite d’une perturbation, est en retard de dix minutes. Je me souviens d’un ami industriel qui me parlait, il y a une trentaine d’années, de ses négociations dans certains pays d’Orient. On ne prenait pas les rendez-vous l’un derrière l’autre à une heure d’écart comme aujourd’hui. Respecter les gens que l’on rencontrait, c’était prendre son temps. Il appréciait beaucoup ce rapport à la durée qui est aussi un rapport à l’autre. Je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui. Il est à craindre que le time is money américain ait mit de l’ordre dans tout cela. Toujours est-il que ce rapport au temps engendre une psychorigidité, une intolérance qui se traduit par l’obsession de la maîtrise et par la croyance illusoire qu’on peut construire un système qui élimine l’aléa. Nous soumettons les processus de la vie à des engrenages pensés par l’homme. Mais l’imprévu se manifeste d’autant plus que nous pensons pouvoir l’éliminer.

 

Le deuxième phénomène que nous devrions observer sans complaisance, c’est le fait que nous nous gardons de regarder en face les effets systémiques des artefacts que nous introduisons dans le monde. Nous nous contentons d’évaluer les causalités directes, simplissimes. Les OGM, on les a testés, on peut en manger, aucun risque ! Les centrales nucléaires ? Cent pour cent fiables ! D‘ailleurs, EDF veut devenir le premier opérateur nucléaire mondial. Ce pesticide, ces engrais, sont efficaces et sans danger. L’effet papillon – vous savez, l’histoire du lépidoptère qui bat des ailes à Rio de Janeiro et provoque un cyclone en Asie – est un beau sujet de conférence, mais qui en fait quelque chose ? En une poignée d’années, nous intervenons de manière massive sur le vivant, nous injectons nos artefacts dans des systèmes dont la complexité dépasse notre entendement et que nos ancêtres ont apprivoisés au cours des millénaires, et nous irons un jour nous étonner des catastrophes qui se produiront ? Sans parler des effets anthropologiques: nous demandons-nous souvent quelle sorte d'être humain notre société est en train de produire ? Pourtant, très souvent, quand un évènement nous saisit à l'improviste, l'humain est questionnable. Sans discuter de la responsabilité personnelle, on devrait essayer de comprendre la part du système dans les actes qu'un individu a choisi d'accomplir.  

 

Le troisième phénomène est paradoxal : comment pouvons-nous nous étonner qu’à toujours faire plus de la même chose nous obtenions toujours plus du même résultat ? C’était il y a quinze ans quand le professeur Andremont m’expliquait déjà que la généralisation abusive des antibiotiques engendrait des souches bactériennes de plus en plus redoutables. A trop nous protéger de tout, ne débilitons-nous pas au surplus nos défenses naturelles ? Au vrai, on perd sur les deux tableaux. Et chaque couche supplémentaire de législation qui n’a empêché aucune dérive ? Et le gigantisme croissant de nos organisations centralisées et rationalisées – « too big to fail » - qui n’a empêché aucune faillite ? Et les économies d’échelle qui n’empêchent pas le coût de la vie d’augmenter ? Et le marché régulateur qui affaiblit nos systèmes de solidarité ?

 

Souvent cité, Albert Einstein disait qu’aucun problème ne peut être résolu dans le cadre de référence qui l’a engendré. Finalement, le chant du cygne noir est à l’intérieur de chacun de nous.

04/06/2011

Le retour du territoire (2)

Dina Scherrer, ayant lu ma dernière chronique, m'a suggéré de revisiter l'histoire que j'évoquais à la lumière des concepts développés par Michael White, que je connais un peu. Pour les non avertis, je vous résumerai le propos avec cette phrase de Boris Cyrulnik: "Plus que ce qui nous arrive, ce qui compte c'est ce que nous nous racontons au sujet de ce qui nous arrive".

L'application au développement territorial des "pratiques narratives" me paraît une expérience à faire. L'histoire est pleine de territoires privés de ressources faciles et qui trouvent cependant le moyen de prospérer. C'est bien que, au delà des ressources matérielles, il y a la manière dont une communauté se raconte son destin. C'est non seulement au delà des ressources matérielles, c'est même au delà de l'intelligence locale. Il y a des gens intelligents partout, dans les territoires frappés de déclin comme dans les entreprises qui ont commis les plus absurdes erreurs stratégiques. Le problème est ailleurs.

 A titre d'illustration, vous pouvez lire sur le site de Dina Scherrer le rewriting que j'ai fait de ma chronique:

http://www.dinascherrer.com/index.php/non-classe/histoire...

Si vous avez envie d'en savoir plus sur la "narrative", sachez que mon ami Pierre Blanc-Sahnoun fera une présentation à Paris, dans le cadre de The Co-Evolution Project, le 29 juin au soir:

http://co-evolutionproject.org/index.php/2011/05/quelles-...

 

31/05/2011

Le retour du territoire (1)

 

 

Au début des années 80, j’ai été quelque peu pionnier en œuvrant à titre professionnel dans le domaine du développement local. Nous inventions le métier en marchant, un métier qui ne se réduisait pas, pour la bande d’originaux dont je faisais partie et malgré les représentations du moment, à transformer des terrains en zones industrielles ou artisanales et à verser des primes aux entreprises extérieures pour qu’elles viennent s’y installer. Cela, c’est une caricature du développement local, même si souvent les actions des collectivités et des grandes entreprises en « redéploiement » - comme on disait joliment à l’époque - se limitaient à cela. Presque tout le monde misait en effet sur le développement exogène. Sans le mépriser, nous pensions qu’il fallait stimuler aussi un développement d’origine endogène, c’est-à-dire nourri de l’énergie, de l’âme et de l’investissement des habitants du territoire concerné. Le rêve d’une grande usine qui viendrait s’implanter – le Père Noël autrement dit - a quelque peu éclipsé la vision que nous proposions. Maintes fois promise, surtout aux élections, la grande usine n’est jamais venue et le territoire s’est endormi.  

 

Dans les années qui ont suivi, le concept de développement local est quelque peu tombé en disgrâce. Il y avait quelque chose de ridicule à vouloir sauver des cantons paumés, trahis par une industrie désuète héritée des siècles passés. On n’allait pas faire de l’acharnement thérapeutique sur ces bourgades cachectiques alors que le monde entier nous tendait les bras! C’était l’époque où pas un étudiant d’école de commerce n’aurait osé remettre en question les théories des économies d’échelle, de la saine concurrence, de la maximisation du profit, etc. Le mot d'ordre était: « Vae victis ! » Malheur aux vaincus ! Malheur à vous si votre territoire n’avait pas de quoi engraisser suffisamment des actionnaires dont le pouvoir commençait à s’affirmer en même temps que l’appétit s’aiguisait pour devenir, comme on le voit aujourd'hui, insatiable. « Votre pays, Messieurs Dames, vous l’aimez peut-être, mais l’amour n’est pas une donnée économique, il peut crever et vous avec ! »

 

Je perçois aujourd'hui, avec beaucoup de satisfaction et surtout de soulagement, ce que j’appelle « le retour du territoire". Par exemple, un think tank comme Sol et Civilisation, avec des chercheurs tels que Bernard Pecqueur ou Didier Christin que j’ai eu le privilège de faire intervenir récemment, produit des analyses profondes et inspirantes. Des actions comme celles développées par Innobasque, au Pays basque espagnol, nous disent à quel point les richesses d’un lieu ne disparaissent pas avec une forme d’activité pour peu que l’on s’intéresse davantage aux hommes, aux histoires qu’ils se racontent, qu’aux idéologies économiques.

 

Si le territoire renaît, c’est que les effets de l'hallucination collective et anesthésiante qu'on appelle « la mondialisation » commencent à refluer. Nous avons découvert que l’ail importé d’Argentine ne nourrit pas la même histoire, pour nous, que celui de l’AMAP voisine. Nous avons constaté que le chômage et la misère ne sont pas qu’une donnée économique, un problème de marché: ils ouvrent une fracture dans la communauté. Nous savons, maintenant, que notre façon de vivre, notre consommation, ont un effet sur le monde. Au final, nous sommes en train de nous rendre compte que ce n’est pas si mal que cela lorsque, comme je l’ai écrit dans Transitions, « il y a de la vie là où l’on vit »*. De la vie, c’est-à-dire la possibilité de travailler et de produire où on habite, un attachement sensible à la réalité charnelle d’un territoire, un lieu qui devient la matière d'un lien social, le foyer d’une communauté de destin. Et tant pis pour les idéologies ! On disait jadis que la beauté ne se mange pas en salade : les idéologies encore moins.

 

Mais nous avons beaucoup de choses à réapprendre, me semble-t-il, notamment à faire société sur un territoire fait de terres, de climat et d’histoires. J’ai bien envie de me retrousser les manches et de m’y remettre !

* Cf. http://co-evolutionproject.org/wp-content/uploads/2011/01...