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14/11/2012

Horatio

 

 

Voici pour commencer une histoire que contait le New York Time dans son édition électronique du 28 octobre:The Island Where People Forget To Die. L’île où les gens oublient de mourir. Le héros s’appelle Stamatis Moraitis. Comme son nom l’indique, c’est un Grec. Il a rallié les Etats-unis à la fin de la seconde guerre mondiale et s’y est établi. A l’âge de soixante-deux ans, on lui trouve un cancer du poumon. Il lui reste neuf mois à vivre. Le diagnostic est confirmé par huit autres médecins. Stamatis décide alors de revenir dans son pays pour y mourir. Il se retrouve sur Icare, son île natale, se met au lit, soigné par sa mère et sa femme, et attend. Il se dit qu’il pourrait renouer avec la religion de son enfance, celle de l’Eglise orthodoxe, et recommence à fréquenter l’office du dimanche. Cependant, la nouvelle de son retour se répand. Des amis d’enfance proposent de lui rendre visite. Il accepte. Ils viennent, apportant une ou deux bouteilles de vin local. La visite amicale devient quotidienne, toujours aussi arrosée. Un jour, ne se sentant pas si mal que cela, Stamatis plante quelques légumes dans le jardin. Il ne pense pas qu’il les récoltera, ce sera un cadeau pour son épouse quand il sera mort. Puis il trouve du plaisir à être au grand air et il continue son jardinage. Quelques mois passent. Stamatis a agrandi le potager, il a même remis en production la vigne de son père. L’agonie annoncée ne vient pas. 

 

Stamatis Moraitis a fêté cette année ses quatre-vingt-dix-sept ans. Quoique il n’ait subi aucun traitement, son cancer a disparu. Les chercheurs du National Geographic ont raconté son histoire au terme d’une enquête sur les lieux du monde où les populations présentent le plus de centenaires. Ils se sont bien sûr intéressés aux coutumes alimentaires de l’île. En résumé, très peu de charcuterie, peu de viande, un peu de poisson, beaucoup de légumes, du vin local et certaines tisanes spécifiques. Ce que le corps absorbe joue un rôle important, et dans certains cas sans doute déterminant, mais il faudrait se garder de s’en tenir à cette vision finalement matérialiste des processus de guérison et oublier l’ensemble de composantes qui a agi sur la santé de Stamatis. L’hypothèse d’un effet synergique mériterait d’être retenue. 

 

L’histoire de Stamatis Moraitis vous semble trop belle ? Elle est scientifiquement invraisemblable ? Elle peut se fonder sur des informations insuffisamment avérées ? En voici une autre. A l’âge de trente ans, Guibert del Marmol - que je viens d’interviewer  pour Commencements 4 - se voit diagnostiquer au cerveau un cancer de la taille d’une balle de golf. Le temps qu’on l’opère et, en plus des autres symptômes, sa vision décline dramatiquement. Au réveil, soulagement, il a retrouvé la vue. Mais le chirurgien lui explique que, s’il a pu ôter la quasi-totalité de la tumeur - dont on achèvera les restes à coup de radiothérapie - il a dû aussi lui enlever l’hypophyse. Il l’informe des conséquences de cette ablation: le risque permanent de tomber en dépression, la nécessité ad vitam aeternam de supplémenter son organisme avec des hormones de synthèse, et la stérilité définitive. 

 

Mais Guibert n’entend pas s’enfermer dans la prédiction médicale si autorisée soit-elle: il n’a jamais pu accepter l’infaillibilité quelle que soit l’autorité qui s’en prévale. Il a l’intuition très forte - une intuition organique - qu’une autre histoire est possible et qu’elle passe par la ré-harmonisation de sa vie. Il a la chance d’avoir pour épouse une personne de ressource qui va l’accompagner sur ce nouveau chemin. Il commence par redonner à son corps des activités physiques régulières et il revoit complètement ses habitudes alimentaires. Mais ce n’est pas tout. Il explore les médecines alternatives. Il mène des investigations du côté de la psycho-immuno-endocrinologie. Il se penche sur le message que transmettent les spiritualités et se met à pratiquer la méditation. Peu à peu, le processus de ré-harmonisation embrasse de plus en plus large, jusqu’à lui faire reconsidérer sa vie professionnelle qu’il a cependant reprise tambour battant. Comment réussir son alignement personnel s’il ne prend pas en compte les besoins du monde dans lequel il vit? Or, ce monde-là va plutôt mal: crises écologiques, financières, économiques, sociales... Sa santé, il le sent, est liée à son rapport à ce monde et ce dernier ne peut pas être que le décor ou la ressource de sa réussite personnelle. En paraphrasant Teilhard de Chardin, qu’il a lu, on pourrait dire que «ce qui compte, ce n’est pas la joie de Guibert dans le monde, mais la joie du monde en Guibert». Alors, comme ce qu’il connaît le mieux c’est la direction d’entreprise et que les entreprises sont peut-être l’acteur le plus puissant du monde actuel, il met cette compétence au service de leur évolution. Il se lance dans le conseil en développement durable et développe une clientèle de dirigeants audacieux. 

 

Le diagnostic de cancer, c’était il y a quinze ans. Depuis longtemps, Guibert del Marmol se passe de suppléments hormonaux. Il ne mène pas une vie de potiche fragile: il voyage dans le monde entier pour accompagner des dirigeants sur la voie du développement durable, donner des conférences, animer des groupes de travail, enrichir sa connaissance des bonnes pratiques. Il n’a jamais côtoyé la dépression. Il a eu la surprise et la joie d’être père deux fois encore. Les médecins ne comprennent pas: sans hypophyse, ce n’est «normalement» pas possible. Guibert évoque les ouvrages du biologiste Bruce Lipton, la médecine quantique. Il se désole du rationalisme étroit qui, comme une religion moyenâgeuse, jette l’anathème sur des Beljanski ou des Benveniste, et qui, faisant parfois un amalgame paranoïde entre médecines alternatives et dérives sectaires, empêche d’étudier le processus des guérisons «anormales». 

 

Dans Hamlet, Shakespeare fait dire à un de ses personnages: «Il y a plus de choses dans le ciel et sur la Terre, Horatio, que n’en rêve votre philosophie.» Cette phrase mériterait d’être gravée au fronton de nos croyances et j’inclus au rang de celles-ci les vérités scientifiques. Celles-ci deviennent folles dès lors qu’on les transforme en dogmes. Me revient à la mémoire cette phrase terrible d’un médecin évoquant le milieu médical: «Il est moins dangereux de tuer dans les normes que de guérir hors des normes». Les dogmes ne servent guère que les pouvoirs établis, les pyramides d’égos et d’argent, et ils virent immanquablement à l’intolérance et au fanatisme. L’histoire des sciences montre qu’ils retardent l’évolution des connaissances et des techniques. Mais ils retardent aussi l’évolution de l’économie et de la société. Au nom d’une rationalité qui n’est rien d’autre qu’une idéologie, ils voudraient nous faire renoncer à l’idéal d’une société juste et écologique. Ils voudraient nous faire accepter qu’il n’y a d’autre avenir que d’accepter des organisations règlementaires, politiques, financières et monétaires qui, loin d’apporter les solutions qu’on en attend, constituent en réalité le problème. La faiblesse des dogmes: ils ne doivent leur force qu’au respect que nous voulons bien leur accorder.

 

Commentaires

Merci pour cette nouvelle indiscipline cher indiscipliné.

Ce commentaire juste pour vous signaler que votre jet me rappelle les conclusions de Michel Onfray sur la psychanalyse.
Je pense aussi qu'il faut toujours encourager les méthodes nouvelles qui n'ont pas démontré leur efficacité scientifique mais qui fonctionnent néanmoins.

A très bientôt.

Écrit par : Youssouf | 14/11/2012

Merci, Thierry, de ces histoires prenantes et probantes. Il me revient l'idée que la division intellectuelle et physique de l'humain, qui nous occupe aujourd'hui, trouve son origine dans la pensée grecque. J'ai toujours derrière la tête celle, plus sumérienne, de l'unité indéfectible de l'humain où le corps et l'esprit ne sont qu'un. Alors, au lieu d'imaginer le principe de somatisation dont on ne comprend pas les rouages (et pour cause), j'ai plus envie de penser au principe de résonance où tout ce qui me touche, quelque part que ce soit, résonne dans le tout que je suis. Il me souvient, enfant, avoir « appris » le raffut en rugby en le rêvant…
Merci encore, Thierry.

Écrit par : Jean-Marc SAURET | 23/11/2012

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