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23/07/2013

Nos banlieues

 

 

C’est un sujet sur lequel les grandes proclamations et les invectives tiennent souvent lieu de réflexion. Les évènements de Trappes et de Brétigny-sur-Orge viennent de remettre la question à l’ordre du jour, sans pour autant que se manifeste, dans les paroles ou les actes, quelque chose de nouveau. Alors, sans avoir la prétention de détenir la vérité, je vais vous faire part de mes idées et, d’abord, de mon analyse.

 

D’une part, un fait est indéniable, autour de Paris et des grandes villes les zones de non-droit s’étendent. Par «zones de non-droit», représentez-vous des quartiers où la police n’entre qu’appuyée par les CRS, où la drogue se vend à l’air libre, où, sous la loi des petites frappes, la condition féminine est en pleine régression, où brutalités et «tournantes» fleurissent. Un quartier où, si vous êtes agressé, s’il se passe des choses bizarres dans votre cage d’escalier, vous n’êtes pas sûr qu’on vous enverra des anges gardiens. Un quartier surtout où même le médecin appelé en consultation est en danger, où même la voiture des pompiers venant pour un incendie est caillassée. Un quartier, donc - et c’est cela qu’il faut souligner - auquel les petits seigneurs locaux refusent toute intrusion du monde environnant, fût-ce pour la bonne cause. Un quartier, pour être encore plus clair, où ce qui vient de «l’autre», s’agît-il des secours, est rejeté. Bref, un Etat dans l’Etat, avec sa milice.

 

A l’époque de Giscard et de Mitterrand, la question s’est posée de ce qu’on pouvait faire de ces jeunes issus de l’immigration qui, manifestement, ne pourraient jamais trouver à s’insérer dans notre société alors que les enfants des autochtones commençaient, malgré leurs diplômes, à trouver le marché du travail difficile. La décision, aussi peu explicite qu’officielle, fut de les laisser organiser leur propre petit monde et se livrer à leurs petits commerces, car, s’ils arrivaient au moins à se nourrir, ils seraient moins dangereux qu’affamés. Les décisions non écrites sont celles sur lesquelles on ne revient jamais et aucun gouvernement n’y revint. Résultat: du bouton on est passé à l’ulcère, de l’ulcère au cancer et du cancer aux métastases. 

 

Cela, c’est notre nombril. Maintenant, il faut lever le nez, prendre du champ et regarder la mondialisation triomphante, car les deux phénomènes sont liés. Loin de s’être achevée avec la fin des empires français ou britannique, l’époque coloniale, après des ratées au Vietnam, s’est perpétuée dans le sillage de la «Pax americana». Devant le rétrécissement de la Terre et la perspective d’un enchérissement de l’or noir et des autres ressources nécessaires à l’industrie, les intrusions occidentales se sont multipliées ici et là. Oh! certes, elles ont été parfois précédées de campagnes de communication évoquant des pays arriérés et des dictatures barbares auxquelles il convenait d’apporter enfin les droits de l’homme et de la femme, la démocratie, le progrès, etc. N’empêche que ces croisades, pour chirurgicales qu’on ait voulu nous les vendre, se sont faites comme d’habitude à la pointe de l’épée. Peu importe, d’ailleurs, ce que, nous, Occidentaux, nous voulons bien en retenir. C’est l’histoire que l’autre, en face, se raconte qu’il nous faut connaître et comprendre. Et elle est tout autre que ce que nous croyons. C’est celle, tout simplement, de l’irruption d’une puissance étrangère, arrogante, spoliatrice, et négatrice au surplus de son identité. Je m’attirerai sans doute quelques foudres en ajoutant que le sempiternel conflit israélo-palestinien, découlant, au nom d’une occupation antérieure de 2000 ans, d’un acte massif de colonisation, est sans doute la plaie la plus purulente du monde actuel, celle qui contamine l’organisme mondial des poisons qu’elle sécrète. 

 

Revenons-en à nos banlieues. De même que la diaspora juive des premiers siècles de notre ère favorisa la diffusion du tout jeune christianisme, la diaspora arabe favorise la diffusion d’une humiliation qui tourne un peu partout en colère. Nous avons eu la fatuité de nous croire aimés, nous sommes détestés. En réalité, le pays d’accueil dans lequel on ne trouve pas sa place, qui vous regarde avec un mépris teinté de peur, devient aux yeux des nouveaux despérados le complice d’une puissance impérialiste mondiale avec laquelle d'ailleurs il se confond. Du coup, ce n’est plus seulement d’une histoire personnelle qu’il s’agit - celle de tel ou tel immigré - c’est d’une histoire collective, d’une histoire qui brasse ensemble nos banlieues et l’Afghanistan, l’Iraq, l’Iran, la Palestine, l’Algérie, etc. Une religion commune, pratiquée ou non mais visible, offre son étendard identitaire en même temps que quelques théoriciens extrémistes apportent leur idéologie. Que disait Marx ? Pour faire une révolution, il faut une doctrine révolutionnaire, du personnel révolutionnaire et une situation révolutionnaire. La doctrine révolutionnaire est là, c’est l’interprétation d’un Coran guerrier et conquérant qui légitime la haine de l’autre. Le personnel révolutionnaire, ce sont les despérados de nos banlieues, pour le moment des malfaiteurs en bande, mais qui, déjà, ont la capacité de tenir en échec l’ordre républicain, et cela que le ministre de l’intérieur soit de droite ou de gauche. La situation révolutionnaire, quant à elle, se prépare avec un appauvrissement de l’Europe qui n’en est qu’à ses débuts. Demain, peut-être, les trublions des "cités" exerceront l’attrait de leurs révoltes sur les suiveurs appauvris du reste du pays. Ils deviendront les nouveaux Robin des Bois dans un royaume dont les sujets sont abandonnés par Jean sans Terre.  

 

Tableau bien noir, allez-vous me dire. Rendre le diagnostic aimable n’est pas le meilleur moyen de traiter le mal. Que faire alors ? Tout ce que je puis affirmer, c’est que poursuivre dans une voie qui paupérise notre pays au nom d’une idéologie eurolâtrique, financière et néo-libérale, c’est donner plus de probabilité au développement d’une société divisée où règnent la haine et les violences quotidiennes. C’est nourrir au sein même de notre pays, en même temps, «la haine de l’Occident» et les vieux démons de "l'Aube dorée". Si nous ne retrouvons pas la capacité d’offrir à tout habitant de notre pays une place honnête au sein de notre société, une place qui lui procure à la fois un sentiment d’utilité et de quoi vivre, qui permette à l’Etat d’offrir une alternative aux activités hors-la-loi, donc aussi la possibilité de les sanctionner efficacement, si nous ne nous donnons pas cette capacité, nous aurons le chaos. Oui, j’ose dire que nous en sommes là. Le temps ne guérit que les bobos. Il aggrave les grandes maladies, commenceraient-elles modestement.

 

Pour être complet, il convient cependant que j’ajoute des facteurs d’espoir. Le premier est que la plasticité humaine est grande. Si elle l’est dans le pire, elle l’est aussi dans le meilleur. Je pense à ce professeur d’éducation physique d’Aubervilliers qui, en plein concours d’incendie de voitures, nous disait un soir: «Les gamins, quand ils entrent en sixième, ils sont adorables. C’est après qu’ils sont pris en main par un grand frère qui n’a pas trouvé de travail et qui a versé dans des activités illégales.» Je pense aussi à Dina Scherrer qui, dans son livre «Echec scolaire, une autre histoire», raconte son travail avec ces élèves du «Neuf-trois» qui, loin de l’idée que nous pouvons nous en faire, sont d’abord «des experts de leur propre survie». Dina Scherrer qui ne nie pas cette violence qu’elle observe presque chaque jour mais qui affirme que l’on peut faire quelque chose. Apôtre de la Narrative du regretté Michael White, qui se forgea en Australie dans des milieux qui ne le cèdent en rien à nos cités, Dina tient que l’on doit aider non seulement les victimes mais également les coupables car ceux-ci sont prisonniers d’une violence qui est devenue leur seule manière d’être au monde.  

 

Autre facteur d’espoir si, comme moi, vous craignez un faible investissement des Pouvoirs publics au niveau macro-économique évoqué plus haut: ce que les citoyens peuvent faire d’eux-mêmes. Je pense à l’initiative d’un de mes amis qui, dans sa commune du Val d’Oise, a proposé aux trois communautés - chrétienne, musulmane et juive - une visite réciproque de leurs lieux de culte. 140 personnes, bien davantage qu’il ne s’y attendait, sont venues au rendez-vous ce matin-là et il va devoir recommencer prochainement. Dans chaque lieu, des orateurs ont fait une présentation et la pérégrination s’est terminée avec un goûter offert par la communauté musulmane. Cette expérience mérite d’être citée alors que je vois les extrémismes et les projections, par effet de miroir, s'exacerber d’un côté comme de l’autre. Mais, j’en suis conscient, elle ne suffit pas. Mieux vivre, et dans la légalité, doit être un objectif dans nos banlieues si nous voulons priver le feu de ce qui l’alimente. Et là, je trouve qu’il y a à s’inspirer d’une zone sinistrée comme celle de Detroit, du quartier de Rabot-Blaisantvest à Gand ou encore des cités de Valence où oeuvrent avec intelligence mes amis Gérard et Béatrice Barras. Une photographie, prise à Détroit, m’a fasciné. On y voit un jardin potager pris sur une friche industrielle avec cet écriteau: «We grow joy». «Nous cultivons de la joie». La leçon première de ces expériences, c’est que, partout, il y a des gens de bonne volonté, qui ne veulent que vivre pas trop mal et en paix et qu’ils sont largement les plus nombreux. Plutôt que des espaces verts qui ne sont même pas verts, plutôt que de sols de béton qui ne sont propices qu’au rodéo des pétrolettes, ces jardins à créer et à gérer collectivement apportent, en même temps qu’un mieux alimentaire souvent vital, les structures sociales et relationnelles qui, par leur défaut, font le lit des bandes violentes. 

 

Vous trouvez que c’est peu de choses ? Choisissez de ne rien faire, vous verrez bien si cela ira mieux. 

 

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