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26/07/2013

Vrais et faux rebelles

 

 

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi, en ces temps éminemment dramatiques, je commence à en avoir assez des faux rebelles. Je veux parler de ceux ou celles qui se rengorgent de choquer le bourgeois par leur vêture, leur dévêture, leurs outrances ou leur langage. Les impostures sont déjà nombreuses à notre époque et celle-ci n’en est qu’une de plus. Petits joueurs en vérité, qui ne se rendent même pas compte des enjeux de ce que nous vivons actuellement - à moins que, tout simplement, ils n’en aient cure et se contentent en vérité de cultiver leur égo comme une volaille lisse ses plumes.

 

Est-ce que vous connaissez l’Analyse transactionnelle ? Tirée des observations d’Eric Berne, l’AT - comme on dit entre initiés - se fonde sur la description et le classement des «états du moi». Un état du moi, c’est un état subjectif, émotionnel, et, selon cette théorie, nous faisons en permanence l’expérience de trois fondamentaux états du moi, trace gravée en nous par les situations archétypales que nous avons vécues au cours de notre évolution personnelle: le parent, l’adulte, l’enfant. 

 

Chacun de ces états recèle ses propres clivages. Par exemple, s’agissant de l’état du moi «parent», on distingue le «parent nourricier» et le «parent critique». Mais, qu’il s’agisse de le soutenir ou de le sanctionner, on repère facilement que ces deux versants du parent ont en commun de porter sur l’autre le regard d’une grande personne sur un enfant. L’état du moi «enfant», qui est celui auquel je veux en venir, se subdivise en trois postures: «l’enfant libre», «l’enfant adapté soumis» et «l’enfant adapté rebelle». Je reviendrai sur l’enfant libre dans un moment. L’appellation «enfant adapté soumis» parle d’elle-même: c’est l’adaptation aux situations et à l’autre par la soumission. C’est clair, il n’y a pas grand chose à en dire de plus. En revanche, le concept d’ «enfant adapté rebelle» est, selon moi, une découverte géniale. Il associe deux termes en apparence antagonistes: adapté et rebelle, ce qui force à réfléchir: comment peut-on être à la fois adapté et rebelle ? Quand on a compris, certaines confusions ne sont plus possibles. 

 

Qu’est-ce qu’être un enfant adapté rebelle ou, comme on dit en AT, qu’est-ce qu’être «dans l’enfant adapté rebelle» ? Pour se libérer d’une autorité, il ne faut pas en avoir besoin. Or l’enfant adapté rebelle a besoin de l’autorité comme le sonneur de cloche a besoin de la cloche. Il a besoin de la situation qu’il critique et de la relation qu’il accable de conflits. Etre un enfant adapté rebelle, c’est brandir les fourches, s’égosiller et menacer de prendre la Bastille sans jamais faire ce qu’il faut pour l'investir, fût-elle grande ouverte. Ce n’est, au vrai, qu’une variante de la servitude volontaire, mais qui donne l’impression de sauver l’honneur. L’enfant adapté rebelle confond sa rébellion avec la liberté, alors qu’il reste dépendant d’une autorité à laquelle se frotter, d’un public à scandaliser pour exister. Beaucoup de nos rebelles sont de ce tonneau-là et c’est pourquoi si peu de choses changent sous le ciel. L’effet - l’objectif inavoué - de ce comportement est de renforcer l’adversaire-partenaire dans sa propre posture afin que la partie recommence sans cesse.

 

En revanche, allez voir du côté des «enfants libres», si vous en connaissez. Les enfants libres ne pensent même pas à l’autorité. Ils font en général beaucoup moins parler d’eux que ces professionnels du spectacle que sont les enfants adaptés rebelles. Le rayon de leur influence est sans doute plus court que les ondes sonores ou médiatiques que déclenchent ceux-ci, mais, autour d’eux, il se passe vraiment des choses et le monde change en profondeur. Au lieu d’entretenir des jeux psychologiques avec l’autorité, ils lui tournent le dos et construisent. Ils ne sont pas soumis, mais ils ne perdent pas de temps à s’agiter comme des révolutionnaires d’opérette. Je pense, par exemple, à Mary Clear, de Todmorden en Angleterre. Avec une poignée de copains, elle est à l’origine des Incroyables Comestibles. Qui est Mary Clear ? Sur le site des Incredible Edible, elle est présentée comme une spécialiste familiale de la tourte à la saucisse et comme une jeune grand-mère qui n’aime rien tant que réunir ses petits-enfants pour un grand goûter dans sa cuisine. Apparemment, s’afficher dans des tenues scandaleuses, tenir des propos outranciers ou envahir un monument pour faire réfléchir les bourgeois n’est pas sa tasse de thé. En revanche, un jour, avec des amis, elle décide de distribuer un tract. «Nous nous faisons du souci pour nos enfants, pour leur avenir, pour la nature, pour l’emploi. Si c’est votre cas, retrouvez-nous tel jour à telle heure, dans tel bistro, qu’on en parle!» Ils attendaient cinq ou six personnes, il en est venu soixante. Faute d’argent, cependant, pas question d’imprimer et de diffuser des déclarations ou des diatribes. Une chance, car c’est ainsi que leur vient l’idée des Incroyables Comestibles: jardiner les bouts de terrains vagues de la ville et offrir les légumes, en libre cueillette, à ceux qui sont dans le besoin, sans contrôle, sans contrepartie. Ces légumes seront le message qu’ils n’ont pas les moyens d’imprimer et ce message, c’est la réhabilitation de la joie de donner sans calcul, la promotion d’une société qui ne soit pas qu’un assemblage institutionnalisé d’égoïsmes. C’est la proclamation qu’au milieu de l’économie marchande étouffante on peut dégager une clairière pour la convivialité et la solidarité. L’idée est en train de faire florès: elle se retrouve copiée dans le monde entier! 

 

Vrais rebelles aussi et exemplaires, selon moi: Béatrice et Gérard Barras. Vous les croiserez dans la rue sans que rien dans leur mise ou leur comportement vous les fasse remarquer. Pourtant, ces soixante-huitards sont des bâtisseurs qui ne font rien comme tout le monde. Dans «Chantier ouvert au public» - le titre en dit déjà long sur l’esprit - Béatrice raconte comment, de la restauration d’un village ardéchois, ils se sont retrouvés à travailler avec l’humain. Dans «Moutons rebelles», il s’agit de la création d’Ardelaine, c’est à dire de la relance d’une activité qu’au nom de la concurrence asiatique tous les experts condamnaient définitivement. Mais, de même que le chantier du Viel Audon n’est pas qu’un chantier de pierre et de ciment, Ardelaine ne se résume pas à la création d’une entreprise. C’est la reconstruction de tout un écosystème autour d’un haut le coeur devant la laine que les bergers jetaient faute de savoir qu’en faire. Troisième histoire qui prolonge la saga que je viens d’esquisser: l’intervention du couple dans une cité de Valence où une cinquantaine de nationalités se regardaient en chiens de faïence et où une écoute vraie des habitants et la réintroduction de jardins collectifs ont permis de jeter des ponts entre les familles et de redonner à une population sa capacité à s’auto-organiser, donc à sortir de la passivité des victimes. 

 

En termes d’AT, la leçon de cette expérience, c’est que ce sont les enfants libres, et pas les enfants adaptés rebelles, qui savent libérer les autres. Ne nous trompons pas d’admiration. 


Commentaires

Merci

Écrit par : tierce | 27/07/2013

l'enfant libre peut être créatif,mais il peut aussi avoir une conduite "magique".Nepas se soucier des conséquences de ses actes,croire qu'une bonne fée résoudra ses problémes.........Cet enfant là,joue au loto,roule à 200km/ sur l'autoroute,dépense les deniers de l'état comme s'ils étaient inépuisables............Je vous laisse la suite.Amitiés.

Écrit par : gracia.calore | 27/07/2013

L'enfant libre est celui qui va être capable d'ouvrir les esprits; d'apporter du bonheur dans les actions à mener; de fracturer le moule de l'enfant adapté rebelle afin de lui ouvrir la voie de la liberté et de pouvoir lui apporter "le faire ensemble" ; il saura aussi valoriser ce dernier afin d'adoucir les angulosités qui provoquent chez lui cette montée de haine négative qui empêchent l'action positive. Cela lui demande de l'abnégation et de la maîtrise de soi car il sait qu'il peut en faire les frais. Mais il est conscient que l'échec est le ressort du succès et il ne baisse jamais les bras. En tout cas, et contrairement à Gracia, il sait, en cas de difficulté, demander l'Aide le soir, et le matin trouver dans ses mains les solutions à mettre en oeuvre de suite. Il sait donc aussi que cette liberté ne lui a pas été donnée pour rien et qu'il doit l'utiliser pour le bien commun, contre vents et marées. Ne confondons donc pas "Libre" et le côté "égoïste et capricieux" d'un "faux enfant libre"... Merci Thierry pour ce beau texte...

Écrit par : Solange Saint-Arroman | 27/07/2013

Merci Thierry pour cette clarification que je vais partager.
Car j'observe beaucoup de gens qui parlent, depuis fin 2011), mais peu qui agissent.
J'ai adhéré puis vite quitté par exemple les Colibris, dont certes l'intention est louable (j'aime la pensée de Pierre Rabhi), mais à mon avis n'ont su faire que de la com' (budget 1million d'Euros ....). Quand j'ai proposé de partager 4 idées à mettre en œuvre ensemble (2 dans le domaine médical, 2 dans l'éducation des ados), il ne s'est rien passé, ni de la part des dirigeants de Colibris, ni sur leur réseau social....
Je suis allée aussi par curiosité aux Amanins l'hiver dernier et j'ai été très déçue. Beaucoup de parlotte finalement improductive. Heureusement il reste les gens que j'y ai croisés, et certains sont exceptionnels.

Mon amertume est également liée au fait que le projet que je voulais monter en 2012-2013 (Plate-Forme Collaborative de Stages pour Collégiens et Lycéens = PPFCSCL) n'a pas rencontré de soutien tangible, réel, malgré l'enthousiasme des dizaines d'interlocuteurs qui trouvaient l'idée géniale, .... mais ne l'ont pas aidée concrètement, à une ou deux exceptions près, notamment mon maire Patrick Ollier qu'on ne peut pourtant pas qualifier d'avoir des idées de gauche.

Du coup je vais faire autrement, plus sobrement: accueillir des jeunes en stage dans l'entreprise que j'ai rejointe. Et susciter l'envie de le faire aussi chez mes amis et les entrepreneurs que je connais.

Et vous avez raison, Thierry, les actions des enfants libres semblent plus efficaces si elles sont modestes et menées sans tambour ni trompette.
Bonne journée, bon été ;)
Béatrice

Écrit par : Thèves-Engelbach | 28/07/2013

Libre, adapté, rebelle ...qui sommes-nous pour en juger ?
Pourquoi avoir peur pour nos enfants ? Ne méritent-ils pas que nous leur fassions confiance ? Ne devrons-nous leur laisser que nos "plats réchauffés" de nos convictions actuelles ? Nos "valeurs" malheureusement parfois recouvrent beaucoup d'hypocrisie et de "faux-self", un autre concept psy intéressant à étudier.
Et malgré tout bravo pour toutes les initiatives hors-normes lorsqu'elles sont positives pour l'humanité ...

Écrit par : Guillaume | 28/07/2013

Pour avoir suivi l'un des parcours de l'AT, je la reconnais parfaitement dans ce texte d'une justesse toute professionnelle, néanmoins plein de tact. En effet, pour le bonheur de l'individu autant que de la société, il s'agirait d'atteindre l'état d'Adulte tout en observant les idées créatrices de l'Enfant libre :-))))
Nous sommes encore loin du but....

Écrit par : Eva Maria | 29/07/2013

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