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12/12/2014

Le scénario inimaginable (2)

 

 

La femme aux cheveux d’argent est revenue à la tribune. Autour des tables, les conversations s’apaisent et les regards se tournent vers elle.

 

- Karl Marx disait que, pour faire une révolution, il faut une situation révolutionnaire, du personnel révolutionnaire et une doctrine révolutionnaire. Nous savons que la conduite de notre projet ne peut que susciter des oppositions croissantes au sein des peuples. C’est pourquoi, au motif de renforcer la sécurité des biens et des personnes et de lutter contre le terrorisme, nombre d’Etats ont renforcé la règlementation de l’ordre public et leurs moyens de police. C’est une précaution qu’on ne peut critiquer. Cela permet d’étouffer dans l’oeuf des manifestations locales qui, si on les laissait dégénérer, prendraient de l’ampleur et risqueraient de fédérer les mécontentements à une échelle où il pourrait devenir difficile de maîtriser la situation. Cependant, la suprême intelligence, selon nous, consiste à se passer de la force car celle-ci peut amplifier les phénomènes qu’elle est censée réduire. Nous préférons quant à nous éviter de susciter les obstacles et ainsi, plutôt que devoir la combattre, ne pas créer les conditions d’apparition d’une situation révolutionnaire.

 

Notre premier axe stratégique consiste donc à empêcher la multitude de percevoir ce qui se passe réellement. Le premier des prix que nous décernerons ira à ceux qui ont magistralement détourné l’attention des peuples de ce qui pourrait leur faire prendre conscience de la destination que - pour le bien de la planète et le leur - nous leur avons assignée. Dans ce domaine, l’efficacité dépend de la conjugaison des moyens. D’une part, il est impératif de perpétuer l’idée que nous vivons une crise. Une crise, c’est un phénomène qui passe et après lequel on retrouve peu ou prou une situation antérieure. La misère peut s'étendre, les promesses de la consommation retrouvée doivent continuer à hanter l’imaginaire de la multitude. Certes, cela ira de plus en plus mal, mais tant qu’on utilise le mot « crise » la terre promise reste au bout du chemin. La culture américaine est, de ce point de vue-là, un levier formidable: plus l’on va mal, plus l’on se dit que si l’on a une idée géniale l’on deviendra millionnaire. Du coup, on ne remet pas en cause le système. Cette croyance est analogue à celle de l’amour: les audiences de masse font toujours le succès des films sentimentaux alors même que le couple n’a jamais connu une obsolescence aussi rapide. 

 

D’autre part, afin de protéger d’une remise en question cette idée rassurante d’une crise, il faut proposer aux masses d’autres sujets d’intérêt. En évoquant le couple, j’ai évidemment fait référence à la source la plus puissante du détournement d’attention: le sexe. On pourrait croire que, plusieurs décennies après la libération engendrée par mai 68, ce sujet n’offrirait plus un intérêt brûlant. C’est plutôt le contraire qui se passe. Sans doute, déjà, parce que la brièveté des unions oblige les humains à se réinvestir fréquemment dans la recherche d’un nouveau partenaire. Peut-être parce que, au milieu des frustrations de tous ordres, le sexe semble rester la distraction la plus immédiate et au meilleur marché. Peut-être, tout simplement, parce que c’est la caractéristique du sexe d’envahir l’espace disponible. Parler de sexe et de sexualité à la multitude suscite en elle une production hormonale qui irrésistiblement s’empare de l’attention dont son cerveau est capable. Je ne parle pas de la libéralisation de la pornographie, même si elle joue un rôle, pas plus que de la multiplication des actes exhibitionnistes par les vedettes des variétés et du cinéma. Encore une fois, nos moyens sont plus subtils. S’il y a exhibitionnisme, il est bon qu’il se pare de raisons philosophiques, intellectuelles ou politiques et qu’on puisse le qualifier de courageux. C’est au nom de la liberté ou de l’égalité ou d’un quelconque combat que tels ou telles arboreront leur nudité. C’est au nom de la liberté ou de l’égalité qu’on ramène le sexe sur le devant de la scène, par exemple quand on crée un débat autour du mariage homosexuel, de la GPA, de l’avortement, des études de genre, des maladies sexuellement transmissibles, du trans-sexualisme, etc., faisant oublier les douleurs et les victimes malheureusement inévitables de la métamorphose économique. Ce qui compte, c’est de stimuler directement ou indirectement la référence au sexe afin d’éviter que le temps de cerveau disponible ne soit employé à des activités subversives comme décrypter la véritable logique des évènements. Certes d’autres sujets contribuent à la neutralisation de cette attention dangereuse, comme le sport, la publicité: tous ont un rôle à jouer. 

 

Après avoir pris le soin de désamorcer tout risque de percevoir que notre situation pourrait être révolutionnaire, notre deuxième axe stratégique consiste à empêcher l’émergence d’un « personnel révolutionnaire ». L’économie moderne, dès ses débuts, a vu sa trajectoire déviée par la capacité des hommes à s’unir, soit pour résister à l’ordre nouveau ou en tirer plus d’avantages, soit pour se passer de lui grâce à la solidarité. Ainsi sont nés les syndicats et se sont développées, en marge de notre modèle capitaliste, les coopératives ainsi que certaines communautés. Cette capacité d’union est notre ennemie et nous devons la combattre aussi subtilement que nous détournons l’attention des masses. Mais des révolutionnaires - fussent-ils des millions - qui restent isolés, cloîtrés chez eux, ne feront jamais une révolution. L’empathie est le courant dangereux qu’heureusement les nouvelles technologies de la communication nous ont permis de détourner: des gens, si nombreux soient-ils, qui signent des pétitions en ligne mais ne parlent pas à leur voisin de palier sont inoffensifs! Le leurre fonctionne parfaitement: les TIC permettent d’assouvir à bon compte un désir fumeux de solidarité sans conférer le moindre pouvoir réel.

 

Toutefois, parmi les grains qui ont résisté à la meule, il y a cette institution millénaire qu’on appelle la famille. La famille est un lieu de résistance au changement: il s'y transmet de la mémoire, des croyances, des appartenances et parfois des attachements et de la solidarité. C'est un repaire naturel d'obscurantisme et de complicités. Heureusement, au cours du siècle passé déjà, elle a été considérablement affaiblie: de pyramidale et réunissant souvent trois générations sous le même toit, elle est devenue nucléaire. La propriété fréquemment sous indivision et représentant ainsi un intérêt collectif à défendre, est devenue morcelée et individuelle. Sur le vieux fond médiéval de l’amour courtois, la diffusion à haute dose, par les chansons, les films et les spectacles, de croyances à l’eau de rose a affaibli le couple lui-même qui, d’un engagement réciproque visant la fondation d’une lignée et la constitution d’un héritage trans-générationnel, est passé à une relation aléatoire de consommateurs d’illusions égotistes. La nécessité pour les deux membres de travailler et l’impossibilité croissante de trouver les deux emplois au même endroit l’ont fragilisée encore davantage. Les dernières évolutions sociétales qui, dans de nombreux pays, l’ont déconnectée de l’histoire biologique, lui ont sans doute porté un coup définitif en en faisant une rencontre érotique volatile. Il ne reste donc, face à notre projet, que des individus isolés, aux associations sporadiques, évanescentes et sans substance - et ces individus, au surplus, face à leurs difficultés, plutôt que s’unir, se mettent en concurrence les uns avec les autres. Ce qui m’amène au troisième prix que nous allons décerner: celui concernant la doctrine.

 

Plusieurs décennies à promouvoir dans les écoles et les médias les « lois de l’économie » nous rendent la tâche facile. Comme le disait Napoléon Ier: « on ne détruit bien que ce que l’on remplace » Nous avons su remplacer les vieilles idéologies pernicieuses, comme la théorie institutionnelle qui voulait que l’Etat encadre l’économie, ou comme le Welfare state issu de la capacité de mobilisation des hommes face à l’Etat et aux puissances industrielles et financières. Nous avons persuadé la Terre entière que la loi de la jungle est ce qui est le plus profitable à tous, le moteur de l’évolution et de la création de valeur. Nous devrons maintenant prendre soin que la doxa que nous prêchons ne se fasse pas remplacer à son tour. Les tentatives pour théoriser « un autre monde » ne manquent pas. Mais, grâce à notre influence sur les médias, elles ont heureusement du mal à atteindre une large audience et elles sont systématiquement décrédibilisées par nos amis économistes. 

 

Je terminerai en remettant le prix spécial qui consacre des résultats concrets sur la diminution de l’empreinte écologique des peuples. Est-il besoin d’y revenir ? Quel que soit le nombre des habitants de la Terre, leur empreinte écologique doit tendre impérativement en équivalence à moins d’une planète. De grands progrès ont été faits, mais il reste énormément à faire et les échéances s’approchent. 

 

(A suivre)

Commentaires

Bravo !
Inimaginable ne me semble pas le meilleur adjectif. Certes c'est un scénario qui est loin de venir spontanément à l'esprit du quidam de la planète. Mais c'est pourtant, de mon point de vue, non seulement imaginable par certains (la preuve !), mais surtout une réalité dont la plus grande partie de la population mondiale souffre d'ores et déjà depuis plus de 40 ans.
Le ONE existe, non pas peut-être en tant qu'entité structurée (encore que...), mais en tant que dynamique de convergences d'intérêts de tous ceux qui détiennent une réelle puissance que confère l'argent.

Écrit par : Serge Guégan | 12/12/2014

Je te trouve en grande forme, ami. Bises, p

Écrit par : Peter | 13/12/2014

Excellente analyse du détournement de conscience et de lavage de cerveau auquel nous sommes soumis ! Il suffit d'en prendre individuellement conscience et je pense que c'est le grand mérite d'internet même si il est géré par des laveurs de cerveaux de nous permettre de nous connecter et de nous reconnaitre et d'organiser chacun à notre niveau la résistance par notre comportement et notre mode de vie.

Écrit par : Claude desneux | 13/12/2014

Bien vu, restons conscients et gardons notre discernement, la manipulation est permanente.

Écrit par : WARNET | 15/12/2014

Bien vu, restons conscients et gardons notre discernement, la manipulation est permanente.

Écrit par : WARNET | 15/12/2014

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