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07/04/2020

Les jeux de l’esprit et du hasard (II) La Sérendipité

 

 

 

Quand on a le goût de se poser des questions, quand c’est même une nécessité intérieure et que l’on ne se satisfait pas de réponses préconçues, il y a des chances que l’on devienne l’un des Princes de Serendip qu’Horace Walpole (1717-1797) a popularisés en forgeant le mot serendipité. Pour résumer, ces trois princes faisaient des découvertes qu’ils ne cherchaient pas. L’illustration souvent donnée de ce phénomène est celle du biologiste Alexander Fleming (1881-1955). Revenant de vacances, il retrouve ses cultures de staphylocoque envahies par une moisissure. Manifestement, elles ont été contaminées par les champignons microscopiques qu’étudie un autre chercheur. Où l’accident se transforme en sérendipité, c’est quand Alexander Fleming, au moment de détruire les cultures contaminées, observe à la périphérie des moisissures une zone vierge de bactéries et s’interroge. A cette interrogation nous devons la découverte de la pénicilline.

 

La signification du terme sérendipité et le phénomène qu’il désigne ont engendré une véritable littérature. Certains ont discerné deux sortes de sérendipité : les vraies et les fausses ; d’autres en ont recensé quatre ou cinq formes ; d’autres encore plus d’une quarantaine. La description du processus qui s’approche le plus de ce que je ressens relie le hasard et la sagacité. J’y ajouterai la capacité de s’étonner et quelque chose de l’ordre de la créativité: nous nous trouvons à l’improviste en présence de quelque chose qui, si notre curiosité est piquée et notre imagination assez vive, nous conduira à envisager des perspectives inattendues.

 

Lors de mon premier séjour en Ecosse, qui n’avait d’autre objet que touristique, je flânais dans les rues d’Inverness quand il se mit à pleuvoir. J’avais laissé mon imperméable dans la voiture. J’avisai alors une librairie à l’enseigne du Celtic Spirit, et j’y entrai. A peine à l’intérieur, la couverture d’un livre capta mon regard. Elle était belle - l’image d’une sorte de Carnac (1) - et le titre était puissant: Soil and soul, la terre et l’âme. Plus écossais que le nom de l’auteur était impossible: Alastair MacIntosh. Evidemment, j’achetai le livre et, le soir, à l’hôtel, je commençai à le lire. Je fus conquis dès les premières pages par la forme et le fond: une belle écriture et une pensée à la fois profonde et sensible - incarnée. L’Ecossais que je venais de découvrir - à vrai dire le premier dont je fisse la connaissance - était mystique, poète, écrivain et homme d’action. Le lendemain matin, dans l’espoir de le rencontrer car il habitait non loin de là, je me précipitai dans un cybercafé et lui écrivis. Y revenant l’après-midi, je trouvai sa réponse. C’était on ne peut plus cocasse : « Je suis actuellement en France pour me marier ». Je suis rentré en France comme Alastair s’en revenait en Ecosse. Mais nous n’en sommes pas restés là. Ce fut le début d’une belle amitié mais aussi d’une belle aventure, car l’histoire qui s’ensuivit dépassa largement nos personnes.

 

Où d’autres ne percevraient que banalité, le regard d’un prince de Serendip décèle une perspective. Souvent ce n’est que du coin de l’oeil alors que son mouvement l’entraîne déjà plus loin. Mais un quelque chose s’immisce dans son esprit, qui l’arrête, lui fait faire demi-tour et observer de plus près. Charles Goodyear (1800-1860) cherchait depuis des années à supprimer la sensibilité du latex aux variations de température. Un jour, il en fait tomber accidentellement un morceau imprégné de soufre sur un poêle brûlant. Dans un mouvement de colère, il jette par la fenêtre le magma qui en résulte et qui tombe dans la neige. Puis, comme un repentir, il va le chercher et l’examine. Il vient de découvrir la vulcanisation.

 

A lire de nombreux récits, la sérendipité est le grain de magie qui se propose alors que nous baignons plus ou moins confortablement dans nos routines de vie ou de pensée. Elle place sur notre itinéraire balisé la possibilité d’une nouvelle destination. Christophe Colomb a découvert l’Amérique - à son insu, il est vrai - alors qu’il voulait atteindre les Indes par l’ouest. Je vois la sérendipité comme la générosité de la vie. Elle participe de l’esprit d’abondance. Vous cherchiez à vous abriter de la pluie et elle vous offre une aventure. Vous étiez dans l’ordinaire et elle vous offre l’extraordinaire.

 


(1) Il s’agit de Calanais sur l’île de Lewis (Hébrides).

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