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09/09/2020

Jésus, le Maneken Pis, Dunkerque et le chat

 

 

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Voici deux images. Elles sont toutes deux extraites d’affiches de film et l’on pourrait penser qu’il s’agit du même. En fait, il n’en est rien et non seulement il s’agit de deux films différents mais, encore et surtout, de deux personnages que - dans ma vision tout au moins, je vous en laisse juge - tout oppose. La première affiche est celle du film de Mel Gibson, La passion du Christ, sorti sur les écrans en 2004; la seconde, quatre ans plus tard, celle de Mesrine, l’ennemi public n° 1, de Jean-François Richet. Je suppose qu’il n’est pas nécessaire de rappeler à mes lecteurs la substance de ces deux histoires. Il est donc difficile de ne pas s’étonner de la ressemblance de ces images et de ne pas se demander quelle a pu être l’arrière-pensée de Richet en choisissant de jouer l’analogie avec l’affiche de Gibson. Mesrine, parce qu’abattu par la police comme Jésus fut crucifié par les soldats romains, serait-il le Christ du XXIe siècle ? Mais quel est donc le message de sa vie: L’instinct de mort, où il se vante d’avoir tué des dizaines de personnes ?

 

Nous venons d’assister à un détournement du même tonneau avec « l’affaire » Adama Traoré. Le palmarès - très modeste à vrai dire en regard de celui de Mesrine - du nouveau candidat au martyrologe, enregistre recel, extorsion avec violences, menaces de mort, conduite sans permis, usage de stupéfiants, vol à la roulotte et accusation de viol apparemment fondée. Adama Traoré est mort lors de son interpellation par les forces de l’ordre. Stimulée par l’autre affaire, celle de George Floyd aux Etats-unis, sa famille - qui semble être un cluster d’énergumènes du même acabit - soutient que son décès serait dû à la brutalité des policiers. Conséquemment, une manifestation a réuni à Paris plusieurs milliers de personnes et, si j’ai bien compris, le ministre de l’Intérieur de l’époque, connu pour sa mansuétude à l’égard des Gilets Jaunes ou des messes clandestines, a essuyé une larme et jugé que cette émotion exemptait la foule des réglementations sanitaires.

 

Certes, il est juste de soutenir que tout être humain, quoi qu’il ait commis, doit voir ses droits respectés et que les méfaits dont il s’est rendu coupable ne justifient pas qu’il soit traité lui-même de façon inique et brutale. Pas davantage, ne doit-on le réduire à ses mauvaises actions si graves qu’elles aient pu être, et minimiser le drame d’une vie que celles-ci peuvent masquer. On peut aller plus loin et, d’un point de vue christique, juger que tout être, quel qu’il soit, quels que furent ses crimes, mérite compassion. Pour autant, dans tous les cas, le Bien reste le Bien et le Mal reste le Mal. En revanche, utiliser l’auréole de martyr pour faire de Mesrine ou de Traoré des agneaux crucifiés est outrancier. Même le « bandit au grand coeur » est une figure du romantisme mal adaptée à ces personnages. Je ne m’attarderai pas sur les intentions d’Assa Traoré ou de Jean-François Richet, sans doute fort différentes. En revanche, ce qui me paraît nécessaire est de s’interroger sur cette culture de la confusion.

 

Un certain art dit « contemporain » dont le fil rouge est de faire passer des facéties douteuses - et coûteuses - pour du génie, et des actes simplistes de provocation pour de la subversion, est bien de ce monde où l’on range Jésus et Barrabas sur la même étagère. Il est à la fois reflet et complice de cette dérive confusionnelle de notre société où l’on qualifie d’incivilités les violences récurrentes de certaines populations. On se souviendra peut-être de l’ambiguïté d’un sapin de Noël, planté place Vendôme, tellement stylisé qu’il avait accidentellement la forme d’un plug anal. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres: j’aurais pu évoquer aussi le Dirty corner rebaptisé à Versailles Le vagin de la Reine ou, d’érection récente, la figure pissante de Nantes qui, du même jet, est censée répondre au phallocratisme de l’urinoir de Duchamp et à celui du Maneken Pis de Bruxelles (1). Ces oeuvres, nomades ou sédentaires, ne se cantonnent pas aux collections privées des nouveaux mécènes, mais occupent l’espace public, ce qui peut être perçu par le badaud comme une consécration et en faire ainsi des références. « L’art, le vrai, c’est moi! » claironnent-elles en quelque sorte. Dès lors, il faut avoir la présomption d’un gueux comme votre serviteur pour dire que l’on n’en pense aucun bien, que l’on préfère les peintures d’un François Peltier (2) aux prétendues audaces d’un Anish Kapoor ou d’un Jeff Koons. Ce que l’on peut tirer de mieux de ce prétendu art, au delà du système spéculatif qu’il fait vivre, est selon moi d’y voir le révélateur d’une société qui essaie pathétiquement de remplir son propre vide.

 

Comment en est-on venu là ? L’urinoir de Duchamp aurait pu rester anecdotique, or il semble qu’il ait enfanté une innombrable descendance. La première mauvaise pensée qui me vient est que le procédé diminue la transpiration que l’art exigeait jusque là des artistes et simplifie beaucoup leur ouvrage (3) ; la seconde, qu’au rang des vérités devenues folles, on pourrait mettre le « Ne jugez point pour ne point être jugés » de l’Evangile. Les arbitres officiels des arts ont dans le passé ignoré voire condamné tant de talents qui furent ensuite reconnus qu’aujourd’hui, le génie pouvant se dissimuler derrière n’importe quoi, ils sont prêts à tout bénir, même un étron (4). Quant au bon peuple, pris entre son ressenti spontané et l’aplomb impressionnant des sycophantes, il s’abstient d’émettre puis même d’avoir une opinion et finit par choisir de se moquer de tout. Si ces trois hypothèses peuvent aider à comprendre le phénomène de la dérive confusionnelle, je crains qu’elles n’aillent pas au fond du problème.

 

L’influence de cet art participe du phénomène des minorités intolérantes qui obtiennent ce qu’elles demandent, fût-ce à l’encontre d’une majorité qui pourrait être écrasante ou d’une vérité incontestable. La question peut en effet se poser aussi bien s’agissant de ce minuscule monde de l’art contemporain que des groupuscules de la « cancel culture » ou de certains de nos concitoyens teintés d’intégrisme religieux ou d’anti-racisme raciste. Nous en avons pour exemple actuel les contre-vérités historiques autour de l’esclavage. Bien qu’il soit impossible de nier que le terrible esclavage des Noirs n’a pas attendu le commerce triangulaire et que, au cours des siècles, il a impliqué les Arabes et les Noirs eux-mêmes au moins autant que les Occidentaux, de qui requiert-on exclusivement repentance ? De ces derniers qui, capables d’encenser la photographie d’un crucifix plongé dans l’urine (5), sur certains sujets où la vérité historique devrait les soutenir préfèrent mystérieusement s’emparer des verges qu’on leur tend pour se flageller eux-mêmes.

 

Mais il y a pire selon moi: en même temps que ces flagellants accréditent un mensonge historique, ils oublient que, aujourd’hui même, par un mode de vie qu’alimente la mondialisation, nous sommes tous des esclavagistes. Nous perpétrons en ce moment, directement, cette horrible pratique et cela à une échelle considérable. Le bon sens d’un cul-terreux leur dirait que s’occuper des morts est bien mais que libérer les vivants des souffrances pour lesquelles on se bat la coulpe tout en continuant de les infliger serait mieux. Sûrement, ce raisonnement n’est pas assez complexe pour séduire les bien-pensants. Puis, il appelle autre chose que des incantations, des symboles et l’investissement d’argent public. Peut-être appelle-t-il - un exemple - une limitation de ces instruments sur lesquels on gazouille ses bons sentiments et tente d’évangéliser les barbares (5). Dans une génération ou deux, on pourra construire des musées pour les esclaves d’aujourd’hui que nous aurons abandonnés à cet enfer que nous perpétuons. Mais quoi d’étonnant que l’incohérence accompagne la confusion ?

 

« La colombe pourrait croire qu’elle volerait encore mieux dans le vide ». Cette phrase de Kant pourrait s’appliquer aussi bien au vide intérieur. Notre société me fait parfois penser à ces vide-maison où toute une vie, toute une histoire familiale se retrouvent sur le trottoir quand ce n’est pas à la décharge. Mais comment en est-on venu là ? Le sujet est trop complexe pour être abordé au détour d’un paragraphe, mais il me semble y voir une manifestation de mépris - voire de haine - de soi. En résumé, nous aurions adopté la conviction qu’il n’y a aucune raison, en tant que Français, d’être fiers de nous et toutes les raisons d’en être honteux. De ce fait, n’importe qui d’autre mérite notre estime davantage que nous-mêmes. Les minorités de tout poil que j’évoquais plus haut affirment leur identité à coups de manifestations, de parades, en paroles, vêture et comportements, mais gare à nous si nous abordons le sujet de la nôtre. A ce train-là, nous devrons demander pardon à certains de vivre dans le pays que nos ancêtres ont labouré depuis des siècles. On se demande pourquoi les Français consomment autant de neuroleptiques. Je crois que nous avons tout simplement besoin d’une fierté collective.

 

Un autre sujet serait de chercher à qui le crime profite et qui pourrait donc en être l’auteur. Je me suis intéressé de près au sujet et je vais, une fois encore, résumer à l’excès. Désigner nos trublions d’aujourd’hui est de trop courte vue. Il faut remonter à la deuxième guerre mondiale, singulièrement lorsque la France a déjoué les projets de mainmise des Etats-unis qui voulaient faire d’elle un protectorat américain. Court-circuités par de Gaulle, nos sauveurs ont très vite compris que, les opportunités de la Libération leur étant passées sous le nez, il fallait saper la culture et le mental des Français si l’on voulait les dominer. Quand votre cible voit naturellement le monde comme vous voulez qu’elle le voie, une partie du travail est accomplie. Les accords Byrne-Blum de 1945 qui, au détriment de notre cinéma, ont déroulé le tapis rouge aux créations culturelles américaines ont rempli ce rôle, complétés plus tard par l’acculturation de nos jeunes politiques ambitieux par des programmes comme le Young Leaders. Seuls les peuples fiers offrent une résistance. La fierté puisant naturellement son récit au passé, il convient de filtrer celui-ci pour qu’il ne la nourrisse pas. L’autre volet de la stratégie, après avoir flatté les individualités, consiste à casser l’image que la cible a collectivement d’elle-même. « Toi, tu es un gars brillant, promis à un grand avenir bien au delà de tes frontières. Mais la vraie France, mon ami, est minable : c’est la Collaboration ! »

 

C’est là que l’arrosage culturel joue aussi un rôle. Sans doute involontairement, je veux le croire en tout cas, le Dunkerque de Christopher Nolan (2017) est une illustration de cette manoeuvre. Nous sommes en 1940, sur le sol de France, mais on ne voit quasiment dans ce film que des Britanniques. C’est comme si les Français avaient abandonné leur pays, ce qui suggère évidemment leur impuissance ou leur lâcheté. La vérité est que, du 21 mai au 4 juin 1940, nos soldats se sont battus avec acharnement pour retarder les armées allemandes et ainsi permettre le rembarquement. On me dira que Nolan n’a pas fait un documentaire. Peut-être, mais Dunkerque se pose quand même en film historique et de nos jours l’apprentissage de l’histoire passe davantage par les salles de cinéma que par les salles de classe. Cette invisibilisation des Français est d’ailleurs la même que celle des soldats de l’URSS sur le front de l’Est: sans les combats qui y mobilisèrent les armées allemandes, allégeant ainsi l’autre front, sans leurs millions de morts, le débarquement du 6 juin 1944 serait-il allé au delà des cimetières aux croix blanches que l’on visite en Normandie ? Dans les années qui ont suivi la guerre, les études montrent que les Français étaient conscients du rôle important des armées russes. Puis, peu à peu, cette conscience s’est évanouie au profit d’un récit qui accorde un rôle exclusif aux Américains. A vous d’imaginer comment cela s’est produit. En passant, vous remarquerez ce tour fréquent des illusionnistes : on ne remarque que ce que l’on voit et rarement ce qui est absent de l’image.

 

Mais - et c’est la question qui rejoint le sujet autour duquel tourne cette chronique: la dérive confusionnelle - qui aura remarqué et fait remarquer le biais de Dunkerque ? « Bof, à quoi bon, c’est le passé! Ne sommes-nous pas entrés dans un autre monde, celui de la « fin de l’histoire » ? Ne serait-ce pas faire preuve d’arriération que de s’intéresser à un tel détail ? » Comme le dit très justement Christine Sourgins, « s’il y a des erreurs par excès de fermeture, il y en a tout autant par excès d’ouverture » (6). Cet « A quoi bon » et les autres abandons de la vérité de notre histoire à ceux qui la travestissent pour leur usage, nous n’en mesurons pas les dégâts pour nous. Nos contempteurs nous donnent pourtant la démonstration qu’un récit qui valorise une communauté, même s’il est faux, est plus puissant que notre posture blasée de post-modernes. Je me rappelle l’introduction inattendue mais pleine de sens d’un conférencier. Sur le tableau-papier dressé près de lui, il dévoila une feuille vierge. « Si l’on regarde cette feuille, il n’y a rien à dire. En revanche… » - et là, prenant un feutre, il tira un trait en travers de l’espace vierge - « si je fais cela, on peut commencer à parler de quelque chose ». Je reprends la métaphore à mon compte: oser tracer ce trait, c’est s’engager sur la voie des nécessaires distinctions. C’est décider d’appeler un chat un chat et Rollet un fripon (7).

 


(1) https://www.sourgins.fr/a-nantes-une-notre-dame-du-xxieme...

(2) http://www.favolus.com/index.html

(3) Thomas Edison : « Le génie est fait d'un pour cent d'inspiration et de quatre-vingt-dix-neuf pour cent de transpiration ».

(4) Un exemple parmi d’autres: https://citizenpost.fr/piero-manzoni-merde-dartiste/

(5) https://www.amnesty.org/fr/latest/campaigns/2016/06/drc-c... 

(6) https://www.lesalonbeige.fr/du-blaspheme-davignon-le-ton-...

(6) https://www.lerougeetlenoir.org/opinions/les-inquisitoria...

(7) Formule de Boileau.

Commentaires

Salut Thierry,
belle réflexion et beau texte… dans lequel je me retrouve pleinement :)
Merci à toi d'avoir si bien exprimé une nouvelle fois ce que tout un chacun perçoit plus ou moins confusément…
Philippe

Écrit par : LEFUR Philippe | 09/09/2020

Pour les flagellants comme tu les appelles : https://mrmondialisation.org/lesclavage-nest-pas-aboli-il-na-jamais-ete-aussi-rentable-quau-21e-siecle/

Écrit par : Antoine | 12/09/2020

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