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22/10/2022

L'inachèvement de la vie

 

Ayant entamé la rédaction de l’Histoire de l’Eglise du Christ, l’historien et romancier Daniel-Rops (1901-1965) avait déclaré: « C’est l’oeuvre de ma vie. Quand je l’aurai achevée, je pourrai mourir. » Et il l’acheva et mourut. Bien qu’il ne fût pas si âgé que cela lors de son décès - soixante-quatre ans - on peut penser que c’est une belle mort, semblable à celle de Moïse qui, s’il n’y entra pas, conduisit cependant son peuple jusqu’au seuil de la terre promise. 

 

La question que je me pose: est-il possible de partir sans un sentiment d’inachèvement ? Nous sommes, me semble-t-il, des êtres de projet, c’est-à-dire que nous vivons sur ce que nous allons faire, avons envie de faire. Ainsi que le dit l'empereur Auguste dans Cinna, la pièce de Corneille, "notre esprit, jusqu’au dernier soupir /Toujours vers quelque objet pousse quelque désir". Mais nous vivons aussi avec plus ou moins de poussière sous le tapis: tout ce que nous pensions faire et n’avons pas fait. Jusqu’à un certain âge, on peut se raconter qu’on parviendra à rattraper le temps perdu: notre avenir semble infini. Mais c’est le temps qui nous rattrape et bientôt l’horizon ne recule plus. Alors, pour certains d’entre nous (dont je suis) surgit cette question: que serait-il important que je réalise afin de ne pas partir avec l’impression de... L’impression de quoi au juste ? D’avoir mal profité de la vie ? De n’avoir pas donné ce que j’aurais pu donner ? De n’être pas allé au bout de mes capacités, de mes rêves, de mes responsabilités ? Suis-je une graine qui n’a pas porté les fruits qu’elle aurait pu porter ?

 

J’ai rêvé quelque temps de sauver un cheval de l’abattoir et je ne l’ai pas fait. Pourquoi ? Trop compliqué. C’est mon ami Bernard qui m’a un jour raconté que, travaillant près d’un abattoir, il avait vu arriver un chargement de chevaux. Il les a vus tirés hors du camion. Ces malheureux animaux sentaient toute l’horreur du lieu d'abattage où on les menait et Bernard a été subitement submergé d’empathie pour eux. Une empathie si douloureuse qu’il demanda à quitter les lieux. Bernard aime les chevaux. Il les monte depuis qu’il est jeune, comme cela arrive dans les plaines du Nord sans que l’on soit nécessairement fortuné. Il me raconta qu’on envoie à l’abattoir les trotteurs qui, à l’entraînement, ne font pas le temps. Si l’on s’y prend assez tôt, on peut en racheter un pour le prix de la viande, moins d’un millier d’euros. J'ignorais tout cela. Son récit m’alla droit au coeur, comme une flèche. Pourquoi ne pas en sauver un ? Mais voilà: je n’ai pas le terrain, il faut un hectare, donc trouver quelqu’un qui veuille accueillir un cheval. Il faut que sur ce terrain il y ait un abri, et  aussi un ami - un âne par exemple - pour ne pas que l’animal s’ennuie et dépérisse. Il faut aussi une présence humaine quotidienne qui s’assure que tout va bien. Puis, il faut financer la nourriture, le vétérinaire... Je n’en ai pas les moyens, mais mon imagination s’emballe: on peut trouver un propriétaire terrien qui veuille bien l’héberger, on peut se mettre à plusieurs pour le parrainer et partager les charges, on peut... on peut... Finalement, trouver et assembler les pièces de ce puzzle, c’est bien compliqué. Puis, qu’est-ce qu’un cheval de plus ou de moins par rapport au nombre des bêtes qui passent chaque jour à l’abattoir ? De semblables histoires, de velléités, de capitulation, j’en ai quelques-unes dans ma vie dont je ne suis pas fier. Certes, la sagesse est de ne pas les exploiter pour se faire souffrir stérilement. Je l’ai souvent dit à d’autres: tu agis ou tu te tais. 

 

Dans certains projets, comme ceux qui nécessitent ce que j’appelle une bifurcation de vie, la dimension temporelle est cruciale. Certes, le jour de son exécution, Socrate est arrivé en prenant sa dernière leçon de lyre. « A quoi te sert, Socrate, d’apprendre à jouer de la lyre puisque tu vas mourir ? » Et Socrate de répondre: « A jouer de la lyre avant de mourir. » Je suppose cependant que la plupart des gens qui caressent un projet de vie s’imaginent entrer dans une nouvelle aventure un peu plus longue que les quelques heures laissées ce jour-là à Socrate avant qu'on lui administrât sa tisane. Cela signifie que, si vous avez des aspirations, temporiser menacera de plus en plus leur concrétisation. On ne change pas de vie comme on change de voiture. En outre, certains processus ont besoin de temps. Vouloir les accélérer parce qu’on a tardé à larguer les amarres peut les compromettre. Combien d'accidents de la route pour avoir voulu rattraper un retard ?

 

Mais alors, pourquoi ne se décide-t-on pas plus facilement ? Evidemment, en tentant de répondre à cette question, on ne sera pas étonné de dénicher la peur. C'est une émotion naturelle, salutaire même, à condition qu'elle ne devienne pas paralysante. La peur peut se déguiser en prudence, inhiber nos processus créatifs et notre pulsion de vie. Mais il y a d'autres phénomènes à observer - auxquels d'ailleurs elle peut se trouver aussi mêlée. 

 

Assez fréquemment - j’y reviendrai dans une prochaine chronique - l’on a une envie de changement mais sans arriver à se représenter une destination. Il est également courant qu'entre tout ce qui cherche à capturer notre attention - qui s'est multiplié avec les écrans - et les contraintes  qui nous cernent, on n'accorde pas assez de temps à une réflexion soutenue. Très souvent aussi, on considère n’avoir pas encore assez d’information pour se lancer. Ce peut être vrai, mais ce peut être aussi une manoeuvre dilatoire. Dans « La gestion de soi »*, les auteurs expliquent que nous avons quatre processus à combiner: connaître le territoire, se mettre en relation avec ses acteurs,  prendre des décisions, passer à l’action. Chacun d'eux peut donner lieu à une dérive qui nous éloigne de la réalité : décider pour décider, agir pour agir, faire du réseau pour faire du réseau, et amasser sans fin de l’information. Or l’information ne fait pas la décision: vous êtes sur le plongeoir, vous savez tout ce qu’il y a à savoir de l’eau qui vous attend, sa distance, sa profondeur, sa température - mais le saut vient d’ailleurs, c’est une impulsion intérieure**. 

 

J’ajouterai que, dans notre milieu ordinaire nous ne trouvons pas nécessairement les ressources psychiques dont nous avons besoin pour porter à sa maturation une bifurcation de vie. Notre milieu, en général, a tendance à vouloir nous retenir. Ceux qui en font partie peuvent désirer nous protéger de ce qui leur fait peur, ou bien voir d’un mauvais oeil que vous leur échappiez, ne serait-ce que parce qu’ils craignent le changement qui risque d'affecter votre personne. Ils peuvent aussi être jaloux par anticipation de ce qu’ils vous imaginent prés de vivre, qu'ils ne connaîtront jamais. Ils peuvent vous saboter, par exemple en vous renvoyant une image de vous-même ou de votre projet qui vous décourage d'entreprendre. Pour l’anecdote, je me souviens de mon premier grand voyage. Nous étions cinq autour de la vingtaine et avions décidé de partir en voiture en Grèce avec l'ambition de faire le tour du pays et de visiter ses vestiges en campant dans la nature. Que n’avons-nous pas entendu ! Les routes n’étaient pas goudronnées - à l’époque c’était vrai - et le moins grave serait que nous y laissions l’une des deux voitures. Le pays était malsain - je crois que le vaccin anticholérique était alors obligatoire - et nous y tomberions fatalement malades. Nous avons tenu bon. Heureusement, nous avions eu la ruse de ne pas annoncer trop tôt notre projet. Il ne nous est arrivé rien de pire qu’une crevaison et c’est un des plus beaux souvenirs de ma vie. Grâce à ce premier voyage, nous eûmes l'élan d'en entreprendre ensuite de plus lointains: au Mexique, au Pérou. Il ne s’agissait que d’un mois, une parenthèse dans une existence. Imaginez maintenant qu'il s'agisse d’un projet qui engage vos années à venir ? Si, à vos freins intérieurs, s’ajoutent les freins de votre milieu vos hésitations seront compréhensibles. Cependant, laisserez-vous le dernier mot au temps qui s'écoule ?*** 

 

La finitude de notre vie doit être acceptée et partir en paix, comme Socrate, suppose de l’avoir acceptée. La sagesse est de lâcher prise dans la sérénité afin de ne pas nous exposer à revenir hanter stérilement les lieux de notre inachèvement. Pour autant, avant d’en arriver là, tirons le meilleur parti de notre existence. J’ai lu le livre d’une infirmière en soins palliatifs qui parlait des confidences qu'elle recueillait des mourants. Le regret qu'elle entendait le plus fréquemment s'exprimait ainsi: « J'aurais aimé avoir eu le courage de vivre la vie que je voulais vraiment. 

 

* La gestion de soi dans les organisations, Martin de Waele, Jean Morval et Robert Sheitoyan, Editions d'Organisation. 

** Sur ce sujet, je ne peux que recommander la lecture du livre du neurophysiologiste Alain Berthoz: La décision

*** Organiser une "couveuse sociale"  est important et fait partie des sujets que nous explorons au sein du parcours Cap au Large.

18/10/2022

Chacun de nous est une secte

Les sectes pratiquent l’isolement, éventuellement physique et au moins intellectuel et relationnel, afin d’immerger leurs victimes dans le monde qu’elles ont créé et d’éviter les fausses notes - les doutes ! - que le contact avec un monde extérieur pourrait produire. 

 

C’est cependant un mode d’emprise qui n’est pas l’apanage de ce que nous appelons secte. Il est plus répandu qu’on ne le pense et il est d’intensité variable selon les organisations et les personnes concernées. Des institutions comme la CIA ou McKinsey ont étudié en profondeur les mécanismes qui permettent de mettre une population sous contrôle en influençant sa vision du monde et des évènements, de préférence sans recourir à une violence formelle qui pourrait susciter des résistances. On appelle cela « ingénierie sociale ». L’expression est connue car toute la gestion de la « crise du Covid » peut être analysée sous cet angle et l’on sait que le gouvernement français - avec d’autres - est client de McKinsey. Souvenez-vous de ce basculement de mars 2020 dans sa brutalité, de ce nouveau monde qui soudain vint recouvrir celui auquel nous étions habitués, qui du coup paraît aujourd’hui d’une insouciance si désirable: en l’espace d’une allocution présidentielle, il était devenu périlleux de respirer, d’aller voir son médecin; notre semblable était devenu un danger ambulant et nous-mêmes étions les assassins potentiels de nos aînés. 

 

Dans les versions douces ou particulièrement bien jouées, nous ne remarquons souvent pas la présence des techniques d’ingénierie sociale. Il arrive d’ailleurs qu’elles soient utilisées instinctivement et ne relèvent pas d’une compétence élaborée. Les parents qui dissuadent leur enfant de sortir quand la nuit est tombée en évoquant quelque bête du Gévaudan qui pourrait le dévorer ne font pas autre chose. 

 

A des degrés divers, certaines entreprises ont un fonctionnement qui s’apparente à celui d’une secte. Ce trait est particulièrement marqué lorsqu’elles travaillent dans des secteurs ou gèrent leurs activités d’une manière qui les rend éthiquement questionnables. Je me souviens d’avoir rencontré un cadre d’une multinationale américaine largement diabolisée pour ses produits agricoles. La carapace intellectuelle de cet homme valait les métaux extraordinaires dont sont faits les vaisseaux spatiaux dans les romans de science-fiction: à la fois souples, lisses et que l’on ne peut traverser. Sans aller chercher bien loin, pendant la crise du covid, le fonctionnement des autorités de santé et du corps médical dans sa grande majorité n’avait rien à envier à celui d’une secte. Imaginez remettre en question auprès de fanatiques l’infaillibilité du Parti ou du Prophète: poser des questions, fussent-elles pacifiques, est déjà trahir ou pécher. Ce que nous avons pu observer y ressemblait beaucoup. Pourtant, à la différence des religions, ce qui fait avancer la science n’est pas la foi mais le doute. 

 

Je me souviens d’une jeune homme sentimental qui se relevait d’une tuberculose et cherchait sa voie. Après quelques entretiens, je le perdis de vue puis, par hasard, le retrouvai quelques années plus tard. Il était devenu cadre d’une entreprise à l'idéologie quelque peu « masculiniste » - dans le genre: « ici, on n’est pas des fillettes ! ». Ses dents, comme on dit, rayaient le parquet et il tenait des propos d’un cynisme qui ne ressemblait pas à celui que j’avais connu. J’en fus désarçonné et intrigué. L’évidence était que certaines personnes sont beaucoup plus malléables que nous ne l’imaginons. Mais pourquoi ? Des années plus tard, à la sortie du métro Malesherbes, je voyais de temps en temps des jeunes gens qui distribuaient une offre de test psychologique gratuit. C’était l’église de scientologie de Ron Hubbard. Elle avait le génie de recruter ses membres de cette manière. Qui, en effet, a envie d’un test psychologique sinon celui qui a des doutes sur lui-même ? Mais qui, aussi, peut apprécier qu’un agent extérieur vienne s’installer en lui pour suppléer à ce qu’il ressent comme un manque d’être auquel il ne peut remédier lui-même ? De même, dans la vie ordinaire, celui qui ne fait pas confiance à sa « jugeote » s’en remet sans cesse à une autre autorité que la sienne. Voulez-vous prendre le pouvoir ? Transformez les croyances et les opinions des gens, à commencer par celles qui pourraient leur conférer une autonomie de pensée. 

 

L’aventure du jeune homme sentimental devenu un bon petit soldat rejoint un thème qui m’est cher: la fonction anthropogénique des organisations et, évidemment, de la société. Comme l’a écrit Edgar Morin: l’homme fait la société et la société en retour fait l’homme. Entre le Temple solaire et certaines organisations, il n’y a pas une différence de nature mais d’intensité. Cela commence, de manière inévitable, avec notre milieu familial. Pour autant, comme le disent les Anglais, gardons nous de jeter le bébé avec l’eau du bain. Pas plus qu’un ordinateur pour fonctionner ne peut se passer de logiciels, l’être humain ne peut se passer  d’une éducation au sens large, c’est-à-dire d’une transmission culturelle. C’est l’étape d’après qui est mérite notre intérêt: que faisons-nous de ce que cette transmission fait de nous ? Cette opération nécessite une capacité de recul. Il ne s’agit pas de faire table rase, mais d’accepter l’héritage sous bénéfice d’inventaire. Pour beaucoup d’entre nous, le tri se fait au fil de l’eau, sans violence, comme un arbre qui perdrait ses feuilles et en pousserait d’autres, semblables ou différentes des premières. Mais il peut aussi arriver que le processus soit violent, comporte des remises en question tragiques et des ruptures, sources de  libération mais aussi d'égarements. Rien n’est simple. 

 

En amont de tous ces phénomènes, il y a une question qui renvoie à notre nature. La puissance des sectes tient au filtrage qu’elles opèrent: elles filtrent les informations, les relations, les croyances et les expériences de la vie de ceux qu’elles recrutent. Mais ne fonctionnons-nous pas naturellement ainsi, sans avoir besoin qu’un agent extérieur nous y incite ? N’avons-nous pas tendance à nous enfermer dans un univers personnel protégé des remises en question ? Les algorithmes omniprésents dès que nous allons sur le Net nous y incitent, mais ils ne sont au fond que le prolongement de notre fonctionnement naturel. En résumé: n’avons-nous pas tendance à faire de nous-même une secte d’un seul membre: nous, et à fabriquer les filtres de notre enfermement ? 

 

Pour en revenir aux bifurcations de vie qui sont au coeur de Cap au Large, si nous avons du mal à les provoquer, c’est qu’elles sont prises dans une matrice faite des limitations de notre monde intérieur et du milieu appauvri que nous avons extrait de l'infinie réalité. Et il n’y a pas de mal, il n’y a pas à juger et à condamner: c’est notre condition humaine, c’est la matière de l’oeuvre que nous pouvons entreprendre. 

 

Dans l’esprit de Cap au Large, je vous laisse sur une excellente question de Frédéric Falisse*, expert en questionnement:

 

«  Quelle grande vision vous autorisez-vous pour vous-même ? »

 

* Je vous recommande son site : https://www.questiologie.fr/