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17.12.2007

« Tu crois encore au Père Noël ? »

Quelle est la motivation des sales cons qui sont heureux - parce qu'ils le sont, cela crève les yeux - d'enseigner aux plus petits que le Père Noël n'existe pas ? Et les gens qui, une fois adulte, utilisent cette expression : "Il ne faut pas croire au Père Noël", que veulent-ils signifier par là ?

Sans doute, il y a d’abord tous ceux qui ont tellement souffert d’apprendre, enfants, que le Père Noël n’existait pas - humiliés qu’ils ont pu être, en outre, de leur naïveté - qu’ils ont besoin de devenir à leur tour initiateurs et d’infliger à d’autres leur propre désillusion. La transmission de la « vérité » prend ainsi souvent des saveurs de revanche. Un degré plus loin, il y a tous ceux qu’exaspèrent la candeur ou les espoirs de ceux qui ne leur ressemblent pas. Face à ceux-ci, qui les mettent en péril de croire qu’un autre monde est possible, ils ont besoin d’établir leurs amertumes et leurs désillusions comme réalités universelles.

La vie m’a déçu – je me suis déçu – alors ne viens pas, avec tes idéaux, me tendre un miroir où je me trouverais salement amoché ? J’ai réussi à devenir cynique, alors hors de ma vue, toi et ta fraîcheur agaçante ? Je me suis vendu au plus offrant, j’ai renoncé à mes rêves, ne t’avise pas de suivre une autre voie ? Ne t’autorise pas à faire ta propre expérience : adopte la mienne sans discuter – quelquefois que la porte que je n’ai pas su ouvrir t’accueillerait ? J’ai échoué, ne t’avise pas de réussir ? Dans un registre un peu différent, je me souviens aussi d'un partisan de la théorie X de McGregor qui disait « Le Père Noël, c’est fini ! », signifiant par là aux salariés qu’ils étaient tous plus ou moins des parasites qui n’en feraient désormais jamais assez pour payer de retour l’entreprise qui avait la faiblesse de leur donner du travail et de leur verser un salaire.

Derrière tous ces exemples, je vois un mouvement commun : discréditer le monde de l’autre pour le faire entrer dans celui qui nous arrange. Qu’est-ce que l’opposé du « Père Noël » ? Le «réalisme» bien sûr ! Mais qu’est-ce que le réalisme ? Qu’est-ce que la réalité ? Il y a ma réalité. Et, si je parviens à te la faire partager, elle me donne le pouvoir sur toi. Cette réalité au surplus qui, si tu as le front de la refuser, m’autorisera à faire de toi un révolté, un révolutionnaire, un traître, un hérétique, un renégat - et qui me donne par là même le droit de te souiller, de te honnir, de te bannir, de te punir, de te persécuter, de te torturer, de t’exclure - et de tuer.

Le réalisme ? Diantre, à me relire, ce sont des armées de Pères Noël que je vois défiler entre ces lignes ! Améliorer le sort des ouvriers ? Vous croyez au Père Noël ! Une retraite pour les vieux? Vous croyez au Père Noël! Des vacances pour tous ? Vous croyez au Père Noël! Une banque pour les pauvres ? Vous croyez au Père Noël ! Pour tout le monde une vie décente, du travail, de quoi se nourrir, se soigner, se vêtir, s’abriter ? Vous croyez au Père Noël ! Soyons réalistes : tu mangeras quand tu seras compétitif !

La servitude, disait Vauvenargues, abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer. Jusqu’à vouloir la léguer à ses enfants ! « J’ai été excisée, pourquoi mes filles ne le seraient-elles pas ? » Parmi les « réalistes », il y a tous ceux qui, en nous demandant de partager le monde de celui qu’ils ont accepté pour maître, expriment leur amertume de n'avoir pas été fidèles à leur liberté. Ceux pour qui le bonheur a été une désillusion dont ils veulent nous défendre - ou une possibilité qu'ils veulent nous interdire. Et puis ceux, les pires peut-être, que ronge une cruelle inquiétude: et si cet idiot qui y croit encore bouleversait l'ordre des choses ? C’est qu’à trop rêver d’un monde plus juste, on pourrait se mettre à le construire ! Décidément, oui, le Père Noël est une ordure !

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