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19.03.2008

Le bonheur de haïr

Dans son roman Le Pays des Marées, Amitav Ghosh décrit comment des villageois ne se contentent pas d’éliminer un tigre qui les a terrorisés mais se vengent de lui en le faisant brûler vif. Bien que l'on puisse aisément imaginer ce que ces pauvres gens avaient enduré de la part de ce fauve et toute l'accumulation de souffrances et d'angoisses qu'ils avaient à exorciser, l'épisode m'a laissé perplexe.

Un film récent, Taken, exploite chez le spectateur un ressort assez proche. Il s'agit d'une situation dramatique déjà maintes fois exploitée: la rencontre d'une proie innocente avec la plus fangeuse barbarie. Tout au long de l’action, on a le cœur qui saigne pour l’héroïne – une adolescente américaine enlevée à son hôtel en plein Paris – tandis que, à proportion, il se soulève de haine pour les malfrats qui veulent en faire une esclave de bordel. Dans le rôle des abominables de service, ceux-là sont plutôt réussis. Aussi, y a-t-il des moments où l'on bout sur son siège. On aimerait se lever, prendre ces puants par le colbaque, les jeter au sol et les piétiner. On aimerait surtout briser leur hideuse suffisance et leur faire éprouver à leur tour la terreur, la souffrance et l'humiliation qu'ils ont infligées. Dans la salle, à un moment particulièrement révoltant, des spectateurs laissent fuser des « Salauds ! » ou autres injures plus grossières. Quand le "justicier" intervient enfin, c’est avec une forme de jouissance que nous le voyons ratatiner les ordures.

Il y a là-dedans quelque chose qui me met mal à l'aise. Descartes disait que la haine est mauvaise pour la santé. En tout cas, ressentir de la haine au point d'avoir besoin de l'assouvir dans la souffrance de l'autre ne me paraît pas sain, cela se passât-il dans l'imaginaire. Je crois qu'il n'est pas inutile de se demander les ressorts qui sont en jeu au fond de nous dans de pareils moments et les risques de dérive auxquels ils nous exposent.

Depuis l'attentat du 11 septembre 2001, le recours à la torture aux US n'est plus qu'un secret de polichinelle. Tout se passe comme si la menace terroriste justifiait tout, y compris des dérapages qui n'en sont plus. Le président Busch s'est personnellement opposé à l'interdiction du "supplice de la baignoire". L'étrange est que, parallèlement, plusieurs des feuilletons que diffusent aux heures de grande écoute les chaînes de télévision américaines abondent en scènes de torture. Scènes justifiées - voire même niées en tant que telles - par un réalisateur comme Joel Surnow qui dit de Jack Bauer*son héros: "Ce n'est pas un tortionnaire, c'est juste un citoyen qui sait se montrer convaincant quand il le faut". Selon Christian Salmon** à qui j'emprunte ces informations, la légitimation de la torture par l'adhésion des téléspectateurs à un scénario de fiction remplace pour l'administration Busch celle que le droit international lui refuse. "Est-ce que Jack Bauer a eu raison de se montrer un peu persuasif avec le salaud de service ?" "Ben oui, évidemment!" "Alors, n'est-ce pas, avec ceux qui nous menacent on a bien le droit d'en faire autant!"

Manifestement, l'être humain peut trouver du plaisir, voire de la jouissance, dans la haine. Les exemples sont nombreux d'atrocités commises par des braves gens. Ils n'ont eu besoin que d'y voir une chose juste, voire louable. Peut-être la désignation d'un être comme mauvais est-elle la clé qui livre l'âme du bon Dr Jekyll à l'emprise démoniaque de l'abominable Mr Hyde. Méfions-nous de ceux qui diabolisent l'autre. Ils nous jettent en pâture à nos démons les plus destructeurs.

* Série "24 heures chrono".
* Le Monde du 15 mars 2008.

Commentaires

Sur le dernier point, on peut rappeler la très éclairante expérience de Milgram, qui nous en apprend beaucoup sur le libre-arbitre, la violence et la contagion de la haine.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_de_Milgram
(C'est un article Wikipédia, donc à prendre avec précaution ; néanmoins assez bien documenté).

Ecrit par : M. | 19.03.2008

Deux choses : d'une part le conditionnement culturel qui légitime l'usage de la violence sur le triptyque Héros, Victime, Tortionnaire (voir le triangle dramatique en Analyse Transactionnelle). Ce conditionnement est très puissant et empêche de penser que d'autres solutions sont possibles. L'emprise des séries télé est propose toute sorte de manipulations. D'autre part, le "grain de vérité" est à mon sens que nous sommes tous des Jack Bauer ou des Georges Bush en puissance. Nous sommes chacun à la fois violents et prêts à reporter à l'extérieur de nous la gestion de cette violence. Voir René Girard sur ces questions.

Ecrit par : swimmer21 | 19.03.2008

C'est en effet là le fond du problème.

Ecrit par : Thierry | 19.03.2008

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